Louisiane

Histoire linguistique
de la Louisiane

(Histoire du français en Louisiane)

(USA)

Remarque: cette page portant sur la Louisiane a pu bénéficier de la collaboration de MM. David Cheramie et David-Émile Marcantel, tous deux du CODOFIL. 

1 Les premiers occupants

Le continent nord-américain était déjà habité lorsque les Européens sont venus le coloniser.  On ignore la date de l'arrivée des nations indigènes en Amérique, mais les découvertes archéologiques nous indiquent que l'est du continent est habité depuis près de 12 000 ans. Avant l'arrivée des Européens, il existait une population indigène disséminée par petits groupes sur différents points du territoire. Cette population était de très faible densité. Dans toute l'Amérique du Nord, certains anthropologues estiment à environ 1,5 million la population autochtone au début du XVIe siècle, dont 220 000 au Canada.

Pour ce qui est des populations indigènes de la Grande Louisiane, c'est-à-dire la très vaste région qui s'étendait du golfe du Mexique aux Grands Lacs, elles se chiffreraient à moins de 500 000 personnes. De l'Atlantique au Pacifique en passant par l'Arctique, l'Amérique du Nord était habitée par ces peuples que les explorateurs européens nommèrent par ignorance les Sauvages, les Indiens (aujourd'hui les Amérindiens, autochtones ou encore Premières Nations). En somme, la Louisiane n'était pas ce qu'on croyait à l'époque «une vaste région déserte».

On connaît plusieurs de ces peuples installés sur ce grand territoire: Ohio, Illinois, Natchez, Atakapa, Opelousa, Caddo, Tunica, Arkansa, Koroa, Yazoo, Houma, Bayougoula, Acolapissa, Mugulasha, Okelousa, Quinapisa, Tangipahoa, Chitimacha, Sioux, Washa et Chawasha. Au tour du Mississipi, vivaient surtout les Houma, les Bayogoula, les Acolapissa, les Quinapisa, les Mugulash, les Tangipahoa, les Okelousa. On peut regrouper les Amérindiens en quatre grands groupes:

Groupe

de langues

Nom français

 Nom anglais 

Localisation au

XVIIe siècle

 Alliance 

 Algonkien

 Chiens

 Cheyenne

 Nebraska

 française

 Illini, Illiniouk

 Illiniwek

 Illinois

 française

 Pied-Noir

 Black Foot

 Alberta, Montana

 française

 Poutéouatami

 Potawatomi

 Ohio, Indiana

 française

 Saulteulx, Odjibouek

 Ojibwa

 Minnesota, Michigan 

 française

 Renards 

 Fox

 Wisconsin

 sans objet

 Sacs

 Sauk

 Wisconsin

 sans objet

 Puan

 Winnebago

 Wisconsin

 sans objet

 Ménomini

 Menominee

 Wisconsin

 sans objet

 Miami

 Miami

 Illinois

 française

 Kikapoux

 Kikapoo

 Ohio, Michigan

 française

 Chouanons

 Shawnee

 Ohio, Pennsylvanie

 française

 Muskoguin

 Chacta

 Choctaw

 Mississipi

 française

Chicacha,Têtes-Plates

 Chickasaw

 Mississipi, Alabama

 anglaise

 Crics

 Creek

 Carolines

 anglaise

 Natchez

 Natchez

 Mississipi, Louisiane

 sans objet

 Bayogoula

 Bayogoulas

 Louisiane

 française

 Houma

 Houmas

 Louisiane

 française

 Alibamou  Alabama  Alabama  anglaise
 Chéraqui  Cherokee  Carolines  anglaise
 Quinipissa  Quinipissas  Louisiane  française
 Yamassi  Yamasee  Floride  anglaise

Sioux

 Quipa  Quapaw  Arkansas  française
 Ponca  Poncas  Missouri  française
 Osagé  Osages  Missouri  sans objet
 Kansa  Kansas  Missouri, Kansas  sans objet
 Dakota  Dakotas  Minnesota, Dakotas  sans objet
 Lakota  Lakotas Montana  sans objet
 Nakota  Nakotas  Iowa  sans objet

Iowa

 Ayohouais

 Iowa

 Iowa

 française

Les relations entre les Français et les Amérindiens furent en général plutôt cordiales, sauf pour quelques exceptions. Du fait que les Français n'étaient pas nombreux en Louisiane, ils durent se faire des alliés avec les Amérindiens. Des officiers français apprenaient même des langues indiennes en habitant dans un village autochtone pour une durée d'une année. Il y a bien eu quelques conflits entre les Français et les Amérindiens, dont des mises en esclavage, mais les relations relations franco-amérindiennes furent plutôt fondées sur le dialogue et la coopération. Cela étant dit, les Natchez se sont révélé les adversaires les plus farouches des Français en Louisiane, un peu comme les Iroquois au Canada et les Abénakis pour les Britanniques en Nouvelle-Angleterre.

2 La colonisation française

La région de la Louisiane était dépourvue d'or et demeurait difficile d’accès. C'est pourquoi elle fut négligée par les Espagnols qui ne s'implantèrent pas. Bien longtemps après les incursions sans lendemain des Espagnols dans la région du Mississipi, des Français, sans doute guidés par l'aventure, se lancèrent à la découverte des pays situés à l'ouest et au sud de ce qu'on appelait déjà le Canada. La plupart de ces coureurs des bois, déserteurs de la marine ou de l'armée, colons du Canada, explorateurs d'occasions, etc., nous sont aujourd'hui inconnus, sauf Louis Joliet chargé par l'intendant Jean Talon d'une mission d'exploration «à la découverte de la mer du Sud». En passant par les Grands Lacs, Louis Joliet, aidé du père Marquette, découvrit le Mississipi (désigné alors sous le nom de fleuve Colbert) en juin 1673, mais les deux explorateurs considérèrent leur mission accomplie avant d'arriver au golfe du Mexique.  Encore aujourd'hui, plusieurs historiens estiment que l'on doit considérer Joliet et Marquette comme les véritables découvreurs du Mississipi et ne reconnaissent à Robert Cavelier de La Salle que le mérite d'avoir descendu le fleuve  jusqu'au golfe du Mexique.

2.1 Robert Cavelier de La Salle

Robert Cavelier de La Salle (1643-1687) gagna le confluent de l’Illinois et du Mississippi en 1682, puis donna le nom de Louysiane aux régions traversées lors de cette expédition, en l'honneur du roi Louis XIV (et, à titre non officiel, de sa femme «Anne» d'Autriche), mais c'est la graphie Louisiane qui resta (avec un «i» en lieu et place du «y»).

Le baptême de la nouvelle colonie se déroula le 9 avril 1682. Au pied d'une croix, fut enterrée une plaque de plomb portant, d'un côté, les armes de la France avec une inscription en latin: Ludovicus Magnus regnat nono Aprilis MDCLXXXII, et, de l'autre, Robertus Cavelier, cum domino de Tonty, legato, R.P. Zenobio Membre, Recollecto, et viginti Gallis, primus hoc flumen, inde ab Ilineorum pago enavigavit, ejusque ostium fecit pervium nono Aprilis anni MDCLXXXII. Une telle inscription en latin était courante à l'époque, car elle était en principe comprise par tous les explorateurs européens, contrairement au français ou à l'anglais.

Robert Cavelier de La Salle donna lecture de l'acte de naissance de la Louisiane. Ce texte vaut d'être reproduit ici, car il constitue une pièce importante de l'anthologie coloniale du XVIIe siècle:

De par très haut, très puissant, très invincible et victorieux prince Louis le Grand, par la grâce de Dieu Roy de France et de Navarre, quatorzième de ce nom, ce jourd'hui, neuvième avril mille six cent quatre-vingt-deux, Je, en vertu de la commission de Sa Majesté, que je tiens en main, prêt à la faire voir à qui il pourrait appartenir, ai pris et prends possession, au nom de Sa Majesté et des successeurs de sa couronne, de ce pays de la Louisiane, mers, havres, ports, baies, détroits adjacents, et toutes les nations, peuples, provinces, villes, bourgs, villages, mines, minières, pêches, fleuves, rivières, compris dans l'étendue de ladite Louisiane, depuis l'embouchure du grand fleuve Saint-Louis du côté de l'Est, appelé autrement Ohio, Olighin Sipou ou Chukagoua, et ce du consentement des Chikacha et autres peuples y demeurant, avec qui nous avons fait alliance, comme aussi le long du fleuve Colbert ou Mississipi et rivières qui s'y déchargent, depuis sa naissance au-delà du pays des Sioux ou des Nadouesioux, et ce de leur consentement et des Ohotante, Ilinois, Matsigamea, Akansa, Natchè, Koroa, qui sont les plus considérables nations qui y demeurent, avec qui nous avons fait alliance par nous ou gens de notre part, jusqu'à son embouchure dans la mer ou golfe de Mexique, environ les vingt-sept degrés d'élévation du pôle septentrional jusqu'à l'embouchure des Palmes, sur l'assurance que nous avons eue de toutes ces nations que nous sommes les premiers Européens qui aient descendu ou remonté ledit fleuve Colbert.

Proteste contre tous ceux qui voudraient à l'avenir entreprendre de s'emparer de tous ou chacun desdits pays, peuples, terres ci-devant spécifiés, au préjudice du droit que Sa Majesté y acquiert, du consentement des susdites nations, de quoi, et de tout ce que besoin pourra être, prends à témoin ceux qui m'écoutent et en demande acte au notaire présent pour servir ce que de raison.

Le père Membré entonna le Vexilla Regis et poursuivit avec le Domine salvum fac regem, puis la cérémonie se termina avec les cris de «Vive le Roy», du moins d'après le compte rendu de l'officier ministériel. On ne sut jamais ce que pensèrent les «Sauvages» qui n'avaient sans doute retenu du discours de Cavelier que les noms amérindiens des nations citées. Pendant que Cavelier de La Salle posait symboliquement la première pierre d'une colonie qui s'étendait du Canada au golfe du Mexique, Louis XIV était très préoccupé avec ses architectes sur les plans de Versailles et le choix des luminaires, ce qui coûtait cher et donnait beaucoup de souci aux responsables des finances royales. Puis Cavelier de La Salle repartit au Canada en ne laissant derrière lui que ces Sauvages qui ne parlaient pas la langue officielle de «leur» pays.

Le 14 mars 1684, M. de La Salle recevait ses lettres patentes le nommant «gouverneur de toutes les contrées de l'Amérique septentrionale soumise et à soumettre du fort Saint-Louis des Illinois jusqu'à la Nouvelle-Biscaye», c'est-à-dire les possessions espagnoles bordant le golfe du Mexique. Le fondateur de la Louisiane connut toutefois une fin tragique en se faisant assassiner, le 19 mars 1687, près du fort Saint-Louis du Texas. Comme le Canada, l'Acadie et Terre-Neuve, la Louisiane fut placée sous la tutelle directe de la couronne de France (voir la carte de la Nouvelle-France), mais pendant une dizaine d'années le Roi-Soleil eut bien autre chose à faire que de s'occuper de la lointaine Louisiane: une longue guerre commençait en Europe au cours de laquelle la France devait combattre dix nations. 

2.2  Un nouvel intérêt pour la Louisiane

Une fois débarrassé du souci de la guerre, Louis XIV tendit une oreille attentive à ceux qui l'encourageaient à entreprendre la colonisation de la Louisiane. En raison des menaces anglaises et espagnoles qui se faisaient plus pressantes, le ministre Pontchartrain accepta de fournir les fonds pour une nouvelle expédition. Celle-ci fut confiée à un véritable héros de la mer: Pierre Le Moyne d'Iberville (1661-1706), un Canadien surnommé d'ailleurs «le Cid canadien». En 1699, Pierre Le Moyne, sieur d'Iberville, et son frère Jean-Baptiste Le Moyne (1680-1767) fondèrent une première colonie au fort Maurepas (aujourd'hui Ocean Springs). Pierre Le Moyne d'Iberville fut gouverneur de la Louisiane de 1699 à 1702; Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, fut gouverneur de 1701 à 1713, puis assura un intérim en 1716-1717, avant de redevenir gouverneur en titre de 1718 à 1724, et de 1733 à 1743. Il fut l'un des meilleurs gouverneurs de la Louisiane.

En 1717, le territoire appelé «Pays des Illinois» ou «Haute-Louisiane» (par opposition à la Basse-Louisiane au sud) et situé au sud des Grands Lacs, fut rattaché à la Grande Louisiane et non plus au Canada. Le chef-lieu du Pays des Illinois était Fort-de-Chartres, au point de rencontre du fleuve Mississippi et du Meramec. Ce territoire s'étendait du sud du lac Michigan jusqu'au confluent des rivières Mississipi et Wabash au Sud. Sur une carte d'aujourd'hui, le «Pays des Illinois» représente l'Ohio, l'Indiana, l'Illinois et une partie du Kentucky.

