Algérie

La politique linguistique d'arabisation

1 Un État arabo-musulman

Depuis l'indépendance, l'État algérien se définit comme arabe et musulman. La politique linguistique et culturelle mise en œuvre par le Front de libération nationale (FLN), le parti socialiste algérien qui contrôle le pouvoir depuis l'indépendance, ainsi que les différents gouvernements qui se sont succédé, ont tous favorisé l'arabisation et l'islamisation de la société algérienne. Les diverses constitutions successives depuis 1963 sont constantes sur ce plan: l'islam est la religion de l'État et l'arabe, sa langue nationale et officielle.

Constitution de 1963 [abrogée]

Article 4

L'islam est la religion de l'État. La République garantit à chacun le respect de ses opinions et de ses croyances, et le libre exercice  des cultes.

Article 5

La langue arabe est la langue nationale et officielle de l’État.

Constitution de 1976 [abrogée]

Article 2 

L’islam est la religion de l’État.

Article 3

L’arabe est la langue nationale et officielle. L’État œuvre à généraliser l’utilisation de la langue nationale au plan officiel.

Constitution du 23 février 1989 [abrogée]

Article 2 

L’islam est la religion de l’État.

Article 3

L’arabe est la langue nationale et officielle.

Constitution de 1996 [en vigueur]

Article 2 

L’islam est la religion de l’État.

Article 3

L’arabe est la langue nationale et officielle.

Article 178

Toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte :

1- au caractère républicain de l’État;
2- à l’ordre démocratique, basé sur le multipartisme;
3- à l’islam, en tant que religion de l’État;
4- à l’arabe, comme langue nationale et officielle;
5- aux libertés fondamentales, aux droits de l’homme et du citoyen;
6- à l’intégrité et à l’unité du territoire national.

Les autorités algériennes ont toujours fait comme si les berbérophones n'existaient pas! Pourtant, les Berbères comptent en Algérie pour près du tiers de la population, soit soit 8,8 millions d'Algériens représentant ainsi 27,4 % de la population (34,8 millions d'habitants en 2008), contre 72 % pour les arabophones. Plusieurs pays, dont le Canada, la Suisse et la Finlande, ont deux langues officielles pour une population minoritaire moindre qu'en Algérie.

  Canada Suisse Finlande
Langues officielles anglais et français allemand, français italien et romanche finnois et suédois
Majorité anglais: 57 % allemand: 63,7 % finnois: 91,2 %
Minorité(s) français: 21,7 % français: 20,4 % - italien: 6,5 % - romanche: 0,5 % suédois: 5,5 %

L'Algérie a développé et imposé une idéologie arabo-islamique, laquelle considère que la diversité linguistique est un danger pour l'unité nationale et un germe de division, et que seul l'unilinguisme peut être garant de cette unité nationale. 

Ainsi, la Charte nationale de 1986, une loi à valeur constitutionnelle, ne mentionne aucunement l'existence du berbère, la «langue nationale» étant uniquement associée à l'arabe, cet arabe étant par ailleurs l'arabe classique, non l'arabe algérien:

1. La langue arabe

Dans cette même optique, la langue arabe qui est la langue nationale, est un éléments fondamental de la personnalité nationale du peuple algérien. Aussi, la généralisation de son utilisation est-elle une des missions essentielles de la société algérienne dans le domaine de l'expression des manifestations de la culture, et dans tous les autres domaines de son activité nationale, et est l'expression de l'idéologie du parti du Front de libération nationale (FLN). En retrouvant son propre équilibre à travers l'expression de son identité, grâce à un outil authentique, l'Algérie contribuera, beaucoup mieux, à enrichir la civilisation universelle tout en profitant, à bon escient, de ses apports et expériences.

Portée par la ferveur populaire, la généralisation de l'utilisation de la langue nationale réalise, de jour en jour, des progrès considérables et permet à de larges secteurs, notamment la jeunesse, de se retrouver dans l'usage de la langue nationale. Il s'agit là, objectivement, d'un acquis d'une grande portée et qui n'est, au demeurant, que très légitime. Il constitue déjà, en même temps, qu'une réponse à l'une des aspirations majeures du peuple algérien pendant l'occupation étrangère, un environnement culturel et psychologique qui prédisposera l'appareil de l'État, le Parti, les organisations de masses, les entreprises économiques, à parachever, par des mesures appropriées, l'utilisation de la langue arabe dans leurs services. De cette façon, et les initiatives de la Direction politique aidant pour hâter la réalisation méthodique de ce grand projet, se concrétisera la généralisation de l'usage d'une même langue de travail, d'enseignement et de culture, objectif qui s'identifie, entre autres, à la préservation de toutes les composantes essentielles de la personnalité du peuple algérien.

La démarche de restauration de la langue nationale dans ses droits et sa nécessaire adaptation à tous les besoins de la société n'excluent pas un ferme encouragement à l'acquisition des langues étrangères. À cet égard, l'idéal à la réalisation duquel s'attelle la Révolution dans ce domaine est de sauvegarder l'authenticité tout en assurant l'ouverture nécessaire pour bénéficier des aspects positifs des autres cultures et de veiller à ce que le citoyen puisse maîtriser sa langue nationale qui garde priorité et primauté, en même temps qu'il acquiert l'usage d'autres langues.

L'accès aux cultures universelles, une fois assurée la maîtrise de la langue nationale, permet une communication positive avec le monde extérieur, pour tirer profit de l'esprit créateur d'autrui  dans les domaines de la science et de la technologie.

