Dans la plupart des pays ou États, existent des tensions linguistiques, des luttes de préséance et un climat de compétition permanente entre les langues. Ces tensions sont génératrices d'instabilité sociale, politique et économique. Les gouvernements, qui veulent maintenir l'unité nationale et la cohésion sociale, n'ont guère le choix: tôt ou tard, ils doivent intervenir politiquement sur le plan de la langue.
L'interventionnisme de l'État en matière de langue suppose un effort délibéré de modifier l'évolution naturelle d'une langue ou l'interaction normale entre les langues. L'État se permettra alors d'agir sur les phénomènes de puissance et d'attraction des langues les unes par rapport aux autres. On peut ainsi hâter l'évolution normale d'une langue, la freiner ou changer son cours, comme on peut tenter de réduire la concurrence entre les langues ou l'accentuer, sinon l'éliminer.
L'intervention linguistique est le plus souvent désignée en français par les expressions «planification linguistique», «aménagement linguistique» et «dirigisme linguistique». En anglais, on parlera de Language Planning ou, de façon plus imagée, de Language Policy (concept associé au dirigisme), parfois de Spread Language (concept plus lié à la diffusion des langues). Peu importe les termes employés, ils renvoient toujours, de la part d'un État ou d'un gouvernement, à un processus de décision sur la langue. Étant donné que l'action entreprise est décidée et planifiée par le pouvoir politique, on parlera aussi de politique linguistique. De façon générale, l'aménagement linguistique consiste à solutionner les conflits résultant du contact des langues en s'appuyant sur la Constitution, des lois, des règlements ou des pratiques administratives.
L'interventionnisme linguistique a probablement existé dès l'apparition des premiers États. La Chine, la Mésopotamie, l'Égypte, les empires aztèque et maya ont dû pratiquer diverses formes d'intervention dès le second millénaire avant notre ère. On ne peut certes pas parler de «planification» linguistique au sens où on l'entend aujourd'hui, mais il est indéniable que ces premiers États ont pratiqué certaines interventions dans le domaine de la langue, ne serait-ce que pour réglementer l'usage de l'écriture dans les documents administratifs et les ordonnances royales.
Les Romains ont trop bien réussi leur expansion linguistique pour qu'elle n'ait pas été quelque peu planifiée; chose certaine, le maintien du latin pendant de nombreux siècles comme langue d'État a été, durant tout le Moyen Âge, le résultat de décisions prises par les autorités politiques et l'Église catholique.
Le roi d'Angleterre, Édouard III, a été l'un des premiers à utiliser son pouvoir politique, en 1363, pour imposer l'anglais comme langue de l'État au lieu du français. François 1er fit de même en 1539 avec sa célèbre ordonnance de Villers-Cotterêts, qui prescrivait l'usage du français à la place du latin. Son exemple fut suivi par Charles Quint (1550), qui commença la castillanisation de l'Espagne. Par la suite, Philippe IV en 1634 et Charles II en 1693 imposèrent le castillan en Nouvelle-Espagne, et interdirent à la population l'usage des langues locales.
En l'an 1000, on ne comptait que quelques langues étatiques en Europe: le latin, le germanique, le français, le vieux norrois, le slavon et l'arabe (en Espagne). En 1800, il y en avait presque trois fois plus: le latin, le français, l'anglais, l'espagnol, le portugais, le néerlandais, l'italien, l'allemand, le polonais, le danois, le suédois, le turc, le russe, le serbe, etc. Un siècle et demi plus tard, on en dénombrait une trentaine. Cela signifie que, dans le passé, des États ont pris des décisions sur le statut de certaines langues, contribuant ainsi à la promotion des unes et au déclin des autres.
Dans notre XXIe siècle débutant, on ne connaît pas de pays qui n'aient pas fait, d'une façon ou d'une autre, de planification linguistique, ce qui ne signifie pas que tous les États soient intervenus politiquement dans le domaine de la langue. Nous verrons plus tard que la non-intervention constitue aussi une forme d'aménagement des langues. Dans une étude (François GAUTHIER, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS, Langues et constitutions, Québec/Paris, Office de la langue française/Conseil international de la langue française, 1993) portant sur les constitutions de 173 États souverains, les auteurs ont constaté que 130 de ces États, soit 75 %, ont effectivement prévu des dispositions constitutionnelles en matière de langue. Cela signifie que seulement 43 États (25 %) ne prévoyaient en 1993 aucune clause linguistique dans leur constitution; c’étaient les suivants:
Andorre, Angola, Arabie saoudite, Argentine, Australie, Bangladesh, Bhoutan, Cap-Vert, Chili, Congo, Corée du Sud, Cuba, Danemark, Djibouti, États-Unis, Éthiopie, France, Ghana, Guinée, Guinée-Bissau, Islande, Japon, Madagascar, Maroc, Mexique, Nouvelle-Zélande, Oman, Pays-Bas, Pologne, République Dominicaine, Royaume-Uni, Saint-Marin, São Tomé et Principe, Swaziland, Taïwan, Tanzanie, Tchad, Thaïlande, Togo, Tonga, Uruguay, Vatican, Zaïre (Congo-Kinshasa).
Parmi les pays n'ayant prévu aucune disposition constitutionnelle, certains ont néanmoins adopté plusieurs lois en matière de langue: la principauté d'Andorre, les États-Unis, la France, le Mexique, la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Swaziland, la Tanzanie, l’ex-Zaïre. Il resterait donc quelque 33 États, c'est-à-dire à peine 20 %, qui ne seraient point intervenus sur le plan de la langue. Or, 12 d'entre eux n'ont aucun besoin d'intervenir dans le domaine linguistique puisqu'ils comptent parmi les pays les plus linguistiquement homogènes de la planète: l'Arabie Saoudite, le Bangladesh, la Corée du Sud, Cuba, le Danemark, l'Islande, le Japon, la république de Saint-Marin, Sao Tomé et Principe, Tonga, l'Uruguay. Bref, si l'on exclut le Vatican (un État-symbole), il ne reste qu'une vingtaine d'États dont la non-intervention reste «inexpliquée», mais ce sont tous des pays du tiers monde, sauf l'Australie et la Pologne.
Néanmoins, on doit tenir compte du fait que quelques-uns de ces États n'en pratiquent pas moins une politique linguistique plus ou moins élaborée. Pensons notamment à l’Australie, au Bhoutan, à Djibouti, à l’Éthiopie (et l’Érythrée), à Madagascar, au Maroc, à la Pologne, à Taïwan, au Tchad, et à la Thaïlande. Il reste moins d'une douzaine de pays dans le monde où l'interventionnisme linguistique semble inexistant. Il n'est donc pas du tout exceptionnel d'adopter une politique linguistique. C'est un phénomène qui s'est accentué avec la création des États-nations aux XIXe siècle et qui est devenu universel après la décolonisation des années 1960.
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