République de l'Inde

Les politiques linguistiques
des États indiens

1 Une fédération linguistique

Rappelons que l'Union indienne est une république fédérale formée de 28 États et de sept territoires. Ces États fédérés sont les suivants: 

l'Andhra Pradesh,
l'Arunachal Pradesh,
l'Assam
le Bengale occidental
le Bihar
le Chhatisgarh
Goa
le Gujarat
l'Haryana,
l'Himachal Pradesh,
le Jammu-et-Cachemire
le Jharkhand
le Karnataka
le Kerala,
le Madhya Pradesh,
le Maharashtra
le Manipur,
le Meghalaya
le Mizoram
le Nagaland
l'Orissa

le Panjab
le Rajasthan,
le Sikkim
le Tamil Nadu,
le Tripura,
l'Uttaranchal
l'Uttar Pradesh

Les sept territoires de l'Union sont les îles Andaman-et-Nicobar, Chandigarh, Dadra-et-Nagar-Haveli, Daman-et-Diu, Delhi, les îles Lakshadweep (ou Laccadive) et Pondichéry. On peut consulter la carte générale des 28 États (en date de 2001) ou la carte politique détaillée

L'Inde, une ancienne colonie britannique (1799-1947), obtint son indépendance en 1947 au prix de la sécession d'une partie du pays: le Pakistan. L'Inde forma ensuite une fédération appelée l'Union indienne, dont les limites des États membres furent calquées sur les divisions arbitraires de l'ancien régime. Il en résulta un plurilinguisme enchevêtré dans la plupart des États fédérés, ce qui engendra des conflits sanglants entre les ethnies. L'agitation linguistique provoqua des mouvements de redistribution des États sur une base linguistique. La Constitution de 1950 créa une véritable fédération linguistique pour résoudre le problème de la non-concordance des limites territoriales et des aires linguistiques. On adopta alors le principe d'une langue par État, bien que la réalité puisse montrer qu'il sera toujours impossible d'en arriver à cet idéal.

De fait, la Constitution de 1950 n'a pas éliminé les tensions entre les différentes communautés: année après année, d'autres conflits aigus apparaissent ici ou là. Certains affirmeront même que les interventions du gouvernement central ont eu plutôt tendance à provoquer des crises entre les États. Il faut régulièrement procéder à des redistributions territoriales parce que les mouvements autonomistes régionaux demeurent très actifs. Les luttes entre les communautés ainsi que la difficile conciliation des intérêts contradictoires des États et du gouvernement central semblent des constantes inévitables de la vie politique indienne.

Ces problèmes n'ont rien d'étonnant dans un pays (le deuxième du monde par la population), dont les dimensions sont analogues à celles de l'Europe. On peut lire les dispositions constitutionnelles de l'Union indienne en matière de langue en cliquant ICI.

2 Les langues officielles des États

Pour mieux saisir le caractère complexe de cette fédération linguistique, on pourra consulter la liste des États fédérés qui présente les 28 États membres avec leur population et leur(s) langue(s) officielle(s) respective(s):

  État Langue(s) officielle(s) Population (2001) Autres langues reconnues
1 Andhra Pradesh télougou 75 727 541 ourdou (co-officiel dans certains districts).
2 Arunachal Pradesh anglais 1 091 117 aucune, sauf les langues tribales à l'école.
3 Assam assamais 26 638 407 bengali et bodo: co-officiels dans certains districts.
4 Bengale occidental bengali 80 221 171 népali: co-officiel dans le district de Darjeeling.
5 Bihar hindi 82 878 796 ourdou: co-officiel dans les services gouvernementaux.
6 Chhattisgarh hindi - chhattisgarhi 20 795 956 aucune, sauf le chhattisgarhi.
7 Goa konkani 1 343 998 marathi reconnu dans les services gouvernementaux.
8 Gujarat gujarati - hindi 50 596 992 langues reconnues dans les écoles primaires: marathi, sindhi, ourdou, anglais, tamoul, télougou et malayalam.
9 Haryana hindi 21 082 989 aucune, sauf le panjabi dans les écoles primaires.
10 Himachal Pradesh hindi 6 077 248 aucune.
11 Jammu-et-Cachemire ourdou 10 069 917 aucune, à l'exception de l'anglais et de l'hindi dans les écoles.
12 Jharkhand hindi 26 909 428 aucune.
13 Karnataka kannada 52 733 958 anglais: co-officiel, certaines langues sont reconnues (15% de la population d'un district) dans certains services gouvernementaux.
14 Kerala malayalam - anglais 31 838 619 tamoul et kannada: co-officiels dans certains districts.
15 Madhya Pradesh hindi 60 385 118 langues régionales reconnues: marathi et ourdou.
16 Maharashtra marathi 96 752 247 ourdou: co-officiel dans certains districts.
17 Manipur meitei (ou manipouri) 2 388 634 aucune.
18 Meghalaya anglais 2 306 069 khasi : co-officiel dans quatre districts; garo : co-officiel dans trois districts.
19 Mizoram mizo 891 058 aucune, sauf l'anglais.
20 Nagaland anglais 1 988 636 aucune.
21 Orissa oriya 36 706 920 aucune, sauf l'anglais.
22 Panjab panjabi 24 289 296 aucune, sauf l'hindi à des fins scolaires.
23 Rajasthan hindi 56 473 122 aucune.
24 Sikkim népali 540 493 langues co-officielles à des fins de préservation de la culture et des traditions: bhotia, lepcha, limboo, newari, gurung, mangar, mukhia, rai, sherpa et tamang. 
25 Tamil Nadu tamoul 62 110 839 aucune, mais le télougou, le kannada et le malayalam sont reconnus dans certains districts.
26 Tripura anglais - bengali - tripouri 3 191 168 aucune, mais le bishnupriya, le manipouri et le chakma sont autorisés dans les écoles primaires.
27 Uttaranchal anglais - hindi 8 479 562 aucune, sauf l'ourdou dans certains districts.
28 Uttar Pradesh hindi 166 052 859