De ce fait, la langue nationale acquerra plus d'aptitude à communiquer avec son temps et retrouvera progressivement son rôle en tant qu'instrument universel qui véhicule la civilisation, génère la culture, assimile les sciences et la technologie et se mettra de nouveau au service de la civilisation humaine.

La Charte nationale fut adoptée par référendum le 16 janvier 1986, puis reconnue par le Décret no 86-22 du 9 février 1986 relatif à la publication au Journal officiel de la République algérienne démocratique et populaire de la Charte nationale adoptée par référendum du 16 janvier 1986. Comme pour la Charte de 1976, celle de 1986 fut conçue comme une déclaration de principes générale, plutôt que comme un texte établissant des droits et obligations détaillés. De longs développements sont consacrés aux fondements historiques de la société algérienne, puis aux références idéologiques que sont l'islam et le socialisme. La langue arabe demeurait la seule langue nationale et officielle, alors que les autres langues, forcément des «langues étrangères», n'étaient citées que par des allusions à la mondialisation, à la science et à la technologie. La Constitution de 1976 déclarait que la Charte nationale était la source fondamentale de la politique de la nation et des lois de l’État:

Article 6 [abrogé]

 

La Charte nationale est la source fondamentale de la politique de la nation et des lois de l’État. Elle est la source de référence idéologique et politique pour les Institution du Parti et de l’État à tous les niveaux. La Charte nationale est également un instrument de référence fondamental pour toute interprétation des dispositions de la Constitution.

À l'époque, la Charte nationale avait même primauté sur la Constitution, du moins selon la technique d'interprétation. Cependant, la Constitution de 1989 (qui a suivi) ne faisait plus aucune allusion à cette charte. Le mot même de charte est disparu, de même que les articles qui y faisaient référence. La seule Charte dont il est question est la Charte des Nations unies. La Constitution de 1989 n'a pas formellement abrogé la Charte nationale; elle se contente de n'en point faire mention. Il en est ainsi de la Constitution de 1996, celle qui est actuellement en vigueur; le mot Charte n'apparaît qu'aux articles 28 et 95 pour faire allusion à la Charte des Nations unies.

Cette politique d’arabisation a entraîné de nombreuses conséquences fâcheuses. Elle a polarisé les différences entre les élites arabophones et les élites francophones que le système d'éducation continue largement de reproduire; la politique d'arabisation a favorisé l'émergence du nationalisme berbère. L'arabisation et la poursuite de l’arabité ont eu comme corollaire l’islamité. La religion musulmane avait échappé au colonialisme français et était même devenue le principal pôle de la résistance algérienne. C'est pourquoi les autorités algériennes se sont toujours appuyées sur une politique d’arabisation, car celle-ci consacrait la légitimité de l’État dont l’islam était le dépositaire. La religion fut ainsi utilisée comme un instrument pour contenir une possible progression des mouvements laïcs et démocratiques. En même temps, la religion a favorisé les mouvements extrémistes islamistes et permis d’augmenter leur influence politique jusqu'à menacer le pouvoir en place.

Or, les Kabyles se sont toujours opposés à cet État arabo-musulman dans lequel ils sont exclus comme communauté ethnique. Ils ont toujours refusé cette interprétation de l'histoire exclusivement arabo-musulmane et cette conception arabocentrique de la question nationale. À l'époque, Rachid Ali Yahia, alors directeur du journal L'Étoile algérienne, le journal de la Fédération de France du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), expliquait (1948) ainsi ce point de vue selon lequel l'Algérie devait être algérienne au risque de tomber dans une autre forme d'impérialisme... arabe :

L'Algérie n'est pas arabe, mais algérienne. Il faut former une union de tous les Algériens musulmans qui veulent lutter pour la libération nationale, sans distinguer entre Arabe et Berbère. [...] Nous dépassons résolument la question raciale. [...] Nous lisons depuis un certain temps dans les journaux, et certains leaders l'ont dit, que l'Algérie est arabe. Non seulement ces propos sont faux, mais l'idée qu'ils expriment est clairement raciste, voire impérialiste. (Cité par Janet Dorsh Zagoria, thèse de doctorat, Columbia University, 1973).

On le sait maintenant, ce n'est pas ce point de vue de la nation algérienne incluant Arabes et Berbères qui a prévalu en Algérie. Les premiers dirigeants, arabophones, ont préféré conserver le pouvoir pour eux plutôt que de le partager avec la minorité berbère. Pour les arabophones de l'époque, l'Algérie devait être arabe et rien d'autre. La notion de «berbérophonie» était perçue comme une pure invention du colonialisme afin de diviser la grande nation arabe. Il faut comprendre que la communauté majoritaire du pays est arabophone et musulmane, et qu'elle ne peut s'opposer à l’arabisation et sa dimension islamique. Le problème, c'est que l'arabisation se fait sur le dos des citoyens algériens de langue berbère. Dans un État démocratique moderne, l'arabisation devrait s'accompagner aussi d'une berbérisation de façon à favoriser tous les Algériens. Dans le cas contraire, c'est un peu la dictature de la majorité. 

