Province de Québec
 
La question démographique

1 La situation démolinguistique

Le Québec s'étend sur une superficie de 1,5 million de kilomètres carrés, ce qui fait trois fois la France (547 030 km²) et presque cinq fois la Norvège (324 220 km²). Cependant, 97 % de la population québécoise est concentrée sur 20 % du territoire, soit grosso modo les rives du Saint-Laurent, du Saguenay (agglomération de Saguenay) et de l'Outaouais (agglomération de Gatineau-Hull). Autrement dit, le Québec habité n'occupe que 110 000 km², c'est-à-dire cinq fois moins que la France. 

1.1 La densité de la population

Sur cet immense territoire, la densité de la population demeure très faible, avec 5,8 hab./km². Par comparaison, la Belgique atteint 345,9 hab./km²; la France, 110,4 hab./km²; le Royaume-Uni, 249,4 hab./km²; le Mexique, 56,1 hab./km²; les États-Unis, 31,1 hab./km²; la Norvège, 14 hab./km²; le Bangladesh, 1060,66 hab./km².

Au Québec même, le nord du Québec ne compte que 0,1 hab./km², le Saguenay-Lac-Saint-Jean, 2,9 hab./km²; la Gaspésie, 4,7 hab./km²; les Laurentides, 25,2 hab./km²; l'Outaouais, 11,4 hab./km²; la région de Québec, 36 hab./km²; mais la ville de Laval au nord de Montréal compte 1532 hab./km²; la Montérégie au sud de Montréal, 124,8 hab./km²; Montréal atteint 3762 hab./km². Pour résumer, on peut dire que près de la moitié des Québécois vit dans le Grand Montréal, y compris la couronne nord (Laval et Laurentides) et la couronne sud (Montérégie).

En réalité, l'immensité du territoire québécois est un mythe, car ses habitants, du moins les Blancs, sont trois fois plus entassés que les Norvégiens qui disposent d'un plus petit territoire, mais l'occupent en entier. Il suffit de consulter le tableau ci-dessous («Évolution et distribution de la population par région administrative»), ainsi que la carte du «Québec habité» située à gauche. Dans cette perspective, Montréal est seulement deux fois moins peuplé que Hong-Kong (6688 hab./km²), l'une des villes les plus peuplées du monde. Toute proportion gardée, on compte trois fois plus de monde dans la ville de Montréal que dans l'ensemble du Bangladesh (1060,66 hab./km²).

Le tableau qui suit montre que les villes de Montréal (3761 hab./km²) et de Laval (1532 hab./km²) sont les villes ayant la plus grande densité au kilomètre carré.

Évolution et distribution de la population par région administrative, superficie et densité, Québec, 1986-2006

Région administrative

Population   Superficie
km²
Densité
hab./km²
    1986 1991 1996 2001 2005 2006

-

2006
Montréal (06)   1 819 670 1 815 202 1 799 296 1 851 746 1 872 344 1 873 971 498

3 761,6

Laval (13)   290 791 321 937 334 882 349 896 371 061 376 845 246

1 532,0

Montérégie (16)   1 120 247 1 234 410 1 282 494 1 312 699 1 371 670 1 386 963 11 111 124,8
Capitale-Nationale (03)   599 317 631 348 643 421 651 398 666 468 671 468 18 639 36,0
Lanaudière (14)   285 043 343 812 380 318 396 150 425 937 434 872 12 313 35,3
Centre-du-Québec (17)   206 040 211 902 217 782 222 810 226 542 228 099 6 921 33,0
Estrie (05)   263 614 274 663 282 573 291 381 300 573 302 161 10 195 29,6
Chaudière-Appalaches (12)   363 744 375 979 385 606 390 897 395 665 397 777 15 071 26,4
Laurentides (15)   326 655 391 371 438 771 472 035 510 558 518 621 20 560 25,2
Outaouais (07)   262 235 291 293 311 648 322 770 342 969 347 214 30 504 11,4
Bas-Saint-Laurent (01)   215 174 209 560 208 740 204 506 201 779 201 692 22 185 9,1
Mauricie (04)   256 616 264 134 264 572 260 177 259 798 260 461 35 452 7,3
Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine (11)   114 617 108 188 106 541 98 767 96 115 95 872 20 272 4,7
Saguenay–Lac-Saint-Jean (02)   291 381 292 473 290 466 283 719 274 779 274 095 95 893 2,9
Abitibi-Témiscamingue (08)   149 736 155 444 156 000 148 934 144 618 144 835 57 340 2,5
Côte-Nord (09)   106 741 105 668 104 723 99 708 96 478 95 948 236 700 0,4
Nord-du-Québec (10)   36 847 37 202 39 063 39 397 40 414 40 637 718 229 0,1
Québec   6 708 468 7 064 586 7 246 896 7 396 990 7 597 768 7 651 531 1 312 126 5,8

Source : Statistique Canada, Recensements du Canada (1986-2001); Estimations de la population.

Traditionnellement, le Québec a souvent été représenté comme une société rurale regroupée en paroisses autour de ses églises. Évidemment, ce n'est plus le cas aujourd'hui. En juillet 2009, le Québec comptait 10 municipalités ayant plus de 100 000 habitants (Institut de la statistique du Québec), ce qui indique :
 

Rang Municipalité Population
1 Montréal 1 667 700  
2 Québec 508 349  
3 Laval 391 893  
4 Gatineau (Hull) 256 240  
5 Longueuil 234 003  
6 Sherbrooke 153 384  
7 Saguenay 143 564  
8 Lévis 136 066  
9 Trois-Rivières 129 519  
10 Terrebonne 102 827  
Total   3,7 millions

Ces dix municipalités regroupaient au total près de la moitié de la population, soit 47,6 %, l'autre moitié se répartissant parmi les 1282 autres municipalités du Québec. Parmi celles-ci, quelque 627 municipalités comptaient moins de 1000 habitants. Le tableau suivant illustre la répartition des municipalités du Québec selon la taille de ces municipalités:
 

Classe Nombre
des municipalités
Pourcentage
des municipalités
Population %
100 000 habitants et plus     10  0,8 % 3 723 545 47,8 %
50 000 à 99 999 habitants       9  0,7 %    602 330   7,7 %
10 000 à 49 999 habitants     78  6,0 % 1 660 859 21,2 %
5 000 à 9 999 habitants     75  5,8 %    521 406   6,7 %
1 000 à 4 999 habitants    493 38,2 % 1 042 241 13,3 %
0 à 999 habitants    627 48,5 %    278 498   3,6 %
Total 1 292 100 % 7 828 879 100 %

Si les petites villes et les villages comptent moins de 5000 habitants, ce groupe ne représente que 16,9 % de toute la population, soit 1,3 million de personnes sur un total de 7,8 millions.