Cependant, on ne se bousculait pas aux portes pour devenir colon en Louisiane. Des quelque 60 Français arrivés en 1700, bien peu ont construit une maison et défriché la terre. Ceux qui avaient quitté la France espéraient trouver en Louisiane une existence plus facile, mais ils trouvèrent non seulement un milieu insalubre, mais une absence totale de confort matériel et une population démunie de tout, même de... femmes. Pourtant, on s'efforça de trouver des épouses pour les célibataires, mais il était plus facile de convoler avec de jolies Indiennes «accueillantes» que d'épouser de rarissimes Françaises. De nombreux militaires désertèrent la colonie pour se mettre en ménage avec des Indiennes ou rejoindre la colonie anglaise de la Caroline, où ils furent, dit-on, aussi bien reçus. En février 1707, il ne restait plus que 45 soldats sur une centaine que le roi devait entretenir dans la lointaine colonie. 

Mais la plaie dont souffraient tous les Européens, dès qu'ils mettaient le pied en terre louisianaise, était le maringouin surnommé «la malédiction de la Louisiane». Certes, les maringouins ne faisaient pas mourir tout le monde, mais à cause d'eux il fallait combattre la fièvre jaune, le typhus, la malaria et le choléra, sans oublier les ouragans qui dévastaient régulièrement les côtes, puis les alligators qui hantaient les marais et les rivières, sans parler des couguars, des ours, des reptiles et des... Indiens. Bref, rien pour attirer en Louisiane des nuées d'immigrants français! Par ailleurs, voici ce qu'écrivait en 1713 le gouverneur Antoine de La Mothe (de 1713 à 1716), sieur de Cadillac, au sujet de la population de la colonie dont la population ne dépassait pas 400 personnes: 

Selon le proverbe: méchant pays, méchantes gens. On peut dire que c'est un amas de la lie du Canada, de gens de sac et de corde sans subordination pour la religion et pour le gouvernement, adonnés au vice, principalement aux femmes sauvages qu'ils préfèrent aux Françaises. [...] Messieurs les officiers ne sont pas mieux que leurs soldats. Les Canadiens et les soldats qui ne sont pas mariés avec des Sauvagesses esclaves prétendent ne pouvoir se dispenser d'en avoir pour les blanchir et faire leur marmite ou sagamité, et pour garder leur cabane.

Par lettres patentes du 12 septembre 1712, le roi de France concéda à la Compagnie de Louisiane, dirigée par Antoine Crozat, marquis du Châtel (1655-1738), le privilège du commerce exclusif «dans tout le pays situé entre le Nouveau-Mexique et la Caroline et qu'arrosent le Mississipi et ses affluents», c'est-à-dire la Louisiane. Jusqu'à ce moment, le roi avait toujours refusé l'introduction de Noirs en Louisiane. Mais Crozat obtint le privilège de faire venir chaque année un bateau de Noirs, ainsi que le monopole de la traite pour le compte des Espagnols. À l'été 1717, Antoine Crozat fut persuadé, en bon homme d'affaires, que la Louisiane ne constituerait jamais pour lui une entreprise rentable; il restitua à la Couronne de France les privilèges qu'elle lui avait accordés cinq ans plus tôt.


John Law
1671-1729 

Le privilège exclusif du commerce fut alors accordé en 1717 à la Compagnie des Indes, mieux connue à Paris sous le nom de «Compagnie du Mississipi», fondée par le financier écossais John Law. En tant que «repreneur» de l'entreprise louisianaise, Law réorganisa l'exploitation de la colonie. En moins de deux ans, souvent par de douteuses méthodes de recrutement, John Law réussit à faire passer en Louisiane plus de 7000 personnes, dont 5000 enlevées presque de force: des forçats rescapés des galères, des vagabonds ramassés dans les rues de Paris, des «filles à cassette» (appelées «filles du Roy» au Canada), des femmes dites «de mauvaise vie» (prostituées et condamnées de droit commun), etc. Certes, la colonie reçut son contingent de fonctionnaires du roi, d'aristocrates marginaux à la recherche d'une terre d'asile, d'engagés des sociétés concessionnaires tels que maçons, forgerons, charpentiers, terrassiers, etc., de religieux (ursulines, jésuites, capucins, etc.) et de militaires français (soldats et officiers).

Mais John Law fit aussi appel à des émigrants allemands (recrutés en Alsace, dans le Wurtemberg, le Palatinat, la Franconie, le Brandebourg, la Bavière, etc.), italiens et suédois, des militaires suisses (régiment de Karrer et compagnie de Merveilleux), même des Écossais et des Irlandais. Tout ce beau monde s'intégra pour former une nouvelle société, les immigrants allemands, suisses, italiens et autres francisèrent même leur nom en moins d'une génération. À l'époque, comme c'était également le cas pour le Canada et l'Acadie, les autorités françaises désignaient la population par le terme «Français», jamais par «Louisianais» («Canadiens») ou «Acadiens»). En 1731, Antoine-François Prévost, appelé l'abbé Prévost, publiera à Amsterdam un roman inspiré d'une déportée en Louisiane, Manon Lescaut, paru sous le titre complet d’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, septième et dernier tome d’un ensemble romanesque plus vaste, les Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde (1728-1731). Cette héroïne, dit-on, arracha des larmes à Diderot et à Voltaire. 

2.3 Une société esclavagiste

En 1719, deux navires venant d'Afrique débarquèrent environ 500 esclaves enlevés en Guinée. Désormais, les négriers allaient fournir régulièrement la main-d'œuvre servile que réclamaient les colons. Entre 1718 et 1735, près de 7000 esclaves noirs furent importés en Louisiane, dont beaucoup de Sénégalais. En 1726, on comptait en Louisiane 1544 esclaves noirs et 229 esclaves indiens; l'année suivante, les esclaves constituaient déjà environ 50 % de la population. À La Nouvelle-Orléans, on recensait 267 esclaves noirs pour 626 Blancs. La plupart des esclaves provenaient du Sénégal, de l'Angola et du golfe de Guinée. En 1742, la proportion des Noirs diminua, car, sur quelque 6000 Louisianais, on comptait 4000 Blancs. Au moment de la cession de la Louisiane à l'Espagne (1763), on recensera dans la colonie 4652 Noirs pour 61 esclaves indiens. 

On aura intérêt à lire le fameux Code noir, une ordonnance de Louis XIV destinée à réglementer le régime de l’esclavage et précisant les devoirs des maîtres et des esclaves. Ce Code noir (promulgué en 1685), qui resta en vigueur dans les Antilles françaises et en Guyane française jusqu'en 1848 (date de l'abolition définitive de l'esclavage par la France), fut rarement respecté. En fait, l'esclavage ne resta en vigueur que dans les colonies rendues à la France par le traité d'Amiens de 1802. Si ce fut le cas, par exemple en Guadeloupe, ce ne fut pas le cas à Saint-Domingue qui fit reculer les troupes de Bonaparte. En Louisiane française, le Code noir subit des modifications importantes, surtout après le traité de Paris de 1763, alors que la Louisiane était devenue espagnole. Par exemple, le Code noir interdisait aux Juifs de résider dans la colonie et prohibait l'exercice de toute autre religion que la religion catholique. Le Code ne traitait pas des questions linguistiques. Les esclaves qui ne provenaient  pas d'Afrique arrivèrent de Saint-Domingue (Haïti), à la suite de leurs maîtres, pendant la Révolution française ou lors de la révolte de Toussait Louverture en 1802. Ils parlaient alors le créole, à partir du fonds lexical français, mais avec les années beaucoup d'entre eux ont fini par s'exprimer en français.

Même si la discrimination raciale était de mise en Louisiane, les esclaves ne fréquentant jamais les mêmes établissements que les Blancs, Noirs et Blancs parlaient souvent la même langue (le français), pratiquaient la même religion (le catholicisme) et adoraient la même musique.

2.4 La Grande Louisiane

La ville de La Nouvelle-Orléans fut fondée en 1718 par Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville. Le nom d'Orléans fut choisi en hommage au régent Philippe II, duc d'Orléans. Puis, un nombre croissant de Français et de Canadiens s'établit alors en Louisiane, plus précisément à La Nouvelle-Orléans ou à Bâton-Rouge, Pointe-Coupée ou le long du Natchez. En 1722, le siège du gouvernement fut installé à La Nouvelle-Orléans qui comptait alors 203 habitants. C'est un ingénieur du roi, Adrien de Pauger, qui fut le véritable bâtisseur de La Nouvelle-Orléans. C'est lui qui nomma les rues dont les noms existent encore aujourd'hui: Royale, d'Iberville, de Chartres, de Bourbon, d'Orléans, Saint-Louis, etc.

Le fait que la Louisiane fût dépourvue de structures sociales, politiques et religieuses rigides donnait à tous le sentiment d'une liberté accrue. Selon les registres paroissiaux de l'époque, la moitié des catholiques de La Nouvelle-Orléans ne faisaient pas leurs Pâques et n'entraient que rarement dans l'église Saint-Louis. La fréquentation des Indiens, aux moeurs plus libres, notamment en matière sexuelle, a dû contribuer à l'évolution des mentalités. En quelques années, arrivèrent de France plus de 1300 femmes, dont 160 prostituées. Les cas de bigamie n'étaient pas rares et beaucoup de Français prenaient de jeunes Indiennes comme maîtresse plutôt qu'une «fille à cassette» plus vertueuse, c'est-à-dire une jeune fille abandonnée mais «dotée», comme au Canada avec les «filles du roy». Bref, la ville de La Nouvelle-Orléans abritait une communauté cosmopolite, multiraciale et même, par certains aspects, interlope.

Louisiane En 1733, lorsque Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville redevint gouverneur de la Louisiane, La Nouvelle-Orléans avait déjà la réputation d'une ville libre et joyeuse, avec ses fêtes, ses bonnes tables et ses danses. Durant toute cette période, le français de France demeura la langue officielle de la colonie: c'est la seule langue des Blancs, mais les Noirs parlaient le créole (à base de français) et les Amérindiens, leurs langues ancestrales.

À ce moment-là, la Louisiane formait un immense territoire qui s'étendait des Grands Lacs jusqu'au golfe du Mexique: la Louisiane de l'époque était donc considérablement bien plus vaste que l'État américain que l'on connaît aujourd'hui sous ce nom. En effet, la «Grande Louisiane» comprenait alors une bonne partie de ce qui allait devenir le centre-ouest des États-Unis avec neuf États américains actuels: l'Arkansas, le Dakota, l'Iowa, le Kansas, le Missouri, le Montana, le Nebraska, l'Oklahoma, sans oublier la Louisiane actuelle. Une carte, superposée sur les États-Unis d'aujourd'hui, permet de mieux visualiser cette «Grande-Louisiane» du XVIIIe siècle:

Le recensement officiel de 1735 révèle que vivaient dans la colonie 2450 Français et 4225 esclaves noirs, pour un total de 6675 habitants. Parmi ces recensés, 799 Blancs habitaient La Nouvelle-Orléans avec 925 esclaves noirs et 26 esclaves indiens. Selon les historiens, ces chiffres, qui ne tiennent pas compte des militaires (environ un millier d'hommes), seraient inexacts et certainement en deça de la réalité démographique.

Bon nombre de coureurs des bois, traitants, négociants, déserteurs et aventuriers échappaient à tout contrôle statistique. Néanmoins, à la même époque, les Treize Colonies anglaises comptaient plus de 800 000 habitants. Comme au Canada et en Acadie, les coureurs des bois jouèrent un rôle important dans l'expansion de l'influence française en Amérique du Nord. Cette activité était généralement exercée par de jeunes hommes célibataires. Ils remontaient les affluents du Mississippi, poussés par l'espoir de trouver de l'or ou de faire du commerce de fourrure ou d'esclaves avec les Indiens. En contact avec les Indiens, ils apprenaient leurs langues et prenaient des épouses amérindiennes, souvent de façon temporaire, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'ils décident de se sédentariser.

Malheureusement, les pionniers français de la Louisiane furent quasiment toujours abandonnés par Versailles. Les bateaux arrivant de France furent généralement rares et le matériel n'a jamais véritablement suivi, ni les soldats, ni l'immigration, ni les denrées. La milice française n'a jamais dépassé 900 hommes (contre 12 000 au Canada), plus souvent 400 ou encore moins! Pendant ce temps, les Amérindiens pouvaient aligner des effectifs bien supérieurs à l'armée française: plus de 15 000 guerriers.

En 1743, le marquis Pierre de Rigaud de Vaudreuil (de 1743 à 1753), un Franco-Canadien, fils d'un ancien gouverneur du Canada, devint gouverneur de la Louisiane. Le marquis de Vaudreuil contribua à marquer La Nouvelle-Orléans en créant la Hight Society en Louisiane. Les habitants virent pour la première fois un carrosse tiré par quatre chevaux. Par la suite, tous les épouses des notables exigèrent de leur mari de faire venir de France des berlines.

Mais le marquis de Vaudreuil savait que, le 15 mars 1744, que Louis XV avait déclaré la guerre à l'Angleterre et à l'Autriche, alors que les Canadiens avaient échoué en voulant envahir la Nouvelle-Écosse. Il savait aussi que le danger pour la colonie de la Louisiane ne pouvait venir que des Anglais de la Nouvelle-Angleterre qui, avec ses 800 000 habitants, pouvaient ne faire qu'une bouchée de la Grande Louisiane. 

