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République de Bosnie-Herzégovine

Les politiques linguistiques

de la Bosnie 


1 La pluralité des politiques

On ne peut parler présentement d’UNE politique linguistique en Bosnie-Herzégovine, car la situation linguistique reflète les nouvelles entités constitutives du pays. En effet, il existe plusieurs politiques linguistiques correspondant aux grandes divisions ethniques et territoriales, dont au premier chef la Fédération croato-musulmane et la République serbe de Bosnie. 

Comme l'a montré le «test» des villes de Mostar et de Sarajevo, les partis nationalistes — ils le sont presque tous — ou ultra-nationalistes ont maintenu leur emprise sur leurs populations respectives. Ainsi, non seulement les deux entités territoriales sont-elles indépendantes, mais à l’intérieur de chacune d’elles les partis politiques maintiennent des zones protégées.

Le cas est particulièrement manifeste dans les territoires de la Fédération croato-musulmane où la Communauté démocratique croate (HDZ) exerce un pouvoir sans partage sur certaines zones, alors que le Parti de l'action démocratique (SDA), d’obédience musulmane et contrôlé par l’armée bosniaque, fait de même dans ses propres retranchements. Non seulement les Serbes ne font aucune confiance aux Croates et aux Bosniaques, mais tous se méfient les uns des autres. Il vaut mieux alors ne pas faire partie d’une quelconque minorité. Mais c’est presque impossible en Bosnie-Herzégovine, tant les populations ont été mélangées dans le passé.

2 La Fédération croato-musulmane

Dans les territoires sous juridiction de la Fédération, les Croates et les Musulmans utilisent leur langue, appelée tantôt croate tantôt bosniaque. Or, répétons-le, sur le plan strictement linguistique, il s’agit bel et bien de la même langue qui, au surplus, s’écrit avec l’alphabet latin. Néanmoins, l’article 6 de la Constitution (adoptée lors des accords de Washington de 1994) stipule qu'il existe deux langues officielles dans la Fédération:

Article 6

1) Les langues officielles de la Fédération sont la langue bosniaque et la langue croate. L’écriture officielle est l'alphabet latin.

2) D’autres langues peuvent être employées comme moyens de communication et d’instruction.

Le problème, c’est que la Fédération croato-musulmane est elle-même divisée en neuf zones administratives formelles appelées «cantons»: cinq cantons musulmans, trois cantons croates et deux cantons dits mixtes. La langue officielle des cantons musulmans est le bosniaque et celle des cantons croates est le croate; les deux cantons mixtes ont le croate et le bosniaque comme langues officielles.

Les cantons de la Fédération n’utilisent que leur langue officielle, que ce soit dans «leur» administration locale, «leurs» écoles ou «leurs» médias électroniques. Or, répétons-le, Croates et Musulmans parlent la même langue et utilisent le même alphabet (latin), mais ne pratiquent pas la même religion, les Croates étant catholiques. C’est pourquoi les rivalités et les tensions intercommunautaires sont demeurées très élevées. Tout Croate se méfie des Musulmans et vice versa.

2.1 Les services administratifs

Au plan des services administratifs, chacun des cantons tient à utiliser «sa» langue, soit le croate soit le bosniaque. C'est la règle de l'unilinguisme appliquée selon l'emplacement du canton dans la zone croate ou musulmane.

2.2 Les écoles

Jusqu'à récemment, le système éducatif permettait aux parents de décider s’ils envoyaient leurs enfants dans les écoles musulmanes, croates ou serbes. Bien souvent, les enfants allaient dans les mêmes écoles, peu importe leur origine ethnique. Mais le ministère de l’Éducation de la Fédération croato-musulmane a fait parvenir un formulaire demandant aux parents de choisir le croate ou le bosniaque comme langue d'instruction pour leurs enfants. Le document ministériel avertissait que dorénavant les écoles seraient ethniquement homogènes. La loi établissant le principe des écoles ethniquement homogènes dans la Fédération était signée par le ministre bosniaque de l’Éducation (Fahrudin Rizvanbegovic) et son adjoint croate (Jovan Pehar). Plusieurs parents musulmans ont dénoncé la décision ministérielle parce qu’ils craignaient un «apartheid linguistique». Les médias bosniaques locaux ont également protesté du fait que les jeunes Croates et les jeunes Musulmans deviendraient le jouet des manigances politiques et qu’on leur enseignerait pendant des années qu'ils ne peuvent plus s’asseoir dans les mêmes salles de classe sous prétexte qu’ils sont trop différents.