ourdou : co-officiel dans certains districts.

Chacun des 28 États a adopté une ou plusieurs langues officielles, mais il en est ainsi des sept territoires de l'Union (Andaman-et-Nicobar, Chandigarh, Dadra-et-Nagar-Haveli, Daman-et-Diu, Delhi, Laccadive et Pondichéry) qui ont tous adopté au moins l'anglais comme l'une de leurs langues officielles, Pondichéry en ayant adopté cinq:

  Territoire Langue(s) officielle(s) Autres langues reconnues
1 Andaman-et-Nicobar anglais - hindi

télougou et tamoul : reconnus dans les services gouvernementaux dans certains districts.

2 Chandigarh panjabi - hindi aucune, sauf l'anglais.
3 Dadra-et-Nagar-Haveli marathi - gujarati aucune, sauf l'anglais.
4 Daman-et-Diu gujarati - anglais aucune, mais le marathi est reconnu dans les services gouvernementaux dans certains districts.
5 Delhi (district fédéral) anglais - hindi ourdou et panjabi: co-officiels.
6 Laccadive (Lakshadweep) malayalam - tamoul aucune, sauf l'anglais.
7 Pondichéry (Puducherry) tamoul - anglais - français malayalam et télougou : co-officiels à Mahé (malayalam) et Yanam (télougou).

3 Les langues constitutionnelles

On distingue aussi 22 langues constitutionnelles (''major regional languages''), lesquelles sont toutes des langues officielles (sauf le sanskrit) dans un ou plusieurs États, les langues régionales officielles non constitutionnelles (comme l'anglais et le français), les langues sans statut au niveau d'un État mais officielles dans un district ou une municipalité (comme le népali, l'andamais ou le nicobarrais). Voici la liste des langues dites «constitutionnelles»:
 

Rang Langue Famille État
1 anglais

indo-européenne

Kerala, Mysore, Orissa, Goa, Arunachal Pradesh, Mizoram, Manipur, Meghalaya, Kerala,  Andaman-et-Nicobar, Chandigarh, Dadra-et-Nagar-Haveli, Delhi, îles Laccadive, Pondichéry, Daman-et-Diu, Delhi
2 assamais 

indo-européenne

Assam
3 bengali 

indo-européenne

Bengale occidental, Tripura
4 bodo

indo-européenne

Assam
5 dogri

indo-européenne

Jammu-et-Cachemire
6 goujarati

indo-européenne

Gujarat
7 hindi 

indo-européenne

Bihar, Haryana, Himachal Pradesh, Madhya Pradesh, Rajasthan, Uttar Pradesh, Delhi, Jharkhand, Chhattisgarh, Andaman-et-Nicobar, Chandigarh, Daman-et-Diu, Dadra-et-Nagar-Haveli

