Royaume du Maroc

Maroc

Al Mamlakah al Maghribiyah

Remarque: les sites portant sur le Maroc et ressemblant au présent site sont tous des plagiats non autorisés de ce dernier. Remarque: les sites portant sur le Maroc et ressemblant au présent site sont tous des plagiats non autorisés de ce dernier.  
Capitale: Rabat
Population: 29,1 millions (2000)
Langues officielles: arabe classique et amazigh
Groupe majoritaire: arabe dialectal ou marocain (60 %)
Groupes minoritaires: amazigh (40 %), français, espagnol
Langue coloniale: français
Système politique: monarchie parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 5 de la Constitution de 2011
Lois linguistiques: le décret no 2-78-455 du 25 chaoual 1398 relatif aux écoles normales supérieures (B.O., 4 octobre 1978); décret no 2-78-452 du 2 octobre 1978 ; arrêté du ministre de l'Éducation nationale no 542-86 (15 rejeb 1406) instituant un certificat de fin d'études préparatoires et organisant les modalités et les conditions de son obtention (B.O., 21 mai 1986); circulaire n° 53/98 datée du 11 décembre 1998; Charte nationale d'éducation et de formation (1999); Dahir portant création de l'Institut royal de la culture amazighe (2001).

1 Situation géographique

Le Maroc est un État d’Afrique du Nord limité au nord par l’océan Atlantique, le détroit de Gibraltar (15 kilomètres) et la Méditerranée, à l’est et au sud par l’Algérie et au sud-ouest par la Mauritanie (voir la carte détaillée). Le Maroc est donc situé à l’extrême nord-ouest de l’Afrique, juste en face de l’Europe, dont il n’est séparé que par les 17 km du détroit de Gibraltar. Le Maroc fait partie des États du Maghreb dont c'est le pays le plus occidental.

Avec ses 446 550 km², sans le Sahara occidental dont il revendique le territoire, le Maroc est le plus grand pays de la région après l'Algérie. Pour l'instant, le Sahara occidental n'a pas encore trouvé de statut définitif au plan juridique, soit plus de trente ans après le départ des Espagnols en 1976. Selon l'ONU, le Sahara occidental figure sur la liste des «territoires non autonomes». Le territoire est revendiqué à la fois par le Maroc, qui le désigne maintenant comme le Sahara marocain, et par la République arabe sahraouie démocratique (RASD), fondée par le Front Polisario en 1976. Dans les faits, le Maroc contrôle et administre aujourd'hui environ 80 % du territoire, alors que le Front Polisario, pour sa part, n'en contrôle que 20 %. Le Maroc revendique également les enclaves espagnoles de Ceuta (18,5 km²) et de Melilla (20 km²) situées au nord des côtes méditerranéennes.

Le Maroc est découpé en wilayas, provinces et préfectures. Le royaume du Maroc comprend 16 «régions administratives» divisées en 17 wilayas, ces dernières sont subdivisées en 71 provinces et préfectures (sans compter les 1547 communes urbaines et rurales):

Les régions administratives

Régions administratives

1)   Oued Eddahab-Lagouira 
2)   Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra 
3)   Guelmim (Es Smara) 
4)   Souss-Massa-Draâ 
5)   Gharb-Chrarda-Béni Hssen 
6)   Chaouia-Ourdigha
7)   Marrakech-Tensift-El Haouz 
8)   Oriental 
9)   Casablanca 
10) Rabat-Salé-Zemmour-Zaër 
11) Doukkala-Abda 
12) Tadla-Azilal
13) Meknès-Tafilalt
14) Fès-Boulmane
15) Taza-Al Hoceima-Taounate
16) Tanger-Tétouan  

Le Maroc

Afin de résoudre le problème lié au développement disproportionné des grandes villes, l'État a, au début des années quatre-vingt, subdivisé l'espace urbain en plusieurs provinces dont la coordination administrative est assurée par la wilaya, alors que la représentation de la population est assurée par la Communauté urbaine. La formule de la wilaya a été appliquée à Casablanca en 1982 avant d'être étendue aux grandes villes du pays au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix ( Rabat-Salé, Fès, Meknès, Marrakech, Oujda,Tétouan, Agadir ainsi que Laayoune).  Le Maroc qui ne comptait que 17 provinces en 1959 en compte aujourd'hui 71 et 17 wilayas. Pour le Maroc, le Sahara occidental est désormais «intégré» au découpage administratif du territoire national. 

Cela étant dit, le Maroc compte quatre régions géographiques naturelles: les montagnes du Rif au nord-est, la côte atlantique à l'ouest avec ses villes importantes (Agadir, Essaouira, Safi, Casablanca, Rabat, Tanger, etc.), à l'est les montagnes du Moyen-Atlas et du Haut-Atlas, ainsi que au sud-ouest les terres sahariennes (voir la carte détaillée).

Le Maroc a été nommé par les géographes arabes al-maghreb al-aqsâ, c'est-à-dire «le pays de l'extrême couchant», puis Al Mamlakah al Maghribiyah («royaume du Maroc»). Le Maroc est doté d'une monarchie, mais ce n'est pas une monarchie parlementaire ni constitutionnelle; il s'agit plutôt monarchie de type «exécutif», aux pouvoirs très étendus. De plus, le roi actuel, Mohammed VI, possédait une fortune personnelle estimée à 500 millions de dollars au moment de son intronisation, une somme qu'il aurait été multipliée par cinq, ce qui constitue une richesse quelque peu inconvenante quand on sait qu'au Maroc plus de cinq millions de personnes vivent avec moins d’un euro par jour (10 dirhams) et que le pays est classé, selon l'ONU, au 108e rang mondial sur 194 en terme de richesse par habitant. Le Maroc est resté un État autoritaire dans lequel l'autoritarisme royal et la démocratie réelle sont relativement limités. La réforme constitutionnelle de juillet 2011 va peut-être modifier considérablement la donne politique dans ce pays.   

2 Données démolinguistiques

Le pays comptait 29,1 millions d'habitants en 2000. Des trois principaux pays du Maghreb, le Maroc est celui qui présente la situation linguistique la plus complexe: l'arabe classique et l'arabe moderne pour les plus instruits, l'arabe dialectal ou arabe marocain pour quasiment toute la population, le berbère, appelé amazigh (le rifain dans le Rif, le tamazight dans le Moyen-Atlas, le tachelhit dans le Souss), pour environ 40 % des Marocains, le français pour ceux qui fréquentent les écoles, l'espagnol pour une faible partie de la population du Nord, et l'anglais qui tend à s'imposer en tant que véhicule de la modernité. La Constitution du Maroc ne fait aucune mention de ces langues, sauf pour l'arabe (dans le Préambule). Dans le cadre cet article, le terme «arabe» employé seul renvoie toujours à l'arabe classique ou standard. L'expression «arabe dialectal» désigne toujours l'arabe marocain.

La répartition de cette population est très inégale au Maroc: 90 % des habitants vivent dans le nord du pays. La capitale, Rabat (1,7 million d'habitants en 2007), se classe derrière l'agglomération de Casablanca (3,2 millions d'habitants), mais devant Fès (1,0 million), Marrakech (872 000 habitants), Agadir (739 000 habitants), Tanger (727 000 habitants), Meknès (565 000 habitants) et Tétouan (337 000 habitants). Les musulmans (98,7 %), principalement sunnites, constituent la quasi-totalité de la population.

2.1 L'arabe

La langue arabe s'est introduite au Maroc au VIIe siècle, notamment dans la partie nord-ouest du pays. L'arabe s'est implanté encore davantage auprès des populations berbères à la suite de la fondation de la ville de Fès par Idris II en 808. À partir du 1118, le Maroc vit arriver un flux massif de tribus hilaliennes qui arabisèrent profondément la population locale. Puis, suite à la Reconquista espagnole du XVe siècle, le pays reçut des centaines de milliers d'Andalous arabophones qui s'installèrent dans des centres urbains comme Rabat, Fès, Salé et Tétouan.  C'est alors que le processus d'arabisation s'amplifia et atteignit tout le nord du pays.

On estime que 65 % de la population actuelle du Maroc parle l'arabe comme langue maternelle. Mais le Maroc, à l'instar des autres pays arabophones, compte trois types d'arabe: l'arabe dialectal, l'arabe classique et l'arabe moderne standard. 

- L'arabe marocain

L'arabe dialectal (ou arabe marocain) reste la langue maternelle de tous les Marocains arabophones, soit 60 % de la population. Cette langue est appelée au Maroc Addarij ou darija, c'est-à-dire «langue courante». Elle sert généralement d'outil de communication entre les locuteurs arabophones et berbérophones. Bien qu'il soit socialement dévalorisé, l'arabe dialectal constitue la langue la plus employée dans tout le Maroc.

Comme pour presque toutes les variétés d'arabe dialectal, l'arabe marocain connaît plusieurs formes régionales. Certains linguistes distinguent ainsi les dialectes urbains aux dialectes ruraux (ou bédouins), les dialectes orientaux (Tanger, Tétouan, etc.) aux dialectes du Gharb (Casablanca, Kénitra, etc.), les particularismes de type rbati (Rabat), fassi (Fès), marrakchi (Marrakech), etc. D'autres différencient cinq catégories: 1) les dialectes urbains employés dans les anciennes cités impériales  — Fès, Marrakech, Rabat, Meknès — démontrant des similarités avec l'arabe andalou; 2) les dialectes des montagnes du Nord-Ouest ; 3) les dialectes bédouins de l'Ouest; 4) les dialectes bédouins de l'Est; 5) les dialectes sahariens ou hassaniyya.  Le fait qu'il existe des volumes pour apprendre l'arabe marocain (L'arabe marocain de poche) témoigne de la vitalité de cette variété d'arabe. De cette façon, chaque variété ou sous-variété de l'arabe marocain est identifié avec une ville ou une région. Mais ces variantes n’altèrent pas pour autant la compréhension entre les différentes régions.

L'arabe marocain et le berbère, et leurs variétés, demeurent les langues maternelles de la quasi-totalité des Marocains.  L'arabe marocain (ou le berbère) demeure la première langue que tout Marocain apprend dans sa famille et dans la vie quotidienne du quartier.

Outre sa présence dans le milieu familial et le quartier, cet arabe est utilisé dans la littérature populaire, les pièces de théâtre, la radio et lors de certains débats parlementaires. À l'école, l'emploi de l'arabe marocain est courant en dehors de la classe (cour, bureaux, réunions, etc.), dans la cour), mais la plupart des enseignants utilisent cette variété dans les classes, même si les directives du ministère de l'Éducation interdisent cette pratique.

Dans ses pratiques quotidiennes, l’arabe marocain est non seulement imprégné de l’arabe moderne, mais a emprunté aussi de très nombreux termes français et berbères. Il s’agit donc d'un métissage entre l’arabe standard, le français et le berbère, ce qui n'altère nullement les valeurs culturelles et spirituelles des locuteurs marocains, car son usage s'étend à toute la nation, même parmi les Berbères.

- L'arabe classique

Quant à l'arabe classique, il n'est la langue maternelle d'aucun Marocain et il n'est pas utilisé comme véhicule spontané de communication, pas plus au Maroc que dans tout autre pays arabe. L'arabe classique demeure pour tout arabophone la langue de la prédication islamique et de l'enseignement religieux (la langue du Coran), puis celle de la langue écrite en concurrence surtout avec le français. Mais c'est également la référence et l'outil symbolique de l'identité arabo-musulmane, une langue supranationale réservée à des usages formels et limités à certaines situations particulières. Aux yeux des nationalistes, l'arabe classique représente le moyen de lutte contre l'oppression linguistique exercée par l'Occident à travers ses langues, que ce soit le français, l'espagnol ou l'anglais. Enfin, l'arabe classique demeure «la» langue officielle de l'État, d'après l'article 5 de la Constitution de 2011.

- L'arabe moderne standard

L’arabe moderne standard, ou simplement «arabe standard», correspond à la variante moderne de la langue arabe, soit celle qui est enseignée dans les écoles, par opposition à l'arabe classique ancien associé à l'arabe du Coran.  Au Maroc, comme dans d'autres pays arabe, l'arabe moderne standard sert de véhicule dans l'enseignement à tous les les niveaux, sauf dans l'enseignement supérieur scientifique. L'arabe moderne standard est également la langue des productions littéraires, de la presse écrite, de la presse électronique, et de toute sorte de brochures et de documents administratifs et judiciaires. Surtout, c'est la langue qui est utilisée dans les manifestations officielles et institutionnelles, notamment au Parlement. Au niveau supranational, l'arabe moderne standard est la langue de communication par excellence dans le monde arabe, à la fois à l'écrit et à l'orale. Pour cette raison, c'est pourquoi une variété de référence pour toute la communauté arabe, parce que, à travers elle, sont véhiculées la culture arabe en général et une partie de la culture marocaine en particulier.

L'arabe marocain, présent partout dans la vie quotidienne, n'a aucun statut constitutionnel, mais l'arabe classique, totalement absent de la vie quotidienne, est la langue officielle du pays, celle dont le statut est reconnu dans la la Constitution de 2011.  Dans les faits, c'est l'arabe moderne standard qui sert de langue officielle, l'arabe classique n'étant qu'un symbole. Qu'il soit dialectal, classique ou moderne, l'arabe fait partie de la famille des langues chamito-sémitiques (ou afro-asiatiques).

2.2 Le berbère (amazigh)

Si les arabophones parlent diverses variétés dialectales, les berbérophones utilisent également une grande variété de dialectes et de parlers régionaux. Il ne faut pas oublier que les berbérophones sont présents dans une dizaine de pays couvrant près de cinq millions de kilomètres carrés et compte près de 20 millions de locuteurs (voir la carte linguistique berbérophone).

Au Maroc, les berbérophones comptent pour au moins 40 % de la population et constituent le minorité linguistique la plus importante du pays. Dans certaines zones rurales, cette proportion se situerait entre 80 % et 100 %. Parmi les berbérophones, plus d’un tiers ne maîtriserait pas l’arabe standard. Les Berbères parlent principalement le tachelhit (2,3 millions), le tamazight (1,9 million), le tarifit (1,5 million) ou le ghomara (50 000), mais il existe beaucoup d'autres variétés ne comptant qu'un nombre restreint de locuteurs. De façon habituelle, on distingue les variétés suivantes:

- le rifain (ou zenatiya ou tarifit), parlé dans le Rif, au nord-est;
- le tamazight (ou braber) parlé dans le Moyen-Atlas, une partie du Haut-Atlas et plusieurs vallées; il dispose d’un alphabet, le tifinagh (prononcé [tifinar],  également utilisé par les Touaregs;
- le tachelhit pratiqué par les Chleuhs du Haut-Atlas, du Souss et du littoral du sud du Maroc.