Le Parlement algérien a adopté, il est vrai, en avril 2002, à l’unanimité, une modification constitutionnelle instituant le berbère comme «langue nationale». Ce geste historique est intervenu à l'approche des élections législatives, alors que le climat tendu par les manifestations et les revendications remettait en cause l’autorité de l’État en Kabylie. Quoi qu'il en soit, le statut de l'arabe n'a pas changé, car cette langue conserve son statut de prééminence puisque le tamazight n'est qu'une «langue nationale», non une «langue officielle», que l'État s'engage à promouvoir, mais non pas à utiliser (contrairement à l'arabe). Compte tenu de l’attachement à l’arabité et de l’anti-berbérisme ancrés dans la culture algérienne, tant de la part des autorités politiques que des forces armées, la recherche d’une solution risque d’emprunter la voie de la confrontation plutôt que celle du compromis, au mieux celle de l'évitement qui consiste à temporiser par des mesures symboliques et des promesses non tenues. Au lendemain de l'indépendance, le FLN (parti au pouvoir) a entraîné les Algériens dans le rêve du pays indépendant qui devait apporter le bonheur à tous, tout en réduisant la part berbère au minimum, ce qui a eu comme conséquence de réduire les perspectives d’une Algérie démocratique et moderne. Le véritable problème, c'est que l'idéologie officielle insiste encore sur la supériorité de l'arabe classique et de la culture arabo-musulmane sur la «culture algérienne» véhiculée essentiellement par l'arabe algérien et le berbère.

2 La législation et le statut de l'arabe

L'article 3 de la Constitution de février 1989 stipulait que «l'arabe est la langue nationale et officielle». C'était la seule disposition constitutionnelle concernant cette langue, mais elle permettait la poursuite légitime de la politique d'arabisation. La Constitution de 1989 a été modifiée le 28 novembre 1996 lors d’un référendum et est entrée en vigueur le 7 décembre 1996. La Constitution de 1996 commence par un long préambule dont un passage fait mention de l’amazighité (la civilisation berbère) comme une des «composantes fondamentales» de l’identité algérienne avec «l’islam et l’arabité»: 

Le 1er novembre 1954 aura été un des sommets de son destin. Aboutissement d'une longue résistance aux agressions menées contre sa culture, ses valeurs et les composantes fondamentales de son identité que sont l'islam, l'arabité et l'amazighité, le 1er novembre aura solidement ancré les luttes présentes dans le passé glorieux de la Nation.

Ainsi, l'islam, l'arabité et l'amazighité sont devenus les trois éléments constitutifs de la «personnalité» nationale algérienne. L’article 2 reconnaît, comme dans la Constitution précédente, que l’islam est la religion de l’État: «L'islam est la religion de l'État.» Quant à l’article 3, il reproduit intégralement la disposition constitutionnelle de 1989: «L'arabe est la langue nationale et officielle.» Aucune mention n’était donc faite de cette autre identité algérienne qu’est l'amazighité. On voit bien le caractère contradictoire d’une telle reconnaissance juridique puisque toutes les autres dispositions de la Constitution restent silencieuses sur les droits qui devraient découler de la reconnaissance de l'«amazighité». En 2002, un article 3 bis a été ajouté à l'article 3 de la Constitution:

Article 3

L'arabe est la langue nationale et officielle.

Article 3 bis

Le tamazight est également langue nationale. L'État œuvre à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national.

Cependant, le tamazight n'a pas le même statut que l'arabe. Si l'arabe est une langue officielle, ce n'est pas le cas du tamazight qui n'est qu'une langue nationale. Ces statuts de «langue officielle» et de «langue nationale» ne sont pas définis dans la Constitution, mais il est certain que la langue officielle est nécessairement employée par l'État, alors que la langue nationale ne doit être qu'encouragée, l'État ne s'engageant qu'à œuvrer à sa promotion et à son développement dans toutes ses variétés linguistiques en usage sur le territoire national. Autrement dit, l'État algérien ne peut plus, du moins ouvertement, combattre le tamazight.  

L’article 29 de la Constitution pourrait à la rigueur contribuer à protéger les citoyens berbères, puisqu’il déclare que tous les Algériens jouissent d’une égalité juridique: 

Article 29

Les citoyens sont égaux devant la loi, sans que ne puisse prévaloir aucune discrimination pour cause de naissance, de race, de sexe, d'opinion ou de toute autre condition ou circonstance personnelle ou sociale.

Par ailleurs, la Constitution de 1996 a donné plus de pouvoir au Conseil des ministres et au président qui nomme partiellement le Conseil national (Sénat), ce qui permet ainsi de réduire l’influence de l'opposition et prive le peuple algérien d'une représentation démocratique au sein de cette assemblée. Enfin, on pourrait se demander à quelle sorte d’«arabe» on fait référence dans la Constitution. Est-ce l’arabe coranique ou l’arabe algérien? Il semble bien que cette ambiguïté ait été voulue, car elle permet de jouer sur deux tableaux: un arabe à peu près inconnu du peuple lui-même et essentiellement symbolique, et un arabe algérien parlé par tous mais non reconnu officiellement. En cas de problème, il serait toujours temps de se rabattre sur la «langue du peuple», mais jusqu'ici l'État algérien arabo-musulman a su jouer habilement sur cet ambiguïté en misant tout sur l'arabe coranique (classique).

3 La politique d'arabisation

Compte tenu de l'histoire algérienne et des réactions anti-françaises qui se sont manifestées, le statut juridique de l'arabe a été plus nettement défini qu'en Tunisie et au Maroc. Il faut, à ce sujet, noter qu'au lendemain de l'indépendance l'administration publique du pays était restée totalement francisée. Les 100 000 fonctionnaires algériens formés par la France constituaient une redoutable force de résistance à l'arabisation, mais le régime algérien ne pouvait pas se passer de ses fonctionnaires. Il a donc fallu composer avec ces derniers et procéder par étapes, car les fonctionnaires tendaient à s’opposer à la transformation de l'administration coloniale en celle d'un État arabo-musulman.