À la fin de l'année 1752, le marquis de Vaudreuil apprit qu'il était nommé gouverneur général du Canada. Les Louisianais, qui l'avaient surnommé «le Grand Marquis», lui accordaient le mérite d'un administrateur brillant et efficace. Cependant, Vaudreuil ignorait qu'il allait, dans quelques années, devoir livrer le Canada aux Anglais pendant que la France céderait la Louisiane à l'Espagne.  

2.5 Une colonie française en sursis

Louis Billouart (de 1753 à 1763), baron de Kerlérec, fut le dernier gouverneur français de la Louisiane. Il ne se doutait pas, à l'instar de Vaudreuil pour le Canada, qu'il serait contraint de livrer aux Espagnols cette terre française dont Louis XV venait de lui confier la régence. Dès 1754, Benjamin Frankland proposait aux Treize Colonies un plan d'Union. Or, l'âpreté de la compétition territoriale avec la France avait stimulé les partisans de l'Union et convaincu les tièdes de son utilité. Ni le Canada ni la Louisiane ne pouvaient tirer avantage de l'union des colonies anglaises. En 1755, alors qu'augmentaient les tensions entre la France et l'Angleterre, les dirigeants de la Nouvelle-Écosse avaient déjà jugé opportun de déporter les Acadiens, dont une partie, on le sait, se retrouveront plus tard en Louisiane. 

Le 9 juin 1756, la guerre était déclarée entre la France et l'Angleterre. Cette guerre, qui allait durer sept ans (1756-1763), d'où son nom de guerre de Sept Ans, allait faire aussi plus de 550 000 morts et changer radicalement de destin de l'Amérique du Nord. Au cours de la guerre de Sept Ans, la France cessa d'approvisionner la Louisiane, qui retourna à son triste isolement. Dans le Mémoire de l'Ambassadeur de France à la Cour de Madrid (1760), voici comment étaient définis les besoins de la Louisiane de la part de l'ambassadeur de France au marquis de Grimaldi (Don Pablo-Jérnomo Grimaldi, Palavicini y Spinola, marquis de Grimaldi, 1706-1789):

Il y a près de quatre ans que la colonie française de la Louisiane n'a reçu aucun secours. [...] Monsieur le duc de Choiseul demande à Sa Majesté Catholique de faire passer sans aucun délai à Monsieur le Gouverneur de la Havane ainsi qu'aux officiers des douanes et autres qui peuvent concourir à l'objet dont il s'agit, les ordres les plus pressés et les plus détaillés de rassembler une certaine quantité de munitions de guerre et de bouche, de première qualité, comme fusils, poudre à canon, pierres à fusil, mèches, pelles et pioches, balles de fusil, fer, etc., farines, viandes salées, huiles, etc., afin que les bâtiments qu'expédiera le commandant de la Louisiane trouvent plus promptement à leur arrivée ce dont ils auront besoin.

Un peu plus loin, l'ambassadeur précise les intentions de la France à l'égard de la Louisiane:

Au reste, comme il est certain que la France ne peut conserver la Louisiane, vu le mauvais état où se trouve cette colonie, qu'en tirant les secours les plus prompts de La Havane, indépendamment de ceux qui seront envoyés de France aussitôt qu'il sera possible et plus sûrs que celui dont on a parlé ci-dessus, pour secourir cette colonie.

À la fin de l'année 1760, la chute de Québec et la capitulation de Montréal en septembre suivant portèrent un coup sérieux au moral de la population louisianaise. Mais ce n'était rien encore à comparer à ce qui attendait les Louisianais. Dès le 15 août 1761, un Pacte de famille fut mis au point par le duc de Choiseul et le marquis de Grimaldi, au nom de Louis XV (France) et de Charles III (Espagne), afin que la Louisiane soit cédée à l'Espagne qui n'en voulait même pas:

Article 21

Le présent traité devant être regardé, ainsi qu'il a été annoncé dans le préambule, comme un Pacte de famille entre toutes les branches de l'auguste Maison de Bourbon, nulle autre Puissance que celles qui seront de cette Maison ne pourra être invitée ni admise à y accéder.

Le Pacte de famille était suivi d'une demande d'aide et d'un acte d'acceptation de la Louisiane par l'Espagne. Soucieux de ne pas abandonner à la Grande-Bretagne l'ensemble de la Louisiane, le duc de Choiseul avait négocié avec l'Espagne, un pays allié, le traité secret de Fontainebleau, par lequel la rive droite du Mississippi allait revenir, avec La Nouvelle-Orléans, à la couronne de Madrid. Le 3 novembre 1762 (un an avant le traité de Paris), l'Espagne signa l'acte d'acceptation de la Louisiane (Acte d'acceptation de la Louisiane par le roi d'Espagne) à Fontainebleau.

C'est que des problèmes financiers avaient convaincu le ministre Choiseul qu'il valait mieux larguer la Louisiane afin de faire des économies, et ce, sans aucune consultation auprès de la population concernée. Le ministre préférait recevoir six millions de livres de l'Espagne, comme prévu au traité de Fontainebleau, pour l'abandon de la Louisiane, plutôt que d'en dépenser le double pour la conserver.

Jean-Jacques Blaise d'Abbadie, le nouveau commissaire général de la marine et ordonnateur de la Louisiane, débarqua le 7 avril 1763 à La Nouvelle-Orléans afin de passer les pouvoirs à L'Espagne. On peut consulter la liste de tous les gouverneurs français (1699-1766) en Louisiane en cliquant ICI, s.v.p.

2.6 Le traité de Paris de 1763

Le 10 février 1763, le traité de Paris mettait fin aux hostilités de la guerre de Sept Ans. La France cédait officiellement aux Anglais Saint-Louis au Sénégal, le Canada et ses dépendances (Nouvelle-France), ainsi que les territoires à l'est du Mississippi. L'Angleterre rendait à la France la Guadeloupe, la Martinique et les comptoirs indiens de Pondichéry, Karikal, Mahé, Chandernagor et Yanaon. L'Espagne donnait les Florides à la Grande-Bretagne et recevait de la France la partie occidentale de la Louisiane et La Nouvelle Orléans. Ainsi, une partie de la Louisiane était cédée aux Anglais, alors que l'autre était donnée aux Espagnols.

Au moment de la cession à l'Espagne, le territoire de la Louisiane s'étendait du nord au sud, de la frontière du Canada au golfe du Mexique; d'est en ouest, du Mississipi à l'Ohio. Ce territoire couvrait une superficie de 2,2 millions km² (et comprendrait aujourd'hui environ une douzaines d'États américains). Par comparaison, la «Grande Louisiane» était plus grande que l'ensemble du territoire formé par la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Espagne, le Portugal et l'Italie réunis. Rien de moins!

3 La Louisiane espagnole (1763-1800)

Bien que les Espagnols envoyèrent de l'aide militaire en Louisiane dès 1762, l'administration de la colonie demeura française pour plus de quatre autres années. La Louisiane était devenue espagnol de jure, mais demeurait française de facto. Durant ce temps, les Louisianais développèrent une administration assez démocratique, proche des institutions républicaines américaines.

3.1 La déception des Louisianais

En octobre 1764, le gouverneur Jean-Jacques Blaise d'Abbadie (de 1763 à 1765) publia une lettre du roi datée du 21 avril 1764, dans laquelle il était officiellement informé de la cession de la Louisiane à l'Espagne. On lui donnait l'ordre de livrer la Louisiane aux représentants de l'Espagne lorsqu'ils se présenteront. De plus, la lettre donnait des instructions pour le rapatriement des officiers, soldats et autres employés, qui ne voulaient pas demeurer sous une administration espagnole. Le roi de France concluait cette lettre par les mots suivants: «Espérant en outre qu'il plaira à Sa Majesté Catholique de donner à ses sujets de Louisiane la protection et les marques d'affection qu'ils ont reçues sous mon règne, et que les fortunes de la guerre n'ont pas permis l'accomplissement.»

Pour les Espagnols qui héritaient de la Louisiane, le territoire constituait surtout une sorte de «bouclier» destiné à protéger (au sud) le cœur de la Nouvelle-Espagne (Mexique) des convoitises anglaise et américaine. Évidemment, les Louisianais français réagirent avec colère et stupéfaction en apprenant qu'ils avaient été «cédés» comme s'ils étaient de vulgaires «pièces d'Inde» (terme en vogue pour désigner le transport du bois d'ébène par bateau, puis celui des «esclaves noirs»). 

Les habitants de La Nouvelle-Orléans décidèrent d'envoyer une délégation à Versailles auprès du roi. Les représentants choisirent Jean Milhet, un riche négociant, pour supplier Louis XV de ne pas les abandonner et de renoncer à détacher la Louisiane de la mère patrie. Milhet alla quérir Jean-Baptise Le Moyne de Bienville, alors âgé de 85 ans, avant de rencontrer le ministre du roi, le duc de Choiseul. Celui-ci accueillit le vieillard avec respect, écouta poliment les doléances de Milhet, mais ne put obtenir l'audience royale, car le roi ne voulait pas récupérer une colonie qu'il n'avait pas les moyens de défendre et de peupler. Il faut dire que, à l'époque, la Louisiane était assez mal perçue en France: elle ne représentait que de vastes marécages dans un paysage de misère et de désolation. Milhet reprit le bateau pour la Louisiane.  

3.2 Les débuts difficiles de la relève espagnole


Gouverneur Ulloa

Ce ne fut que le 5 mars 1766 que le premier gouverneur espagnol, Antonio de Ulloa y de la Torre (1766-1768), vint prendre possession de la colonie. Les Louisianais apprécièrent sa connaissance du français et connaissaient sa réputation d'éminent savant dans les milieux scientifiques. Comme le nouveau gouverneur ne disposait que de 79 soldats, il voulut intégrer dans son armée les 300 militaires français présents dans la colonie. Or, ceux-ci refusèrent catégoriquement de servir le roi d'Espagne. De Ulloa décida qu'il n'administrerait pas la colonie ni en assumerait les frais s'il ne disposait pas d'une force capable  d'appuyer son autorité. Dès lors, la Louisiane espagnole fut gouvernée par un Espagnol mais administrée par des Français, ce qui allait susciter des conflits et causer la chute de Ulloa et la mort de plusieurs Français. 

Comme les Espagnols étaient peu nombreux sur le territoire, ils pratiquèrent un bilinguisme franco-espagnol obligatoire, d'autant plus que l'Administration était restée française et que le français continuait d'être la langue quotidienne des habitants de la colonie. Les Espagnols estimèrent la population à quelque 18 000 habitants, dont de 6000 à 8000 Français, puis des «Créoles blancs» (Français nés en Louisiane); la population incluait les Métis ou Mulâtres, les Noirs libres, les esclaves et les Amérindiens sioux et cheyennes.

Le gouverneur Ulloa jeta vite la consternation dans toute la colonie, qui l'accusa de népotisme. Quand le roi Charles III d'Espagne voulut appliquer à la Louisiane les principes du pacte colonial espagnol en interdisant le commerce direct entre La Nouvelle-Orléans et les possessions françaises des Antilles, il suscita une rébellion générale en Louisiane. Les difficultés administratives furent telles que, le 28 octobre 1768, les habitants chassèrent Uloa qui dut quitter La Nouvelle-Orléans en abandonnant à Charles Aubry (de 1765 à 1766), le dernier fondé de pouvoirs sous le régime français, le soin d'administrer cette colonie rebelle jusqu'à ce que le roi d'Espagne envoie un autre gouverneur. 

Les Louisianais en profitèrent pour proclamer une république (1768-1769) appelée Louisiane libre. Ils envoyèrent encore une délégation à Versailles. Le duc de Choiseul, premier ministre du roi, plus heureux d'avoir annexé la Corse après la Lorraine que de se voir restituer la Louisiane, accorda une brève audience, puis refusa de conduire les «envoyés de la révolution» chez le roi. Tout à ses amours avec la comtesse du Barry, Louis XV ne voulut ni entendre parler de la Louisiane ni de ses turbulents habitants. Son bien-aimé cousin, le roi d'Espagne, n'avait qu'à prendre soin lui-même de son empire! 

La république prit fin le 24 juillet 1769, lorsque le général Alexandre O'Reilly, un Irlandais au service de l'Espagne, débarqua à La Nouvelle-Orléans, appuyé par une troupe imposante (près de 3000 soldats). Sa Majesté Catholique n'avait pas digéré qu'un groupe de Louisianais eût renvoyé comme un valet le plus savant des gouverneurs coloniaux de la Couronne d'Espagne. La révolte louisianaise eut pour effet d'envoyer au peloton d'exécution plusieurs de ses chefs, dont des Acadiens; mais ses malheureux «martyrs de la Louisiane» furent assez rapidement oubliés par la suite.

La Louisiane devint, pour les trente ans qui suivirent, une colonie espagnole à part entière, grâce en partie à des gouverneurs éclairés, habiles et généralement courageux. Mieux, ils réussirent à assurer à la Louisiane une paix et une prospérité qu'aucune administration française n'avait su lui donner. Les autorités espagnoles avaient bien tenté d'introduire El Código de las Siete Partidas («Le Code des sept parties»), également connu comme le Libro de las Leyes («Le Livre des lois») d'Alphone X le Sage (roi de Castille de 1252 à 1284), et d'appliquer les Recopilacion de leyes de los reinos de las Indias («Recueil de lois des royaumes des Indes»), c'est-à-dire les lois et les coutumes espagnoles. Devant la forte résistance de la population française, l'Espagne finit par adopter un système de lois civiles avec un amalgame de lois et de coutumes à la fois espagnoles et françaises. En réalité, les Louisianais acceptèrent facilement d'être administrés «comme des Espagnols» pourvu qu'on les laissât vivre «comme des Français»!