Cependant, ces chiffres masquent une certaine réalité concernant l'agglomération de Montréal. En effet, la grande agglomération de Montréal compte pour 46 % de la population du Québec avec 3,6 millions d'habitants, ce qui correspond à près de 40 % de tous les francophones du Québec. 

1.2 Les francophones

En 2006, les francophones du Québec (5,8 millions) constituaient 19,5 % de la population canadienne (31,2 millions) et ils ne représentaient que 2 % de l'ensemble nord-américain (voir la carte). Le Québec comptait 7,4 millions d’habitants dont 79 % de langue maternelle française, 7,7 % de langue maternelle anglaise, 11,9 % de langue maternelle autre que l'anglais et le français (allophones). 
 

Province 2006

Population totale
(en milliers)

Anglais

Français

Autre langue

Québec 
7 435 905
 575 555
(7,7 %)
5 877 660
(79,0 %)
886 280
(11,9 %)

Selon les historiens, environ 10 % de la population francophone du Québec est d'origine acadienne, à la suite de la déportation des Acadiens de 1755. Dispersés dans l'ensemble de la province, les descendants des Acadiens ont conservé certaines caractéristiques linguistiques particulières dans la région de la baie des Chaleurs (Pasbébiac, Bonaventure, Carleton, Chandler, Pabos, etc.), dans certaines régions de la Basse Côte-Nord (Natasquan, Havre-Saint-Pierre, etc.) et aux îles de la Madeleine.

1.3 Les anglophones

Les anglophones du Québec ont toujours formé une minorité puissante qui se comportait souvent comme une majorité. Depuis quelques décennies, cette minorité s'est vu imposer un statut de minoritaire, ce qui n'a pas fait l'affaire de tous les membres de cette communauté. Beaucoup sont partis pour l'Ontario, particulièrement durant les années 1970 lors de l'instauration des lois linguistiques (1974 et 1977) et l'élection d'un parti souverainiste au Québec (1976). Lors du recensement de 2006, les anglophones formaient 7,7 % de la population du Québec. En principe, il y a des anglophones dans toute les régions de la province, mais la plupart des anglophones sont concentrés dans quelques régions. 

Le tableau qui suit présente les principales communautés régionales anglophones du Québec (Institut national de la recherche scientifique, d'après Statistique Canada 2001):
 

Région

Population totale
de la région

Nombre des anglophones
dans la région

Proportion de la population anglophone dans la région

Proportion de la population anglophone du Québec

Montréal métropolitain 3 380 645

432 722

12,8 % 82 %
Outaouais

  250 535

36 320

14,5 %

6,3 %

Cantons de l'Est  279 705 21 320  7,6 % 3,7 %
Québec métropolitain  628 510   9 265  1,5 % 1,6 %
Gaspésie    95 460   8 905  9,3 % 1,6 %
Côte-Nord    96 910

  4 850

5 %  0,8 %
Chaudière-Appalaches 376 565   2 625   0,7 %  0,5 %
Abitibi-Témiscamingue 144 345   2 140  1,5 %  0,4 %
Îles de la Madeleine   13 000     780 6 %  0,1 %

C'est la région métropolitaine de Montréal (RMR) qui compte le plus de locuteurs anglophones dans tout le Québec, puisqu'elle rassemble 82 % de tous les anglophones. La région métropolitaine de recensement de Montréal comprend la ville de Montréal et les autres villes de l’île de Montréal, la ville de Laval, les villes de la couronne nord (jusqu’à Saint-Placide, Saint-Jérôme, Mascouche et l’Assomption), la ville de Longueuil et le reste de la couronne sud (jusqu’à Hudson, Beauharnois, Saint-Isidore, Saint-Constant, La Prairie, Chambly, Mont-Saint-Hilaire, Beloeil et Varennes). Dans l'ouest de l'île de Montréal, appelé aussi le West Island, les anglophones forment souvent des majorités locales: Baie-d'Urfé, Beaconsfield, Côte-Saint-Luc, Dollard-des-Ormeaux, Dorval, Île-Dorval, Hampstead, Kirkland, Sainte-Anne-de-Bellevue, Montréal-Ouest, Mont-Royal, Pointe-Claire, Senneville et Westmount.

En Montérégie (couronne sud), qui fait partie de la RM de Montréal, on compte 101 205 anglophones sur une population totale de 1,2 million de personnes, ce qui signifie que les anglophones forment 8 % de la population de cette sous-région et 17,7 % de tous les anglophones du Québec. Dans les Laurentides (couronne nord), on compte compte 24 765 anglophones sur une population totale de 454 525 personnes, soit 5,4 % de la population de cette région, ce qui constitue 4,3 % des anglophones du Québec.

Près de 13 % de la population anglophone du Québec habite dans d'autres régions, principalement dans l’Outaouais (6,3 %). La région de l’Outaouais compte 36 320 anglophones sur une population totale de 250 535 personnes, soit 14,5 % de la population totale. C’est donc la région qui a la deuxième plus forte concentration d’anglophones après celle de la région administrative de Montréal (17,5 %), alors que la RMR de Montréal a une proportion de 12,8 %. On retrouve 6,3 % des anglophones du Québec dans la région de l’Outaouais.

La troisième communauté anglophone du Québec réside dans la région des Cantons de l'Est (3,7 %), appelée administrativement Estrie.
Cette région compte 21 320 anglophones sur une population totale de 279 705 personnes. La proportion d’anglophones est de 7,6 %, soit l’une des cinq plus élevées parmi les régions du Québec et presque identique à celle de la Montérégie. Les plus grandes proportions d’anglophones sont dans la sous-région de Memphrémagog (19,1 %), celle du Haut-Saint-François (11,8 %) et celle de Coaticook (7,4 %). On retrouve 3,7 % des anglophones du Québec en Estrie.

La quatrième communauté importante est celle de la région de Québec, appelée officiellement «région de la Capitale nationale». La région de la Capitale nationale compte 9 265 anglophones sur une population totale de 628 510 personnes, soit 1,5 % de la population de cette région, ce qui correspond à 1,6 % de la population anglophone du Québec.