Au Maroc, la langue berbère est appelée amazigh dans la mesure où l'on parle du «berbère standardisé». En ce cas, on ne fait plus la distinction entre le rifain, le tamazight ou le tachelhit. En français, le mot berbère est dérivé du grec barbaroi et retenu par les Romains dans barbarus, puis récupéré par les Arabes en barbar et enfin par les Français avec berbère, puis par les Espagnols avec beréber, par les Catalans avec berber et par les Italiens avec berbero. Étymologiquement, ce terme désigne avant tout les «gens dont on ne comprend pas la langue», c'est-à-dire les étrangers considérés comme des «barbares». Autrement dit, le mot berbère avait une signification bien négative, puis par extension le mot a même signifié «sauvage» ou «non civilisé». Avec le temps, le mot berbère a fini par perdre son sens péjoratif pour désigner les Amazighes. Pour les linguistes francophones, le mot berbère renvoie à un groupe linguistique parmi les langues chamito-sémitiques. Quant aux Berbères, ils préfèrent se désigner eux-mêmes par le terme amazigh, ce qui signifie «homme noble» ou «homme libre». La terminologie officielle du gouvernement marocain utilise aussi le terme amazighe (ou amazigh). Bref, l'appellation «berbère» n'appartient ni à la population concernée ni à sa langue, car ce terme a été apporté de l'extérieur. Dans les faits, les mots «Berbère» et «Amazighe» sont synonymes.

Il est possible également de consulter une carte linguistique plus grande des langues berbères au Maroc, en cliquant ICI, s.v.p.  Cependant, il convient de préciser que la berbérophonie au Maroc, contrairement à celle de l'Algérie, n'est pas aussi clairement territorialisée que cette carte le laisse supposer. En réalité, il existe des arabophones partout, y compris dans les aires berbérophones, notamment tout autour de ces zones où les langues sont davantage mélangées. Par ailleurs, dans toutes les grandes villes du pays, on compte de très nombreux berbérophones, que ce soit Rabat, Tanger, Casablanca, Marrakech, Fès, Essaouira, etc. Autrement dit, cette carte illustre davantage l'aire historique des parlers berbères que la réalité actuelle qui est devenue plus complexe avec le temps. Il faut aussi considérer que l'emploi des langues berbères tend à diminuer dans les grandes villes au profit de l'arabe marocain. Dans les zones rurales, les variétés berbères sont exclusivement utilisées par les berbérophones, y compris au sein de l'Administration, dans la mesure où les employés sont berbérophones. Quoi qu'il en soit, l'emploi de l'amazigh est exclusivement oral, jamais écrit.  Tous les Marocains écrivent soit en arabe classique soit en français. On n’écrit pas en arabe dialectal ni généralement en berbère qui possède néanmoins une écriture: l'alphabet tifinagh. Au point de vue linguistique, l'arabe et l'amazigh, ainsi que leurs variétés, sont des langues chamito-sémitiques (ou afro-asiatiques).

Depuis la Constitution de 2011, l'amazigh est aussi une «une» langue officielle avec l'arabe, même si ce statut n'est pas tout à fait équivalent.

2.3 Le français

Depuis la signature du traité de Fès, le 30 mars 1912 jusqu'à la proclamation de l'indépendance le 2 mars 1956, le français était la langue officielle du régime du protectorat et de ses institutions. Même après cette date, le français a conservé un rôle privilégié en tant que première langue étrangère langue seconde généralisée du Maroc. Les dirigeants marocains ont pourtant entamé une ambitieuse politique d'arabisation qui s'est poursuivie avec effort jusque vers 1976, avant de connaître un certain essoufflement. Aujourd’hui, un certain pragmatisme semble avoir pris la relève, qui a fait place à la «cohabitation linguistique». Le Maroc compte encore quelque 80 000 Français et 20 000 Espagnols. Il y a aussi un certain nombre de Marocains qui ont perdu leur langue arabe marocaine: ce sont ceux qui ont émigré en France et qui sont revenus après plusieurs années.

Le français n'a aucun statut officiel de droit au Maroc, puisque la Constitution déclare dans son préambule que l'arabe est la langue officielle du Maroc. Mais le français est la seule langue au Maroc, qui puisse prétendre d'être à la fois lue, écrite et parlée, tout en étant la langue de toutes les promotions sociales et économiques. La langue française a gardé des positions importantes dans l'éducation, les tribunaux, la politique, l'Administration et les médias, ce qui est beaucoup, il va sans dire, car il faut mentionner aussi la visibilité de cette langue dans l'espace et l'environnement graphique marocain. Le français a donc acquis un statut de fait (de facto) au Maroc. Il ne faut pas oublier que la France est demeurée le principal partenaire économique du Maroc, voire le premier client, le premier investisseur, et le premier formateur de cadres marocains à l'étranger. De son côté, le Maroc participe aux Sommets de la Francophonie et adhère à l'Agence universitaire francophone (AUF), à l'Agence intergouvernementale de la Francophonie (AIF), ainsi qu'à divers autres organismes internationaux francophones.  

Cela étant dit, le français n'est pas connu par tous les Marocains. Pour parler et lire le français, il faut avoir fréquenté l'école jusqu'à la fin du secondaire. Comme près de 50 % des enfants marocains ne terminent pas leur secondaire, il arrive qu'ils oublient ensuite le peu de français qu'ils ont appris. Bref, le français est connu et utilisé par tous ceux qui ont fait des études universitaires, qui tiennent des commerces importants, qui font des affaires, qui jouent un rôle primordial dans la vie culturelle de la nation ou qui sont en contact régulier avec les touristes. Beaucoup de Marocains peu instruits ne parlent donc que l'arabe dialectal. Dans les zones rurales, il est fréquent d'aborder des Marocains qui n'ont aucune connaissance du français ni de l'arabe classique, et qui ne parlent que l'arabe marocain. Quant aux Berbères, il est plus rare qu'ils ne parlent que leur variété dialectale. Ils parlent en général au moins l'arabe marocain comme langue seconde. Le bilinguisme arabo-amazighe est propre au seuls amazighophones (ou berbérophones); il est rare qu'un arabophone tentera d'apprendre l’amazigh parce qu’il n'en voit pas la nécessité. Un Marocain instruit parle généralement l'arabe marocain, l'arabe standard, le français et, parfois, l'anglais et l'espagnol. Dans les hôtels, le personnel en contact directement avec le public peut être polyglotte et s'exprimer en arabe marocain, en arabe standard, en français, en anglais, en espagnol et parfois en allemand.

2.4 L'espagnol et l'anglais

L'espagnol est présent sur le territoire marocain depuis la chute de Grenade en 1492 et ensuite l'arrivée des Maures et des Juifs chassés d'Espagne. Cette langue est devenue plus «populaire» à la suite de la colonisation espagnole à la fin du XIXe siècle, surtout dans le Sahara occidental.  La conférence d'Algésiras (1906), qui entérinait l'intervention des puissances occidentales au Maroc, reconnut à l'Espagne et à la France des droits particuliers. En dépit de l'opposition de l'Allemagne, le traité de protectorat, finalement imposé au sultan du Maroc, fut signé à Fès le 30 mars 1912. Mais, en novembre 1912, la convention de Madrid plaçait le nord du pays (Sahara occidental) sous protectorat espagnol.

Après l'indépendance du Maroc en 1956, la récupération du Rif au nord, d'Ifni et du Sahara occidental en 1975, l'espagnol perdit beaucoup de sa vitalité. Aujourd'hui, l'espagnol n'a gardé qu'une faible position dans des centres comme Tanger, Tétouan, Nador. Par contre, le Sud demeure encore très influencé par l'espagnol qui est enseigné au secondaire et à l'université en tant que langue étrangère. Dans de nombreux cas, l'espagnol prévaut sur le français dans le Sud. La présence de nombreux médias espagnols, sans compter  les milliers d'Espagnols qui, pour des raisons liées au commerce ou de travail, doivent voyager dans ces régions ou qui résident à Ceuta ou à Melilla. D'autres facteurs entrent en ligne de compte, comme la proximité avec le territoire espagnol et la très importante quantité de touristes espagnols qui choisissent le Maroc pour y passer leurs vacances ou simplement comme un pays à visiter, ce  qui encourage les Marocains à apprendre l'espagnol.

Pour ce qui est de la langue anglaise, il faut reconnaître que sa position reste encore faible sur le «marché linguistique» marocain, mais sa force augmente lentement et sûrement en raison de son statut au plan international. L'intelligentsia marocaine, formée à l'école anglo-américaine, estime que le français n'a pas le monopole de la modernité. L'anglais pénètre dans des champs traditionnellement tenus par le français, comme l'éducation, la recherche et les médias. Certains croient qu'il faudrait que le Maroc passe de la francophonie à la francophilie et à l'anglophonie, mais c'est sans compter sur la force d'inertie, et les ressources limitées en matière d'éducation (en personnel et en financement).    

On peut dire que le Maroc est un pays multilingue, avec trois variétés d'arabe (dialectal, classique et standard), trois variétés de berbère (tachelhit, tamazight et tarifit), le français et, jusqu'à un certain point, l'espagnol.

3 Données historiques

Les vestiges paléolithiques révèlent que la région est habitée depuis environ 10 000 ans. On sait aussi les populations qui s’installèrent peu après étaient probablement originaires de l’Europe et de l’Asie. Elles donnèrent naissance aux ancêtres des Berbères. On sait peu de choses de la langue de ces peuples, appelée «libyque», d'autant plus que leur écriture semble encore quasi indéchiffrable tout en présentant des similitudes avec le tifinagh des Touareg.

Au VIIe siècle avant notre ère, les Phéniciens fondèrent des comptoirs commerciaux sur la côte méditerranéenne de l’Afrique du Nord à l'intérieur de territoires portant des noms d’origine berbère, tels que Tingi (Tanger), Casablanca et Russadir (Melilla). Cependant, la civilisation phénicienne resta marginale, car son influence semble ne pas avoir pénétré profondément à l’intérieur des terres où des royaumes berbères furent fondés: celui de Maurétanie ou «pays des Maures», apparu au IVe siècle avant notre ère dans le nord du Maroc, et celui des Masaesyles, à l’est.

3.1 L'Empire romain

Après la chute de Carthage en 146 avant notre ère, l'Empire romain eut du mal à étendre son influence à l'intérieur du pays du fait de la résistance des Berbères. Les Romains se contentèrent d'abord d'assurer leur domination de tout le littoral africain baigné par la Méditerranée, d'est en ouest (jusqu’au détroit de Gibraltar). C'est de cette époque que date pratiquement le partage territorial du Maghreb entre ce qui, plus tard, allait devenir le Maroc et l’Algérie. Les Romains s’allièrent avec Bocchus, un roi berbère qui régnait sur toute la région à l’ouest de la Moul
ouya (fleuve du Maroc oriental, tributaire de la Méditerranée). Durant la période romaine, des routes furent construites et des villes furent fondées; l’agriculture se développa, tandis que le commerce prospérait. Le latin s'implanta peu dans la région au cours de cette période d'occupation.

Entre 25 et 23 avant notre ère, Juba II, le souverain berbère administra la région appelée Mauretania (ou Maurétanie correspondant à l'actuelle Algérie et à l'actuel Maroc). Vers 42 de notre ère, l’empereur romain Claude Ier annexa l’ensemble de la Mauretania à son empire, puis la divisa en deux provinces: la Maurétanie tingitane (de Tanger), correspondant au Maroc actuel, et la Maurétanie césarienne (l’Algérie). Mais les Romains n'ont contrôlé que le nord du pays parce que la résistance berbère obligea les Romains à se replier dans la région de Tanger. Au cours de cette période, les populations berbères conservèrent leur langue, bien que le latin soit devenu la langue administrative. À partir du IVe siècle, le christianisme se développa après la conversion à la nouvelle religion de l'empereur Constantin.

À l'arrivée des Vandales en 429, le présence chrétienne s'est maintenue, mais les envahisseurs germaniques se fondirent dans les populations locales. Le général byzantin Bélisaire reprit la région en 533 et y imposa les lois de l’Empire byzantin. Néanmoins, cette reconquête fut limitée dans l’espace, seul le Nord fut solidement maintenu. Au point de vue linguistique, la région était aux prises avec les langues berbères, le latin des populations romanisées et le grec comme langue administrative.

3.2 La conquête arabe (Ve siècle)

La conquête musulmane commença au Maroc avec une première expédition menée par Oqba ibn Nafi (681). Mais les tribus berbères montagnardes, qui n’avaient pas plus accepté la domination de Byzance que celle de Rome, les obligèrent à se replier. La véritable conquête musulmane débuta une vingtaine d’années plus tard, c'est-à-dire entre 705 et 707, sous la direction de Musa ibn Nusayr, qui sut profiter des clivages entre les tribus berbères pour les soumettre. Les musulmans manquèrent de cadres administratifs; ils les trouvèrent souvent chez les «mawalis» (affranchis ou clients), les lettrés chrétiens et les juifs autochtones (des Berbères pratiquant le judaïsme). L’implantation arabe fut cependant longue et difficile, car les Berbères résistèrent autant à l'arabisation qu'à l'islamisation. Cette résistance prit, entre autres, la forme du kharijisme, un mouvement musulman contestataire et égalitaire s’appuyant sur une stricte lecture du Coran et récusant le mode de succession du califat, qui privilégiait l’appartenance à la lignée du Prophète. En 742, une révolte éclata dans les montagnes marocaines, mais les Berbères finirent pas s'islamiser complètement, sans jamais s'arabiser.

Les tribus berbères contrôlèrent néanmoins leur territoire jusqu'à l'apparition d'Idris Ier en 788, qui fonda la dynastie arabe des Idrissides (789-974). et
œuvra pour l'unification des Berbères dans un cadre indépendant du califat.  C’est de cette époque que date la fondation de la ville de Fès, qui devint un important centre religieux et intellectuel sous le règne d’Idris II. À sa mort en 828, le royaume idrisside entra dans une période de déclin.