3.3 L'ère des gouverneurs espagnols éclairés

Le nouveau gouverneur espagnol fut le colonel Luis de Unzaga y Amezaga (de 1769 à 1777). Il se présenta comme un conciliateur avisé et fut d'autant plus accepté qu'il épousa une Créole française. Unzaga comprit aussi qu'il était inutile d'hispaniser la colonie et ses habitants, à moins de faire venir plus de colons espagnols qu'il n'existait de Français dans la colonie. Or, les premiers colons espagnols vinrent des Caraïbes et s'intégrèrent rapidement au mode de vie des Louisianais au point qu'ils en adoptèrent la langue et se francisèrent. En moins d'une génération, la graphie de leur nom s'était tout aussi francisée. Soucieux de protéger néanmoins la langue de son pays, le gouverneur Luis de Unzaga inaugura en 1772 une école ouverte à tous ceux qui désiraient apprendre l'espagnol. Cet établissement reçut autant d'élèves espagnols que français. Progressivement, la Louisiane devint une société particulière issue d'une latinité franco-espagnole partagée entre Blancs, Noirs et Amérindiens, dont la langue commune restait le français.

À partir des années soixante-dix, les Espagnols favorisèrent le commerce avec les Anglais du Nord. Des marchands américains s'installèrent graduellement à La Nouvelle-Orléans, tandis que des prêtres anglo-irlandais commencèrent à évangéliser et angliciser les Noirs.  Ce fut le premier apport anglophone en Louisiane.

- Les Acadiens

L'arrivée des Acadiens constitue un autre apport démographique en Louisiane. En effet, avait commencé en 1764 l'immigration acadienne à la suite du «Grand Dérangement» (ou déportation des Acadiens) de 1755. Quelque 12 617 Acadiens furent déportés, dont 3616 en Nouvelle-Angleterre (Connecticut, New-York, Maryland, Pennsylvanie, Caroline du Sud, Géorgie et Massachusetts), 3500 en France, 2000 au Québec, 2335 ailleurs en Acadie et 866 en Angleterre. À ce moment-là, seuls 300 Acadiens de la Nouvelle-Écosse se réfugièrent en Louisiane en ignorant qu'elle était entre-temps devenue espagnole (voir le tableau ci-dessous):

Lieu de déportation Nombre des Acadiens déportés
Connecticut
New-York
Maryland
Pennsylvanie
Caroline du Sud
Géorgie
Massachusetts
  666
  249
  810
  383
  280
  185
1 043
Rivière Saint-Jean
Île Saint-Jean
Baie des Chaleurs
Nouvelle-Écosse
    86
  300
  700
1 249
Québec 2 000
Angleterre    866
France 3 500
Louisiane    300
TOTAL 12 617

Source: R.A. LEBLANC. «Les migrations acadiennes», dans Cahiers de géographie du Québec, vol. 23, no 58, avril 1979, p. 99-124.

Cette immigration francophone se poursuivit au cours des années suivantes, car les Acadiens déportés en Angleterre, en France et dans les colonies américaines ont presque tous quitté leur «terre d'accueil», y compris ceux qui s'étaient réfugiés en France. D'ailleurs, le plus grand nombre est arrivé au cours de l'été et de l'automne de 1785 par sept bateaux en provenance du port de Nantes, sous contrôle espagnol. Ces 1600 exilés acadiens débarquèrent à La Nouvelle-Orléans pour aller s'installer le long du bayou (un bras secondaire de rivière en eaux peu profondes et stagnantes) Lafourche et dans les prairies du Sud-Ouest. Ils fondèrent plusieurs établissements tels que Saint-James, Lafourche et Saint-Gabriel d'Iberville. On peut consulter la carte de la Louisiane actuelle en cliquant ICI. Les Acadiens continuèrent d'immigrer en Louisiane; entre 1755 et 1785, plus de 3500 Acadiens prirent racine en Louisiane, une terre française devenue espagnole! Comme on le sait, beaucoup de ces Acadiens avaient simplement transité par l'Angleterre et les colonies anglaises où ils avaient dû affronter l'hostilité des populations locales. La seule colonie anglaise qui reçut les Acadiens avec bonté fut celle du Maryland, plus précisément la ville de Baltimore.

Quant aux Acadiens réfugiés en France, notamment à Saint-Malo, Morlaix, Cherbourg, Belle-île-en-Mer, La Rochelle, Rochefort, etc., les deux tiers d'entre eux quittèrent le pays, car ils n'ont pu s'adapter à la vie européenne, plus policée et soumise à la rigidité administrative; les traditions, les valeurs et les attitudes des Français d'Europe avaient rendu très difficiles l'intégration des Acadiens constituant déjà un nouveau peuple. D'ailleurs, à peine arrivés, beaucoup d'Acadiens partirent déjà pour d'autres colonies françaises comme la Martinique, la Guyane ou les îles de Saint-Pierre-et-Miquelon. Quelques familles partirent même pour les lointaines îles Malouines où vivent probablement encore aujourd'hui des descendants des Acadiens. Certaines familles acadiennes (1600 Acadiens) se sont réfugiées dans la Louisiane espagnole après avoir vécu une trentaine d'années sur le sol français!

Puis l'Espagne remplaça un grand nombre de missionnaires français par des capucins espagnols. Par la suite, les documents et registres publics des paroisses furent généralement rédigés en espagnol. Des noms de famille acadiens, orthographiés au son, prirent une consonance espagnole: par exemple, un Pierre-Antoine Dupuy et un Joseph-Michel Hébert deviendront Pedro-Antonio Dubuy et Jose-Miguel Ébert. D'autres noms acadiens furent traduits du français à l'espagnol: Jean-Charles LeBlanc deviendra Juan-Carlos Blanco. 

- Les Français

À cette immigration importante de francophones d'origine acadienne s'ajouta un apport encore plus grand constitué, d'une part, de colons français royalistes fuyant la Révolution française et, d'autre part, de Créoles blancs fuyant la révolution de Toussaint L'Ouverture à Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti). Les Créoles blancs se sont surtout établis à La Nouvelle-Orléans et Saint-Martinville, ce qui, de façon générale, augmenta le prestige du français. C'est pourquoi, à partir de 1773, la Couronne espagnole établit des écoles de langue espagnole dans le but de favoriser l'assimilation des colons français, mais ce fut un échec. 

En 1777, le gouverneur Bernardo de Gálvez y Gallardo (1720 à 1787) succéda à Unzaga. Aussitôt en poste, il s'attira d'emblée la sympathie des Louisianais en épousant la belle-sœur d'Unzaga, Félicité de Saint-Maxent, également la fille d'un notable français. Sa connaissance du français, appris à Pau (France) entre 1772 et 1775, se révéla très utile comme gouverneur de la Louisiane. Entre 1778 et 1780, Gálvez fit venir 1522 colons espagnols des îles Canaries et de la province espagnole de Málaga. Ceux-ci s'installèrent sur les bords des bayous Teche et Lafourche, avec des Acadiens qui les avaient précédés; ils s'intégrèrent rapidement et devinrent francophones. Gálvez mena une politique anti-britannique en prenant des mesures contre la contrebande anglaise et en favorisant les échanges commerciaux avec la France.

Le 4 juillet 1776, les colonies anglaises proclamèrent la Déclaration d'indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l'Angleterre. Gálvez prit position pour les «rebelles»; il leur fournit des armes et captura tous les postes britanniques à l'ouest de la Floride. Il accepta que des volontaires louisianais s'enrôlent dans l'armée espagnole pour combattre avec les insurgés. Le gouverneur Gálvez fut couvert d'honneurs par l'Espagne en raison de ses victoires militaires sur les Britanniques; il fut promu lieutenant général, gouverneur et capitaine général de la Louisiane et de la Floride, puis commandant du corps expéditionnaire espagnol en Amérique avec les titres de vicomte de Gálveztown et comte de Gálvez. Le gouverneur fut rappelé en Espagne en 1783 et devint vice-roi de la Nouvelle-Espagne en 1785. Ce fut l'un des plus illustres Espagnols de son temps.

De son côté, dès 1777, le marquis de La Fayette (1757-1834) avait pris une part active à la guerre de l'Indépendance américaine (1774-1783) aux côtés des insurgés; il contribua à la victoire décisive de Yorktown. Il avait équipé à ses frais un vaisseau de guerre et était venu à Philadelphie offrir ses services «désintéressés».

Bien que très lié avec Benjamin Franklin, il fut surtout le compagnon de campagne de George Washington. Convaincu qu'il était possible de rallier les Canadiens, La Fayette proposa à George Washington d'envahir la «province de Québec» sous les auspices de la France (celle-ci avait massé des troupes aux États-Unis d'environ 8000 hommes afin de soutenir les Américains contre les Britanniques); mais Washington, qui craignait de redonner à la jeune république américaine un voisin gênant, n'acquiesça pas au projet; il proposa une expédition à La Fayette à partir du lac Champlain, mais il s'organisa pour faire échouer l'entreprise en ne fournissant aucun moyen de ravitaillement au cœur de l'hiver.

Soulignons que l'effort militaire de la France a été plus grand pour aider les États-Unis à conquérir leur indépendance que pour permettre au Canada de demeurer français. Frédéric de Prusse avait vu juste sur les intentions de la France, comme  en témoigne cette lettre (un extrait) adressée à son ambassadeur à Paris:

On se trompe fort en admettant qu'il est de la politique de la France de ne point se mêler de la guerre des colonies. Son premier intérêt demande toujours d'affaiblir la puissance britannique partout où elle peut, et rien n'y saurait contribuer plus promptement que de lui faire perdre ses colonies en Amérique. Peut-être même serait-ce le moment de reconquérir le Canada. L'occasion est si favorable qu'elle n'a été ne le sera peut-être dans trois siècles.

- Acadiens et Américains

Esteban Rodriguez Miró y Sabater (de 1782 à 1792), qui succéda à Gálvez , continua l'œuvre de ses prédécesseurs. Il avait épousé une Louisianaise d'origine allemande du nom de Céleste MacCarthy. Lui aussi s'attira la sympathie des Louisianais. C'est sous son règne qu'arriva le plus grand nombre d'Acadiens, qu'ils soient venus des colonies anglaises, de Saint-Domingue ou de France. Cependant, il dut se résoudre à appliquer le traité de Paris de 1783, qui adjugeait la partie orientale de la Louisiane, celle qui était limitée à l'est par la Virginie et la Caroline du Nord et bordée par le Mississipi à l'ouest. En 1788, le feu détruisit 865 édifices de La Nouvelle-Orléans. Esteban Miró fit reconstruire la ville dans le style espagnol, sauf la vieille église Saint-Louis qui conserva son allure française d'origine. 

Lorsque Francois-Louis Hector, baron de Carondelet (de 1792 à 1797), un Français naturalisé espagnol, devint gouverneur de la Louisiane, il ne put s'opposer à de nouvelles pénétrations d'Américains, qui entraînèrent des modifications d'ordre social, d'autant plus qu'ils furent suivis de prêtres anglo-irlandais, lesquels eurent la responsabilité de plusieurs paroisses. Les Irlandais catholiques réussirent à angliciser toutes les paroisses où ils s'étaient installés (Pensacola, Mobile, Manchac, Bâton-Rouge, Natchez, Feliciana, etc.).  En 1795, l'Espagne céda à la France la «partie espagnole» de Saint-Domingue, ce qui favorisa un autre mouvement migratoire espagnol en Louisiane. Néanmoins, les Américains avaient réussi à imposer leur hégémonie commerciale sur La Nouvelle-Orléans. On peut consulter la liste de tous les gouverneurs espagnols (1766-1803) en Louisiane en cliquant ICI, s.v.p.

3.4 La rétrocession de la Louisiane à la France

Après la victoire de Maringo (le 14 juin 1800), Bonaparte força Charles IV d'Espagne à rétrocéder la Louisiane contre la Toscane et Parme en Italie et, le 1er octobre, le traité de Saint-Ildefonse (huit articles) rendit la Louisiane à la France dans ses frontières originelles:

Article 1er

La République française s'engage à procurer en Italie à S.A.R. l'Infant duc de Parme, un agrandissement de territoire qui porte ses États à une population d'un million à douze cent mille habitants, avec le titre de roi, et tous les droits, prérogatives et prééminences qui sont attachés à la dignité royale, et la République française s'engage à obtenir, à cet effet, l'agrément de Sa majesté l'Empereur et Roi, et celui des autres États intéressés, de manière que S.A. l'Infant duc de Parme puisse sans contestation être mise en possession desdits territoires à la paix à intervenir entre la République française et Sa Majesté Impériale.

Article 2

L'agrandissement à donner à S.A.R. le duc de Parme pourra consister dans la Toscane, dans le cas où les négociations actuelles du Gouvernement français avec sa Majesté Impériale lui permettraient d'en disposer. Il pourrait également consister, soit dans les trois légations romaines, ou dans toutes autres Provinces continentales d'Italie, formant un État arrondi.