Relativement peu d’anglophones habitent les autres régions : Chaudière-Appalaches, Mauricie, Centre-du-Québec, Gaspésie (Gaspé, Percé, etc.: 10 %), de la Basse-Côte-Nord et des îles de la Madeleine. Dans la Basse Côte-Nord, les villages de Harrington-Harbour, Bonne-Espérance, Saint-Augustin, Gros-Mécatina, Côte-Nord du golfe-du-Saint-Laurent et Blanc-Sablon sont majoritairement anglophones. Dans les îles de la Madeleine, ce sont surtout Grosse-Île (550 hab.) et Old Harry (3300 hab.), car l'île d'Entrée ne compte que 125 habitants.

Au total, on compte quelque 90 municipalités officiellement bilingues au Québec. Une municipalité est «bilingue», lorsqu'elle compte 50 % ou plus d'anglophones. Au fil des années, plusieurs municipalités ont vu leur nombre d'anglophones baisser. Cependant, l'Office québécois de la langue française n'a pas le pouvoir de résilier le statut bilingue d'une municipalité, sauf à sa demande.

1.4 Les allophones

Les citoyens allophones forment un bloc disparate de plus d'une trentaine de nationalités. Parmi les groupes ethniques, les Italiens (6,3 %) viennent en tête, suivis des hispanophones (2,9 %), des Arabes (2,5 %), des Chinois (1,7 %), des Grecs (1,5 %), des créolophones (1,4 %), des Portugais (1,1 %), des Vietnamiens (0,9 %), des Polonais (0,8 %), etc. Même si, avec 10,7 %, la population immigrée semble peu importante en regard de l'ensemble du Québec, elle l'est beaucoup plus dans les faits lorsqu'on examine sa répartition sur le territoire. En effet, les immigrants sont concentrés, dans une proportion de 88 %, dans la grande région de Montréal, contre 12 % pour le reste du Québec. Toute analyse de la situation démolinguistique doit donc tenir compte de cette réalité particulière.

1.5 Le taux de bilinguisme

En ce qui a trait au taux de bilinguisme français-anglais au Québec, il atteint 66,1 % chez les anglophones, 50,4 % chez les allophones (souvent un trilinguisme) et 36,5 % chez les francophones. Ces résultats semblent conformes à la tendance des majoritaires francophones pour qui le bilinguisme paraît moins une nécessité que les minoritaires (anglophones et allophones).

Taux de bilinguisme des provinces les plus francophones  

Recensement de 2001 Anglophones Allophones Francophones
Ontario 8,2 % 6,8 % 89,4 %
Nouveau-Brunswick 15,0 % 17,5 % 71,5 %
Québec 66,1 % 50,4 % 36,5 %

Depuis le recensement de 2001, le taux de bilinguisme a dû augmenter chez les anglophones. On sait que, en 2005, quelque 54 % des Québécois ne parlaient que le français et que 5 % ne parlaient que l'anglais. 

2 Le problème de la dénatalité au Québec

Jusqu'au milieu du XXe siècle, les francophones du Québec ont connu une poussée démographique phénoménale grâce à une natalité exceptionnelle: une moyenne d'environ huit enfants par femme au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, et de six enfants au XIXe siècle. Tout s'est modifié depuis un siècle, lentement d'abord, et rapidement dans les années soixante. Depuis 1970, l'indice de fécondité est tombé au dessous du taux requis pour le renouvellement des générations, soit moins de 2,1 enfants par femme. Le Québec est maintenant aux prises avec l'un des plus faibles taux de croissance démographique au monde avec 1,43 enfant par femme (1986) pour les francophones, 1,37 enfant pour les anglophones et 1,66 enfant pour les allophones. Or, comme on le sait, il faut 2,1 enfants par femme pour assurer le renouvellement des générations.

Comme l'illustre le tableau 2 intitulé «Population future du Québec» du démographe Jacques Henripin, dans le pire des scénarios (1,2 enfant par femme), la population québécoise atteindrait son sommet démographique vers 2001 alors qu'elle compterait 6,9 millions d'habitants et connaîtrait un déclin rapide par la suite. Évidemment, le tableau ne tient pas compte de l'immigration et des enfants des immigrants; il ne s'agit pas de la population totale du Québec, mais des 2,05 millions d'habitants issus des 6,7 millions d'habitants de 1986, si la fécondité de maintient à 1,2 enfant par femme. Néanmoins, selon le démographe Jacques Henripin, la population devrait décroître à partir de 2010. Vers 2020, la baisse serait nettement engagée et la population déclinerait de 7 % à chacune des décennies si la fécondité se fixait à 1,8 enfant par femme; la population baisserait à 13 % si la fécondité se maintenait à 1,4 enfant et à 17 % si la fécondité tombait à 1,2 enfant. Le Québec compterait 4,3 millions d'habitants en 2050 et sa population continuerait à décroître pour se stabiliser vers 2080 avec 2 millions d'habitants. Selon le scénario qui se réalisera (1,2 enfant par femme, 1,4 enfant, 1,8 ou 2,1 enfants), le Québec compterait soit 2,0 millions d'habitants, soit 2,8 millions, soit 4,8 millions. La province s'acheminerait donc vers une réduction majeure de sa population. Par contre, si le Québec était capable dès maintenant de maintenir un taux de 2,1 enfants par femme, la population augmenterait à 8,4 millions d'habitants, ce qui, de toute façon, demeurerait très peu en un siècle. Quoi qu'il en soit, ce dernier scénario est d'ores et déjà inapplicable. Bref, la question est moins de se demander si l'on parlera encore le français au Québec dans quelques générations que de savoir combien il restera de Québécois pour le parler.

La baisse de la population ne constitue qu'une des conséquences néfastes de la dénatalité. Il faudrait ajouter le vieillissement de cette population (p. ex., 25 % des Québécois auront plus de 65 ans en 2030), l'augmentation considérable des coûts sociaux reliés au vieillissement, la décroissance accélérée de l'économie québécoise, la minorisation des francophones à Montréal et l'affaiblissement politique du Québec au sein de la fédération canadienne. Pour rétablir l'équilibre démographique, il faudrait ou bien augmenter par neuf l'immigration au Québec (passer de 5 à 45 immigrants par 1000 habitants) ou bien doubler le taux de natalité (passer de 1,5 à 3,0 enfants par femme âgée entre 15 et 49 ans) pour les vingt prochaines années. Les coûts politiques, économiques et sociaux de pareils changements semblent beaucoup trop élevés pour être réalistes.