Une trentaine de lois ayant trait à l'arabisation auraient été adoptées, mais aucune ne semble avoir été intégralement respectée. De façon plus particulière, on peut citer le décret du 22 mai 1964 portant sur l'arabisation de l'administration, les ordonnances no 66-154 et no 66-155 du 8 juin 1966 sur la justice, l'ordonnance du 26 avril 1968 sur la connaissance obligatoire de l'arabe pour les fonctionnaires, la circulaire du ministère de l'Intérieur de juillet 1976 sur l'affichage, la nouvelle loi no 05-91 sur la généralisation de l'utilisation de la langue arabe, promulguée le 16 janvier 1991 (adoptée le 27 décembre 1990) et l’ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996, qui vient modifier quelques articles de la loi no 05-91 et la «compléter». Cependant, la loi portant généralisation de l'utilisation de la langue arabe, qui a été promulguée le 16 janvier 1991, fut «gelée» en 1992, puis réactivée le 17 décembre 1996, mais mise en vigueur seulement le 5 juillet 1998.

La loi no 91-05 du 16 janvier 1991 portant généralisation de l'utilisation de la langue arabe est sans précédent depuis l'indépendance de l'Algérie. Cette loi vise à exclure l'usage et la pratique du français dans l’Administration publique, le monde de l’éducation (incluant les universités), les hôpitaux, les secteurs socio-économiques, etc. Elle vise également à évincer l'élite francisée formée essentiellement dans les écoles d’administration publiques algériennes et représentant l'encadrement technique et scientifique de tous les secteurs d'activité. En définitive, la loi de 1991 impose l'usage unique de la langue arabe, interdit toute «langue étrangère» et prévoit pour les contrevenants de fortes amendes (équivalant de 150 $ à 1200 $ US).

Pour les associations berbères, cette «loi scélérate» a pour but non seulement d’accélérer et d’intensifier le processus d'arabisation, mais surtout de supprimer définitivement le berbère (en particulier le tamazight) comme langue d’une importante minorité (plus du tiers de la population), qui est déclaré «hors-la-loi dans son propre pays». Le gouvernement algérien avait imposé le 5 juillet 1998 (date anniversaire de l’indépendance) comme date limite pour l'arabisation dans la totalité de la vie algérienne (administration, affaires, médias, éducation, etc.).

4 La langue du Parlement

Le 12 juin 1963, l'Assemblée nationale adopta une motion en faveur de l'introduction de la langue arabe dans les débats du Parlement. Aucune loi ne précisait auparavant le statut des langues au Parlement. Depuis, l'arabe classique est devenu la langue la plus employée au Parlement, mais l'arabe dialectal (ou arabe algérien) et le français ont été largement utilisés; il n'existe aucun système de traduction simultanée.

Jusqu’en 1991, les lois ont été promulguées en arabe classique, mais la plupart ont continué d’être traduites en français (version non officielle). Quant aux réunions du Conseil des ministres, elles se sont toujours déroulées à la fois en arabe classique et en arabe algérien, parfois même en français.

Les articles 5 et 6 de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991 sont pourtant très clairs à ce sujet: 

Article 5

1) Tous les documents officiels, les rapports, et les procès-verbaux des administrations publiques, des institutions, des entreprises et des associations sont rédigés en langue arabe.

2) L’utilisation de toute langue étrangère dans les délibérations et débats des réunions officielles est interdite.

Article 6

1) Les actes sont rédigés exclusivement en langue arabe.

2) L’enregistrement et la publicité d’un acte sont interdits si cet acte est rédigé dans une langue autre que la langue arabe.

D’ailleurs, en vertu de l’article 3 de la Constitution qui déclare que «l’arabe est la langue nationale et officielle», toute autre langue est interdite, que ce soit le berbère ou le français.

5 Les langues de la justice

Dans le domaine de la justice, les ordonnances no 66-154 et no 66-155 du 8 juin 1966 étaient déjà venues préciser la place de l'arabe, mais le décret du 27 juin 1971 a rendu l'arabe seule langue autorisée. L’article 7 de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991 interdit toute autre langue que l’arabe: 

Article 7

1) Les requêtes, les consultations et les plaidoiries au sein des juridictions sont en langue arabe.

2) Les décisions de justice et les jugements, les avis et les décisions du Conseil constitutionnel et de la Cour des comptes, sont rendus ou établis dans la seule langue arabe.

Bien que l'arabe classique soit effectivement la seule langue permise dans les cours de justice, l'arabe dialectal (ou arabe algérien) est habituellement utilisé, alors que le français et le berbère ne sont pas acceptés, sauf en cas de force majeure. Contre toute attente, les sentences des juges, qui ne devaient être rendues qu'en arabe classique, sont généralement formulées en arabe algérien. En somme, on peut dire que la justice et ses tribunaux utilisent exclusivement l’arabe.

6 L'Administration publique

Au début des campagnes d’arabisation, le faible niveau de connaissance de l'arabe classique chez les fonctionnaires conduisait d'abord le gouvernement à n'envisager l'arabisation que par le moyen d'un système généralisé de traduction: ce fut le décret du 22 mai 1964 qui devait fournir les instruments nécessaires à l'instauration progressive de l'arabe dans l'administration. L'ordonnance du 26 avril 1968 marqua un pas décisif en rendant obligatoire pour les fonctionnaires la connaissance de l'arabe. Le 20 janvier 1971, parut l'ordonnance «portant extension de l'ordonnance no 68-92 du 26 avril 1968 rendant obligatoire, pour les fonctionnaires et assimilés, la connaissance de la langue nationale». En 1975, un rapport gouvernemental concluait que l'arabisation s'avérait un échec; après 20 ans d'efforts, seuls les ministères de la Défense, de l'Éducation et de la Justice étaient arabisés. Dans les faits, en 1989, le bilinguisme arabe-français constituait encore une pratique courante dans toute l'administration publique, et il s’est poursuivi durant quelques années, bien que l’arabe se soit taillé une place de plus en plus grande dans toutes les communications orales.