Article 3

Sa majesté Catholique promet et s'engage, de son côté, à rétrocéder à la République française, six mois après l'exécution pleine et entière des conditions et stipulations ci-dessus relatives à S.A.R. le duc de Parme, la colonie ou Province de la Louisiane, avec la même étendue qu'elle a actuellement entre les mains de l'Espagne, et qu'elle avait lorsque la France la possédait, et telle qu'elle doit être d'après les traités passés subséquemment entre l'Espagne et d'autres États.

Article 4

Sa Majesté Catholique donnera les ordres nécessaires pour faire occuper par la France la Louisiane au moment où les États qui devront former l'agrandissement du duc de Parme seront remis entre les mains de S.A.R. La République française pourra, selon ses convenances, différer la prise de possession. Quand celle-ci devra s'effectuer, les États, directement ou indirectement intéressés, conviendront des conditions ultérieures que pourront exiger les intérêts communs et celui des habitants respectifs.

[...]

Le traité franco-espagnol fut conclu en secret et il était prévu que «la République française pourra différer la prise de possession» (art. 4). C'était, semble-t-il, une précaution bien nécessaire tant que durait la guerre avec les Britanniques, car il semblait très possible que ces derniers puissent s'emparer de La Nouvelle-Orléans redevenue française. Toutefois, on avait oublié, tant en France qu'en Espagne, ce que penseraient les Américains de ce «changement de propriétaire». Voir la carte de la Louisiane au moment de la rétrocession à la France en cliquant ICI.

3.5 La vente de la Louisiane française aux États-Unis

Le préfet colonial Pierre-Clément de Laussat partit en janvier 1803 pour la Louisiane afin d'administrer le territoire. Il ne débarqua en Louisiane qu'en mars de la même année, en ignorant probablement que les ministres Talleyrand et François Barbé-Marbois incitaient entre-temps Bonaparte à vendre la Louisiane. De Laussat fit publier, le 28 mars 1803, une proclamation dans le Moniteur de la Louisiane, qui reconnaissait la prise de possession par la France; on peut lire cette proclamation en cliquant ICI. Dans un premier rapport rédigé le 27 mars 1803, de Laussat écrivit ce qui suit:
 
Je n'ai trouvé que des cœurs tout français et, il faut dire, tout Bonaparte. Impossible de parler un instant de la république, de ses guerres, de ses paix, de ses prodiges, de ses destinées, sans que son nom revienne s'y mêler continuellement et toujours avec les termes de l'admiration. Nous, qu'il a envoyé, on nous voit en lui et on nous reçoit à cause de lui, dans la joie et l'espérance. 

Le premier moment de surprise passé, le baron de Laussat découvrit que la moitié des Louisianais étaient des esclaves noirs, soit 50 000 sur 100 000. Il décida d'accorder la liberté aux Noirs. Quand le préfet eût confirmé qu'il ne toucherait pas à la liberté du commerce, ne lèverait pas plus d'impôts que les Espagnols et ne supprimerait pas la monnaie d'argent, les Louisianais se dirent fiers d'être redevenus français.  

Entre-temps, Bonaparte pensait envoyer en Louisiane un important corps expéditionnaire formé de dizaines de vaisseaux et plusieurs milliers de soldats. Cependant, l'échec de l'expédition de Saint-Domingue (future Haïti) modifia le cours des événements. Dans cette guerre inutile, Bonaparte avait perdu près de 55 000 soldats. Au même moment, les Britanniques étaient prêts à fondre sur la Nouvelle-Orléans avec 20 navires qui rôdaient dans le golfe du Mexique. Bonaparte s'est alors exclamé (janvier 1803): «Foutu sucre! Foutu café! Foutues colonies!" Il savait qu'il ne disposait plus d'une flotte suffisante pour défendre la Louisiane.

Le 10 avril 1803, le ministre français du Trésor public, le marquis François Barbé-Marbois, et le ministre de la Marine et des Colonies, le duc Denis Decrès, étaient convoqués à Saint-Cloud par Bonaparte qui leur déclara vouloir mettre la Louisiane «hors d'atteinte des Anglais en la cédant aux États-Unis». Bonaparte fit part de sa décision aux ministres Barbé-Marbois et Decrès en ces termes:

Je connais tout le prix de la Louisiane et j'ai voulu réparer la faute du négociateur français qui l'a abandonnée. Quelques lignes d'un traité me l'ont rendue et à peine je l'ai recouvrée que je dois m'attendre à la perdre. Les Anglais ont réussi à prendre à la France le Canada, le Cap-Breton, Terre-Neuve, la Nouvelle-Écosse et les plus riches parties de l'Asie. Ils sont maintenant en train d'exciter des troubles à Saint-Domingue. Ils n'auront pas le Mississipi qu'ils convoitent. Je songe à le céder aux États-Unis. Je considère la colonie comme perdue et il me semble que, dans les mains de cette puissance naissante, elle sera plus utile à la politique et même au commerce de la France que si je tentais de la garder.

Autrement dit, la Louisiane, habitée par des colons français, gouvernée par les Espagnols et convoité par les Américains et les Anglais, restait à cueillir.

- Le point de vue français

Le ministre Barbé-Marbois approuva et expliqua que la Louisiane était indéfendable au regard de l'état des forces navales dans l'Atlantique; il ajouta également que «si les Anglais ne s'en saisissent pas, les Américains le feront». En somme, Bonaparte n'avait plus la possibilité d'agir librement par rapport à la Louisiane. S'il refusait le partage proposé par les États-Unis (voir Thomas Jefferson plus loin), il risquait un conflit militaire qui perdrait la Louisiane en totalité; s'il acceptait la proposition, il restait en possession d'une colonie indéfendable sur laquelle se jetterait la flotte britannique, déjà en position d'attente. La vente semblait préférable. Selon certains observateurs de l'époque, Bonaparte aurait eu simplement besoin d'argent pour son couronnement impérial. En réalité, après la perte de Saint-Domingue (future Haïti), la France était dans l'incapacité de défendre la Louisiane contre une attaque britannique venue du Canada ou une attaque américaine; il paraissait sans doute préférable de la vendre plutôt que de la perdre militairement... sans rien avoir en retour. Rappelons-nous que, avec l'aide des Britanniques et des Espagnols, la longue guerre de libération de Saint-Domingue avait abouti à la défaite des armées françaises en novembre 1803; l'indépendance avait été proclamée le 1er janvier 1804 et la colonie de Saint-Domingue était devenue officiellement Haïti (provenant du mot amérindien Ayiti), la première république noire libre. Ne disposant plus de moyens militaires suffisants en Amérique, Bonaparte décida d'abandonner la lointaine Louisiane.

Bref, dans l'esprit de Bonaparte (alors premier consul), l'abandon aux États-Unis des immenses territoires conquis dans le Nouveau Monde et le surcroît de puissance que les Américains allaient en retirer devaient avoir pour conséquence inéluctable «de donner à l'Angleterre une rivale maritime qui, tôt ou tard, abaissera son orgueil». Sur cet aspect du problème, les faits ont démontré que Bonaparte avait vu juste! Il savait que les États-Unis n'accepteraient jamais que leur expansion vers l'Ouest soit bloquée par une petite colonie française s'étendant des Grands Lacs au golfe du Mexique. Comme la Louisiane constituait le pivot de toute l'expansion vers l'Ouest, les Américains ne l'auraient certainement pas laissée aux Français qui ne pouvaient même pas la défendre.

Au cours de l'histoire il est vrai, jamais la France n'eut conscience de l'intérêt géostratégique de son empire américain continental, surtout quand on constate l'immensité de ce territoire (voir la carte). Les Américains, eux, l'avaient compris! Pour les Français, la colonie de la Louisiane paraissait sans grand intérêt en raison de son climat insupportable, des infections de fièvre jaune et des terres marécageuses. À cette époque, le commerce ne comptait que sur l'importation, et la Louisiane ne produisait que fort peu. Les Français n'en voulaient plus et espéraient s'en débarrasser. Il s'agissait pourtant d'un territoire de près de quatre fois plus grand que la France!

- Le point de vue américain

Pour Thomas Jefferson, l’un des «Pères» de la nation américaine et le troisième président des États-Unis, l’achat de la Louisiane à la France, un territoire plus vaste que les États-Unis alors constitués, devait renforcer l’identité politique du pays et rendre possible la naissance d'un grand État. De toute façon, pour Jefferson, le retour de la France en Amérique paraissait difficilement acceptable. Voici ce qu'il écrivit à Robert Livingston, son ministre américain à Paris (avril 1802):
 
La cession de la Louisiane par l'Espagne à la France est un coup douloureux pour les États-Unis. De toutes les nations de quelque importance, la France est la seule avec laquelle nous ayons le moins de points de friction et le plus de points communs d'intérêt. Il y a sur le globe un seul endroit dont le possesseur est notre ennemi permanent et naturel, c'est La Nouvelle-Orléans. La présence de la France est un défi à notre égard, alors que l'Espagne s'y trouvait sans ambition aucune. Il est impossible que la France et les États-Unis continuent à être amis quand ils se rencontrent dans une position aussi sensible. Du moment où la France prend possession de La Nouvelle-Orléans, nous devons nous marier à la flotte et à la nation britanniques.

Jefferson suggérait dans sa lettre à Livingston de proposer la cession par la France de La Nouvelle-Orléans et des Florides; il désirait ainsi s'assurer le commerce sur le Mississipi. Quelques semaines plus tard, Bonaparte vendait toute la Louisiane (rappelons-le, un territoire presque quatre fois plus grand que la France) aux États-Unis pour la somme de 80 millions de francs, dont il faut déduire 20 millions pour compensation à la suite des piratages français sur les navires américains dans les années 1790, ce qui équivaudrait à 15 millions de dollars, une somme considérable pour l'époque, mais qui paraît aujourd'hui ridicule. Ces 15 millions représentaient une fois et demi le PIB des États-Unis, alors de 10 millions de dollars. De plus, le gouvernement américain ne disposait pas de cette somme et dut recourir à des plusieurs emprunts (à 6 % d'intérêt) en Europe, soit la banque Hope de Londres et celle de Baring à Amsterdam. N'oublions pas que ces 15 millions de dollars représenteraient aujourd'hui près de 400 milliards de dollars, si l'on extrapole le pourcentage du PIB.

D'ailleurs, beaucoup d'Américains protestèrent à l'époque, car ils estimaient que jamais la «vente d'un désert» n'avait été aussi élevée. La grande majorité des Américains estimaient considérait que c'était tout de même cher payé pour un «désert de marécages» moyennement fertile. D'autres considéraient que Napoléon avait conclu «le plus sot marché jamais conclu» et que le grand général devait «compter sur ses doigts». Au prix de neuf cents et demi (on compte 100 cents dans un dollar) l'hectare, le président Jefferson venait de doubler la superficie des États-Unis. Les négociateurs américains à Paris, Robert Livingston et James Monroe, avaient bien fait leur travail. Les populations concernées n'ont évidemment jamais été consultées.

3.6 Les prétendus droits des francophones

Avec quelques précautions oratoires, le préfet colonial Pierre-Clément de Laussat mit en relief l'article 3 de cette «vente-cession» (le traité de 1803) qui semblait garantir certains «droits» aux Louisianais:

Article 3

Les habitants des territoires cédés seront incorporés dans l'Union des États-Unis, et admis, aussitôt qu'il sera possible, d'après les principes de la Constitution fédérale à la jouissance de tous les droits, avantages et immunités des citoyens des États-Unis, et en attendant, ils seront maintenus et protégés dans la jouissance de leurs libertés, propriétés, et dans l'exercice des religions qu'ils professent.

Au sujet de la langue, soulignons qu'aucune disposition du «contrat de vente» ne garantissait aux Louisianais quelque droit que ce soit. Bonaparte n’a aucunement songé à faire insérer une quelconque disposition linguistique dans le traité de cession, ce que Jefferson n’aurait certainement pas refusé. Plusieurs décennies plus tard, les Créoles francophones croiront encore que les «droits des francophones» se trouvaient implicitement protégés par l'acte de vente de 1803. Bonaparte n'avait pas prévu de protection juridique à l'égard des Français de la Louisiane. Les négociateurs savaient probablement comment protéger jusqu'à un certain point les biens et défendre les intérêts des personnes, mais la survie de la langue ne préoccupait guère les dirigeants politiques. Un siècle et demi plus tard, lors du traité officiel de la cession de Pondichéry (Inde) en 1954, la France ne pensera pas davantage à assurer aux Français restant à Pondichéry une quelconque protection linguistique. 

On peut lire, dans leur version française du 30 avril 1803, le texte du contrat de vente entre les deux pays, ainsi que les traités et conventions signés à cette occasion en cliquant ICI. Tous les textes sont signés par François BARBÉ-MARBOIS (France), Robert R. LIVINGSTON (USA) et James MONROE (USA). Au moment de la vente de la Louisiane, un rapport officiel de 1803 révèle que la population totale de la Louisiane était d'environ 43 000 habitants, presque tous francophones.