3.3 Les dynasties berbères (XIe au XVIe siècle)

À partir du IXe siècle, le Maroc fut dirigé par trois dynasties successives et qui tentèrent d'imposer leur autorité sur les régions musulmanes. Les Almoravides (de l’arabe al-Murabitun: le murabit était celui qui pratiquait la défense de l’islam par les armes et menait une vie pieuse), des Berbères islamisés du Sud marocain, dirigés par Youssouf ibn Tachfine, conquirent le Maroc et fondèrent un empire, avec Marrakech comme capitale en 1062, englobant l'ouest de l'Algérie et l'Espagne musulmane. Les Almoravides fondèrent Marrakech en 1062. Les descendants de la dynastie se heurtèrent à la résistance chrétienne en Espagne. Au début du XIIe siècle, l’empire almoravide comprenait l’Espagne musulmane, le Maghreb occidental et central et le Sahara.

Dans la première moitié du XIIe siècle, une autre dynastie, celle des Almohades (de l’arabe al-muwahhidun, les «unitaires»), marqua le triomphe des Berbères sédentaires de l’Anti-Atlas. À l’apogée de leur puissance, les Almohades exercèrent leur autorité sur l’actuelle Algérie, la Tunisie, la Libye, ainsi que sur une partie du Portugal et de l’Espagne (voir la carte détaillée). Le Maghreb musulman en profita pour se libérer également de la tutelle de l’Orient. Mais en 1212, les forces musulmanes furent vaincus sur le sol de l'Espagne lors de la bataille de Las Navas de Tolosa. Ce fut le déclin des Almohades et de l’Espagne musulmane.

C'est alors que les Beni Merin (ou Mérinides), des Berbères arabisés, en profitèrent pour se soulever. En 1269, ils prirent le pouvoir et fixèrent leur capitale à Fès. Ils ne ne réussirent pas à maintenir longtemps leur empire, car ils durent faire face à l’avancée chrétiens, la Reconquista («reconquête») espagnole gagnant le territoire marocain lui-même.

Par la suite, les Espagnols et les Portugais se partagèrent les côtes de l'Afrique du Nord: l'Espagne s'appropria les rivages méditerranéens, tandis que le Portugal s'empara du littoral atlantique. Au cours de cette période, les populations berbères s'étaient certes islamisés, mais ils ont toujours su conserver leurs langues.

3.4 Les dynasties chérifiennes (XVIe et XVIIe siècles)

La progression des Européens provoqua la réaction des Beni Saad (ou Saadiens), chérifs descendant du Prophète et installés aux confins du Sahara dès leur arrivée d'Arabie au milieu du XIVe siècle. Les Saadiens prirent la direction de la guerre sainte («jihad») contre les Portugais, qu’ils chassèrent d’Agadir en 1541 pour s'attaquer ensuite aux successeurs des Mérinides, les Wattassides. Ils se rendirent maîtres du Maroc en 1554 avec la prise de Fès.

Le sultan Ahmad al-Mansur, le plus illustre souverain de la dynastie, s'opposa aux Turcs déjà maîtres de l'Algérie et de la Tunisie, et rétablit l'ordre dans le pays en le dotant d'une solide organisation. Sous son règne, le pays connut un âge d'or marqué par le développement de l'agriculture et l'édification de monuments prestigieux. Après la mort de al-Mansur, le pays fut à nouveau partagé par les puissances locales, parmi lesquelles figure celle des chérifs alaouites dans le Tafilalet, aux portes du désert. Grâce au prestige que leur accordait leur ascendance alaouite, ils s’appuyèrent sur le désir d’indépendance des habitants de la région pour se poser en prétendants au trône. En 1664, Moulay Rachid fonda la dynastie alaouite, qui règne encore de nos jours sur le Maroc.

La dynastie alaouite connut son apogée sous Moulay Ismaïl (1672-1727), le bâtisseur de Meknès et le monarque marocain le plus célèbre en Occident. Il s’engagea dans la reconquête du pays sur les chrétiens (Espagnols et Portugais occupant des ports) et mena la lutte contre les Ottomans. Son règne fut suivi d’une longue période de rivalités familiales, ponctuées de brefs interludes de paix et de prospérité relatives. Vers la fin du XVIIIe siècle, il ne restait plus que le tiers septentrional du Maroc qui demeurait sous l’administration du sultan: c’était le Bled el-Maghzen, pays soumis à l’impôt, donc à l’autorité chérifienne, tandis que le reste du pays se trouvait en situation de quasi-insoumission (Bled el-Siba, «pays de la dissidence»). Cet état d'affaiblissement du royaume chérifien ne pouvait que tenter les puissances européennes à un moment où elles cherchaient à étendre leurs colonies.

3.5 La pénétration européenne (1833-1912)

La prise d'Alger par les Français en 1830, très mal accueillie au Maroc, amena le sultan Moulay Abd al-Rahman (1822-1859) à soutenir l'émir Abd el-Kader dans sa lutte nationaliste. En tentant de reprendre les villes de Ceuta et Melilla, les Marocains déclenchèrent une expédition espagnole qui s’empara de Tétouan en 1860. L’affaiblissement du Maroc, contraint de payer d’importantes indemnités de guerre, souleva les rivalités entre les Européens.

Entre 1900 et 1903, la France occupa une partie du Maroc. Puis, en 1904, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne conclurent des accords qui prévoyaient un partage du Maroc. L’Espagne conservait son influence sur le Rif, dans l’arrière-pays de Ceuta et de Melilla; la Grande-Bretagne renonçait à ses visées sur le reste du pays au bénéfice de la France, en contrepartie de l’abandon de celles de la France sur l’Égypte. La conférence d’Algésiras d'avril 1906 plaça le Maroc sous la tutelle des puissances européennes, tandis que l'influence prépondérante de la France s'affirmait avec l'envoi de troupes à Casablanca. En 1911, assiégé dans Fès par les Berbères révoltés, le sultan Moulay Hafiz fit appel à la France. Le 30 mars 1912, le sultan se résolut à signer le traité de protectorat qui mettait son pays sous la tutelle française.

3.6 Le protectorat français (1912-1956)

Après l'abdication de Moulay Hafiz en faveur de son frère Moulay Youssef, la «pacification» du pays commença sous la conduite du général Louis Hubert Gonzalve Lyautey. Marrakech fut occupée en septembre 1912, et Agadir l’année suivante. Jusqu’en 1925, Lyautey, nommé «résident général» du Maroc (de 1912 à 1926), s’efforça de mener une politique respectueuse envers les habitants du pays. Il pratiqua une politique berbériste tout en affichant officiellement un certain égalitarisme.

Toutefois, l'occupation française, renforcée par l'arrivée massive de colons, provoqua de nombreuses révoltes nationalistes dont la plus importante, la guerre du Rif, dirigée par Abd el-Krim, se poursuivit de 1921 à 1926. Elle ne put être matée que par une alliance militaire franco-espagnole dirigée par le maréchal Pétain, à la tête d’une force de près de 100 000 hommes; le Haut-Atlas ne fut soumis officiellement qu’en 1934. La vallée du Draa et les oasis du Sud restèrent encore longtemps en état de dissidence. On estime qu’entre 1921 et 1934 la conquête du Maroc coûta la vie de 27 000 hommes à la France (métropolitains et troupes africaines).

À partir de 1830, la France avait tenté de
calmer les Berbères, qui représentaient à l'époque 57 % de la population. L'Administration coloniale publia ce qu'on a appelé par la suite au Maroc le «dahir berbère» (16 mai 1930). Il s'agit d'un décret français (appelé dahir au Maroc) qui reconnaissait la spécificité des Berbères par rapport à l’administration arabe. Plus précisément, ce dahir avait pour but l’adaptation de la «justice berbère» aux conditions propres de l’époque et, de ce fait, correspondait à l’esprit de la politique inaugurée au Maroc par le général Lyautey quand il signa le dahir du 11 septembre 1914. Le dahir du 16 mai 1930 concernait toutes les tribus où l'usage du droit coutumier berbère était en pratique, indépendamment de leur origine ethnique et raciale. Il distinguait les «tribunaux modernes» (français), les «tribunaux religieux» (la Charia) et les «tribunaux coutumiers» (p.ex., la réglementation de la distribution des eaux des rivières entre les familles d'une même tribu). Le but était de préserver l’autonomie traditionnelle des Berbères, essentiellement dans le domaine juridique, en les soustrayant à la législation islamique de la Charia. Par ailleurs, le dahir berbère ne traitait pas de la langue, il n'y fait même aucune allusion (voir le texte du célèbre dahir).

Mais les Arabes, ainsi que les fonctionnaires coloniaux, crurent que si les Berbères pouvaient être préservés de toute influence arabe, et musulmane, il serait possible d’en faire des «Français» par le canal des juridictions françaises, des écoles françaises et de la religion chrétienne! Paul Marty, un officier français, exprima clairement et officiellement, en 1925, ce que devrait être la politique berbère du Protectorat. Pour lui, l'assimilation des Berbères n'était possible que grâce aux écoles franco-berbères, dont il défininissait ainsi la forme et la fonction:

L’école franco-berbère, c’est donc l’école française par l’enseignement et la vie, berbère par les élèves. Donc, pas d’intermédiaire étranger. Tout enseignement de l’arabe, toute intervention du "fquih", toute manifestation islamique seront rigoureusement écartés... En résumé, ces écoles berbères seront autant des organismes de politique française et des instruments de propagande que des centres pédagogiques proprement dits.

Pour ce faire, il aurait fallu que les Berbères manifestent la volonté d'opter pour la «nationalité française», une attitude peu probable de leur part. Une autre difficulté résidait dans le fait que la France puisse accepter d'accorder aux Marocains la nationalité française et d'en faire des citoyens à part entière, ce qui n'était guère dans les intentions de la France, du moins à cette époque.

Ce dahir de 1830 entraîna la première réaction nationaliste des milieux arabisés, qui accusèrent la France de vouloir diviser le pays au profit des Berbères pour mieux assurer son autorité. C’est d’ailleurs à la même époque que se constitua le Comité d’action marocaine, le premier parti politique réclamant la fin de l’administration directe. Or, la France voulait d’une manière ou d’une autre s’immiscer dans les affaires religieuses des Marocains. Ce dahir de mai 1930 n'était qu'un dahir comme les autres, mais les milieux nationalistes arabes ne l'ont pas perçu ainsi.

Rappelons que le Maroc, au temps du protectorat, abritait plus d'un demi million de Français, qui y détenaient les leviers de commande et dominaient le secteur économique; on peut mesurer l'importance de ce dahir (ou décret) pour eux. On peut penser que les Français habitant le Maroc préféraient recourir aux tribunaux de juridiction française pour défendre leurs intérêts. Fort peu de Marocains ont dû se prévaloir de ces tribunaux dits «modernes» pour faire valoir leur droit, et ce, d'autant plus que tous, tant les Arabes que les Berbères, s'opposaient à l'application du code pénal français. Les Berbères préféraient, par exemple, cacher les membres de leur famille dans les montagnes, les armer d'un fusil et les approvisionner, plutôt que de les faire arrêter par la gendarmerie française. Le nombre des maquisards, appelés «bandits d'honneur» a été estimé à 1300 individus à la veille de la guerre de l'indépendance. Groupés en unités paramilitaires, ils n'attendaient généralement qu'un signe pour entrer en rébellion contre les autorités françaises.

3.7 La lutte pour l'indépendance

Lors de la Seconde Guerre mondiale, la défaite française de 1940 suscita les espoirs des nationalistes marocains. Les troupes marocaines furent intégrées à l’armée française et participèrent aux opérations militaires jusqu'à la fin du conflit. Après la guerre, la poussée nationaliste se fit plus pressante. Le sultan Mohammed Ben Youssef revendiqua l’indépendance du Maroc, mais il dut s'exiler en août 1953.

Puis la France, déjà engagée dans la guerre d'Algérie, devait également faire face à la révolte nationaliste en Tunisie et sortait à peine de la guerre en Indochine. Elle décida alors de s’orienter vers une solution politique : le sultan fut rappelé au Maroc. Le gouvernement d’Edgar Faure négocia les modalités de la déclaration de La Celle - Saint-Cloud (novembre 1955), qui déboucha sur l’indépendance du pays le 3 mars 1956. Le sultan du Maroc signa un traité d’amitié avec la France qui allait maintenir ainsi des forces armées au Maroc jusqu’en 1963. En août 1957, le sultan qui jouissait déjà d’une immense popularité se proclama roi du Maroc, sous le nom de Mohammed V.

Le roi Mohammed V (1909-1961) avait dû accepter l’indépendance de son pays amputé des enclaves espagnoles et ne comprenant pas les territoires que les nationalistes, au nom de l’histoire, estimaient marocains, c'est-à-dire tout le Sahara jusqu’au Niger et au Sénégal: autrement dit, la région de Tindouf, qui faisait partie de l’Algérie française, le nord de l’actuel Mali jusqu’à Tombouctou, la Mauritanie et le Sahara-Espagnol. Même s'il ne renonçait pas définitivement à ces territoires, le roi considérait néanmoins que l’indépendance immédiate était préférable. Pour les Marocains, Mohammed V aura été le principal artisan de l'indépendance de leur pays.  Il est considéré par beaucoup comme le «Père de la nation marocaine moderne» (ab al watan al maghribi). Il décéda en 1961.

Le roi Mohammed V a bien voulu arabiser le Maroc, mais dans l'euphorie de l'indépendance l'improvisation a eu raison de la politique d'arabisation. En effet, en 1957, le ministre de l'Éducation de l'époque, Mohamed El Fassi, avait décidé d'arabiser l'éducation. Le roi Mohammed V avait même invité solennellement les Marocains à envoyer leurs enfants à l'école. Cependant, la rentrée scolaire ne s'est pas passées comme prévue. Mohamed Chafik, l'une des grandes personnalités du mouvement culturel berbère, avait alors déclaré : «Nous avons été obligés de revoir à la baisse nos exigences concernant les enseignants d'arabe. Au point de recruter, in fine, des cordonniers et des graisseurs.» Au bout d'une saison, le ministre avait abandonné son projet d'arabisation en affirmant: «Il faudra très longtemps pour que l'arabe devienne une langue de communication internationale.»