3 La réalité montréalaise

Pour analyser la situation montréalaise, il convient de distinguer trois territoires: la région métropolitaine, l'île de Montréal et la ville de Montréal. Toute la région métropolitaine est aujourd'hui appelée Communauté métropolitaine de Montréal. Dans cette grande agglomération, il convient de distinguer l'île de Montréal, la ville de Laval, puis les couronnes nord et sud (dont Longueuil fait partie).

Le tableau 1 intitulé Population selon la langue maternelle, région métropolitaine de recensement (2001) montre que les francophones formaient 68,1 % de la population de la Région métropolitaine de Montréal, les anglophones, 12,8 %, les allophones, 19,1 % pour une population totale de 3,3 millions d'habitants (population totale du Québec: 7,1 millions).

Toutefois, sur l'île de Montréal, la proportion des francophones baisse à 53,2 %, celle des anglophones à 17,7 %, et celle des allophones passe de 16,8 % (1991) à 29,1 % (2001).

De façon générale, le Québec subit une certaine «montréalisation» puisque, dans de nombreux domaines dont celui de la langue, tout se décide à Montréal. La norme du Québec est dictée par les médias, les bureaux d'affaires et les décideurs de Montréal. Comme seule grande ville du Québec, Montréal est une ville avec une forte immigration, une ville dynamique et cosmopolite. Elle n'a aucune rivale au Québec. Seule Toronto (en Ontario) lui ravit son titre de plus grande ville du Canada.

3.1 La minorisation des francophones

Comme on le constate, au plan strictement numérique, les francophones sont largement majoritaires dans l'ensemble du Québec (81,4 %). Ils étaient encore majoritaires dans la région métropolitaine (68,1 %) en 2001, mais cette majorité était en net déclin et elle était appelée à se réduire inexorablement. Le démographe Marc Termote prévoyait que, selon le scénario le plus plausible, les francophones ne formeraient plus que 50 % de la population de l’île en 2006, puis 48,8 % en 2011. Or, selon les données du recensement de 2006, publiées par Statistique Canada (recensement 2006) en décembre 2007, les Montréalais de langue maternelle française ne comptaient que pour 48,8 % de la population de l'île de Montréal:
 

Langue maternelle (île de Montréal)

Anglais Français Autres
2006 16,8 % 48,8 % 31,7 %
Variation par
rapport à 2001
+ 2,0 % - 4,2 % + 15,1 %

Dans ces conditions, l’avenir de la francisation deviendra plus hypothétique que réalisable, car la masse critique de francophones dans les écoles paraîtra insuffisante. Néanmoins, les anglophones continueront de former environ 25 % de la population de l'île de Montréal. Ce sont les communautés allophones qui s’enrichissent du changement. Selon le démographe Marc Termote: «Tous les facteurs démographiques jouent contre le français.» Il cite la sous-fécondité, l'immigration (non francophone) et l'étalement urbain.

- La sous-fécondité

La sous-fécondité constitue probablement la cause la plus importante du déclin du français à Montréal: les francophones de Montréal (1,3 enfant par femme) ont une fécondité non seulement inférieure aux allophones (environ 1,6), mais également inférieure aux anglophones (plus de 1,3) et aux francophones de l'ensemble du Québec (1,5). De plus, le pourcentage de l'utilisation du français à la maison dans la région de Montréal a baissé au profit de l'anglais:
 

Langue la plus souvent utilisée
à la maison

Anglais Français Autres
2006 23,9 % 52,6 % 19,0 %
Variation par
rapport à 2001
+ 3,8 % - 1,7 % + 13,9 %

La proportion des francophones de Montréal est en déclin et elle continuera de décroître. Selon le démographe Michel Paillé, un ancien membre  du Conseil de la langue française, la proportion totale des francophones de l'île de Montréal était de 61,5 % en 1971. Cette proportion diminue sans cesse: de 60,1 % en 1976, elle était passée à 59,9 % en 1981 et 1986 (voir le tableau 3Proportion des francophones de l'île de Montréal 1971-1996). Mais la proportion des écoliers francophones diminue encore davantage que la population en général. Le pourcentage d'écoliers de langue maternelle française dans l'île de Montréal est passé de 63,8 % en 1971, à 58,9 % en 1976, à 56,4 % en 1981, à 54,2 % en 1986, et à 48,1 % en 1991. Les projections du démographe Michel Paillé montrent que les écoliers francophones de 5 à 17 ans ne forment plus la majorité absolue depuis 1996. Dans les années à venir, c'est la population totale des francophones qui deviendra minoritaire, le scénario étant prévu entre l’an 2006 (avec 50 %) et l’an 2011 (avec 48,8 % de la population). Dans ces conditions, l’avenir de la francisation deviendra plus hypothétique que réalisable. Lorsqu’on observe la langue d’usage à la maison, le français est nettement en déclin, mais ce n'est pas au profit de l’anglais, car ce sont les autres langues, comme l’arabe ou l’espagnol, qui gagnent du terrain.

La région métropolitaine de Montréal ne présente pas le même visage linguistique selon qu'on cible toute l'agglomération (3,4 millions d’habitants), l’île de Montréal (1,8 million) ou l’ancienne «ville de Montréal» (1 million). Dans la «ville de Montréal», c'est-à-dire l’agglomération correspondant aujourd'hui à «l’arrondissement de Ville-Marie», 64 % des gens disent parler le français à la maison, mais moins de 44 % le font dans le reste de l’île. Quand on considère l’ensemble de la région métropolitaine, un bassin de population qui compte la moitié des Québécois, le français redevient majoritaire.

Ce n'est pas tout. L'île de Montréal est partagée en trois communautés linguistiques: des francophones, des anglophones et des allophones. L'est est majoritairement francophone; l'Ouest, majoritairement anglophone. La couronne nord (municipalités au nord de l'île) et la couronne sud (celles au sud de l'île) sont massivement francophones, avec de petites communautés anglophones. L'enjeu linguistique se joue donc sur l'île de Montréal. En réalité, plus on s'approche du centre de l'île, plus la force d'attraction de l'anglais augmente, car elle est plus forte que celle du français. Il n'y a qu'à Québec et dans les régions où le français exerce une force d'attraction supérieure à l'anglais. C'est pourquoi le démographe Marc Termote se montre plutôt pessimiste et prédit le «déclin inéluctable du groupe francophone» dans un avenir prévisible.