Depuis la loi no 91-05 du 16 janvier 1991, l’Administration a dû passer exclusivement à l’arabe. Il est fait désormais obligation à toutes les administrations publiques, les instances, les entreprises et les associations de tous genres d'utiliser exclusivement la langue arabe dans leurs activités en matière de gestion et de relations publiques (art. 4): 

Article 4

Les administrations publiques, les institutions, les entreprises et les associations, quelle que soit leur nature, sont tenues d’utiliser la seule langue arabe dans l’ensemble de leurs activités telles que la communication, la gestion administrative, financière, technique et artistique.

Selon l’article 6 de la loi, les actes sont rédigés exclusivement en langue arabe. De plus, l’enregistrement et la publicité d’un acte sont interdits si cet acte est rédigé dans une langue autre que la langue arabe. L’article 8 précise que «les concours professionnels et les examens de recrutement pour l’accès à l’emploi dans les administrations et entreprises doivent se dérouler en langue arabe». L’article 11 de l’ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996 ordonne que «les échanges et les correspondances de toutes les administrations, entreprises et associations, quelle que soit leur nature, doivent être en langue arabe».

Seuls les documents en arabe sont reconnus officiels (art. 29): «Tout document officiel préparé dans une autre langue que l'arabe est considéré comme nul et non avenu.» La loi interdit même (art. 39) l'importation de machines à écrire, d'ordinateurs, de télécopieurs et de tout autre appareil qui ne sont pas munis de lettres arabes. Toute violation des dispositions de la loi constitue «une faute grave entraînant des sanctions disciplinaires» (art. 30). Dans la plupart des cas, il s’agit d’une amende de 5000 à 10 000 dinars (équivalant à 70 $US à 140 $US).

7 Les langues de l’éducation

C'est surtout dans le domaine de l'enseignement que des mesures importantes furent prises. Étant donné que, en 1962, l'Algérie était dépourvue d'enseignants parlant l’arabe coranique, le gouvernement n'imposa que sept heures d'enseignement de l'arabe par semaine dans toutes les écoles; ce nombre passa à 10 heures par semaine en 1964. Pour pallier le problème de la pénurie de professeurs, il fallut en recruter des milliers en Égypte et en Syrie, ce qui suscita à l'époque des controverses et des résistances dans le milieu enseignant. Une ordonnance de 1976 sur l'école fondamentale imposa l'enseignement du français seulement à partir de la quatrième année. En 1974, l'arabisation de l'enseignement primaire était achevée et celle du secondaire était en bonne voie de l'être.

Depuis 1989, l'arabe classique est la seule langue d'enseignement tout au cours du primaire et du secondaire. C’est l’article 15 de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991 qui impose cet enseignement exclusif de la langue arabe:

Article 15

L’enseignement, l’éducation et la formation dans tous les secteurs, dans tous les cycles et dans toutes les spécialités sont dispensés en langue arabe, sous réserve des modalités d’enseignement des langues étrangères.

Le français est toutefois introduit comme langue étrangère obligatoire dès la quatrième année du primaire et, par la suite, jusqu'à la fin du secondaire. Pourtant, deux sondages d'opinions, réalisés en 1999 et en 2001, ont révélé que plus de 70 % des Algériens étaient en faveur de l'enseignement du français dès la première année de l'école primaire.

De plus, l'école algérienne se porte mal, alors qu’elle a été considérée comme l'un des acquis essentiels de l'Indépendance. En effet, chaque année, quelque 400 000 élèves, tous cycles confondus, finissent par quitter l’école. Sur 100 enfants de la première année du primaire, neuf seulement décrocheront leur baccalauréat et cinq un diplôme à l'université, mais sans aucune perspective d'emploi. Ainsi, l’école est devenue une fabrique d'exclusion sociale. Mais l'analphabétisme semble encore plus grave, car il atteint des proportions alarmantes: plus de sept millions d'Algériens sont touchés. À mesure que les conditions de vie se détériorent en Algérie, de très nombreuses familles sacrifient la scolarisation de leurs enfants, notamment celle des filles. Les processions d'écoliers qu'on avait coutume de voir sur les routes sont de plus en plus squelettiques.

Enfin, on compte en Algérie près de 380 écoles privées, dont une centaine pour l'enseignement primaire. Ces établissement sont implantés dans des villes comme Alger, Tizi Ouzou, Annaba, Sétif, Béjaïa, Constantine, etc. La langue d'enseignement est le français dans ces établissements qui exercent dans la plus parfaite illégalité. Rappelons que, dans les années soixante-dix, le gouvernement avait aboli les écoles privées et avait placé toutes les écoles sous son contrôle. Le nombre d’élèves inscrits dans ces établissements scolaires privés augmente d’année en année. Selon le ministre de l’Éducation, ils sont près de 25 000 élèves à travers le territoire national. D’autres sources indiquent que leur nombre a atteint les 80 000, tous paliers confondus (de la maternelle au brevet). Ces établissements privés ont fait leur apparition dans les années quatre-vingt-dix au moment où l’école publique, qui dispense la totalité des cours en langue arabe, était en grande partie contrôlée par des islamistes.