3.8 L'unification du royaume

Le roi Hassan II, monté sur le trône en 1961, promulgua en 1962 une nouvelle constitution établissant un parlement à deux chambres. Il entérina la politique d'arabisation de l'enseignement et de l'Administration, une politique commencée en 1957, alors que le français avait été déclaré «langue étrangère». Une fois le Maroc indépendant, les revendications nationalistes devinrent réelles avec la question linguistique, qui se posa assez rapidement pour des raisons de légitimité et d’identité. Le Conseil supérieur de l'Éducation nationale exigea que l'arabe devienne la seule langue d'enseignement. En réalité, l'arabisation s'inscrivait dans une logique de décolonisation au moyen d'un processus de légitimation et de défense de la langue arabe. Le Conseil supérieur de l'éducation décida de tout arabiser. Ce furet un branle-bas de combat, des colloques et de multiples déclarations d'intentions. Finalement, le ministre Mohamed Benhima affirma, lors d'une conférence de presse, le 6 avril 1966, que le niveau de l'enseignement est compromis par une arabisation hâtive, par la généralisation de l'enseignement et par la marocanisation. Il proposa de revenir à l'enseignement scientifique en français et d'instaurer une sélection à l'entrée du secondaire. Il constata que l'arabisation totale de l'enseignement primaire conduisait à une impasse, puisqu'il apparaissait impossible pour le moment d'enseigner les disciplines scientifiques en arabe.

N'oublions pas que, comme dans tous les autres pays arabophones (à l'exception de Malte), l'arabe préconisé n'était pas l'arabe du peuple (l'arabe marocain), mais celui du Coran. L'arabité et l'islamité formèrent les piliers d'une réappropriation identitaire. Finalement, le choix de l'arabe classique comme langue officielle eut pour effet d'évacuer en même temps le français en tant  que symbole du colonialisme et le berbère perçu comme un symbole de division de la société marocaine. C'est Allal Al-Fassi (1906-1974), fondateur du nationaliste de l’Istiqlal, ministre d’État chargé des Affaires islamiques et membre de l'Académie de langue arabe de Damas et du Caire, qui avait entreprit l'arabisation du Maroc, bien que plus de 80% de la population marocaine à l’époque fût d'origine berbère. En 1970, plusieurs personnalités marocaines avaient signée un manifeste prônant l'arabisation.

Le régime di roi Hassan II demeura autoritaire durant tout le règne. En juin 1965, après des émeutes populaires sévèrement réprimées, le roi suspendit le Parlement et assuma les pleins pouvoirs, occupant également la fonction de premier ministre. Le roi échappa à deux attentats (le 10 juillet 1970 et le 16 août 1972).

Hassan II a soutenu la cause arabe en 1967 lors de la guerre contre Israël et s’est employé à consolider l’unité arabe, en fondant le comité Al-Quds (nom arabe de «Jérusalem») en faveur du retour de la Ville sainte à l’islam, tout en nouant des relations discrètes avec les Israéliens. En 1970, un nouveau référendum constitutionnel renforça les pouvoirs de l’Exécutif. Pourtant, en 1971, à Skirat, et en 1972, au cours d’un voyage en avion, Hassan II échappa à deux attentats, dont le dernier avait été fomenté par le général Mohamed Oufkir (1920-1972), alors ministre de l'Intérieur, qui fut aussitôt exécuté. Face au malaise social et aux critiques nationales et internationales concernant les violations des droits de l’Homme, Hassan II multiplia les offres d’ouverture vers l’opposition.

Hassan II fut l'instigateur de la «Marche verte» sur le Sahara espagnol (6-9 novembre 1975), qu'il annexa peu après. Les Espagnols quittèrent la région en 1976 et cédèrent les deux tiers du nord de leur colonie au Maroc et le tiers du Sud à la Mauritanie. Celle-ci se retira du conflit en 1979, et le Maroc occupa alors le territoire abandonné. Durant la plus grande partie de son règne, Hassan II ignora la question berbère (amazighe) et réprima sévèrement les militants pro-berbères. En 1979, un projet de création d'un Institut national d'études et de recherches amazighes fut officiellement évoqué, mais il ne vit jamais le jour.

Aux contestations républicaines s’ajouta, au cours de la même période, l’essor d’un mouvement islamiste. Commandeur des croyants, descendant du Prophète et fondateur du comité Al-Quds, Hassan II s’employa à neutraliser les islamistes sur leur terrain en lançant la construction d’une immense mosquée à Casablanca dotée d’un minaret de 172 m (le «Phare de l’islam»), inaugurée en 1988. Après de nouvelles émeutes populaires à Fès, en 1990, Hassan II gracia, en 1991, quelque 2000 détenus. La même année, la Charte d'Agadir fut élaborée, ce qui correspondait au premier document officiel présentant les revendications culturelles et linguistiques des Berbères du Maroc. La Charte propose une modification constitutionnelle laissant la place à la langue amazighe à côté de la langue arabe. Le 20 août 1994, le roi Hassan II déclara :

Au moment où nous engageons une réflexion nationale sur l'enseignement et les cursus, il convient d’envisager l'introduction, dans les programmes, de l'apprentissage des dialectes, sachant que ces dialectes ont contribué, au côtés de l’arabe, la langue mère, celle qui a véhiculé la parole de Dieu […] au façonnement de notre histoire et de nos gloires.

Destinés à calmer les esprits, ces propos, perçus par tous comme une véritable promesse, constituèrent une amorce vers la reconnaissance de la langue amazighe. Cependant, les termes employés demeuraient vagues et les échéances relativement à son enseignement, encore plus imprécises. C'est pourquoi ce discours royal ne se traduisit par aucune application immédiate en matière d'enseignement. D'ailleurs, en 1994, lors de la commémoration du 1er mai à Goulmima dans le Sud-Est marocain, des militants berbères défilèrent avec des banderoles écrites en alphabet tifinagh en revendiquant la reconnaissance officielle de la culture et des langues berbères. Deux jours plus tard, le 3 mai, sept d’entre eux furent arrêtés par la police sur ordre du gouverneur de la province. Ensuite, ils furent jetés en prison et durent répondre à certains chefs d’inculpation : «Atteinte à la sécurité intérieure de l’État», «Incitation au dépassement des institutions» et «Atteinte à la Constitution». Le procès eut lieu 17 mai, mais les détenus berbères refusèrent de s'exprimer en arabe devant le tribunal. Ils furent condamnés à trois peines de prison et à de lourdes amendes. À la suite d’une mobilisation massive du mouvement berbère, des organisations des droits de l’Homme firent pression pour faire libérer les détenus politiques; ils obtinrent la «grâce royale» et furent amnistiés le 3 juillet 1994. Par la suite, l'Administration s'est toujours opposée à toute commémoration berbère. La libéralisation du régime de Hassan II n'a jamais concerné les revendications berbères.

Rejetant le raidissement dictatorial qui marquait l’Algérie et l’immobilisme politique de la Tunisie et de la Libye, le royaume chérifien signa, en novembre 1995, avec l’Union européenne un important accord de libre-échange qui concrétisait le souhait du Maroc de jouer le rôle d’un pont entre l’Europe et l’Afrique. En 1996, le roi désigna son fils aîné, le prince héritier Sidi Mohammed, comme son successeur au trône. Miné par la maladie, le souverain s'attacha à régler la question des «disparus», qui jetait une ombre sur son règne. Le décès d'Hassan II survint le 23 juillet 1999.

3.8 Le Maroc contemporain

Sidi Mohammed, âgé de 36 ans, monta le 23 juillet 1999 sur le trône du Maroc sous le nom de Mohammed VI. Peu de temps après son intronisation, le nouveau roi s'adressa à son pays par la télévision, et promit de s'occuper de la pauvreté, de la corruption, de créer plus d'emplois et d'améliorer les droits de l'Homme. Mohammed VI est généralement opposé aux conservateurs islamistes et son soutien au pluralisme politique lui a mis à dos les fondamentalistes.

Quant à la question berbère, Mohammed VI a, en quelques années, fait davantage avancer la cause berbère qu'en trente-huit ans de règne de Hassan II (son père). Le manifeste amazigh, qui a lancé en 2000 la renaissance du mouvement, replace l'identité marocaine, arbitrairement définie jusque là comme «arabe». Dans un discours où il annonçait la création de l'Institut royal de la culture amazighe, Mohammed VI a évoqué «notre identité amazighe et arabe», ce qui correspond à un langage d'ouverture manifeste. Afin de consolider l’état de droit, le roi a élargi l’espace des libertés, comme en témoignent la réforme et l’actualisation du Code des libertés publiques, relativement à la création des associations, aux rassemblements publics et à la presse.

De plus, lancé à titre expérimental dans 317 écoles du royaume, l'enseignement du tamazight devait être généralisé en 2010, selon les projections du ministère de l'Éducation, qui a lancé une vaste campagne de formation de plus d'un millier d'enseignants berbérophones. Puis le ministère marocain de l'Éducation a reporté la généralisation de l'enseignement de l'amazigh pour 2013 sur tout le territoire national; pour ce faire, il a besoin de former plus de 20 000 enseignants spécialisés dans cette matière.

En avril 2003, la municipalité de Nador (dans le Rif), sur la base du dahir instituant l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) ainsi que sur la décision approuvant le tifinagh comme transcription de l'amazigh, avait pris l’initiative d’écrire des panneaux de signalisation et les noms de rue en tifinagh dans le territoire de la municipalité, sous format bilingue (avec l'arabe). Les citoyens découvrirent ces affiches le matin du 29 avril 2009. Dans les heures qui suivirent, le ministère de l'Intérieur ordonna aux autorités locales d'enlever toute trace d'écriture tifinaghe sur les panneaux de signalisation de la municipalité de Nador et de saisir tous les documents dans les bureaux de la Ville portant les signes du tifinagh. Le ministère de l’Intérieur invalida la décision du conseil municipal de Nador autorisant l'usage du tifinagh et de l'alphabet arabe sur les panneaux de circulation et les noms de rue, sous prétexte que l'arabe est l'unique langue officielle en vertu de la Constitution. Vu sous cet angle, l'emploi du français sur les panneaux de signalisation et les odonymes (rues) dans tout le Maroc est tout aussi illégal. Dans les faits, le Maroc apparaît comme un pays résolument bilingue, puisque le français côtoie l'arabe dans la signalisation routière, les panneaux d'affichage et la publicité commerciale. 

Ainsi, encore aujourd'hui, la reconnaissance officielle de l'identité berbère semble difficile à obtenir malgré les efforts d'un puissant réseau associatif militant pour «la réhabilitation historique de la berbérité du Maroc et la reconnaissance du tamazight comme langue officielle». De fait, cette reconnaissance officielle risque de se faire attendre encore longtemps avant de se concrétiser. À côté des multiples avancées qu’à connues le Maroc depuis le règne de Mohammed VI, de nombreux efforts restent encore à faire en matière de justice, de corruption, d’éducation (40 % de la population étant encore analphabète), d’inégalités sociales, notamment en ce qui concerne les minorités berbérophones, et de liberté de la presse.

3.9 Les réformes de 2011

Le Maroc n'a pas été épargné par le vent de mécontentement qui a soufflé sur le monde arabe. En effet, des manifestations se sont tenues au Maroc le 20 février 2011, alors que les manifestants ont revendiqué une réforme profonde du système politique marocain, dont une remise en question du rôle de la monarchie, c'est-à-dire un régime parlementaire dans lequel le roi serait souverain sans détenir le pouvoir exécutif, ce qui correspondrait à une monarchie parlementaire à l'exemple de l'Espagne ou du Royaume-Uni.

Les Marocains ne contestaient pas l'autorité du roi, mais ils désiraient une monarchie parlementaire, qui limiterait les pouvoirs de Mohammed VI et conférerait plus de prérogatives au Parlement.

- Le discours du roi du 9 mars

Dans son discours du 9 mars 2011, le roi Mohammed VI a annoncé une «importante réforme constitutionnelle globale», prévoyant notamment «l'élargissement des libertés individuelles et collectives». Cette réforme devait être soumise à un «référendum populaire». Dans son discours, Mohammed VI a énuméré sept fondements de ses réformes démocratiques, dont la reconnaissance constitutionnelle pour la première fois de la composante «amazighe», le «renforcement du statut du premier ministre» et «la volonté d'ériger la justice en pouvoir indépendant». 

Nous avons décidé d'entreprendre une réforme constitutionnelle globale, sur la base de sept fondements majeurs :

1. La consécration constitutionnelle de la pluralité de l'identité marocaine unie et riche de la diversité de ses affluents, et au cœur de laquelle figure l'amazighité, patrimoine commun de tous les Marocains, sans exclusive.

2. La consolidation de l'État de droit et des institutions, l'élargissement du champ des libertés individuelles et collectives et la garantie de leur exercice, ainsi que le renforcement du système des droits de l'Homme dans toutes leurs dimensions, politique, économique, sociale, culturelle, environnementale et de développement. Cela devrait se faire notamment à travers la constitutionnalisation des recommandations judicieuses de l'Instance Équité et Réconciliation (IER), ainsi que des engagements internationaux du Maroc en la matière.

3. La volonté d'ériger la justice au rang de pouvoir indépendant et de renforcer les prérogatives du Conseil constitutionnel, le but étant de conforter la prééminence de la Constitution et de consolider la suprématie de la loi et l'égalité de tous devant elle.

4. La consolidation du principe de séparation et d'équilibre des pouvoirs et l'approfondissement de la démocratisation, de la modernisation et la rationalisation des institutions, à travers :

- Un parlement issu d'élections libres et sincères, au sein duquel la prééminence revient à la Chambre des représentants avec une extension du domaine de la loi , tout en veillant à conférer à cette institution de nouvelles compétences lui permettant de remplir pleinement ses missions de représentation, de législation et de contrôle.

- Un gouvernement élu, émanant de la volonté populaire exprimée à travers les urnes, et jouissant de la confiance de la majorité à la Chambre des représentants.

- La consécration du principe de la nomination du premier ministre au sein du parti politique arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants et sur la base des résultats du scrutin.

- Le renforcement du statut du Premier ministre en tant que chef d'un pouvoir exécutif effectif, et pleinement responsable du gouvernement, de l'administration publique, et de la conduite et la mise en œuvre du programme gouvernemental.

- La constitutionnalisation de l'institution du Conseil de gouvernement, la définition et la clarification de ses compétences.