Dans la Fédération, les écoles sous contrôle croate suivent désormais le programme d’études de la république de Croatie (en croate), tandis que celles qui sont sous contrôle musulman suivent maintenant le programme d’études des cantons bosniaques de la Fédération. Dans beaucoup d'écoles musulmanes et croates, on enseigne maintenant aux enfants que les Serbes ont été les agresseurs et les criminels dans la récente guerre qui a secoué le pays. Les écoles des cantons croates n’enseignent plus qu’en croate et uniquement selon les préceptes de la religion catholique. L’histoire a été réécrite; par exemple, le nationaliste serbo Gavrilo Princip, qui était autrefois considéré comme un héros national pour avoir assassiné l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche, est maintenant dépeint comme un assassin dans la plupart des livres d’histoire croates et bosniaques.

Dans les écoles des cantons bosniaques, des écrivains croates ou serbes, jadis célèbres, sont maintenant à peine mentionnés dans les manuels scolaires, ou bien ils ont été remplacés par des auteurs musulmans peu connus, voire tout à fait inconnus. Les cours d'histoire des religions autres que l'islam ne sont plus offerts parce que les enfants doivent s’identifier à la culture musulmane et parce que 98 % des élèves ne seraient ni serbes ni croates.

Comme la plupart des cantons de la Fédération ne sont pas homogènes sur le plan de la religion, les parents d’une ethnie minoritaire — notamment à Sarajevo et dans les grandes villes — préfèrent envoyer leurs enfants en autobus dans les «bons cantons» de façon à ce qu’ils reçoivent une «instruction conforme» aux préceptes de leur religion.

Le problème est particulièrement préoccupant dans les cantons mixtes, notamment dans les villes de Sarajevo, Zenica, Mostar, Bihac, Travnik, etc., où cohabitent encore Bosniaques, Serbes et Croates. Certaines écoles de Sarajevo ont tenté de contourner la difficulté en offrant des cours en sarajevien, c’est-à-dire en serbo-croate de Sarajevo, puisque les Sarajeviens restent à peu près les seuls de toute l’ex-Yougoslavie à parler encore cette langue comprise par tous les groupes ethniques.

3 La République serbe de Bosnie 

La situation juridico-linguistique de la république de Srpska (voir la carte no 5: en vert) est similaire à celle de la Fédération. Les autorités serbes ont fixé les limites des frontières linguistiques en adoptant le cyrillique comme l'alphabet officiel et en considérant comme du serbe toute variété locale du serbo-croate. Ainsi, dans tout le territoire de la République serbe de Bosnie, l’unilinguisme serbe règne sans partage: administrations, écoles et médias électroniques. Ou bien les parents musulmans acceptent que leurs enfants reçoivent un enseignement en serbe dans les écoles orthodoxes, ou bien ils font voyager ceux-ci en autobus hors de la république de Srpska afin de recevoir leur instruction dans les écoles musulmanes de la Fédération.

Plus que jamais, être minoritaire en Bosnie signifie être privé de ses droits linguistiques et religieux. Ce n’est pas pour rien que les Nations unies ont invité les autorités de la république de Srpska à instaurer sans retard des organismes destinés à assurer la protection des droits de l'homme, en particulier un médiateur pour les droits de l'homme.

Même si la Bosnie et ses entités politiques font partie d’un pays autonome, il n’en est pas nécessairement ainsi de la part des Serbes de Serbie. En effet, le 24 mars 1998, le Parlement de la république de Serbie adopta une Déclaration en six points sur l’unité nationale. On peut lire à l’article 5 l’affirmation suivante:

Article 5

La Serbie et le Monténégro forment deux noms pour une même racine, une aspiration et un destin commun. Là, il n'y pas eu et il n'y aura jamais un aîné et un cadet. À cause de cela, la Serbie et le Monténégro, ainsi que la Republika Srpska, forment non seulement les piliers de l'unité d’un peuple, mais aussi l'expression de la volonté du peuple de rassembler tout ce dont, historiquement, politiquement, économiquement, spirituellement, ethniquement, culturellement et de tous les autres points de vue, il ne peut être séparé et encore moins opposé. La République fédérale de Yougoslavie (RFY) est l'expression du fondement de l'État et la preuve la plus éclatante de l'unité nationale.

Cette déclaration sur l'unité nationale, ou plus précisément sur l'union d'un peuple, constitue en soi une déclaration qui va à l'encontre des accords de Dayton, car elle intègre la Republika Srpska à ladite union nationale.

4 Les politiques similaires de la part deux entités

Par ailleurs, la Fédération croato-musulmane et la République serbe de Bosnie ont adopté des politiques qui, si elles sont similaires, sont le résultat de politiques où les intérêts communs se sont rencontrés. 