3.7 Les nouveaux propriétaires américains


William Charles Cole Claiborne

Le 20 décembre 1803, William Charles Cole Claiborne (1775-1817) et James Willinson entrèrent à La Nouvelle-Orléans au nom du Congrès américain. Les nouveaux propriétaires instaurèrent immédiatement les règles du jeu. En tant que gouverneur, Charles Claiborne mit sur pied une nouvelle administration, qui comprenait un Conseil législatif composé de six Français et de sept Américains (l'année suivante, de cinq Français et de huit Américains), puis un système judiciaire formé de trois juges anglophones unilingues. Le nouveau gouverneur gagna progressivement la confiance des Créoles blancs de la Louisiane en répartissant équitablement les postes entre francophones et anglophones, en imposant que les procès soient tenus dans les deux langues et en publiant une version bilingue du code civil. En 1804, une loi du Congrès américain divisa l'ensemble du territoire en deux, isolant les francophones dans les bayous du Sud et rattachant la partie nord à d'autres futurs États de l'Union, à la disposition des Anglo-Américains. Par la suite, seule une petite partie sud du territoire a pu conserver le nom de Louisiane (Louisiane actuelle). Le 1er janvier 1804, la colonie française de Saint-Domingue proclama son indépendance, et devint officiellement Haïti, la première république noire libre. Aussitôt, près de 10 000 Blancs et Noirs vinrent se réfugier en Louisiane. Les Blancs parlaient un français régional des Caraïbes, les Noirs employaient  le créole qui s'introduisit en Louisiane.

Puis, le 10 mars 1804, la totalité de la «Grande Louisiane» passait sous l'administration des États-Unis, qui doublèrent leur superficie grâce à l’acquisition de la Louisiane occidentale. Le 18 mai 1804, Bonaparte devenait empereur des Français sous le nom de Napoléon Ier. En 1805, on comptait 3551 Blancs à La Nouvelle-Orléans, 1556 esclaves libérés et 3105 esclaves; seuls 350 habitants blancs parlaient anglais.

En 1807, le territoire d'Orléans fut divisé en 19 paroisses (d'où "parishes" en anglais), une originalité dans les les divisions administratives aux États-Unis, qui préféraient le terme de «comté» ("county"), ce qui en dit long sur l'influence de l'Église catholique sur cet État. Deux années plus tard, l'Administration américaine réussit à faire venir 3100 immigrants anglophones. En 1810, la population de la Louisiane était passée à quelque 76 000 habitants, encore à grande majorité francophone. D'ailleurs, la Nouvelle-Orléans demeurait encore une ville francophone et réellement française. Des Français venus de France y ouvraient des restaurants, des commerces, des théâtres, et l’opéra y était florissant; on y imprimait des quotidiens et des revues en français, alors que les les écrivains y apportaient une production littéraire abondante et originale. Ce fut une période prospère pour le français colonial en Louisiane, mais la guerre civile allait porter un coup mortel au français; les planteurs blancs passeront à l'anglais et s'américaniseront.   

À partir de l'ancien territoire de la «Grande Louisiane», de nouveaux États américains furent créés, dont la Louisiane (1812), l'Arkansas (1836, l'Oklahoma (1907), le Missouri (1821, le Kansas (1861), le Colorado (1876), l'Iowa (1846), le Nebraska (1867), le Wyoming (1890), le Minnesota (1858), le Montana (1889), le Dakota du Sud (1889) et le Dakota du Nord (1889), ce qui permit d'agrandir le pays vers l'Ouest avec l'Idaho (1890), l'Utah (1896), le Nevada (1864), l'Oregon (1859), l'État de Washington (1889), le Texas (1845), la Californie (1850), etc. Pour les Louisianais, la vente de leur territoire provoqua un grand nombre de changements qui allaient entraîner une américanisation de leur coutumes et de leur langue, et les plonger vers l'assimilation. 

4 Un État américain (1812)

La Louisiane fut admise au sein de l’Union, le 30 avril 1812, devenant ainsi le 18e État américain. À cette époque, la Louisiane était le premier et le seul État de l’Union dans lequel un groupe non anglophone, les descendants d’Acadiens — les Cadiens — et de Français, constituait une majorité linguistique. Grâce au juriste Louis Moreau-Lislet, un Code civil plus complet (que le précédent basé sur la Coutume de Paris) reposant sur le Code Napoléon fut adopté par le législateur du nouvel État. Ce code avait été rédigé en français, puis traduit en anglais. 

Cependant, il n'en fut pas ainsi pour la Constitution de l'État. Non seulement, elle fut rédigée uniquement en anglais, mais elle ne comportait aucune disposition linguistique à l'égard des francophones, alors qu'elle protégeait les droits des anglophones. En effet, l'article 6 de la Constitution de 1812 stipulait que toute loi et tout document officiel devaient être publiés dans la langue «dans laquelle est écrite la Constitution des États-Unis», c'est-à-dire en anglais: 

Article 6 [texte original anglais]

That all laws that may ber passed by the legislature, and the public records of the State, and the judicial and legislative written proceedings of the same, shall be promulgated, preserved and conducted in the language in wich the constitution of the United States is written.

Article 6 [traduction]

Que toutes les lois qui peuvent être adoptées par la législature, ainsi que les archives de l'État, les procédures judiciaires et les débats législatifs soient promulgués, conservés et publiés dans la langue dans laquelle est rédigée la Constitution des États-Unis.

Il est évident que la prédominance du français en Louisiane pouvait causer certains problèmes à Washington et que l’Assemblée de l’Union ait cru bon de faire en sorte que la Constitution louisianaise soit plus «adaptée» à la situation nord-américaine. Néanmoins, on peut se demander pourquoi les 23 représentants francophones (sur un total de 41: soit 56 %), qui rédigèrent la Constitution de 1812, n'ont pas profité de leur majorité pour se doter ou se garantir de droits spécifiques en tant que francophones. Selon les historiens, les Créoles blancs qui ont rédigé la Constitution auraient totalement manqué de «vision historique». Imbus d'eux-mêmes, vivant complètement à l'heure de l'Europe et éprouvant le plus grand mépris pour les autres cultures (dont celle des Américains), ils croyaient que le fair play anglo-saxon était suffisant pour protéger leurs valeurs culturelles. Pour la plupart d'entre eux, il paraissait plus important de se joindre immédiatement à l'Union, sans causer de difficulté, quitte à modifier par la suite la Constitution et l'ajuster à leur jeune démocratie.  Pour les historiens, les Créole blancs furent ou bien naïfs ou bien totalement inconscients. Cette constitution est restée en vigueur jusqu'en 1845.

4.1 Un petit répit pour le français

Ces événements n'ont pas empêché, d'une part, que la législature adopte des lois en français, d'autre part, que de nombreux fonctionnaires, dont le second gouverneur Jacques Villeré (de 1816 à1820), continuent d'ignorer la langue anglaise. La Louisiane continua de publier ses documents officiels en français et sa législature adopta le bilinguisme comme une sorte de nécessité pratique. C'était le fair play américain qui joua pour un temps en faveur des francophones. Toutefois, la Cour suprême de la Louisiane, de son côté, a souvent déclaré plusieurs lois comme étant invalides parce qu'elles avaient été adoptées uniquement en français, donc inconstitutionnelles. 

Lorsque Napoléon fut vaincu à Waterloo (Belgique) en 1815 et fait prisonnier par les Anglais qui l'envoyèrent en exil à Sainte-Hélène, de nombreuses riches familles créoles blanches de La Nouvelle-Orléans proposèrent aux Anglais de libérer Napoléon contre rançon et de le laisser vivre en Louisiane; les États-Unis refusèrent de soutenir la demande des Louisianais, tandis que les Créoles blancs se sentirent abandonnés par leurs nouveaux maîtres qu'ils trouvaient «arrogants» et «mal élevés». 

Grâce à l'initiative du président James Monroe, le marquis de La Fayette (1757-1834), ou simplement «Lafayette» pour les Américains, visita en 1825, soit du 9 au 15 avril, La Nouvelle-Orléans et la nouvelle place Lafayette; les Créoles francophones l'acclamèrent et Thomas Jefferson proposa à «Lafayette» de devenir le premier gouverneur de la Louisiane. 

Après un séjour d'un an et demi au États-Unis, Lafayette avait visité 182 villes (dans les  États de New-York, du Massachusetts, du New-Hampshire, de la Pennsylvanie, de la Virginie, du Maryland, des deux Carolines, de la Géorgie et de l'Alabama) et reçu du Congrès américain une indemnité financière de 200 000 $ ainsi que 12 000 hectares de terres en Floride, en remboursement des frais engagés par l'officier français sur ses propres deniers. Partout, en tant que «hôte de la Nation», le marquis de La Fayette fut accueilli avec un enthousiasme et des hommages extraordinaires. La résolution du Congrès américain confirmait également que Lafayette avait «volontairement avancé de son argent et risqué sa vie pour la liberté des Américains». L'université Princeton lui décerna à cette occasion un doctorat honoris causa, attribué en 1790.

Lors de ses voyages, il visita des villes aux noms français, dont Lafayette, Napoléonville, Bâton-Rouge, Carondelet et Saint-Louis. Il se fit servir des discours en anglais, en français, en «patois acadien» et en créole. En dépit de son statut de héros national, le célèbre marquis, alors âgé de 68 ans, préféra poursuivre sa carrière militaire en France. La Louisiane l'avait ébloui, mais elle ne correspondait pour lui qu'à un rêve réalisé alors qu'il n'avait que vingt ans. Encore aujourd'hui, La Fayette est, avec W. Churchill, l'étranger le plus populaire et le plus reconnu par les États-Unis. John Adams, qui fut le deuxième président des États-Unis de 1797 à 1801, voyait en La Fayette un mélange de patriote français et de patriote américain: «He is a mongrel character of French patriot and American patriot.» Il voulait ainsi démontrer les sentiments hybrides du marquis, à la fois français et américain. 

En 1825, le nouveau Code pénal de l'État de la Louisiane, préparé par MM. Edward Livingston, Louis Moreau-Lislet et Pierre Derbigny, fut rédigé en français; il était presque entièrement calqué sur le Code de Napoléon et concrétisait une forme de bilinguisme juridique. Les tribunaux ont même établi que, en cas de conflit d'interprétation, la version française devait prévaloir. La même année, la Louisiane a aussi adopté le Code de procédure civile, qui rendait le français obligatoire (art. 172 et art. 2903):

Article 172 [traduction]

Cette pétition doit être rédigée dans les langues anglaise et française, si le français est la langue maternelle de l'une des parties.

Article 2903  [traduction]

Cet avis sera publié par le shérif, en anglais et en français, savoir par affiches aux lieux accoutumés, dans les endroits où il ne s'exprime point de gazettes, ou en le faisant insérer par trois fois en anglais et en français, dans au moins une des gazettes des lieux où il s'imprime des papiers publics.

Le Code de procédure civile de l'État de la Louisiane (en français et en anglais) suivit en 1839. Par la suite, en 1843, Alexandre Mouton (1804-1882), pour la première fois un francophone d'origine acadienne, fut élu gouverneur de la Louisiane. Mouton était un homme riche et instruit, il avait été sénateur et possédait plus de 120 esclaves; il fut président de la Convention de sécession de 1860, qui constitua un gouvernement séparé: la  Confédération sudiste.

Au cours de cette période, les Louisianais purent utiliser le français sans entraves. La plupart des riches Créoles blancs envoyaient encore leurs fils dans les grandes écoles de France afin de les familiariser avec la culture et les mœurs françaises. En général, Les Créole blancs continuaient de vivre en marge de leur nouveau pays devenu américain et méprisaient ouvertement la langue anglaise. Rares étaient les parents louisianais qui eurent la clairvoyance de faire apprendre l'anglais à leur progéniture. Au contraire, l'affection des Créoles pour la langue française tourna au fanatisme. Beaucoup de grands propriétaires louisianais ne toléraient même pas qu'on prononçât devant eux un seul mot anglais, celle langue considérée comme «barbare», tandis qu'ils ne se formalisaient nullement lorsque leurs enfants parlaient le créole louisianais des Noirs. Il n'existe que fort peu de témoignages du français parlé par les Louisianais de l'époque. L'ornithologue et portraitiste américain d'origine française, John James (ou Jean-Jacques) Audubon, écrivit vers 1803 dans son journal ce commentaire peu élogieux sur le français des Louisianais:

C'est une race d'animaux qui ne parle ni le français ni l'anglais, ni l'espagnol correctement, mais un jargon composé des mots les moins purs de ces trois langues.

Évidemment, comme au Canada, les Louisianais parlaient un français archaïsant et qui pouvait paraître «vieillot» pour Audubon qui ne devait pas faire de différence entre les Créoles Blancs, les Acadiens (ou Cadiens) et les Chacalatas (Indiens).  

La Constitution de 1845 fit de la pratique du bilinguisme une exigence pour la reconnaissance des lois linguistiques des francophones de la Louisiane, alors qu'en 1847, une loi autorisait l'instruction bilingue dans les écoles publiques de l’État. L'article 132 de la Constitution de 1845 (auquel correspond l'article 129 de la Constitution de 1852) proclamait ce qui suit:

Article 132 [traduction]

La Constitution et les lois de l'État sont publiés en anglais et en français.