Le gouvernement algérien a prévu une loi dont la mise en application devait être l'automne 2005. Le ministre de l'Éducation menace de faire fermer les écoles qui ne se conformeraient pas au programme officiel, notamment à un enseignement à 90 % en arabe:

Les écoles privées sont (reconnues, mais) soumises aux mêmes programmes et au même encadrement que les écoles publiques, la seule différence est qu'elles sont autorisées à avoir d'autres programmes supplémentaires que le Ministère doit avaliser également. Nous allons leur donner un délai pour se conformer à la réglementation, sans cela elles devront arrêter leurs activités.

Le 12 avril 2005, le chef de l’État algérien (Abdelaziz Bouteflika), s’exprimant devant les ministres de l’éducation de l’Union africaine (UA), posait l’une des dernières pierres d’un édifice datant de l’indépendance algérienne : « Il est tout à fait clair que toute institution privée qui ne tient pas compte du fait que l’arabe est la langue nationale et officielle, et qui ne lui accorde pas une priorité absolue, est appelée à disparaître.» Son ministre de l’éducation, Abou Bakr Benbouzid, développait ainsi dans la foulée la pensée du président : «Il n’ y aura pas de réformes au détriment de la langue arabe et de l’identité nationale.» Il a aussi rappelé que l’Algérie «a perdu la langue arabe pendant 132 ans et nous avons consenti beaucoup de sacrifices pour la récupérer et aujourd’hui, il est tout à fait clair que je n’ai pas l’intention d’en faire l’objet d’un jeu». Dans un entretien accordé au Quotidien d’Oran en juin 2004, le Ministre s'est montré intransigeant :

Je pourrais peut-être fermer les yeux sur certaines choses telles que le bâti, la cour mais je ne ferai aucune concession sur le programme et la langue enseignée. Cette dernière est un facteur d’intégration sociale très important. Une fois cette expérience faite, nous pourrons, si besoin est, changer le décret, ce n’est pas un verset coranique.

Le président avait été catégorique : «Les écoles privées qui ne se conformeront pas à la réglementation en vigueur seront fermées.» Au cours des mois qui ont suivi, 75 écoles ont choisi de se conformer à la réglementation, ce qui leur a valu d'être agréées par le ministère de l'Éducation.

Moins d'une année après son avertissement, le président Bouteflika est passé aux actes en fermant, en février 2006, plus de 40 écoles privées francophones de Kabylie pour causes de «déviation linguistique», d'«antinationalisme» et d'«errements francisants». En réalité, ces établissements ont été accusés de «franciser l’école et franciser l’Algérie, imposer une école du déracinement qui renie la langue arabe et l’Islam». Cette opération de force a été menée par la police dans de nombreuses localités; elle est intervenue à la suite d'une ordonnance présidentielle qui exigeait d'enseigner «obligatoirement en langue arabe dans toutes les disciplines et à tous les niveaux». Des peines de six à douze mois de prison sont même prévues contre les récalcitrants. Quelques jours plus tard, le gouvernement algérien accordait aux écoles fermées un «délai supplémentaire exceptionnel jusqu’à la fin juin 2006» pour se conformer à la loi qui leur fait obligation d’enseigner les mêmes programmes que les écoles publiques. Après l’illégalité autorisée et encouragée, l’heure de la mise au pas était arrivée. Par ailleurs, la réglementation oblige les propriétaires des écoles privées de déclarer leurs sources de financement, et leur interdit de recevoir des fonds de la part des associations nationales ou d'autres organismes étrangers, sans l’aval préalable du ministère de l’Éducation. Les écoles privées qui ne répondent pas aux dispositions de l'ordonnance no 05-07 (Ordonnance no 05-07 du 23 août 2005 fixant les règles générales régissant l'enseignement dans les établissements privés d'éducation et d'enseignement), qui régit les établissements privés d'éducation, se voient retirer leur permis.

Article 8

Hormis l’enseignement des langues étrangères, l’enseignement dans les établissements privés d’éducation et d’enseignement est assuré obligatoirement en langue arabe dans toutes les disciplines et à tous les niveaux d’enseignement.

Néanmoins, cette situation n'a guère empêché les dirigeants algériens de placer leurs propres enfants dans des «classes spéciales» francophones au lycée Bouâamama (ex-Descartes) d'Alger, un établissement d'enseignement public «privatisé». Les écoles privées actuelles sont dans l'obligation de respecter le programme national établi par le ministère de l’Éducation, conformément au décret ministériel no 04/90 du 24 mars 2004, fixant les conditions de création, d’ouverture et de contrôle des écoles privées d’éducation et d’enseignement. Le programme comprend toutes les matières enseignées dans les établissements publics: la langue arabe, la langue française, la langue anglaise, l’éducation islamique, l’éducation civile, l’éducation technologique, l’éducation environnementale, les mathématiques, avec en plus le sport pour le primaire.

Dans les faits, la loi demeure partiellement appliquée, mais elle continuera d'alimenter la schizophrénie linguistique. La plupart des directeurs des écoles privées affirment que leurs écoles ont pour objectif de former de bons bilingues (arabe-français) pour qu’ils puissent suivre normalement les études supérieures dont plusieurs filières sont généralement dispensées en français.