Par exemple, c'est le cas de l'enseignement des langues étrangères. Dans la république de Srpska comme dans la Fédération croato-musulmane, la langue anglaise est la langue étrangère la plus enseignée dans toutes les écoles. En outre, la population est relativement familière avec la langue allemande en raison du grand nombre de Serbes et de Croates travaillant ou ayant travaillé en Allemagne, mais surtout en raison des 300 000 réfugiés bosniaques ayant séjourné dans des camps allemands. 

Dans les deux entités du pays, les majorités croate et serbe ont s'en sont tirés avec tous les avantages de leur côté. Chacun des groupes ethniques tente évidemment de contrôler à son avantage les médias écrits électroniques. La «cantonisation» a aussi eu pour effet de n’avantager que le groupe majoritaire qui peut alors contrôler l’information officielle.

En réalité, dans les deux entités de la Bosnie-Herzégovine, le problème des droits linguistiques touche davantage les petites minorités telles que les Tsiganes et les Turcs (sans parler des Juifs) qui, comme ailleurs, connaissent de réelles difficultés dans les administrations locales et les écoles. Aucun fonctionnaire ne connaît l’une ou l’autre des ces langues et pratiquement aucune école n’offre même des cours de niveau primaire et secondaire en tsigane ou en turc. En somme, les droits linguistiques des petites minorités sont tous ignorés, tant dans la Fédération croato-mulsumane qu'en République serbe de Bosnie.

Comme on le constate, la république de Bosnie-Herzégovine ne fonctionne pas encore selon les principes reconnus de la démocratie européenne. Pour le moment, la République est même incapable d’intervenir au sein des deux grandes entités politiques du pays: la Fédération croato-musulmane et la République serbe de Bosnie.

Cependant, compte tenu de l’intercompréhension entre les langues bosniaque, serbe et croate, le problème n’est pas véritablement d’ordre linguistique, même si chacune de ces entités étatiques pratique une politique d’unilinguisme officiel. C’est au plan de l’identité culturelle que se présentent les véritables difficultés dans ce pays. 

En réalité, les dirigeants locaux, qu’ils soient musulmans, serbes ou croates, pratiquent tous une politique d’assimilation culturelle. D’ailleurs, les observateurs internationaux attirent l’attention sur le fait que les organismes judiciaires de ce pays sont coupables de violer les normes fondamentales des droits de l'homme en accordant un traitement préférentiel aux citoyens sur la base des seuls critères religieux, ethniques et politiques.

Depuis la «cantonisation» de la Bosnie-Herzégovine, les droits reconnus ne valent que pour les majorités locales. Pour les minorités, ces droits demeurent strictement théoriques et inapplicables dès qu’il s’agit de les transposer dans la réalité. De toute façon, on peut penser qu’aucun dirigeant du pays n’est vraiment intéressé à faire respecter les droits de l’homme, sauf en ce qui a trait à sa propre ethnie lorsqu’elle est localement majoritaire. Pour ce qui est des droits linguistiques, le problème ne se pose même pas, les trois langues officielles n’en faisant qu’une seule. Pour beaucoup d’observateurs, la «cantonisation» est une mauvaise solution, car elle a créé de nouvelles minorités et n’a prévu aucune protection pour les membres des minorités en dehors de l’enclave autonome.

Par ailleurs, la création de deux États étanches (la fédération de Bosnie-Herzégovine et la Republika Srpska) au sein d’un État central faible (la république de Bosnie-Herzégovine) a pour effet non seulement d'entraver la libre circulation des biens et services entre la république de Srpska et la fédération de Bosnie-Herzégovine, mais de réduire tous les droits à des enclaves territoriales limitées où il n’y a aucune place pour une quelconque minorité, fût-elle culturelle. En effet, les droits actuels demeurent étanches d’une entité à l’autre, d’un canton à l’autre, voire d’une commune ou d’une municipalité à l’autre. Les accords de Dayton se révèlent vraiment un compromis boiteux dans la mesure où ils entérinent l’épuration ethnique, culturelle et politique. Compte tenu de la situation actuelle, le rétablissement de la multiethnicité en Bosnie risque de demeurer une chimère.

Dernière mise à jour: 04 mai 2010  

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Bosnie-Herzégovine

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(1) Informations générales
(2) Serbe, croate et bosniaque: trois langues en une
(3) Données historiques
(4) Les accords de Dayton (1995)
(5) Les politiques linguistiques
(6) Bibliographie

L'Europe

Accueil: aménagement linguistique dans le monde