8 kannada 

dravidienne

Karnataka
9 kashmiri

indo-européenne

Jammu-et-Cachemire
10 konkani

indo-européenne

Goa, Karnataka, Maharashtra, Kerala
11 maithili

indo-européenne

Bihar
12 malayalam  

dravidienne

Kerala, îles Laccadive, Pondichéry
13 manipouri

indo-européenne

Manipur
14 marathi

indo-européenne

Maharashtra
15 népali

indo-européenne

Sikkim
16 oriya

indo-européenne

Orissa
16 ourdou

indo-européenne

Jammu-et-Cachemire, Uttaranchal, Bihar, Jharkhand
18 panjabi

indo-européenne

Panjab
19 sanskrit

indo-européenne

------------------

20 santali

indo-européenne

Assam, Bihar, Bengale occidental, Mizoram, Orissa, Tripura
21 sindhi 

indo-européenne

Panjab
22 tamoul

dravidienne

Tamil Nadu, Pondichéry
23 télougou

dravidienne

Andhra Pradesh, Pondichéry
 

On peut consulter la carte la carte linguistique de l'Inde. De plus, un certain nombre de langues, sans être «constitutionnelles», sont néanmoins des langues officielles et/ou administratives dans les États. On en dénombre 33 dans ce cas dont quelques-unes sont officielles dans plus d’un État (anglais, hindi, ourdou, bengali, etc.): anglais (14), assamais, bengali (4), bhojpouri (2), bhoutia, français, garo, goujarati, haryanvi, hindi (10), kannada, kashmiri, khasi, konkani, kouki, lushai, malayalam (2), manipouri, marathi (3), marwadi, miau, mizo, naga, nepali, oriya, ourdou (8), pahadi (2), panjabi (2), rajasthani, sindhi (2), tamoul (2), télougou, tripouri.

L'article 345 de la Constitution précise que chaque État choisit une ou plusieurs langues officielles pour son parlement, son administration publique, ses cours de justice, l'enseignement et l'affichage. Partout l'usage de l'anglais reste possible, même lorsqu'il s'agit de communiquer entre États:

Article 345

[...] La législature d'un État pourra, par une loi, adopter une ou plusieurs des langues en usage, ou encore l'hindi, pour une ou plusieurs des fins officielles de l'État.

Les langues choisies par les États peuvent être employées à des fins officielles et être inscrites dans la Eighth Schedule ou 8th Schedule (Annexe VIII) de la Constitution. Jusqu'à l'Amendement 21 (''Twenty-First Amendment'') de la Constitution de 1967, le pays reconnaissait 14 langues constitutionnelles, puis 18 jusqu'en 1992, avec l'Amendement 71 qui a prévu l'insertion de quelques autres langues (konkani, manipouri, népali). À partir de mai 2007, avec le 100e Amendement, le nombre des langues mentionnées dans la Eighth Schedule (Annexe VIII) a été augmenté à 22 (bodo, dogri, santali et maithili).

4 Les législations linguistiques

La plupart des États de l'Inde, soit 21 sur 28, ont adopté une législation destinée à proclamer une ou plusieurs langues officielles. Même des États qui ont choisi l'hindi comme langue officielle (Bihar, Hayana, Imachal Pradesh, Madhya Pradesh et Rajasthan) ont adopté de telles lois. D'autres États ont tenu à protéger des langues officielles régionales, c'est-à-dire utilisées dans leur propre État: le télougou dans l'Andhra Pradesh, l'assamais en Assam, le bengali et le népali au Bengale occidental, le konkani à Goa, le gujarati au Gujarat, le kannada au Karnataka, le malayalam au Kerala, la marathi au Maharashtra, le metieti au Manipur, le khasi et le garoa au  Meghalaya, le mizo au Mizoram, l'oriya en Orissa, le panjabi au Panjab, le tamoul au Tamil Nadu. Voici les États qui ont adopté ces lois, dont certaines sont disponibles sur ce site (en rouge) :

État Loi linguistique Année Langue(s) protégée(s)
Andhra Pradesh

Andhra Pradesh Official Language Act

1966

télougou

Assam

Assam Official Language Act

1960, 1967

assamais, bengali, bodo

Bengale occidental

West Bengal Official Language Act

1961

bengali et népali

Bihar

Bihar Official Language Act

1950, 1980

hindi

Delhi Delhi Official Language Act, 2000 2000 hindi, ourdou, panjabi
Goa, Daman-et-Diu

Goa, Daman and Diu Official Language Act

1987

konkani, marathi, anglais

Gujarat

Gujarat State Official Language Act

1960

gujarati

Haryana

Haryana State Official Language Act

1969

hindi

Himachal Pradesh

Himachal Pradesh Official Language Act

1981

hindi

Karnataka

Karnataka Official Language Act

1963

kannada

Kerala

Kerala Official Language (Legislation) Act

1969

malayalam et anglais

Madhya Pradesh

Madhya Pradesh Official Language Act

1957, 1972

hindi

Maharashtra

Maharashtra Official Languages Act

1964

marathi

Manipur

Manipur Official language Act

1979

manipouri (meitei)