5. Le renforcement des organes et outils constitutionnels d'encadrement des citoyens, à travers notamment la consolidation du rôle des partis politiques dans le cadre d'un pluralisme effectif, et l'affermissement du statut de l'opposition parlementaire et du rôle de la société civile.

6. La consolidation des mécanismes de moralisation de la vie publique et la nécessité de lier l'exercice de l'autorité et de toute responsabilité ou mandat publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes.

7. La constitutionnalisation des instances en charge de la bonne gouvernance, des droits de l'Homme et de la protection des libertés.

Afin d'élaborer cette réforme constitutionnelle, le souverain marocain a mis en place une commission qui rencontrera les partis politiques, les syndicats, les organisations de jeunes et les associations. La Commission consultative de la réforme constitutionnelle, présidée par le professeur et juriste Abdeltif Mennouni, a préparé le projet de constitution en se basant sur le discours du roi; le texte a été rédigé en français, puis traduit en arabe. La Commission devait rendre le résultat de ses travaux au mois de juin 2011. La réforme devait être ensuite soumise à un référendum populaire le 1er juillet suivant. Près de 98 % des Marocains ont voté en faveur du projet de révision constitutionnelle lors du référendum tenu cette journée-là.

Certains observateurs affirment que le roi du Maroc a eu peur pour son trône et c'est pour cette raison qu'il a annoncé des réformes. En fait, Mohammed VI a jeté du lest, beaucoup de lest : il a accepté de perdre une partie de ses pouvoirs judiciaires, législatifs et exécutifs. Le Maroc s'oriente ainsi vers une monarchie quasi constitutionnelle (en principe). Si seulement d'autres pays arabes avaient fait de même (Algérie, Tunisie, Égypte, Libye, Syrie, Yémen, etc.). Le Maroc va peut-être démontrer que la démocratie est possible dans un pays musulman. C'est une heureuse exception, une avancée remarquable dans le paysage du «printemps arabe». La monarchie demeure très populaire au Maroc elle va probablement le demeurer , alors que la colère des Marocains s'est cristallisée autour de la politique du gouvernement.

- La réforme et les langues

Selon la réforme proposée, l'Assemblée nationale marocaine aura des pouvoirs plus élargis, mais le roi demeurera toutefois le «Commandeur des croyants et chef de l'État», en gardant le contrôle direct sur du ministère de la Défense et de la diplomatie. Mohamed VI restera le chef suprême, le chef d'état-major général des Forces armées royales, a-t-il déclaré dans son discours du 9 mars 2011, ajoutant qu'un «conseil supérieur de sécurité», présidé par lui-même, sera créé pour «gérer les questions sécuritaires internes, structurelles et imprévues». L'indépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir législatif et judiciaire sera par ailleurs garantie, tandis que le roi s'est engagé à constitutionnaliser le principe de l'«égalité entre les hommes et les femmes ainsi que la protection des droits de l'Homme reconnus universellement». La langue berbère sera promue au rang de langue officielle à côté de la langue arabe dans le nouveau texte de Constitution où la liberté de culte sera aussi garantie tout en gardant l'islam comme la religion d'État. Le premier ministre s'appellera désormais «chef du gouvernement»; il présidera le Conseil de gouvernement, dirigera l'Exécutif, nommera les hauts fonctionnaires civils de l'État.

Voici le nouvel article 5 de la Constitution de 2011 portant sur les langues:

Article 5 (2011)

1) L’arabe demeure la langue officielle de l'État. L'État œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l'État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

2) Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle.

3) L’État œuvre à la préservation du Hassani, en tant que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie, ainsi qu’à la protection des expressions culturelles et des parlers pratiqués au Maroc. De même, il veille à la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et à l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines.

4) Il est créé un Conseil national des langues et de la culture marocaine, chargé notamment de la protection et du développement des langues arabe et amazighe et des diverses expressions culturelles marocaines, qui constituent un patrimoine authentique et une source d’inspiration contemporaine. Il regroupe l’ensemble des institutions concernées par ces domaines. Une loi organique en détermine les attributions, la composition et les modalités de fonctionnement.

Il convient de constater que l'amazigh n'est pas officiel au même titre que l'arabe, puisqu'une hiérarchie est prévue entre les deux langues. En effet, «l'arabe demeure LA langue officielle de l'État», et l'amazighe «constitue aussi UNE langue officielle de l'État en tant que patrimoine commun à tous les Marocains». Pour en arriver à l'égalité des deux langues, du moins sur papier, il aurait fallu trouver dans le texte une formulation du genre: «L'arabe et l'amazigh sont les langues officielles de l'État.» Bref, le Maroc ne deviendra pas un «État bilingue», pas pour l'instant. Le texte prévoit une loi organique afin d'encadrer et définir le processus de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh, ainsi que «des modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique», et ce, afin «de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle».

Selon cette définition, l’amazigh comprend toutes ses variétés : le tachelhit , le tamazight, le tarifit et le ghomara. Il convient de se demander comment l'officialité de l'amazigh va se concrétiser dans la vie de tous les jours, c'est-à-dire dans l'administration, la justice, les écoles et les médias, le tout avec l'alphabet tifinagh. Fait curieux, le texte de la nouvelle Constitution établit une particularité en ce qui a trait à l'hassani, une variété d'arabe parlé par les tribus marocaines du Sahara, en tant «que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unie». Toutefois, aucune allusion n’est faite à l'arabe marocain appelé «darija» et parlé par la majorité des Marocains.

- La diversité culturelle

Il n'en demeure pas moins que le Maroc semble s'ouvrir à la diversité culturelle. Ainsi, peut-on lire dans le préambule de la nouvelle Constitution de 2011 les composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, et les influences africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne:
 
Préambule

[...] État musulman souverain, attaché à son unité nationale et à son intégrité territoriale, le Royaume du Maroc entend préserver, dans sa plénitude et sa diversité, son identité nationale une et indivisible. Son unité, forgée par la convergence de ses composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, s'est nourrie et enrichie de ses affluents africain, andalou, hébraïque et méditerranéen. [...]

Pour la plupart des analystes, il n'y avait pas de doute: le OUI allait l'emporter au référendum sur la Constitution, car le roi avait appelé à voter en ce sens. Pour la majorité des Marocains, le débat était réglé avant même la consultation populaire.

Mais les critiques se sont fait entendre et les appels au non, voire au boycott, se sont multipliés... en vain. Le roi conservera encore de nombreux pouvoirs; la personne du roi ne sera plus considérée comme «sacrée», mais plutôt comme «inviolable». Il demeure le chef spirituel des musulmans du Maroc, il reste aussi le chef des armées, il conserve le droit de nommer les walis et les bachas, ainsi que son droit de véto sur le ministre de l'Intérieur, qui est responsable de la police et des services de sécurité; il continue de contrôler le politique étrangère du Maroc en nommant les ambassadeurs. Enfin, il reste le chef du conseil qui désigne les juges.

Les concessions ne semblent pas suffisantes pour que la nouvelle Constitution soit qualifiée de «monarchie parlementaire». Il est vrai que la nouvelle Constitution prévoit un renforcement du rôle du premier ministre, mais il sera toujours nommé par le roi qui, lui, conserve tous ses pouvoirs politiques et ses prérogatives religieuses. En résumé, la même oligarchie politique restera en place. Pour les représentants du mouvement du 20 février, la nouvelle Constitution de 2011 ne changera pas grand-chose par rapport à l'ancienne version de 1996, car elle ne va pas assez loin, notamment au plan religieux.

- Les tendances lourdes du système marocain

C'est pourquoi la situation au Maroc devrait rester ce qu'elle est : une partie de la population n'aura pas davantage accès à l'école, la pauvreté et l'écart entre les riches et les pauvres ne devraient pas changer, car la classe moyenne n'est pas encore suffisamment développée. Le Maroc demeure encore un pays très pauvre, malgré les grandes richesses présentes dans ce pays. Au Maroc, la richesse créée est répartie de façon très inégale et le fossé entre les riches et les pauvres semble considérable. Rappelons que le Maroc demeure à la 126e place dans le classement du rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Plus de cinq millions d’habitants vivent avec 10 dirhams par jour, soit 1,28 $ US ou 0,88 euros. Pendant ce temps, le roi Mohammed VI est, à titre privé, le premier banquier, le premier industriel et le premier assureur du pays. Il est aujourd'hui l'un des hommes les plus riches de la planète.

Lorsque la population d'un pays est pauvre et peu scolarisée, sa réaction sera toujours l'intégrisme. Les élections législatives du Maroc devaient avoir lieu en septembre 2012, mais compte tenu des protestations dans le monde arabe et des réformes prévues, elle se sont déroulées avec onze mois d'avance, c'est-à-dire le 25 novembre 2011. Les islamistes modérés, le Parti de la justice et du développement (PJD), ont remporté 107 des 395 sièges du Parlement; ils vont diriger le gouvernement pour la première fois dans l'histoire moderne du royaume, comme en Tunisie et en Turquie. Le Maroc a enregistré un taux de participation de 45 % au élections législatives de vendredi 25 novembre, soit huit points de plus que les législatives de 2007. Le PDJ a des positions très arrêtées sur la condition de la femme, l'homosexualité, l'alcool, la peine de mort, l'avortement, la langue berbère, la laïcité qui serait incompatible avec la commanderie des croyants. Quant au berbère, le PDJ semble contester la légitimité de la graphie tifinagh qu'il compare à du chinois; il veut imposer l'alphabet arabe. Beaucoup d'Amazighs ont vivement protesté contre cette prise de position jugée raciste. Pour les islamistes conservateurs, l'arabe classique serait la seule garante de la nation et de l’unicité de l'islam; ils voient d'un mauvais œil toute référence à une civilisation antérieure à la venue du Prophète, ce qui frappe durement la civilisation berbère. Lors de l'élaboration de la Constitution de 2011, les représentants amazigh ont tenté de faire abolir le caractère «musulman» de l’État marocain, mais à la dernière minute, les autorités ont cédé sous la pression des islamistes.

4 La politique d’arabisation

Au lendemain de l’indépendance, les dirigeants marocains ont commencé une ambitieuse politique d’arabisation qui devait progressivement remplacer le français par l’arabe classique, en réalité l'arabe moderne. Tout a commencé en 1961 lorsque le gouvernement a tenté d’arabiser l’enseignement. Puis l'Administration et les services de police ont été mis à contribution.

En 1980, l’arabisation était complétée pour les quatre premières années du primaire. L’arabisation comptait entre 30 % à 50 % au secondaire. Par la suite, le gouvernement tenta d’arabiser la fonction publique mais sans succès, les fonctionnaires résistant farouchement à leurs privilèges; le gouvernement dut capituler. Quant à l’environnement, c’est-à-dire les situations véhiculées par les médias, la signalisation routière, l’affichage, l’étiquetage, etc., le Maroc entreprit une arabisation en douceur qui se solda par un demi-échec. Au Maroc, l’affichage est resté français, sauf pour les édifices gouvernementaux qui sont devenus bilingues.

Selon la Constitution de 2011, l'arabe est la «langue officielle de l'État»:

Article 5 (2011)

L’arabe demeure la langue officielle de l'État. L'État œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazighe constitue une langue officielle de l'État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception.

Dans la Constitution de 1996, le Maroc n'avait pas d'article particulier proclamant que l'arabe était la langue officielle du pays. Cette proclamation existait dès la première phrase du Préambule de la Constitution, non dans un article :

Préambule (1996)

Le royaume du Maroc, État musulman souverain, dont la langue officielle est l'arabe, constitue une partie du Grand Maghreb arabe.

C'est en vertu de cette disposition que l'arabisation s'est instaurée au Maroc, mais il s'agit, de toute évidence, de l'arabe classique (standard), non de l'arabe marocain.

4.1 La politique dans l’administration publique

Étant donné que la Constitution du Maroc (1996) ne contient aucune disposition linguistique dans ses articles internes, l'arabe classique  (standard) est la langue officielle dans les faits (de facto) et non de par la loi (de jure), du fait qu'aucun type d'arabe n'est formellement nommé.

- La législature

La langue arabe (?) est utilisée dans la rédaction des lois, des règlements, des décrets ou du Bulletin officiel (B.O.). Les lois sont toutes rédigées et promulguées en arabe, puis elles sont, la plupart du temps, traduites en français. Ainsi, le B.O. comporte deux versions: l'une en arabe, l'autre en français. Seule la version arabe fait foi, le français étant une langue traduite. Dans les débats parlementaires, deux langues sont utilisées: l’arabe standard et l’arabe marocain. 

- La justice

En matière de justice, seul l’arabe est utilisé dans les documents écrits, alors que l’arabe marocain et l'arabe officiel sont les langues admises et employées dans les plaidoyers et les communications orales. Il est possible d'utiliser le berbère (ou n'importe quelle de ses variétés), mais il faut alors une traduction en arabe destinée au juge et au personnel judiciaire. Dans ce cas, le berbère (ou ses variétés) demeure une langue traduite, ce qui nuit aux amazighophones qui devraient avoir les mêmes droits à une défense équitable que les autres citoyens marocains arabophones. Le français peut être utilisé pour les étrangers (accusés ou témoins). Quoi qu'il en soit, le juge doit toujours formuler sa sentence en arabe standard.

- L'administration publique

Dans l’administration publique, les communications orales avec les citoyens se déroulent normalement en arabe marocain, mais elles peuvent s’effectuer en arabe standard ou en français. Dans les zones berbères, les fonctionnaires peuvent communiquer en l’une ou l’autre des langues berbères, notamment en tachelhit, en tamazight ou en tarifit. Quant aux missives officielles, elles sont généralement disponibles et en arabe et en français, mais la version arabe n’est à peu près jamais utilisée. Dans les hôpitaux ou autres établissements de santé, les soins sont assurés en arabe marocain et en français, sauf dans les régions berbères où ils peuvent être dispensés oralement en berbère. En somme, le français continue d’exercer dans l’administration publique une hégémonie très grande au Maroc.

Concernant la correspondance officielle, l’usage du français a longtemps été autorisé. Mais la circulaire no 53/98 datée du 11 décembre 1998, et émanant du premier ministre (Abderrahmane Youssoufi), apporte cette directive:

Conformément à la Constitution qui fait de l’arabe la langue officielle de l’État, toutes les Administrations, les Institutions publiques et les Communes sont dorénavant tenues d’utiliser la langue arabe dans leurs correspondances à usage interne ou externe [...]. Par conséquent, toute correspondance dans une autre langue est formellement interdite […].