Enfin, la ville de Montréal souffre d'un dépeuplement de son centre au profit de la banlieue: c'est le «trou de beigne». En effet, depuis 2001, la ville a perdu 200 000 citoyens qui sont partis dans les couronnes nord et sud. Pendant ce temps, quelque 50 000 personnes ont quitté les régions périphériques déjà faiblement peuplées au profit des régions centrales (Montréal, Québec, Gatineau, etc.).  

- L'immigration

L'immigration constitue un autre facteur qui contribue à la minorisation des francophones sur l'île de Montréal. Or, plus le nombre d'immigrants non francophones augmente, plus le pourcentage des francophones baisse sur l'île, étant donné que la plupart des immigrants allophones vont s'installer à Montréal. Avec une moyenne de plus de 40 000 immigrants par année, le français devient moins attractif et la minorisation des francophones est atteinte plus rapidement dans l'île. Depuis les années quatre-vingt, la population de langue maternelle française  dans l'île de Montréal a diminué de 100 000 personnes. Au cours de cette période, le nombre d'allophones a augmenté de 280 000.

En 2007, par exemple, l'île de Montréal a accueilli à elle seule 32 600 immigrants, auxquels il faut ajouter Laval, la couronne sud et la couronne nord, ce qui fait un total de 38 000 personnes. Au cours de la même période, le reste du Québec n'en recevait que 7100. Bref, la région de Montréal attire cinq immigrants sur six; la grande majorité d'entre eux choisit de s'installer dans la ville centre sur l'île de Montréal. Or, depuis toujours, Montréal a toujours été le premier choix des immigrants qui sont venus s'installer au Québec. Ainsi, entre 1987 et 2007, le Québec a accueilli 754 000 immigrants. De ce nombre, 625 000 ont élu domicile dans la région de Montréal, dont 527 000 dans l'île même. En moyenne depuis 20 ans, 83 % des nouveaux arrivants s'installent à Montréal. Depuis deux décennies, Montréal reçoit en moyenne 31 300 immigrants par année, pendant que la ville de Québec en accueille seulement 2000. Dans les autres villes, les taux d'immigration sont faméliques. Depuis plus de vingt ans, la grande région du Saguenay-Lac-Saint-Jean a reçu en moyenne 290 immigrants par année; la Mauricie, 230; le Bas-Saint-Laurent, 71; l'Abitibi-Témiscamingue, 45; la Côte-Nord, 28; la Gaspésie, 20. Bref, la grande force d'attraction de Montréal auprès des immigrants internationaux ne permet pas l'arrivée de nouveaux arrivants dans les régions.

Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner de la minorisation des francophones de Montréal. La tendance est appelée à s'accentuer. Au rythme où la situation démographique évolue, les élèves francophones sur l'île de Montréal ne seront plus que 29% en 2026.

Auparavant, les rapports de force se faisaient entre le français et l'anglais, mais ce n'est plus la cas aujourd'hui puisque le jeu se joue à trois: les francophones, les anglophones et les allophones. Selon toute probabilité, l'avenir du français à Montréal repose en partie sur les allophones qui adopteront éventuellement le français comme langue maternelle. Cependant, ce genre d'intégration se fait à long terme et concerne surtout les immigrants dont la langue, de souche latine, est proche du français comme l'espagnol, le  portugais ou l'italien. D'ci là, les autres facteurs démographiques — la dénatalité et l’étalement urbain — continueront de faire régresser le poids démographique des francophones sur l’île.

En effet, depuis 1985, l'accroissement des non-francophones de l'île de Montréal étant plus rapide que celui de la majorité francophone, la minorisation paraît inévitable: «En d'autres termes, on compte deux fois plus d'immigrants non francophones qui choisissent de s'installer dans l'île de Montréal que d'accouchements de Montréalaises francophones» (Michel PAILLÉ). La situation des francophones sera bientôt trop fragile pour permettre au Québec d'intégrer les immigrants au français. En 2006, plus de la moitié des élèves fréquentant les écoles publiques de l'île de Montréal, soit 51,1 %, étaient nés à l'étranger ou avaient un parent né ailleurs. La langue maternelle du tiers de ces enfants (36,0 %) n'est ni le français ni l'anglais. L'espagnol, l'arabe, l'italien, le créole et le chinois sont les langues les plus courantes. C'est dans les conseils scolaires de l'ouest de l'île que la population allophone croît le plus. Plus de la moitié des élèves nés à l'étranger vivent dans une zone défavorisée. Or, tout affaiblissement de la majorité francophone de Montréal entraînera un arrêt de la croissance des francophones dans l'ensemble du Québec.

Pour que l'intégration des immigrants soit possible, il faudrait, entre autres conditions, au moins maintenir la population francophone largement majoritaire (par exemple à 60 %). Pour Michel Paillé, la capacité d'accueil de l'île de Montréal se limiterait alors à 10 000 immigrants non francophones par année. Il faudrait faire en sorte que les immigrants s'installent ailleurs au Québec, ce qui n'est pas une mince tâche dans la mesure où les tentatives en ce sens ont jusqu'ici presque toujours échoué. 

- L'étalement urbain

L'étalement urbain demeure aussi l'une des causes de la minorisation des francophones sur l'île de Montréal. Depuis quelques décennies, beaucoup de francophones habitant l'île se sont installés dans la banlieue, ce qu'on appelle la «couronne nord» ou la «couronne sud», avec comme conséquence qu'Ils ont fait baisser la proportion des francophones dans l'île. Selon le professeur Marc Termote:  «Les allophones sont très concentrés dans les zones urbaines. Ce ne sont pas eux qui s’installent en banlieue.» De fait, ce sont essentiellement les francophones qui s'installent en banlieue, alors que la plupart des allophones choisissent l'île de Montréal, ce qui met progressivement le français en déficit. 

Bref, à la sous-fécondité des francophones s'ajoutent une forte immigration internationale et un étalement urbain qui pousse les francophones à habiter la banlieue (les «couronnes») de Montréal. Quelles que soient les mesures pour franciser les immigrants, il deviendra difficile de compenser l'exode et l'infécondité de dizaines de milliers de francophones de souche. Pendant tout ce temps, le Québec continue de vivre avec un énorme déficit de natalité chez les francophones, il continue de recevoir une proportion importante d'immigrants non francophones et l'étalement urbain se poursuit. Autrement dit, le Québec semble vivre une situation particulière. Selon Marc Termote: «C'est la seule société où l'évolution linguistique met en danger la langue officielle de la population.» Pour le démographe, il ne sera pas facile de renverser les tendances lourdes au Québec. Il apparaît inutile de favoriser la fécondité des francophones sans choisir des critères de discrimination (des primes uniquement aux mères francophones?); il est quasi impossible de contrer l'étalement urbain, alors que les Montréalais ont choisi d'aller s'établir en banlieue. L'une des seules solutions consiste à miser sur une immigration encore plus francophone. Sans nul doute, il s'agit d'un des seuls leviers sur lequel le gouvernement québécois peut vraiment agir.