Quant à l'enseignement supérieur, il reste encore relativement français, particulièrement dans les disciplines scientifiques et techniques. L'arabisation des universités a été ralentie depuis que les étudiants se sont révoltés parce que leurs diplômes arabes ne leur offraient pas de réels débouchés sur le marché du travail.  Les universités algériennes présentent un taux d'échec effarant dès la première année. C'est que les étudiants arrivent dans l’enseignement supérieur avec une formation arabophone, alors qu’ils sont appelés à suivre leur cursus en langue française.

8 L'affichage et la vie économique

C'est seulement en 1976 que le gouvernement algérien a commencé à prendre des mesures draconiennes pour faire de l'Algérie un pays qui ait un visage arabe. Le ministère de l'Intérieur a fait parvenir une circulaire (juillet 1976) dont les directives devaient être exécutées dans tout le pays. Les paragraphes 3 et 4 de cette circulaire apparaissent suffisamment explicites pour qu'il soit utile de les reproduire ici: 

Circulaire de 1976

3) arabiser totalement toutes les enseignes extérieures des administrations et sociétés publiques, et les écrire en lettres apparentes, de grande dimension, d'écriture belle et élégante, et interdire absolument toute inscription en langue étrangère;

4) utiliser seulement l'écriture en arabe pour les divers services, bureaux et guichets internes, et pour les diverses inscriptions, panneaux d'indication ou d'orientation, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur des institutions.

L'opération a été parfois exercée dans une certaine précipitation; par exemple, à Alger, en une nuit, on a remplacé presque toutes les inscriptions françaises. L’objectif sera atteint dans l'ensemble du pays, avec des résultats inégaux il est vrai: les zones rurales ont été presque complètement arabisés, mais les villes du Nord ont résisté davantage. Aujourd'hui, la plupart des plaques de rues sont bilingues avec des noms arabes, mais certaines rues portent encore des noms français «comme avant».

À l'heure actuelle, si la publicité commerciale est généralement française, parfois bilingue, l'affichage gouvernemental et l’affichage municipal demeurent unilingues arabes. Quant aux raisons sociales, elles sont unilingues arabes ou bilingues, mais toutes les étiquettes des produits de consommation courante sont bilingues, à la condition que la langue arabe soit mise en évidence. Les entreprises commerciales sont souvent en arabe seulement, mais dès qu'elles prennent de l'importance et prospèrent elles ont tendance à devenir bilingues (arabe-français). L'anglais est très rare en Algérie, le seul cas connu semble être la grande enseigne de l'aéroport d'Alger «Algiers National Airport».

En dépit des termes du décret 81-36 du 14.3.1981 relatif à l'arabisation de l'environnement et de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991, beaucoup d'inscriptions apparaissent encore uniquement en français, même dans la capitale (Alger). Voici comment sont libellés les articles 20, 21 et 22 de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991

Article 20

1) Sous réserve d’une transcription esthétique et d’une expression correcte, les enseignes, les panneaux, les slogans, les symboles, les panneaux publicitaires ainsi que toute inscription lumineuse, sculptée ou gravée indiquant un établissement, un organisme, une entreprise ou un local et/ou mentionnant l’activité qui s’y exerce, sont exprimés dans la seule langue arabe.

2) Il peut être fait usage de langues étrangères parallèlement à la langue arabe dans les centres touristiques classés.

Article 21

Sont imprimés en langue arabe et en plusieurs langues étrangères et à condition que la langue arabe soit mise en évidence, les documents, imprimés, emballages et boîtes comportant des indications techniques, modes d’emploi, composantes, concernant notamment:

- les produits pharmaceutiques,
- les produits chimiques,
- les produits dangereux,
- les appareils de sauvetage et de lutte contre les incendies et les calamités.

Article 22

1) Les noms et indications concernant les produits, marchandises et services et tous objets fabriqués, importés ou commercialisés en Algérie sont établis en langue arabe.

2) Il peut être fait usage de langues étrangères à titre complémentaire.

Les responsables des entreprises privées, les commerçants et les artisans qui contreviennent aux dispositions de la loi sont passibles d’une amende de 1000 à 5000 dinars (art. 33) ou 15 $US à 70 $US. De plus, «en cas de récidive, il est procédé à la fermeture temporaire ou définitive du local ou de l’entreprise». Même les associations à caractère politique sont soumises à la loi, mais pour elles les amendes s’élèvent de 10 000 à 100 000 dinars (de 140 $US à 1400 $US). On peut prendre connaissance du texte intégral (en français) de la loi no 91-05 du 16 janvier 1991 portant généralisation de l’utilisation de l'arabe.

Notons que loi no 91-05 du 16 janvier 1991 portant généralisation de l’utilisation de l'arabe fut suspendue en 1992 par le chef de l'État, Mohamed Boudiaf, assassiné en juin de la même année: il avait considéré que les conditions pour la généralisation de l'arabe n'étaient pas réunies. Cette loi a été «réactivée» depuis et, en décembre 1996, le Conseil national de transition, l’assemblée désignée par le pouvoir en place, a adopté à l'unanimité l’ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996 qui modifie et complète la loi du 16 janvier 1991.

Quoi qu'il en soit, le français est très présent en Algérie. Ainsi, on trouve en Algérie surtout des affiches unilingues en français, puis des affiches bilingues en français et en arabe, ensuite des affiches trilingues en arabe, en français et en anglais; les affiches trilingues en arabe, en berbère et en français appartiennent en général à des établissements d'enseignement ou à des commerçants. Les affiches unilingues arabes concernent les édifices publics, les écoles, les commerces, etc. C'est comme si l'article 20 de la loi no 91 était interprété au sens large : presque tout le pays semble correspondre à des «centres touristiques classés».