Cette circulaire n'empêche pas les rapports informels qui peuvent se faire en français. Autrement dit, les activités des ministères sont menées en arabe, en français ou dans les deux langues.

Les ministères de l'Éducation, de l'Enseignement supérieur, de la Santé, de l'Agriculture, des Finances, etc., dont les documents administratifs sont entièrement arabisés, utilisent l'arabe à l'écrit, mais le français dans les domaines techniques et spécialisés. À l'oral, c'est l'arabe marocain qui prévaut.

Le ministère des Affaires étrangères utilise l'arabe avec les pays arabophones, le français avec les pays francophones, l'anglais pour les pays anglophones et l'espagnol pour les pays hispanophones. Néanmoins, le français est généralement employé comme langue de communication internationale.

4.2 Le domaine de l’éducation

Dans le domaine de l’éducation, le gouvernement marocain pratique une politique d'ouverture à l’égard du français. Depuis deux décennies, le Maroc a accordé au secteur de l'éducation une importance particulière, compte tenu du rôle primordial qui lui revient dans le développement économique, social et culturel. À cet égard, des efforts soutenus sont déployés en vue de permettre à tous les enfants en âge scolaire l'accès à l'enseignement et à la formation et, par là, contribuer de manière effective au développement socio-économique du pays.

- La maternelle

Dès la maternelle, les enfants apprennent quelques rudiments d’arabe classique et parfois de français. Dans les écoles coraniques, seul l'arabe classique est utilisé. Dans les établissements privés, c'est soit le français soit le bilinguisme français-arabe.

- Le primaire

Au primaire, l’apprentissage de l’arabe standard se poursuit au premier cycle, mais l’élève commence à apprendre le français à la troisième année (comme langue seconde). Durant le second cycle du primaire, l'arabe demeure la langue d'enseignement; le français, une matière d'enseignement.

- Le secondaire

Dans le secondaire, l'arabe standard reste la langue d'enseignement, alors que le français est une matière d'enseignement, une langue seconde. Mais, dans les matières économiques et techniques, le français devient une langue d'enseignement. Fait insolite: le ministère de l’Éducation impose un examen d’entrée au secondaire, qui comporte deux épreuves, dont une en français. Voici le cursus actuel d’apprentissage du français dans l’enseignement public:

          Premier cycle fondamental                                        Nombre d’heures par semaine
Première année                                                                                              0 h
Deuxième année                                                                                             0 h
Troisième année                                                                                              8 h
Quatrième année                                                                                             8 h
Cinquième année                                                                                             8 h
Sixième année                                                                                                 8 h
     Deuxième cycle fondamental                                         Nombre d’heures par semaine
Première année                                                                                               6 h
Deuxième année                                                                                              6 h
Troisième année                                                                                               6 h
 Cycle secondaire    Filières scientifiques    Filières littéraires    Filières techniques
                                                                                                                     Tertiaire   Industriel
Première année                        4 h                                    5 h                             4 h               4 h
Deuxième année                       4 h                                    5 h                            3 h               4 h
Troisième année                       4 h                                    5 h                             3 h               4 h

L'arabe moderne standard est enseigné en raison de 11 heures/semaine pour les deux premières années du premier cycle fondamental, puis de six heures/semaine pour les trois autres années et tout le deuxième cycle fondamental. Au cycle secondaire, l'enseignement de l'arabe standard occupe généralement deux heures/semaines pour les filières scientifiques et cinq heures/semaine pour les filières littéraires. Toutefois, l'apprentissage de l'arabe standard ne signifie pas nécessairement que tous les élèves sont capables de le parler. Pour de nombreux Marocains, l'arabe standard reste une langue exclusivement écrite; ils ne parleront que l'arabe marocain durant toute leur vie. Cet enseignement est proposé à la fois aux élèves qui ont la variété de l'arabe marocain comme langue maternelle et ceux qui ont l'une des trois variétés d'amazigh. Dans l'apprentissage de l'arabe, cette situation paraît plus favorable aux élèves arabophones que pour les berbérophones. 

Pour ce qui est du berbère, il a toujours été interdit d'en faire usage dans les écoles depuis l'indépendance. Mais les autorités pédagogiques régionales peuvent, «si besoin est», prévoir des consignes sur l'enseignement de l'amazigh «comme outil d'enseignement». Les négociations sur le statut de l'amazigh comme langue d'enseignement sont encore en cours et paraissent difficiles. Les objectifs pédagogiques visent, pour le moment, l'assimilation linguistique à l'arabe. Cependant, l'enseignement de l'amazigh peut être autorisé «comme matière» à raison de trois heures par semaine. Sa généralisation dans l'enseignement est prévue pour 2013; même les arabophones devraient recevoir un enseignement de cette langue en raison de trois heures hebdomadaires. La section 5 («La politique linguistique à l'égard de l'amazigh») aborde cette question de façon plus complète.

- Les études supérieures

Il n’existe pas de disposition juridique réglementant l’enseignement universitaire. Le service juridique au sein du ministère de l’Enseignement supérieur ne dispose d’aucun document contenant des lois réglementant la langue d’enseignement au supérieur. Toutefois, la pratique réelle est de continuer de respecter les directives du décret no 2-78-452 du 2 octobre 1978 portant réforme du régime des études et des examens en vue de la licence en droit (article 8):

Article 8

1) La langue d'enseignement est la langue arabe. Toutefois, à titre transitoire, l'enseignement sera organisé également en langue française. Quant aux disciplines de droit musulman (introduction à l'étude du droit musulman, statut personnel, théorie générale et sources, successions et immeubles non immatriculés), elles sont obligatoirement enseignées en langue arabe.

2) Pendant l'application du régime provisoire, l'étudiant doit faire connaître, lors de son inscription en première année du premier cycle, son intention de suivre les cours en langue arabe ou en langue française. Ce choix est irrévocable, l'étudiant est tenu de participer aux séances de travaux dirigés et de présenter les épreuves écrites et orales dans la langue d'enseignement qu'il aura choisie.

3) Pendant l'application du régime transitoire, l'autorité gouvernementale chargée de l'enseignement supérieurs fixe, au début de chaque année universitaire, après avis du conseil de faculté, la liste des disciplines qui seront enseignées en langue arabe.

4) La discipline de terminologie juridique est enseignée en langue française pour les étudiants qui ont choisi de suivre les cours langue arabe; elle est enseignée en arabe pour les étudiants qui ont choisi de suivre les cours en langue française.

Comme il fallait s'y attendre, le système qui devait rester «transitoire» est devenu permanent. Dans les faits, les sciences humaines, à l’exception du droit, sont généralement dispensées en arabe classique; les sciences (dont les sciences médicales) et les techniques, en français. Sans qu’il n’y ait de règle précise à ce sujet, c’est le professeur qui choisit la langue d’enseignement, normalement le français. Les élèves connaissant déjà dans quelle langue enseigne le professeur ont ainsi une certaine liberté de choisir «leur» langue d’enseignement. En réalité, il faut bien l’admettre, l’arabisation dans les universités a été grandement ralentie, sinon arrêtée, depuis que les étudiants se sont révoltés parce que leurs diplômes arabes ne leur offraient pas les mêmes débouchés que les diplômes «français» sur le marché du travail. Quant à l’anglais et les autres langues, il s'agit de matières enseignées parmi bien d’autres.

- Les établissements privés

Un mot sur l’enseignement privé au Maroc. Ce secteur connaît une forte expansion depuis plusieurs années. Pour l’État, il convient de déployer tous les efforts nécessaires pour encourager les investissements privés dans ce secteur. Toutes les mesures nécessaires ont été prises pour améliorer la pertinence de l'apprentissage dans les établissements d'enseignement privé et stimuler ainsi la demande sociale pour l'accès à ce type d'enseignement. En fait, les Français sont entrés en force dans le secteur privé. Or, dans ce secteur, c’est l’unilinguisme français qui règne. On y compte des dizaines de lycées français très recherchés par les classes marocaines aisées; pour un non-Français, les frais de scolarité de ces écoles demeurent hors de prix. Dans l’enseignement du français, ces établissements sont tenus de respecter les horaires minimums de l’enseignement public, mais ils sont libres de les augmenter. Quant aux programmes, ils ne sont aucunement tenus de respecter ceux de l’enseignement public. C’est pourquoi la quasi-totalité des établissements de haut standing appliquent les programmes de la Mission française et utilisent des manuels officiels de l’enseignement français. Il existe également au Maroc une université privée: il s'agit de l'université Al Akhawayne. Dans cet établissement supérieur, la plupart des matières y sont enseignées en anglais.

- Les langues étrangères

Enfin, dans le domaine des langues étrangères, les langues les plus répandues sont l’anglais et l’espagnol, mais aussi l'allemand. Dans les cycles primaire et moyen, leur enseignement est considéré comme «une activité parascolaire»; il devient obligatoire lors du cycle secondaire où sont aussi enseignés l’allemand et l’italien. À l'heure actuelle, l'enseignement de l'espagnol au Maroc est bien organisé, et il est supervisé, entre autres, par le ministère espagnol des Affaires étrangères et le ministère espagnol de l'Éducation et la Culture. L'espagnol est enseigné en général dans les écoles privées au secondaire, mais certaines écoles publiques commencent à l'enseigner dans les écoles primaires. Le français n'est pas vraiment considéré comme une «langue étrangère»; il fait partie de l'enseignement normal dès la troisième année du primaire.

4.3  La publicité et l’affichage

La vie économique au Maroc est véhiculée en trois langues: l'arabe marocain (oral), l'arabe standard (écrit) et le français (oral et écrit). En ce qui a trait à l'affichage et à la publicité commerciale, la presse a souvent fait écho dans le passé à la trop grande importance accordée à une langue étrangère: le français. Dès 1973, le journal L'Opinion (7 mai 1973) rappelait l'existence des arrêtés municipaux qui prescrivaient l'arabe sur toutes les enseignes commerciales et les autres affiches publiques. Or, ces arrêtés n’ont jamais été appliqués et ils n'ont été appuyés par aucune véritable législation de la part du Parlement.

Aujourd'hui, l'usage le plus courant est d'utiliser le bilinguisme français-arabe dans l'affichage en général, notamment dans la signalisation routière, laquelle accorde une certaine prépondérance à l'arabe dont les inscriptions sont toujours placées au-dessus du français. Sauf exception, le bilinguisme est systématique, surtout en milieu urbain. Ce bilinguisme est omniprésent dans tous les quartiers, y compris les quartiers populaires. Néanmoins, dans certaines grandes villes, par exemple Rabat et Casablanca, le langue française peut être la seule utilisée dans les quartiers chic ou les centres d'affaires, alors que dans certains quartiers populaires la langue arabe peut être la seule employée. Ce bilinguisme est devenu tellement familier aux Marocains qu'ils ne le remarquent même plus.

Dans la publicité commerciale, les inscriptions bilingues accordent souvent la priorité au français, quand elles ne sont pas exclusivement en français, surtout dans les villes, ce qui suscite parfois des protestations de la part de la presse. La publicité portant sur les produits de luxe est généralement uniquement en français  L’unilinguisme arabe est tout de même relativement fréquent, alors que l’unilinguisme français demeure très courant, surtout celle destinée aux touristes et aux produits de consommation. Comme l'unilinguisme français est plus fréquent que l'unilinguisme arabe, cela revient à accorder une certaine prépondérance au français écrit.

Lorsque la publicité commeciale s'adresse particulièrement aux femmes, il peut arriver que seul l'unilinguisme arabe apparaisse. La publicité illustrée à gauche en est un exemple. La prééminence du français dans la publicité commercial peut s'expliquer par le fait que les chefs d'entreprises, les créateurs et les responsables du marketing au Maroc sont très majoritairement francophones. Ils ne conçoivent jamais leur stratégie en arabe. Quand ils le font, c'est pour la forme, non pour attirer davantage le public. La génération des publicitaires qui se partagent actuellement le marché sont tous issus de la société d'État française héritée du colonialisme, l'agence Havas, et ont tous, sans exception, fait leurs études dans les missions françaises. Dans cet univers complètement occidentalisé de la publicité, l'emploi de l'arabe est vécu davantage comme une contrainte plutôt que comme un média.

En réalité, seul l'affichage officiel de l'Administration marocaine paraît systématiquement en deux langues: l'arabe et le français. Il s'agit principalement des édifices gouvernementaux et municipaux, de la signalisation routière et des noms de rues.

Au plan visuel, le Maroc apparaît comme un État officiellement bilingue (arabe-français). Toutefois, dans certains cas, l'arabe est seulement utilisé dans de rares panneaux de la signalisation routière. L'exemple le plus probant est le STOP, c'est-à-dire le "QIF" en arabe signifiant «stop».

En somme, la situation de l'affichage du Maroc ressemble à celle de la Tunisie où le bilinguisme est généralisé, mais la place du français dans ce domaine est encore plus importante au Maroc. Quant à l'affichage en berbère (amazigh), il est rare, mais visible dans certaines régions à majorité berbérophone.

4.4 Les médias

Bien que les journaux en langue arabe (classique) soient relativement nombreux, il n'en demeure pas moins que les médias marocains sont très influencés par le français, surtout dans la presse écrite. En effet, la liste des journaux publiés en français, même avec des noms arabes, sont très nombreux, que ce soit pour la presse partisane (L’Opinion, Libération, Albayane, Al-Maghreb, Le Quotidien du Maroc, etc.), la presse d'information générale (Le Matin du Sahara, Les Échos africains, Maroc-Hebdo International, Al-Mahjar, Le Courrier de la Nation, Tidmi, Le Temps du Maroc, Le Courrier africain, Le Quotidien du Maroc, Al Assas, Al Wassit Magazine, Le Musulman, Maroc actuel, etc.), la presse d’informations régionales (La Dépêche de Tanger, Les Échos du Sud, Le Message de Marrakech, La Tribune de Meknès, Nouvelles d’Essaouira, etc.), la presse d'informations économiques (Ecomap, Maroc-Business, Revue marocaine de finances publiques et d’économie, Info-Magazine, Banques et entreprises au Maroc, Le Guide du consommateur, Le Journal de vos vacances, La Gazette du tourisme, Revue marocaine des marchés publics, etc.), la presse scientifique (Espace infirmier, Espérance médicale, Bulletin de la Fédération marocaine pour la santé mentale, Revue marocaine d’odontologie, Revue marocaine de psychiatrie, etc.), la presse culturelle (Maroc-Europe, L’Étudiant marocain, Art et Cultures, Planète Magazine, etc.), la presse publicitaire (Tanger News, Al Barrah, Éclair Annonces, Le Journal des bonnes affaires, etc.), la presse sportive (Balle Green Set, Tanger Sport Magazine, Golf Maroc Magazine, La Gazette du sport, etc.), la presse féminine (Farah Magazine, La Citadine, Femmes du Maroc, etc.), et encore bien d'autres.