Une étude réalisée en mai 2009 par des économistes du Mouvement Desjardins (premier groupe financier coopératif en importance au Canada) démontre que le Québec s’achemine vers un cul-de-sac démographique. Le vieillissement de la population devrait affecter le marché du travail, ralentir l’économie et exercer une pression énorme sur les finances publiques. Le recours à l’immigration et la participation accrue des travailleurs ne feraient que reporter de quelques années le déclin économique. Au mieux, si la productivité augmentait encore, il y aurait une croissance économique annuelle de 1,5 % au cours des dix prochaines années. Dans ce contexte, les acquis sociaux des Québécois risquent d’être mis à rude épreuve. Les auteurs de l’étude recommandent la mise en œuvre de réformes en s’inspirant du modèle européen: par exemple, l'augmentation progressive de l’âge de la retraite, la réduction de la taille de l’État et la révision du régime de pension publique.

Le cas du Québec n’est cependant pas unique : d’autres pays industrialisés, par exemple le Japon et certains pays d’Europe, ont déjà commencé à subir les effets du vieillissement de leur population. La progression de l’économie y a par conséquent ralenti, ce qui confirme que le Québec, sans être condamné à la décroissance, devra bientôt composer avec une cadence économique moins soutenue.

3.2 Montréal et le Québec, deux visages différents

Il faut souligner que la région montréalaise est devenue différente du reste du Québec au point où Montréal semble se dissocier graduellement de l'ensemble de la société québécoise. Montréal se forge une identité démographique et linguistique distincte par rapport avec le reste du Québec. On parle même d'une «bruxellisation» de Montréal. Comme les Bruxellois francophones, les Montréalais ne s'identifient que fort peu aux francophones de la «province». Les Montréalais accusent les Québécois des régions de ne pas comprendre la réalité identitaire de la métropole habituée à la diversité linguistique, culturelle et ethnique. De leur côté, les Québécois résidant à l'extérieur de Montréal se méfient de la métropole. Hors de la zone métropolitaine, un sondage de juin 2005 révélait que de 60 % à 70 % des Québécois des régions rejetaient Montréal.

Il s'agit là d'une profonde rupture entre la métropole et le reste du Québec. Le gouffre d'incompréhension semble total. D'une part, les Montréalais manifestent une indifférence un peu méprisante pour une «province» qu'ils ne connaissent pas, d'autre part, les «provinciaux» se méfient  d'une métropole qui leur ressemble de moins en moins, tant par son rythme plus nord-américain que par son caractère hybride, bilingue et multiethnique. Montréal est devenue une grosse ville s'éloignant progressivement d'un Québec toujours tout aussi homogène. Montréal est donc appelée à demeurer un monde à part dans un Québec francophone.

Le Québec continue de s'acheminer vers deux populations de plus en plus indifférentes l'une de l'autre: tandis que Montréal deviendra progressivement multilingue, le reste du Québec demeurera à peu près exclusivement francophone. Des crises sociales, linguistiques et politiques sont à prévoir si le Québec ne sait pas gérer ce changement majeur. Sans une métropole assurant une certaine universalité francophone, il faudra accepter la provincialisation du reste de la société québécoise.

4 Le poids démographique du Québec dans la fédération canadienne

Les Québécois deviendront proportionnellement de moins en moins nombreux dans l'ensemble canadien. En 1951, le Québec représentait quelque 29 % de la population canadienne. En 1961, ce taux était passé à 28,8 %, mais en 1986 il était à 25,6 % de cet ensemble et, par la suite, à 24,7 % en 1991 et à 19,5 % lors du recensement de 2001.

Bref, en 50 ans, la proportion des francophones au sein de la population canadienne a diminué considérablement, passant de 29 % à moins de 20 %. D’après Statistique Canada, cette baisse ininterrompue est en bonne partie attribuable à deux facteurs: d’abord, un nombre important d'immigrants de langue maternelle autre que le français et, ensuite, la baisse de la fécondité au sein de la population francophone depuis le milieu des années soixante.

En 2001, 85,8 % des francophones du Canada (6,7 millions) vivaient au Québec (5,7 millions). Ils représentaient 81,2 % de la population de la province, comparativement à 82,0 % en 1991. Cette légère baisse, attribuable à l'augmentation du nombre d'immigrants de langue maternelle autre que le français, s'est effectuée en dépit d'une croissance de 2,8 % de la population francophone, laquelle totalisait 5,7 millions de personnes en 2001.

5 Le marché québécois au sein de la francophonie

Le Québec est géographiquement éloigné des sociétés francophones de l'extérieur. Le centre de gravité de la francophonie est en effet en Europe, en France, en Belgique et en Suisse. La francophonie européenne représente près de 70 millions de locuteurs, c'est-à-dire au moins 90 % de l'ensemble des francophones. Il faut compter 12 francophones européens pour un francophone québécois. Il faut aussi 11 Français pour un Québécois. Sur 100 francophones, on compte 91 Européens, 82 Français et 7 Québécois.

En Amérique du Nord, seul le Québec constitue une majorité francophone. Les autres francophones nord-américains sont concentrés surtout en Ontario et au Nouveau-Brunswick, alors que partout ailleurs, que ce soit au Canada, en Nouvelle-Angleterre ou en Louisiane, ils forment de petites communautés dispersées et isolées au sein d'un monde massivement unilingue anglophone. On peut même affirmer que tous les francophones d'Amérique constituent des isolats linguistiques et culturels au milieu d'une grande communauté anglophone. Rester francophone en Amérique peut se révéler une lourde tâche.

Le Québec demeure, avec ses 7,8 millions d'habitants (2009), une petite société avec un marché linguistique limité, ce qui entraîne des conséquences pour les producteurs et les consommateurs de produits linguistiques et culturels. De plus, comme son économie est totalement intégrée au marché nord-américains, la plupart des échanges extérieurs se font en anglais.

Cette situation ne peut que favoriser une certaine insécurité culturelle et linguistique, surtout que, depuis trois décennies, le Québec voit diminuer son poids relatif au Canada, alors que la nouvelle immigration est souvent perçue comme une menace à ses valeurs et à son identité. 