9 L’ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996

La loi du 21 décembre 1996 modifie celle de 1991, mais en réalité elle n’ajoute pas grand-chose à la loi précédente. La généralisation de l'arabe touche les secteurs où le français est encore la langue de travail majoritaire, dont la vie économique et l'université pour les matières scientifiques.

Toutes les relations et les correspondances de l'Administration, des associations de toute nature – donc les partis politiques –, les déclarations, les conférences et séminaires, les émissions télévisées, devront se faire en langue arabe. Une amende de 2000 à 5000 dinars (de 30 $US à 70 $US) frappe tout responsable officiel qui signerait un document rédigé dans une autre langue que l'arabe. À l'université, les sciences humaines ont été arabisées, mais les filières techniques et scientifiques sont encore enseignées en français. Les plus forts tirages de la presse quotidienne sont ceux de journaux francophones. Avocats et magistrats continuent à faire de larges emprunts au français. Dans les administrations, certains documents sont encore rédigés en français (factures). Et le français garde surtout une place prépondérante dans l'économie.

Le président Bouteflika a reconnu lui-même au Sommet de Beyrouth (18-20 octobre 2002) que le français permettait aux Algériens d'élargir leur horizon et de participer à l'évolution de la modernité: «L'Algérie a conscience que l'usage de la langue française permet à nos jeunes d'élargir leur horizon et de participer à l'évolution du monde moderne.»

Les politiques d'arabisation instaurées par l'oligarchie algérienne ont été imposées d'en haut à la population. Contrairement à d'autres pays, tels que la Pologne, la Lituanie ou l'Ukraine, qui ont élaboré des politiques linguistiques réhabilitant la langue du peuple (polonais, lituanien ou ukrainien) contre l'omniprésence du russe, l'État algérien a voulu supprimé la langue de l'oppresseur, le français, pour imposer une autre langue, l'arabe classique en lieu et place de l'arabe algérien. Toutes ces politiques d'arabisation auraient été fort différentes si elles avaient été orientées vers l'arabe algérien plutôt que vers l'arabe classique que personne en parle.  Ainsi, il n'apparaît pas souhaitable ni normal que le théâtre en arabe algérien soit interdit au profit de l'arabe classique.

Aujourd'hui, l'Algérie est aux prises avec un problème important d'analphabétisme: entre 50 % et 75 %, selon les estimations. Certains croient que ce problème est dû à l'usage du français qui confère encore un caractère élitiste à l'enseignement. Mais les plus réalistes sont plutôt convaincus que le problème provient de l'usage de l'arabe classique dans les écoles et, surtout, des méthodes pédagogiques totalement désuètes. L'enseignement de l'arabe classique fonctionne sur une méthode pédagogique répétitive et prisonnière d’une conception théocratique de l’islam. On ne l'enseigne pas comme une langue moderne (comme on le ferait pour l'anglais), mais comme une langue morte. C'est pourquoi il serait illusoire de demander aux Algériens de soutenir des conversations en arabe classique sur des sujets de la vie quotidienne. Cet arabe classique est une langue seconde pour tous les Algériens.

Par ailleurs, la langue de la réussite économique et sociale demeure le français. Les islamistes arabisants n'ont jamais été capables de s'emparer de ce secteur. Le rapprochement avec l’Union européenne ne fait qu'accentuer cette tendance à la francisation de l'économie. Aucune réforme de l’enseignement crédible ne peut se permettre d’ignorer cet aspect. L'un des problèmes de la politique linguistique algérienne vient du fait qu'elle ne distingue pas l'oral de l'écrit. L'oral est aujourd'hui l'apanage de l'arabe algérien, alors que l'écrit était tenu par le français et l'arabe classique. Pendant que l'État imposait l'arabe classique à l'école, tant à l'oral qu'à l'écrit, il ignorait l'arabe algérien, voire le méprisait au même titre que le français. Il s'agit là d'une attitude négative, qui consiste à créer une belle fracture de l'identité algérienne.

Tandis que les langues naturelles de la communication, soit l'arabe algérien et le berbère, sont méprisées et ignorées, l'école et l'administration imposent deux langues écrites «étrangères»: l'arabe classique et le français. Pourtant, l'arabe classique aurait pu servir de refuge identitaire, le français, d'un apport culturel. Le fait d'élaborer une politique linguistique sur l'improvisation, le manque d'expertises et surtout sur l'exclusion (l'arabe algérien et le français) ne peut guère donner des résultats positifs. Aujourd'hui, la population continue d'utiliser le français, la «langue de l'ex-puissance colonisatrice» au grand dam des partisans de l'arabisation. Dans l'état actuel des choses, la politique d’arabisation implique nécessairement le refus de la réalité et du plurilinguisme algériens. Au lieu d'avoir libéré le peuple algérien et d'avoir valorisé les langues algériennes (arabe dialectal, arabe classique, berbère et français d'Algérie), l’arabisation a fini par signifier une «nouvelle colonisation». C'est l'un des paradoxes de ce qu'on a appelé «l'Absurdistan algérien». Bref, l'Algérie a toujours étonné par ses excès.
 

Dernière mise à jour: 03 mai 2010
 
-

L'Algérie

-
(1) Données démolinguistiques (2) Données historiques et conséquences linguistiques (3) La politique linguistique d'arabisation
(4) Les droits linguistiques des berbérophones Loi no 91-05 du 16 janvier 1991 portant généralisation de l’utilisation de l'arabe

Ordonnance no 96-30 du 21 décembre 1996 

(5) Bibliographie

Afrique

Accueil: aménagement linguistique dans le monde