Article 104 [traduction]

Le secrétaire du Sénat et le greffier de la Chambre des représentants doivent connaître le français et l'anglais. Les membres des deux Chambres peuvent s'exprimer en français ou en anglais.

En réalité, ces articles ont été insérés afin de faire taire les protestations ou «injustices» de la part des Créoles blancs au chapitre des lois et règlements. Les Créoles ne formaient plus que 35 % des représentants de la Convention (contre près de 60 % en 1812). Le chapitre VII se rapportait à l'éducation. On mit sur pied un ministère de l'Éducation qui devait administrer les écoles depuis le primaire jusqu'à l'université. Cependant, la question linguistique ne fut guère soulevée. Il faut dire que ce problème ne touchait que fort peu les «grandes familles» créoles, qui envoyaient généralement leurs enfants poursuivre leurs études en France.

Le 31 juillet 1852, Les Louisianais se dotèrent d'une nouvelle constitution, alors que les Créoles ne représentaient que 20 % des rédacteurs (25 francophones sur les 114 membres de la Convention). Cette fois-ci, le texte officiel présentait une version française et une version anglaise. Les articles 100 et 101 revêtent un intérêt particulier en ce qui concerne la langue juridique louisianaise:

Article 100 [traduction]

Les lois, les archives, les procédures judiciaires, les délibérations législatives sont rédigées et promulguées dans la langue dans laquelle est écrite la Constitution des États-Unis.

Article 101

Le secrétaire du Sénat et le greffier de la Chambre des représentants doivent savoir l'anglais et le français, et les membres de l'Assemblée générale pourront prendre la parole dans l'une ou l'autre Chambre, en français ou en anglais.

Le chapitre VIII portait sur l'éducation et la création d'écoles publiques gratuites. L'article 136 énonce ce qui suit:

Article 136 [traduction]

L'Assemblée générale établira des écoles gratuites et publiques dans tout l'État, et devra pourvoir à leur entretien au moyen d'une taxe générale sur les propriétés ou autrement. Le montant ainsi perçu ou obtenu de toute autre façon sera distribué entre les différentes paroisses proportionnellement au nombre d'enfants libres et blancs qu'elles refermeront, et de l'âge indiqué par l'Assemblée générale.

On constate que, comme dans la Constitution précédente (1845), la question linguistique n'avait été guère soulevée.  Le texte constitutionnel de 1852 est suivi des Règlements de la Chambre des représentants (1852). Voici ce qu'on y retrouve au sujet de la langue:

Article 67 [texte original]

Il sera du devoir du commis aux minutes (sic) de la Chambre d'écrire de sa propre main la partie anglaise du journal de cette Chambre, et le greffier surveillera avec soin le journal écrit dans les deux langues.

Article 68

Le greffier lira le journal tous les jours sur les feuilles sur lesquelles elles sont écrites; et après qu'elles auront été ainsi lues et corrigées, et pas auparavant, ces minutes (sic) seront enregistrées dans le livre et, s'il est nécessaire, elles seront corrigées et amendées sous la section de la Chambre, et une copie dans les deux langues en sera fournie à l'imprimeur sous la signature du greffier, le lendemain du jour où elle aura été lue, à 10 heures.

Article 69

Le greffier sera responsable de la rédaction du procès-verbal dans les deux langues. [...]

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les Louisianais ne s'intéressaient guère à protéger leur langue française. Ils allaient en payer le prix bientôt!

4.2 La fin de la francophonie officielle

Comme d'autres États esclavagistes, la Louisiane fit sécession en 1861. Celle-ci ne voulait pas libérer ses esclaves qui travaillaient dans les plantations et assuraient les richesses de ces exploitations gérées par les Créoles blancs.  L'Assemblée louisianaise proclama son indépendance par 112 voix contre 17, le 12 février 1861, sous le nom de République de la Louisiane. Quelques jours plus tard, les troupes fédérales entrèrent en Louisiane et commencèrent à investir les forts Pike, Jackson et St. Philip. Les autorités louisianaises firent appel au patriotisme des Créoles blancs pour combattre le Nord. En 1864, on compta plus de 50 batailles sur le seul territoire de la Louisiane. Par la suite, les constitutions républicaines radicales, imposées par les troupes de l’Union en 1864 et 1868, réussirent à abolir le statut officiel du français en Louisiane. Il s'agissait sans aucun doute d'une forme de représailles de la part des confédérés envers la Louisiane qui entretenait des contacts réguliers avec la France de l'époque. De plus, non seulement la France soutenait la Louisiane dans le conflit, mais bon nombre de familles créoles (blanches) fortunées envoyaient leurs fils faire des études à Paris ou à Bordeaux, et mariaient leurs filles à des Français fraîchement débarqués à La Nouvelle-Orléans; la Louisiane était le dernier État à sortir de la Reconstruction (l'époque d'après-guerre: The Reconstruction) même si c'était le premier État, en raison de l'importance du port de La Nouvelle-Orléans, à se faire «saisir» par l'armée de l'Union. Cela dit, à cette époque, beaucoup de Créoles blancs étaient déjà linguistiquement assimilés. 

Alors que la Louisiane était occupée par les troupes de l'Union, le major général N.B. Banks décréta que la Constitution de 1852 devait être révisée. Cette fois-ci, les représentants de la Convention chargés de rédiger le texte constitutionnel ne comptaient que 18 % de francophones, partagés entre les Créoles et les Acadiens. De plus, les représentants furent soumis, en tant que vaincus, à la cause nordiste (dont l'abolition de l'esclavage). C'est pourquoi la Constitution de 1864, d'inspiration très nordiste, supprima toutes les dispositions juridiques en faveur du français. L'anglais devint la seule langue officielle pour les lois, documents et procès-verbaux, alors que l'article 142 de la Constitution stipulait, pour la première fois, que l'enseignement primaire devait se faire en anglais; quant à la variété du «français colonial», elle disparut presque complètement. Parmi les 155 articles constitutionnels, il n'était fait mention nulle part de la langue des tribunaux. En somme, les Yankees imposaient l'anglais aux Créoles blancs parce qu'ils avaient pris parti pour le Sud, aux Acadiens parce qu'ils n'avaient pas osé prendre parti pour le Nord et aux Noirs francophones pour les rendre aptes à bien s'intégrer au melting pot américain. En Louisiane, autrement dit en pays acadien, la répression du Nord contre le Sud avait pris un tour «anti-français».

En 1868, la Louisiane était toujours occupée par les troupes fédérales (elle le sera jusqu'en 1877). Parmi les 80 représentants de la Convention, 25 francophones (31 %, les Acadiens ayant été exclus) furent chargés de rédiger la Constitution de 1868. Les 161 articles furent adoptés le 7 mars 1868; l'article 109 comportait une nouvelle disposition qui interdisait l'usage de toute autre langue que l'anglais:

Article 109

The laws, publics records, and judicial and legislative proceedings of the State shall be promulgated and preserved in the English language; and no law shall require judicial process to be issued in any other than the English language.

Article 109 [traduction]

Les lois, archives publiques, procédures judiciaires et délibérations législatives de l'État doivent être rédigées et promulguées en anglais; et aucune loi n'exigera que la procédure judicaire ne soit publiée dans autre que l'anglais.

L'article 138 de la Constitution stipulait que la seule langue d'enseignement devait être l'anglais. En 1870, le Code civil fut refait et adopté dans sa version anglaise seulement. Quant au Code de procédure civile, il fut refondu et toute obligation d'utiliser le français fut supprimée. 

Les troupes fédérales finirent par quitter l'État de la Louisiane en 1877. Afin de rétablir la paix sociale et mettre fin aux querelles raciales, les Louisianais décidèrent de remanier toutes les lois et ordonnances, ainsi que la Constitution.

Il en résulta que la Constitution de 1879 réadmit certaines mesures au sujet du français, lesquelles sont restées en vigueur jusqu’en 1921. Selon l'article 154, la législature de l'État pouvait publier ses lois en français, mais ce n'est pas une obligation. Pour sa part, l'article 226 prescrivait la langue anglaise dans les écoles primaires tout en autorisant l'enseignement en français dans les paroisses où le français prédomine «à la condition qu'il n'en résulte aucuns frais supplémentaires».  Dans le cas contraire, c'est-à-dire si cela occasionnait des coûts, le gouvernement louisianais interdit spécifiquement, sous peine de réprimande, l'usage du français sur le terrain des écoles. Autrement dit, l'enseignement de la langue française était toléré, mais celle-ci n'avait plus aucun statut officiel. À ce moment, plus de 80 % des Créoles blancs étaient irréversiblement assimilés. D'ailleurs, les jeunes Louisianais n'allaient plus se «ressourcer» en France. Après la guerre de Sécession, c'est au rythme des moeurs américaines que les Louisianais durent ajuster leur culture et leur vie quotidienne, même si certains Louisianais rêvaient encore d'un empire français en Amérique.

4.3 L'anglicisation

À la fin du XIXe siècle, les Créoles blancs n'exercèrent plus aucune influence en Louisiane. Discrédités ou assimilés, voire décédés en grande partie, ils n'avaient plus de voix au chapitre des décisions. Ce furent les Acadiens qui prirent alors la relève en ce qui a trait à la défense de la langue et de la culture françaises en Louisiane. En 1896, un jugement de la Cour suprême des États-Unis décréta, tout particulièrement à l'égard des écoles: «Separate but Equal». L'anglicisation des écoles s'intensifia grâce au clergé catholique anglo-irlandais. L'évêque Ireland (c'est son nom!) déclara à Saint-Paul du Minnesota en 1887:

Nous ne voulons pas plus dans le catholicisme américain d'un nationalisme allemand que d'un nationalisme français ou irlandais [...] Un drapeau, une nation, une langue.

Par devoir américain (cf. la célèbre formule «one flag, one nation, one language»), Mgr Ireland supprimait l'enseignement du français dans les écoles. Le haut clergé francophone fut progressivement remplacé par des prêtres anglophones.

La Constitution de 1898 fit encore régresser le statut du français en Louisiane. L'article 251 sur la langue d'enseignement reprenait le texte de l'article 126 de la Constitution précédente, alors que la langue anglaise était imposée dans les écoles primaires, tout en autorisant l'enseignement en français dans les paroisses où le français prédomine «à la condition qu'il n'en résulte aucuns frais supplémentaires». Au sein des représentants de la Convention, on ne comptait plus aucun Créole blanc, seulement des Acadiens (22 %). Bref, les Créoles blancs étaient définitivement éliminés dans les décisions politiques de la Louisiane.  Néanmoins, la majorité de la population louisianaise continuait de parler français.

La Constitution de 1913 reprit les dispositions de la Constitution précédente, notamment aux articles 248 et 251, qui maintenaient les écoles séparées et l'imposition de la langue anglaise, tout en tolérant le français dans certaines écoles. Sur 73 signataires de cette constitution, seulement 14 (19 %) étaient francophones.

La Constitution de 1921 ne fit même plus allusion au français et obligea les écoles publiques (et paroissiales) à n'enseigner qu'en anglais. Les maîtres avaient le droit de punir leurs élèves qui, par mégarde, parlaient français en classe ou dans les cours de récréation. Il arrivait que l'on oblige les enfants surpris à parler français à se laver la bouche avec du savon et à s'agenouiller pendant une heure sur des épis de maïs. Cette discrimination toucha plus les Blancs que les Noirs, car ces derniers étaient moins perméables à l'anglais. L'État recruta, dans le nord de la Louisiane, dans le Mississipi et dans le Kentucky des professeurs qui ne parlaient qu'anglais. Cette interdiction du français n'avait rien de rigoureux dans les écoles privées. Dans ces écoles fréquentées par les communautés acadiennes, l'interdiction passa plus ou moins inaperçue, mais le Code de Napoléon a continué à s'appliquer dans les lois de l'État. Mais les Acadiens francophones ne comptaient plus que pour 2 % des signataires de la Constitution.  C'est au cours de ces années que les enfants surpris à parler français à l'école recevaient des coups de fouet sur les fesses.

Durant une décennie (au cours des années trente), certains membres du clergé catholique, par ailleurs fortement américanisé depuis le début du XXe siècle, encouragèrent les Louisianais francophones à abandonner le français pour l’anglais; par la suite, le clergé local fut formé selon les valeurs anglo-américaines du Sud. C'est ce qui explique probablement que, dans les années quatre-vingt, une seule communauté religieuse offrait encore une messe en français le dimanche (à sept heures le matin); quelques autres communautés offraient une messe en semaine dans les centres d'accueil pour les personnes âgées.

C'est au cours de ces années que les Louisianais francophones ont véritablement découvert les Américains, qu'on appelait encore «les Anglais»!  L'exploitation intensive du pétrole à partir de 1940 changea le visage de la Louisiane, tout en faisant la fortune des habitants de Lafayette. L'arrivée de la Seconde Guerre mondiale a mis les Louisianais francophones en contact avec les soldats américains. Les Louisianais qui revinrent d'Europe poursuivirent l'oeuvre d'américanisation commencée par les hommes d'affaires et les professeurs américains, tandis que la Louisiane sortait de sa ruralité.     