6 La langue française des Québécois

Depuis le début des années 1970, le français du Québec a beaucoup évolué dans le sens d’une certaine standardisation. Dans la langue parlée, les prononciations les plus stigmatisées, celles qui sont les plus éloignées du français dit standard, ont commencé à régresser. Le vocabulaire du Québécois moyen s’est considérablement enrichi et les anglicismes ont aussi diminué. Néanmoins, les études menées par deux professeurs de l’Université de Sherbrooke, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, montrent que la perception qu'ont les Québécois de leur langue révèle un bilan assez négatif:   

Le dossier est noir et continue d'être noirci, de façon cyclique, par certains journalistes et par une partie de notre élite. La piètre qualité de notre langue est un «problème de société», clament ces derniers!

Il semble que le français écrit et parlé au Québec ne corresponde pas toujours à un «français de qualité». De nombreuses plaintes s'élèvent quant à la formation insuffisante des nouveaux diplômés à ce sujet. D’ailleurs, plusieurs d'entre eux éprouvent de grandes difficultés à s'exprimer de façon claire, que ce soit à l'écrit ou à l'oral. Il en est ainsi pour beaucoup de personnes déjà actives sur le marché du travail. Cette lacune est actuellement ressentie par les intéressés eux-mêmes, qui la perçoivent souvent comme un véritable handicap dans le cheminement de leur carrière. On peut donc croire à un consensus social sur la nécessité d'améliorer le français parlé et écrit du Québec. Le français des Québécois s'est adapté à leur réalité nord-américaine et il exprime parfaitement leur monde, leurs valeurs, souvent différentes de celles des Français.

Pour les linguistes Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, le français québécois est une «variété nationale de français». On observe dans ce français régionalisé non seulement des mots de niveaux de langue familier et populaire, des anglicismes et des emplois critiqués, mais également un niveau standard, qu'on appelle le français québécois standard et qui sert de modèle, de norme, à l'oral comme à l'écrit, pour tous les citoyens du Québec. Le problème, c'est que cette variété de français n'a jamais été définie, ni analysée ni décrite. Ce que l'on ne dit pas souvent, c'est que la langue québécoise reflète une situation de diglossie. Il existe deux formes de français: l'un est fortement teinté de particularismes de toutes sortes, l'autre se rapproche du français standard, surtout à l'écrit.

Autrement dit, il n'existe pas au Québec un seul usage réel propre aux Québécois, mais deux. L'un est le français standard international que les Québécois partagent avec les autres francophones du monde. L'autre est le français vernaculaire parlé que tout le monde connaît, mais que tous utilisent de façons différentes, selon les circonstances. C'est ce qu'on appelle la diglossie, c'est-à-dire un état dans lequel se trouvent deux systèmes linguistiques coexistant sur un territoire donné, et dont l'un occupe un statut social inférieur, l'autre un statut social supérieur. Ce phénomène donne lieu à des situations de tension linguistique généralement caractérisées par l'apparition de variétés dites «hautes» et «basses» de la langue. En général, les deux formes sont en concurrence.

6.1 Les formes du français standard en québécois

Le français standard est la langue officielle du Québec. C'est celle du gouvernement québécois et du gouvernement fédéral. Tous les textes officiels sont rédigés dans ce français standard. C'est aussi ce français qui est la langue de travail des fonctionnaires, des écoles, des universités, des médias, des conférences, des débats, des maisons d'édition, des événements officiels, des autorités religieuses, des organismes culturels, des grandes entreprises, des sociétés publiques, etc. Le français standard est aussi la langue du patrimoine littéraire commun avec les autres littératures de la francophonie. 

L'emploi des formes du français standard est sanctionné socialement. La mauvaise qualité de la langue dans les situations formelles de communication est ouvertement critiquée. L'emploi de termes ou de prononciations jugées trop populaires apparaîtra inacceptable dans des situations formelles de communication, particulièrement à l'écrit. Les Québécois ont souvent le choix d'utiliser le français standard ou le français vernaculaire., mais pas n'importe comment ni dans n'importe quelle situation de communication.

6.2 Le français vernaculaire populaire

Toute langue peut être décrite de par ses caractéristiques phonologiques, phonétiques, morphologiques, syntaxiques et lexicales. Le français parlé au Québec ne fait pas exception. Malgré des différences plus ou moins importantes, les Québécois parlent un français certes régionalisé et teinté d'archaïsmes, mais il s'agit bel et bien du français.

On peut affirmer que le système phonologique du français québécois et celui du français standard sont pratiquement identiques, sauf pour quelques rares exceptions. Il existe aussi plusieurs variantes phonétiques dans le français québécois: ce sont généralement des formes archaïsantes originaires des parlers populaires urbains de la France des XVIIe et XVIIe siècles. Mais des paramètres interviennent dans ces variantes en fonction du sexe, de l'âge ou du niveau d'études des locuteurs. Plus un individu est scolarisé, moins sa prononciation sera marquée par des particularismes phonétiques. Mais tous les Québécois se distinguent, comparativement au «français de France», par un accent distinctif. Le rythme de la parole est aussi un trait particulier des Québécois. Il est plus lent et plus monocorde que celui des Français, lequel, par comparaison, peut paraître plus rapide et plus chantant. Le choix de recourir aux formes du français standard ou à celles du français vernaculaire est fixé par la situation de communication.

La grammaire (morphologie) révèle un nombre peu élevé de particularismes par rapport au français standard. De façon générale, ces variantes correspondent à du français parlé populaire et tirent leur origine des formes archaïsantes ou vieillies. L'un des traits fréquents concerne, par exemple, la confusion entre les genres masculin et féminin dans les mots commençant par une voyelle orale (avion, autobus, abat-jour, etc.). On dira une avion, une autobus, une abat-jour, etc. La plupart de ces particularismes n'apparaissent pas en français québécois écrit, mais uniquement en situation informelle. Beaucoup de Québécois semblent avoir une immense difficulté à faire accorder les règles concernant l'emploi du féminin et du pluriel dans les pronoms et adjectifs. Contrairement à la morphologie, les traits particuliers du français québécois en syntaxe sont relativement élevés. Il s'agit de formes anciennes, populaires ou influencées par l'anglais. Là encore, plus un individu est instruit, plus sa syntaxe se rapprochera de celle du français standard. À l'écrit il serait difficile de relever des variantes typiquement québécoises parce que les Québécois se conforment aux règles de la grammaire et de la syntaxe française. Les différences à l'écrit entre le français des Québécois et des Français sont quasi inexistantes.