Pour la presse électronique, l'arabe est davantage présent. Pour la télévision locale, TVM (Télévision marocaine) et 2M (Deuxième chaîne marocaine) diffusent en arabe, mais partiellement en français. Les télévisions francophones sont TV5, La 5, Arte, EuroNews, Canal + Horizons, Eurosport, MCM International (français-anglais), Canal France International (français-arabe-anglais). Les bulletins de nouvelles à la télévision nationale sont en arabe et en français (en alternance).

La radio est généralement diffusée en arabe classique, en arabe marocain, en français, en anglais et en espagnol. Par exemple, RTM Chaîne Internationale/Rabat est partiellement francophone avec 16 heures de transmission en français par jour (français: 16,2 %; arabe: 81 %; espagnol: 1,2 %), Médi 1 (Radio Méditerranée Internationale)/Tanger) est partiellement francophone avec un nombre d’heures de transmission total est de 21 heures dont la moitié est française, Radio FM Casablanca, partiellement francophone avec 17 h de transmission/jour, Radio Monte Carlo est entièrement francophone (24h/24h), de même que France Inter (24h/24h), mais Radio France Internationale diffuse en français, en arabe et en anglais. L'une des stations de radio marocaines émet en amazigh durant douze heures par jour, mais elle est diffusée sur ondes courtes, donc peu accessible.

Quant à la liberté de presse, elle existe au Maroc, mais elle n'est pas garantie, surtout si elle consiste à critiquer l'islam, le roi et la monarchie, promouvoir l'homosexualité ou porter atteinte à l'intégrité territoriale. Aucun journaliste n'est aujourd'hui emprisonné pour «délit de presse», mais il reste toujours de nombreux «détenus d'opinion». Selon l'article 41 du Code de la presse marocaine (2003):

Article 41

Est punie d'un emprisonnement de trois à cinq ans et d'une amende de 10.000 à 100.000 dirhams toute offense, par l'un des moyens prévus à l'article 38, envers Sa Majesté le roi, les princes et princesses royaux. La même peine est applicable lorsque la publication d'un journal ou écrit porte atteinte à la religion islamique, au régime monarchique ou à l'intégrité territoriale.

L'amende de 10 000 à 100 000 dirhams correspond aux montants de 1000 à 10 000 euros ou de 1300 $US à 13 300 $US.

5 La politique linguistique à l'égard de l'amazigh

La politique linguistique d’arabisation laisse peu de place à la berbérophonie, un euphémisme pour signifier que la visibilité de la langue amazighe est quasiment nulle. Les Berbères, qui constituent au moins 40 % de la population marocaine, appuient le gouvernement dans sa politique de pragmatisme et de cohabitation linguistique de l'arabe avec le français, mais l’arabisation est un couteau à deux tranchants, car elle se fait toujours aux dépens des Berbères. L’ensemble du système administratif et politique marocain est largement dominé par la langue arabe. Quant au système judiciaire, il est entièrement arabisé, notamment depuis un dahir de 1965. Par ailleurs, dans le Préambule de la Constitution marocaine, il n'existe aucune trace de la berbérité marocaine :

Le Royaume du Maroc, État musulman souverain, dont la langue officielle est l'arabe, constitue une partie du Grand Maghreb Arabe. État africain, il s'assigne, en outre, comme l'un de ses objectifs la réalisation de l'unité Africaine.

En ce sens, il ne faut pas se faire trop d'illusion sur l'implantation systématique du berbère (amazigh) au Maroc. Depuis quelques années, le discours politique a commencé à changer, car il est difficile pour le gouvernement d'ignorer totalement les 40 % de berbérophones du Maroc. Certains faits laissent croire que les Berbères entendent bien ne pas laisser mourir leur langue. Cependant, les résistances des dirigeants marocains sont encore grandes à l'égard de l'amazigh et les préjugés, tenaces. C'est pourquoi la reconnaissance de ce que les autorités marocaines qualifient de «dimension amazighe» demeure strictement conjoncturelle et tactique, notamment avant les périodes électorales, afin de calmer les revendications berbères et d'amorcer en douce de nouvelles tactiques d'arabisation.

5.1 Les associations berbères

Les associations berbères se sont multipliées au Maroc et la langue berbère (amazighe), totalement ignorée dans les dernières décennies, est de plus en plus utilisée dans la vie sociale. Ainsi, dans les zones berbérophones, les fonctionnaires marocains peuvent – ce n’est pas obligatoire – communiquer en l’une ou l’autre des langues berbères, notamment en tachelhit, en tamazight ou en tarifit. Évidemment, les associations berbères ne dépendent pas de la politique gouvernementale, mais elles peuvent influencer celle-ci par des moyens de pression.

Au nombre de ces associations, mentionnons l'Association Tafsut (Agadir), l'Association recherche culturelle et éducative (Agadir), l'Association Douar Aourir (Agadir), l'Association Tiwitza tagadirt aabadu (Agadir), l'Association culturelle Azekka (Azilal), l'Association Tamesna (Casablanca), l'Association culturelle Souss (Casablanca), l'Association Tizi (El Hajeb), l'Assosiation Tidukla (El Jadida), l'Association Asafar (Errachidia), l'Association culturelle Asirem (Errachidia), etc.; il y en a des dizaines du genre.  Beaucoup d'associations ont leur siège sociale en France: le Mouvement culturel Berbère-France, le Collectif culturel berbère, l'Annuaire berbère, Asaru, l'Union des femmes pour la culture berbère,  Espace franco-berbère de Creteil-Azul, Arbalou à la rencontre des Berbères de l'Atlas, l'Association des chrétiens originaires de Kabylie et leurs amis, la Fédération des associations berbères, la Maison de Kabylie, le Mouvement culturel berbère, l'Association Tamazgha, l'Association berbère de Montréal, l'Association socioculturelle «Le printemps amazigh», etc. Il existe également des associations berbères dans d'autres pays.

5.2 Le système d'éducation

En 1995, grâce à l’aide de la Banque mondiale, le gouvernement marocain avait formé une commission pour travailler à la réforme de l'ensemble du système éducatif et évaluer la possibilité d’enseigner le berbère dans les écoles. Toutefois, la commission n’a jamais fait appel à des spécialistes berbères et a même recommandé le maintien de l'arabisation totale de l'enseignement. C’est pourquoi, jusqu'à récemment, l’enseignement du berbère demeurait interdit. Certains spécialistes marocains, tant arabophones que berbérophones, affirment que, de toute façon, il y aurait pénurie de maîtres formés à cet enseignement et qu’il n’existe pas de matériel pédagogique en berbère. Néanmoins, en mars 2003, l’Institut royal de la culture amazighe et le ministre de l’Éducation nationale se sont entendus pour définir le cadre général de coopération entre les deux institutions et la signature d’une entente globale concernant l’intégration de l’amazighe dans le système éducatif. Une commission mixte, chargée de traiter les aspects éducatifs et techniques de la question, a été également instituée. Suite à ces ententes, plusieurs mesures ont été prises. Citons les suivantes: 

- commencer l’enseignement de l’amazighe dans la première année de l’enseignement primaire à partir de septembre 2003, au sein d’un échantillon d’écoles, dans la perspective de son introduction;

- préparer un plan de formation fixant les programmes et les méthodes d’encadrement à l'intention des enseignants, des directeurs et des inspecteurs;

- préparer le programme de l’amazighe pour les différents niveaux et cycles éducatifs;

- réaliser une étude de terrain dans les écoles, faisant partie de l’échantillon, qui commenceront à enseigner l’amazighe, dans le but de définir les compétences des enseignants, leurs besoins et leur degré de motivation;

- préparer les outils didactiques nécessaires à la réalisation d’un enseignement moderne pour l’amazighe.

Quelle est la place qu’occupe actuellement la langue berbère (amazighe) dans le système d'éducation marocain, depuis 2003, l'année d'implantation ? Le Guide de l’enseignement de la langue amazighe, élaboré en 2003, prévoyait la généralisation de l’enseignement de cette langue à tous les établissements scolaires du Maroc. En 2010, Mme Latifa Labida, secrétaire d’État chargée de l’Enseignement scolaire, affirmait : «Le nombre d’établissements qui enseignent la langue amazighe s’élève à près de 4 000 et les bénéficiaires, au titre de l’actuelle rentrée scolaire, à quelque 600 000 élèves.» Cependant, l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) et l’Observatoire amazigh des droits et des libertés ont mis en doutent cette affirmation.

Khalafi Abdeslam, chercheur auprès du Centre pédagogique et didactique de l’IRCAM, considère que la généralisation de l'amazigh parait difficile à atteindre, pour ne pas dire impossible: «À prendre en considération le rythme actuel de développement de l’enseignement de l’amazigh de 1,5 %, il nous faudra encore 70 ans pour généraliser la langue amazighe au moins au niveau primaire.»  M. Khalafi Abdeslam croit donc que la généralisation effective de l’enseignement de l’amazigh n’est pas pour demain. Sept ans après son lancement par le roi, l'enseignement du berbère (et ses variétés) est toujours absent des collèges et des lycées, alors que sa généralisation était prévue pour 2010. Cette année-là, l'enseignement de l'amazigh n'atteignait que 14 % des élèves du primaire.

Selon le secrétariat à l’Enseignement scolaire, plus de 10 000 élèves ont pu bénéficier de stages de formation continue durant les six dernières années, dont 9600 enseignants, 267 directeurs, 518 inspecteurs et 114 professeurs des centres de formation. Selon cette même source, le nombre de cadres qui seront chargés de la formation en la matière à l’avenir a atteint depuis 2007 quelque 785 étudiants et étudiantes à Agadir, Fès et Oujda. 

Il est vrai que l'enseignement de l'amazigh s'est heurté à plusieurs difficultés. D'abord, la Charte de l’éducation ne prévoit pas la langue amazighe comme matière obligatoire. Puis, selon l’IRCAM, la langue n’y est pas enseignée du tout ou elle est enseignée uniquement au niveau de la première et la deuxième année, ou encore elle est enseignée de façon interrompue. Ensuite, Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) signale l’absence totale des centres régionaux de formation des enseignants. L’Observatoire amazigh reproche aussi au Ministère le manque flagrant de volonté politique de promouvoir l’enseignement de l’amazigh.

C'est pourquoi l’IRCAM recommandait en juillet 2010 que l'enseignement de l'amazigh soit obligatoire, qu'il soit généralisé sur tous les niveaux et dans toutes les régions du Maroc et pour tous les Marocains, qu'il faut standardiser la langue amazighe avec son alphabet tifinagh. Au besoin, il faudrait enseigner les dialectes berbères dans certaines régions au lieu de l'amazigh. Par ailleurs, le gouvernement marocain devrait procéder à une refonte sérieuse des programmes d'histoire en vigueur dans les établissements d'enseignement, car les programmes actuels constituent une véritable falsification de l'histoire du Maroc, en éliminant toute allusion à la berbérité.

Dans la situation actuelle, certains directeurs d’école n'hésitent pas à refuser l’enseignement de la langue amazigh. Dans le meilleur des cas, ils réduisent considérablement les heures qui lui sont consacrées. Enfin, la direction scolaire fait souvent appel à des arabophones pour enseigner l'amazigh, ce qui constitue pour eux une langue aussi exotique que le chinois.

Pour l’Institut royal de culture amazighe (IRCAM), le Ministère de l'éducation et les cadres scolaires feraient en sorte de mettre en échec toute possibilité d’un enseignement acceptable et viable de l’amazigh. L'IRCAM estime que l’origine de cette marginalisation de l'amazigh se trouve dans l’histoire du nationalisme marocain qui cherche dans l’arabisme sa patrie de référence identitaire. En septembre 2005, les représentants du mouvement amazigh se sont sentis indignés par les propos tenus par Abbas El Fassi, le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal — un parti politique marocain, fondé sur le nationalisme et le conservatisme — qui a déclaré que son parti «militera pour que l'amazigh ne soit pas une langue officielle». 

Au final, tout porte à croire que les discours officiels prétendument favorables à la berbérité ne sont bien souvent que de la poudre aux yeux, car la réalité ne concorde pas avec les beaux discours. La politique marocaine en éducation n'a pas encore réussi à se départir de l'exclusion, de la répression, de la négation, de la falsification des faits historiques et de l'aliénation des esprits. D'ailleurs, le fait que l'enseignement de l'amazigh reste confiné au premier cycle de l’école primaire ne constitue guère une reconnaissance réelle de la langue. Cet enseignement correspond en fait à l'éducation bilingue telle qu'elle est pratiquée aux États-Unis pour les nouveaux immigrants. Il s'agit d'une phase de transition, strictement temporaire (trois ans), destinée à alphabétiser les minorités dans leur langue avant de passer à l'anglais (pour les USA) ou, dans ce cas-ci, à l'arabe. Un réelle reconnaissance supposerait un enseignement de l'amazigh à tous les niveaux scolaires, de la maternelle jusqu'à la fin du secondaire, avec deux systèmes d'éducation parallèles, l'un pour les arabophones, l'autre pour les berbérophones. Dans la situation actuelle, il est clair que l'introduction de l'amazigh à l'école primaire ne constitue qu'un moyen pédagogique destiné à mieux enseigner l'arabe par la suite aux enfants berbérophones. Évidemment, la réforme de l’enseignement supérieur ne réserve aucune place à l’amazigh dans les universités. Enfin, il conviendrait aussi d'assurer un statut de langue co-officielle à l'amazigh dans la Constitution, ce qui semble avoir été entendu par les rédacteurs de la nouvelle Constitution de 2011. 