Après la Seconde Guerre mondiale, le français (ou ses variantes) n’était plus la langue majoritaire en Louisiane, alors que l’avènement de la radio et surtout de la télévision allait s'introduire dans les foyers et accélérer le changement amorcé par les établissements scolaires et les communautés religieuses. Dès la décennie cinquante, on peut affirmer que le français était pratiquement perdu en Louisiane. La plupart des Louisianais d'origine francophone étaient assimilés, à l'exception des personnes âgées.

Quant à la Constitution actuelle (adoptée en 1974, modifiée en 1999), l'article 12 (paragraphe 4) précise, en anglais, que «le droit du peuple de préserver, favoriser et promouvoir ses origines respectives, historiques, culturelles et linguistiques, est reconnu». 

Article 12

§ 4

Preservation of Linguistic and Cultural Origins

The right of the people to preserve, foster, and promote their respective historic linguistic and cultural origins is recognized.

Article 12 [traduction]

§ 4

Préservation des origines linguistiques et culturelles

Le droit du peuple de préserver, favoriser et promouvoir ses origines respectives, historiques linguistiques et culturelles, est reconnu.

C'est le seul article à incidence linguistique dans la présente Constitution de la Louisiane et aucune allusion n'est faite au sujet ni de l'anglais ni du français. L'anglais est donc la langue officielle de facto, le français, une langue étrangère protégée. Il faut donc retenir que, juridiquement parlant, la Louisiane n'a plus de langue officielle, pas plus l'anglais que le français. Ce n'est même plus nécessaire!

5 L'apport de James Domengeaux (1907-1988)

James Domengeaux (1907-1988) Mais la Louisiane devait pouvoir compter sur la détermination d'un James Domengeaux, un prestigieux et riche avocat de Lafayette, membre du Congrès de Washington. M. Domengeaux faisait le constant suivant lors d'une entrevue:
 
Peut-être que c'est vrai, parce que en réalité le français était fini, le français était abandonné dans les églises, dans les écoles, dans les familles, il n'était pas parlé dans les chemins, dans les magasins, c'était déclassé, c'était associé à l'ignorance. Et ça, c'est une des grosses erreurs et c'est triste qu'on a laissé ça arriver. Et les éducateurs louisianais administrateurs, je veux dire plus que les écoles, ont découragé le français, et les commissions dans les écoles dans le sud de la Louisiane et où le français était natif, ces commissaires étaient tous français-acadiens, ils avaient le pouvoir de mettre solidement le français dans les écoles et ils ne l'ont pas fait, et personne ne l'a demandé, personne n'a insisté pour ça. Alors, je crois qu'on a tous contribué à cette triste attitude et je souhaite qu'il ne soit pas trop tard pour le préserver.

À partir de 1968, M. James Domengeaux entreprit une campagne destinée à restaurer la langue française. À cette époque, seulement le quart de la population parlait une variété de français, sans pouvoir le lire ni l'écrire. Domengeaux était l'un de ceux-là!

Lors d'un voyage en France, James Domengeaux rencontra le président français (alors Georges Pompidou) à qui il demanda d'envoyer des professeurs en Louisiane pour enseigner le français aux jeunes. Dans son français caractéristique, il déclara: «Monsieur le Président, si tu m'aides pas, le français, il est foutu en Louisiane.» Ce fut l'origine de l'accord de coopération qui lie encore aujourd'hui la France et la Louisiane. Ces enseignants furent ensuite rejoints par des Belges et des Québécois. L'apport de M. Domengeaux fut considérable pour le français de la Louisiane. Il fit adopter à l'unanimité par le Sénat et la Chambre des représentants un ensemble de lois à incidences linguistiques:

- la loi no 408 (1968) prévoyant l'enseignement du français dans les cinq premières années des écoles primaires et les trois premières années des écoles secondaires;

- la loi no 259 (1968) exigeant que les universités et les collèges forment des enseignants qualifiés en français;

- la loi 256 (1968) reconnaissant la langue française comme officielle dans la publication des avis juridiques et des contrats;

- la loi 458 (1968) autorisant l'établissement d'une station de télévision en français, sans but lucratif (mais la loi n'a pas été appliquée).

C'est également grâce à M. Domengeaux que fut créé en 1968 le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL), un organisme gouvernemental qui a but de favoriser l'enseignement du français et de maintenir l'héritage français en Louisiane. James Domengeaux fut nommé président-fondateur du CODOFIL par le gouverneur de l'État. En 1978, M. Domengeaux reçut de l'Office de la langue française du Québec l'Ordre des francophones d'Amérique. Peu avant sa mort, le 11 avril 1988, alors qu'il était âgé de 81 ans, le gouvernement français le gratifia du titre de commandeur de l'Ordre de la Légion d'honneur.

5.1   Les nouveaux développements

Dès 1971, la partie méridionale de la Louisiane fut reconnue officiellement par la Législature comme comme «la région francophone» de l'État sous le nom d'Acadiana (voir la description plus détaillée à ce sujet). Par contre, la Louisiane du Nord (North Louisiana), la Louisiane centrale (Central Louisiana), les Paroisses de Floride (Florida Parishes) et le Grand-Nouvelle-Orléans (Greater New Orleans) sont des régions essentiellement anglophones.

En 1980, lors du procès «James Roach contre Dresser Industries, Valve and Industries Division», le juge fédéral Hunter déclara les «Cadiens» une minorité protégée par la Loi sur le droit civil de 1964. 

En 1987, pour la première fois, la Louisiane participa au Sommet de la Francophonie de Québec en tant qu'observateur; une délégation de la Louisiane fut présente en 1991 à Chaillot, au Vietnam en 1997 et à Moncton en 1999. Les premiers programmes d'immersion en français commencèrent en 1992. En 1994, l’Université de Louisiane à Lafayette lança le premier programme de doctorat en Études francophones en Amérique du Nord. 

5.2 Le fantôme de La Fayette

Le 17 juillet 2002, le Congrès américain a décidé d'élever le marquis de La Fayette au rang de «citoyen d'honneur des États-Unis d'Amérique», un privilège accordé seulement à quatre reprises en quelque 200 ans d'histoire (l'ancien premier ministre britannique Winston Churchill en 1963; le diplomate suédois Raoul Wallenberg en 1981, le philosophe quaker anglais et fondateur de la Pennsylvanie, William Penn, en 1984; Mère Térésa, la bienfaitrice albanaise des bidonvilles de Calcutta, en 1997). La Fayette avait écrit au sujet des États-Unis d'Amérique:

Du premier moment où j'ai entendu prononcer le nom de l'Amérique, je l'ai aimée; dès l'instant où j'ai su qu'elle combattait pour la liberté, j'ai brûlé du désir de verser mon sang pour elle; les jours où je pourrai la servir seront comptés par moi, dans tous les temps et dans tous les lieux, parmi les plus heureux de ma vie.

Le marquis de La Fayette fut parfois plus américanophile que francophile; et on comprend que le gouvernement américain l'ait officiellement remercié 168 ans après sa mort. L'année 2003 commémorait le bicentenaire de la cession de la Louisiane par Bonaparte aux États-Unis (voir l'affiche du bicentenaire).

À cette occasion, le gouvernement fédéral a émis un timbre commémoratif (30 avril 2003) pour rappeler la vente de la Louisiane par Bonaparte, d'après une illustration de 1904 d'André Castaigne.  On y aperçoit le gouverneur de la Virginie, Robert Livingstone (au centre), serrant la main au ministre français du Trésor public, le marquis de Barbé-Marbois (de dos, à gauche), alors que l'ambassadeur des États-Unis, James Monroe (à droite), signe le document.

La Louisiane a connu une histoire mouvementée, avec ses hauts et ses bas. L'histoire la plus positive a sans doute eu lieu sous l'administration espagnole, alors que le français a vécu une expansion presque incroyable, plus importante que sous l'administration française. L'administration fédérale américaine a précipité le déclin du français, surtout au XXe siècle. Nous en connaissons les causes: l'interdiction du français dans les écoles à partir de 1921, l'ouverture de routes qui désenclavèrent les communautés francophones isolées, l'industrie pétrolière qui vint creuser des puits dans les marais, l'influence des médias électroniques, la dévalorisation sociale de tous les francophones et créolophones.

5.3 Le français louisianais aujourd'hui
 

Le français en Louisiane n'est pas mort. Il survit aujourd'hui comme langue identitaire. Ce n'est pas rien, mais cela n'en fait pas un État francophone de langue maternelle. La Louisiane est un État américain qui accorde au français le statut de langue minoritaire. De nombreuses familles vivent une situation dans laquelle les grands-parents unilingues francophones ont appris l'anglais à l'école, les parents sont nécessairement bilingues et les petits-enfants unilingues anglais qui ont appris le français en classe.

Dans une enquête effectuée à la fin des années quatre-vingt par Mme Cécyle Trépanier, professeure au Département de géographie de l'Université Laval, on constatait que seulement 8 % de mes répondants du troisième âge étaient unilingues anglais, alors que 36 % de leurs enfants et 91 % de leurs petits-enfants l'étaient devenus. Moins de la moitié des répondants âgés parlaient français avec leur conjoint et moins du quart s'adressaient à leurs enfants dans cette langue; cinquante pour cent des enfants des répondants du troisième âge étaient bilingues; moins de 5 % d'entre eux utilisaient le français avec leur conjoint ou leurs enfants. Bref, Mme Trépanier constatait qu'il y avait une réduction dans la capacité de parler français. Pour les petits-enfants des répondants âgés, l'anglais était alors la seule langue parlée. De fait, il est rare que les parents décident d'élever leurs enfants en français, car le bilinguisme anglais-français en Louisiane ne se traduit pas par une meilleure situation économique.

Rien ne pourra enrayer le déclin et la disparition du français langue maternelle en Louisiane, mais le français langue seconde semble avoir un meilleur avenir. Cela nous amène à nous interroger sur le type de français à enseigner. Du temps du sénateur James Domengeaux, le CODOFIL devait avoir pour mission d'enseigner le français du «bon usage». Les Louisianais, notamment les Cadiens, utiliseraient une langue de «mauvaise qualité» qu'il fallait absolument corriger. C'est pourquoi l'État fit appel à des instituteurs québécois, français et belges, afin de manifester la volonté d'insérer la Louisiane dans le monde francophone en adoptant un français plus standardisé. Cependant, ce français demeure relativement éloigné de celui des Louisianais.

Encore au début du XXe siècle, on distinguait au moins quatre groupes linguistiques:

1) les Créoles blancs, descendants des premiers colons français, sinon canadiens-français ou espagnols;
2) les Créoles de couleur, d'origine raciale mixte;
3) les Amérindiens francophones;
4) les Cadiens, descendants des réfugiés acadiens.

Un siècle plus tard, seuls les Louisianais d'origine acadienne et de leurs descendants peuvent encore transmettre ce qui reste du français. Ainsi, la Louisiane a été en grande partie «cadianisée» sur l'ensemble du territoire de la région culturelle française. Étant donné le faible nombre des enfants parlant le français cadien ou le créole à leur arrivée à l'école, il apparaît irréaliste d'enseigner les variétés locales du français en Louisiane. De plus en plus, les enseignants considèrent que le rôle de l'école est de valoriser les variétés locales dans le cadre d'un enseignement du français standard. Si la consolidation ethnique n'est pas complétée dans l'État, le processus de cadianisation unifie maintenant le territoire de la région culturelle.

Lorsque l'ouragan Katrina frappa la Louisiane en août 2005, la plupart des écoles furent détruites. Mais la solidarité francophone joua un grand rôle dans la reconstruction en Louisiane. Ainsi, la France envoya rapidement des millions d'euros, de sorte que toutes les écoles où l'on enseignait le français à la Nouvelle-Orléans furent réparées et rouvertes. Il n'en demeure pas moins que le français en Louisiane s'apparente à celui de nombreux États francophones en Afrique.

Cependant, une seconde catastrophe attendait les Louisianais en 2010: la marée noire dans le golfe du Mexique. Selon le président du CODOFIL, Warren Perrin, cette catastrophe écologique constitue une menace pour la langue française en Louisiane: «La catastrophe a surtout touché la côte de la Louisiane, et c'est là où l'on compte le plus de familles qui parlent le français.» Le problème vient des conséquences économiques de la marée noire sur les ressources allouées à la langue française. En temps de crise, les budgets accordés pour la langue sont toujours réduits en premier. Ainsi, le budget du CODOFIL a chuté de 60 % depuis 2008. Au printemps 2010, l'Université Nicholls State, à Thibodaux, a annoncé qu'elle fermait ses programmes en français. Selon  Warren Perrin: «La catastrophe pétrolière va nécessairement aggraver le problème.» Toutefois, à long terme, la fuite de pétrole pourrait aussi avoir un effet bénéfique sur la culture cajun: «Ça pourrait mettre l'éclairage sur la question du français? Les gens vont comprendre que, si on perd la côte, on perd aussi la langue.» Rappelons que, selon le recensement de 2000, la Louisiane compterait près de 200 000 francophones, soit 4,7 % de la population.

Dernière version mise à jour: 21 janv. 2012

La Louisiane

(1)
Situation démolinguistique

 
(2)
Historique de la Louisiane
 
(3)
La politique linguistique de la Louisiane

 
(4)
Bibliographie
 

 

Les États-Unis d'Amérique

- Amérique du Nord -

Francophonie


 

Accueil: aménagement linguistique dans le monde