C'est dans le lexique que les différences se font davantage sentir dans la langue québécoise. Le français vernaculaire des Québécois contient beaucoup d'archaïsmes issus des «patois» français, un petit nombre d'amérindianismes, ainsi que de nombreux québécismes (ou canadianismes) et anglicismes. Bien qu'on puisse dresser une liste importante de tous ces particularismes lexicaux, sûrement quelques milliers de mots, le fond lexical demeure celui du français standard. Un étranger parlant le français standard peut être surpris de constater que certains mots français qu'il connaît portent un sens différent chez son interlocuteur québécois.

Cependant, il faut tenir compte de l'ensemble du lexique et de la fréquence d'usage des mots dans une conversation. Certains archaïsmes, québécismes et anglicismes sont fréquents, alors que d'autres sont rarement employés. La plupart des particularismes québécois relèvent du registre familier ou populaire. Ces mots sont généralement employés en concurrence avec les termes du français standard. La plupart des Québécois sont capables d'utiliser les deux termes, celui du français québécois, celui du français standard, mais le degré d'instruction peut jouer un grand rôle. De plus, le lexique n'est pas employé de la même façon par tous les Québécois, ni dans toutes les circonstances, ni qu'ils soient employés avec la même fréquence. Là aussi, divers paramètres interviennent comme le sexe, l'âge, le degré d'instruction, la situation de communication, etc.

En général, la plupart des Québécois ignorent qu'ils emploient couramment des archaïsmes, des québécismes ou certains anglicismes. Les locuteurs ne sont pas des historiens de la langue. Comme pour tous les autres francophones du monde, ils ignorent qu'ils emploient des mots d'origine germanique, grecque, italienne, espagnole, etc. De la même façon, beaucoup de Québécois unilingues francophones emploient des anglicismes sans même savoir qu'il s'agit de mots anglais. Souvent, les Québécois utilisent des anglicismes parce qu'ils ignorent l'équivalent français. Lorsqu'ils constatent qu'ils emploient des anglicismes et connaissent l'équivalent français, ils ont tendance à les éviter. De façon consciente, les Québécois peuvent aussi préférer certains anglicismes fréquents à des fins strictement expressives lorsqu'ils se parlent entre eux.

6.3 La diglossie québécoise

Dans les faits, les termes du français standards et les termes du français québécois sont en concurrence : maïs / blé d'Inde, haricot / fève, aspirateur / balayeuse, dépanneuse / towing, robinet / champlure, pneu / tire, poêle / cuisinière électrique, réfrigérateur / frigidaire, etc. Dans certaines circonstances, le terme standard peut être plus fréquent; dans d'autres, le terme non standard. La répartition des termes standards et non standards n'est pas arbitraire, car elle se fait selon des règles sociales précises. À l'écrit les formes standards sont généralement employées, de même que dans les situations formelles de communication, ce qui inclut la publicité télévisée. Par contre, la langue parlée des feuilletons télévisés, du cinéma, des humoristes, de certaines émissions de radio sera celle du français vernaculaire populaire. Dans les situations informelles, les formes non standards ont tendance à être nettement plus fréquentes, surtout entre Québécois. Lorsqu'ils ignorent les termes standards, les Québécois recourent nécessairement aux termes non standards. Lorsqu'ils les connaissent, ils les utilisent dans des communications soutenues. 

Il est vrai que l'emploi des particularismes québécois joue un rôle fortement identitaire, mais il ne faudrait pas croire que les Québécois ne s'identifient guère au français standard. Dans les faits, ils s'identifient aux deux formes de français, mais tout dépend des circonstances. Dans certaines situations orales formelles et toujours à l'écrit, les Québécois s'identifient avant tout au français standard, mais, il faut l'avouer, pas du tout au «parler pointu» des Français. Dans les situations informelles, il peuvent s'identifier davantage au français québécois, mais encore là ce peut être par des choix particuliers dans la prononciation et/ou le vocabulaire, selon des buts expressifs ou strictement informatifs. Peu de Québécois seraient prêts à sacrifier l'une des deux formes de français. Pour des raisons différentes, ils tiennent aux deux. Ils parlent tous en québécois et écrivent tous en français. Nul n'accepterait de perdre l'un des deux. Les individus les plus instruits sont ceux qui possèdent le mieux les deux systèmes. Par contre, les Anglo-Québécois et les allophones québécois vont préférer employer le français standard; ils comprennent parfois certaines aspects du français vernaculaire, mais ne l'emploient guère eux-mêmes.

Pour résumer, nous pouvons affirmer que les Québécois croient qu'ils parlent davantage le français vernaculaire que le français standard, que le premier est différent du second, que le français écrit est similaire des deux côtés de l'Atlantique, que les ressemblances sont plus grandes que les différences, et que le français qu'ils parlent se rapproche de plus en plus de celui des Français. Quoi qu'il en soit, les Québécois ne s'exprimeront jamais comme les Français, pas plus qu'un Wallon parlera comme un Parisien ou un Sénégalais comme un Haïtien. 

Bref, les Québécois francophones ont une double appartenance linguistique, l'une au français québécois, l'autre au français international. Quand il s'agit d'identité, les Québécois préfèrent le français vernaculaire; quand il s'agit de norme, c'est le français standard. Toutefois, dans certaines situations, la forme vernaculaire peut servir de norme aux dépens du français standard. Cette double identité linguistique des Québécois n'est sans doute pas étrangère à leur double appartenance politique à la fois au Canada et au Québec.

La proportion des francophones du Québec baissera à moins de 20 % d’ici les trois prochaines décennies. Une telle évolution sera lourde de conséquence dans la fédération canadienne. Les rapports de force vont nécessairement changer. Cela signifie moins de francophones au Parlement fédéral, au Conseil des ministres, dans la fonction publique fédérale, dans l'armée, dans la magistrature, etc. Bref, moins de locuteurs francophones au Québec équivaut à moins de pouvoir sur le plan fédéral, donc moins d'avantages au sein de la fédération canadienne. Déjà, des voix se font entendre au Canada anglais pour abolir la Loi sur les langues officielles du gouvernement fédéral. On imagine ce que ce sera lorsque le Québec représentera moins de 20 % de la population canadienne, car il lui est impossible d'empêcher la réduction de son poids démographique à l'intérieur du Canada. Le mieux qu'il soit possible de faire, c'est de freiner à tout prix ce déclin.

Dernière mise à jour: 30 août 2011
 

 

  Bibliographie

 

Histoire du français au Québec