5.3 L'écriture tifinaghe

Par ailleurs, Sa Majesté le roi Mohammed VI a donné son approbation à la proposition de l’Institut royal de la culture amazighe (IRCAM) concernant l’adoption de la graphie tifinaghe (tifinak ou tifinar) pour l’enseignement de l’amazigh dans ses trois variétés (tarifit, tamazight et tachelhit). C'est en février 2003 que le Conseil d’administration de l’IRCAM a décidé de choisir le tifinagh parmi trois types d'alphabets candidats (le tifinagh, le latin et l'arabe) comme graphie à adopter pour enseigner l’amazighe dans les écoles primaires. Accueilli positivement par la majorité écrasante des composantes du Mouvement culturel amazighe, ce choix semble avoir mis fin à un débat houleux et polémique visant «à priver la langue amazighe de sa propre écriture». Les réactions furent vives au point où l'on a parlé de «guerre des graphies». Les partisans des caractères arabes souhaitaient voir s’inscrire l’amazigh dans le contexte arabo-musulman national. Les tenants de la graphie latine, pour leur part, prônaient une ouverture sur la culture universelle et moderne. Quant à la graphie tifinaghe, elle était considérée comme l'incarnation d'une certaine neutralité, tout en conservant une dimension historique authentique. Le choix officiel de la graphie tifinaghe fut très politisé. À l’heure actuelle, la totalité des travaux universitaires relatifs à la langue berbère ont été menés sur la
base de la transcription latine.

L’alphabet tifinagh comporte 33 lettres et ne représente aucune des données phoniques d’aucun parler particulier (tarifit, tamazight et tachelhit), car il est conçu pour écrire l’amazigh standard. La particularité de cet alphabet est de neutraliser dans la langue écrite les traits phonétiques à caractère particulier. Le sens de la lecture et l’écriture tifinaghe est orienté vers la droite. En ce qui a trait à cet alphabet, on peut visiter le site de Monde berbère.com en cliquant ICI, s.v.p.

Toutefois, les Berbères ne sont pas tous d'accord sur la graphie tifinaghe, laquelle est à base d'alphabet arabe. Ainsi, l'Association tamazgha accuse l'IRCAM de «complot visant à freiner l'usage de la graphie gréco-latine largement diffusée». Il s'agirait d'une «stratégie pour propulser l'usage de la graphie arabe, en vue de l'imposer par l'usage». Dans un contexte où l'arabisation est une affaire d'État et où l'amazighe a longtemps été combattu par l'État, l'usage de la graphie arabe jouerait en faveur de l'arabisation. Pour l'Association Tamazgha, il ne faudrait pas voir dans l'adoption de la graphie tifinaghe un geste en faveur de l'amazighe. Rappelons que l'écriture tifinaghe est vieille de trois mille ans et qu'elle a été utilisée pour des besoins décoratifs et artistiques en Égypte, au Niger, au Mali, au Burkina Faso et aux îles Canaries.

La toponymie n'est pas à l'abri de la politique d'arabisation du Maroc. Ainsi, plusieurs toponymes berbères ont subi des déformations en leur donnant des formes arabes, voire en les arabisant totalement. Par exemple, Ifni est devenu Sidi Ifni; Askourene > Sekkoura; Tadla > Qasba Tadla; Tazagourt > Zagoura; Aharmemou > Ribat elkheir; Imteghren > Errachidia, etc. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le gouvernement marocain devrait veiller à ce que les responsables au sein de l'Administration cessent de déformer ou d'arabiser de façon autoritaire les toponymes berbères.

5.4 Les médias

D'après le Rapport du Maroc devant le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l'ONU (CERD/C/430/Add.1. du 10 juin 2002), il existerait au moins 11 journaux publiés en langue berbère. Dans les faits, seuls deux ou trois journaux paraissent de façon plus ou moins régulière en berbère. Il s’agit du Monde amazigh (deux fois par mois), de Agraw Amazigh (mensuel) et de Twiza (mensuel). Il y a aussi quelques autres titres, dont des revues à faible tirage, qui paraissent de façon très irrégulière en raison du manque de moyens financiers. Les rares journaux qui paraissent en amazigh ne bénéficient d'aucune aide financière de l'État, alors que des moyens considérables sont requis pour le soutien de la presse arabophone.

En ce qui a trait à la radio, le Maroc émet dans l'une des stations nationales une douzaine d'heures en berbère, soit quatre heures pour chaque «dialecte» (tachelhit, tamazight et tarifit). Les informations diffusées sont strictement encadrées.  La musique et les chants berbères sont limités au folklore des années 1950, alors que toute allusion à des revendications culturelles berbères est rigoureusement interdite. En réalité, la radio marocaine continue de diffuser ses programmes sur la base d'un «système des dialectes» instauré par les Français en 1938. L’Institut supérieur d’information, qui forme les journalistes marocains, ne dispose pas de service spécialisé en amazigh, en dépit de l’existence de radio dans cette langue. Soulignons aussi que la radio amazighe n'est diffusée que sur ondes courtes avec le résultat qu'elle n’est pas accessible sur tout le territoire marocain. De plus, les employés de la radio amazighe sont payés moins cher que leurs collègues travaillant pour les services en arabe, en français, en espagnol ou en anglais.

À la télévision, depuis le milieu des années 1980, la Radiotélévision marocaine (RTM) consacre dix minutes de diffusion en amazigh par jour, soit de trois à quatre minutes pour chacun des trois dialectes berbères, sur la première chaîne publique. Ces émissions consistent en des résumés en amazigh des programmes nationaux, tout en respectant le cadre identitaire d’un Maroc arabe et musulman. Ces quelques minutes consacrées par la télévision nationale dans la langue amazighe ne correspondent guère aux attentes des populations berbérophones en matière de droit d'accès aux médias.

Les Berbères devraient bénéficier des médias publics au même titre que les autres citoyens marocains; ils paient les m^mes impôts et les mêmes taxes. Dans les circonstances présentes, on ne voit pas comment la reconnaissance politique et juridique du berbère peut se concrétiser. De plus, ni les instances administratives concernées ni les premiers intéressés par la berbérophonie ne se sont engagés dans une mise en œuvre qui traduise, dans les faits, cette reconnaissance.

5.5 Les noms berbères

Enfin, en 1996, le gouvernement marocain faisait adopter une nouvelle loi (loi du nom de Dahir no 1.96.97) dont le but est d'imposer un règlement sur le choix des noms que tous les citoyens marocains doivent utiliser chez eux et à l'étranger. Cette loi impose une liste officielle de prénoms d’origine marocaine. Or, il appert que ces prénoms d’origine marocaine sont exclusivement arabes et non berbères. La loi marocaine de 1996 contient les dispositions suivantes:

1) Le prénom (de chaque nouveau né) à inscrire au Registre de l'état civil devra être un prénom d'origine marocaine. Ce prénom ne doit pas être d'origine étrangère.

2) Le prénom ne pourra pas faire référence au nom d'une ville, d'un village ou d'une tribu. Il ne devra pas constituer une menace aux coutumes de la société ou à la sécurité nationale.

3) Tous les citoyens marocains vivant en dehors du pays et désirant donner une prénom étranger doivent demander l’autorisation aux autorités compétentes. Tous les changements de prénoms (d'un prénom d'origine marocaine) devront être approuvés par ces mêmes autorités.

Instituée pour préserver apparemment la culture marocaine, la loi impose en réalité des noms arabes à tout un ensemble de citoyens dont plus du tiers n'est pas arabophone mais berbérophone. Évidemment, les associations culturelles berbères ont vivement protesté contre cette loi et ont dénoncé l'injustice flagrante imposée à la culture berbère, car la loi force les berbérophones à n'utiliser que des prénoms arabes approuvés par le gouvernement marocain. Pour plusieurs, il s'agit là d'un acte discriminatoire constituant une violation à la déclaration des Droits de l’Homme dont le Royaume du Maroc est signataire aux côtés de l’Union européenne, qui lui a accordé en contrepartie «un statut avancé» le 13 octobre 2008 (que Rabat réclamait depuis 2004). L'un des résultats est un renforcement des relations entre le royaume chérifien et les 27 pays membres de l'Union européenne: au plan politique, ce «statut avancé» prévoit l'organisation de sommets réguliers UE-Maroc et la participation du Maroc aux opérations européennes de gestion de crise.

On aurait intérêt à consulter la Charte d'Agadir relative aux droits linguistiques et culturels. Cette charte est le fruit d'une réflexion collective qui a marqué ce débat; elle se propose comme une contribution au projet global de l'édification de la culture nationale démocratique.

La politique linguistique du Maroc porte sur trois volets: l'arabe, le français et le berbère (amazigh).

Le Maroc, qui avait commencé en lion sa politique linguistique d’arabisation, a mis la pédale douce après une vingtaine d’années d’efforts. De fait, le domaine prioritaire, celui de l'éducation, a été entièrement arabisé, c'est-à-dire de l’enseignement primaire jusqu'à la fin du secondaire. L'arabisation s'est poursuivie aux études supérieures avec moins de succès. L'administration fut aussi arabisée, notamment pour en ce a trait à l'emploi de documents officiels. En ce sens, la politique d'arabisation est un succès, dans le mesure où elle ne concerne que l'arabe standard, car pour ce qui est de l'arabe marocain aucune politique n'a été entreprise jusqu'ici. La vie continue comme avant l’indépendance, sauf que l’arabe classique, que personne ne parle, a pris une place qu’il n’avait pas auparavant.

L'autre volet de la politique linguistique concerne l'emploi du français. Malgré l'arabisation, l’administration du pays continue à utiliser le français comme elle l’avait toujours fait auparavant, sauf qu’elle distribue maintenant des documents dans un arabe que personne ne veut. Le français continue d'être enseigné dans toutes les écoles marocaines comme langue seconde obligatoire. La visibilité du français dans l'affichage public et commercial, ainsi que dans la signalisation routière, est omniprésente dans tout le pays. Le français a aussi conservé des prérogatives dans les domaines de l'économie et des technologies. C'est une langue aussi indispensable que l'arabe standard pour réussir dans la vie sociale marocaine, ce qui n'empêche nullement les Marocains de parler l'arabe marocain.

Quant à la politique linguistique portant sur le berbère (amazigh), elle reste encore à l'état embryonnaire. Depuis le «printemps berbère» de 1980, la cause de la berbérophonie n’a pas évolué beaucoup au plan politico-juridique. Il semble y avoir une sorte d’incapacité chronique de l’État marocain à intégrer la dimension berbère. Toute politique relative à l'amazigh demeurera lettre morte en l'absence de la reconnaissance officielle de cette langue. Pour ce faire, il faut une protection juridique reconnue par la Constitution et la législation nationale, suivie de l’intégration de l’amazigh dans tous les cycles de l’enseignement, de la maternelle jusqu'à l'université, ainsi que l'emploi de cette langue dans les administrations locales, les médias et les centres de formation professionnelle. Quand une minorité nationale forme 40 % de la population d'un pays, il est non seulement inconvenant de l'ignorer, mais inadmissible. On peut y voir dans cette situation deux forces sociales opposées, l’une arabe, l’autre berbère, mais également des conditions potentiellement porteuses d’un conflit majeur susceptible de déboucher sur une reconfiguration profonde des données géopolitiques, idéologiques et culturelles au Maroc, comme en Algérie et en Tunisie. Pour le moment, il semble que tous les États du Maghreb se soient donné le mot pour ignorer les droits linguistiques de leur minorité berbérophone. Mais l'injustice ne pourra durer indéfiniment, surtout si une réelle démocratisation voyait le jour dans la région. 

Le Maroc doit réussir à concilier la place de l'arabe standard, celle de l'arabe marocain, celle de l'amazigh et celle du français. Pour le moment, seules les deux langues institutionnelles, l'arabe standard et le français, ont trouvé leur place, de jure dans le premier cas, de facto dans le second. Mais les langues maternelles, l'arabe marocain et le berbère, sont toujours laissées pour compte dans la vie institutionnelle. Toute politique linguistique qui dénie les droits d'une partie importante ses citoyens (40 % au Maroc) à utiliser leur langue est vouée à l'échec. L'arabe standard et le français ne sont pas des langues maternelles, sauf pour quelques Arabes et les Français. La reconnaissance de l'arabité constitue l’aspect fondamental de l’identité marocaine, mais c'est avec une langue arabe que personne ne parle avec ses tripes. C'est une langue institutionnelle, une langue seconde pour tous les Marocains, une langue apprise à l'école. L'arabe standard n'est pas adapté aux besoins quotidiens des Marocains, contrairement à l'arabe marocain, à l'amazigh et même au français. La politique linguistique actuelle du Maroc, qui ressemble fort à celle appliquée en Tunisie, semble néanmoins satisfaire tout le monde, à l'exception des Berbères qui protestent, souvent faiblement. C'est une politique qui consiste à promouvoir l’arabe standard, sans nuire au français et à ignorer l'arabe marocain et surtout le berbère, la langue de la minorité nationale.

En général, les Berbères sont toujours demeurés relativement francophiles parce que le français ne leur nuit pas, contrairement à l’arabe. Il semble que le Maroc ait davantage réussi à concilier l’apport du français que celui du berbère (amazigh). Pourtant, le pluralisme culturel dont fait preuve le Maroc relèverait davantage d’une triple identité, à la fois arabo-musulmane, franco-occidentale et berbère, plutôt qu'une double identité arabo-francophone, sans oublier les influences andalouses, africaines, méditerranéennes et hébraïques. Or, cette triple identité arabo-musulmane, franco-occidentale et berbère n'est pas encore assumée par la majorité des Marocains, surtout auprès des dirigeants arabophones. Tant que le Maroc restera incapable d'assumer pleinement sa berbérité, comme son arabité, il échouera dans sa politique linguistique. À l'instar de l’Algérie, le Maroc a développé et imposé son idéologie arabo-islamique qui considère que la diversité linguistique arabo-berbère est un danger pour l'unité nationale et un germe de division, et que seul l'unilinguisme arabe peut être garant de cette unité nationale. L'immobilisme en cette matière peut entraîner à long terme le pays vers sa perte. Dans la situation actuelle, les langues maternelles que sont l'arabe marocain et l'amazigh, qui réfèrent directement à la spécificité culturelle et nationale des Marocains, sont banalisées et évincées comme éléments linguistiques en mesure de répondre aux attentes de la modernisation.

Dernière mise à jour: 28 nov. 2011

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