Meghalaya

Meghalaya Official Languages Bill

1981

khasi, garo, jaintia et anglais

Mizoram

Mysore Official Language Act

1963

mizo

Orissa

Orissa Official Language Act

1954

oriya

Panjab

Punjab Official Language Act
 Punjab Official Language (Amendment)

1967
2008

panjabi
panjabi

Pondichéry

Pondicherry Official Languages Act

1965

tamoul, malayalam, télougou et anglais

Rajasthan

Rajasthan Official Language Ordinance

1956, 1970

hindi

Sikkim Sikkim Official Languages Act, 1977 1977 népali et anglais
+ bhoutia, lepcha, limbu, newar, rai, gurung, manger, sherpa, tamang, sunuwar (local)
Tamil Nadu

Tamil Nadu Official Language Act

1956

tamoul

Tripura

Tripura Official Language Act

???

anglais, bengali et tripouri (kokborok)

Uttar Pradesh

Uttar Pradesh Official Language Act

1951, 1982

hindi et ourdou

Dans plusieurs de ces législations, l'État promulgue une langue officielle, parfois deux, mais reconnaît aussi d'autres langues dans des localités ou des secteurs déterminés comme l'école, les services gouvernementaux ou l'affichage. Par exemple, le Kerala a adopté deux langues officielles, le Malayalam et l'anglais, mais il protège aussi le tamoul et le kannada au plan local. L'Andhra Pradesh a rendu le télougou officiel, mais protège aussi l'ourdou dans certains districts.

5 Le multilinguisme des États

Bien que chaque État soit découpé selon une base linguistique, le multilinguisme est généralement la règle au sein d'un même État. Seuls les États de Haryana (ourdou) et de Kerala (malayalam) ainsi que le district fédéral de Delhi sont unilingues à 90 %; sont unilingues à 80 % les États du Bengale occidental (bengali), du Gujarat (goujarati), de l'Uttar Pradesh (hindi), d'Orissa (oriya) et du Tamil Nadu (tamoul). Les autres États sont bilingues ou maintiennent concurremment une langue secondaire comme en Assam, au Cachemire, en Himachal Pradesh, au Manipur ou au Tripura. Pour ne mentionner qu'un seul exemple parmi d'autres, le recensement 1971 comptait 166 langues maternelles dans le seul État du Karnataka, un cas classique d'un État multilingue. 

 

Langue maternelle
(Karnataka)

1961 1971 1981 1991 Augmentation/
Diminution
Kannada 65,17 65,94 65,69 66,2 + 1,03
Ourdou 8,64 9,00 9,53 9,96 + 1,32
Hindi 0,35 0,44 1,78 1,96 + 1,61
Malayalam 1,30 1,41 1,60 1,68 + 0,38
Tamoul 3,64 3,36 3,76 3,84 + 0,20
Télougou 8,68 8,17 8,12 7,39 - 1,29
Marathi 4,55 4,05 3,77 3,64 - 0,91
Konkani 2,08 1,96 1,74 1,57 - 0,51
Toulou 3,61 3,56 3,30 3,06 - 0,55
Kodagou 0,33 0,24   0,21 - 0,12

Lambani/ Banjari

  1,16
Yerava  soliga   0,04

On peut consulter la liste des États fédérés de l’Union pour avoir une idée des langues officielles et des langues d'usage.

5.1 L'Administration régionale

L'administration publique régionale fonctionne dans la ou les langues officielles de l'État, sauf lorsqu'elle communique avec le gouvernement central; c'est alors obligatoirement l'hindi ou l'anglais. Si les États hindiphones utilisent le plus souvent l'hindi, les autres États préfèrent recourir à l'anglais. Lorsqu'ils communiquent avec d'autres États, ils utilisent leur langue officielle si l'autre État a la même langue, ce qui est relativement fréquent entre États hindiphones: Chattisgarh, Gujarat, Hryana, Himachal Pradesh, Jharkhand, Madhya Pradesh, Rajasthan, Uttar Pradesh et Uttar Pradesh. Lorsque les langues officielles sont différentes, c'est l'anglais qui sert de langue véhiculaire. Ce sont les Règlements fédéraux sur les langues officielles qui régissent l'emploi des langues dans trois régions d'application des langues officielles. 

Avec leurs administrés, les États emploient leur(s) langue(s) officielle(s), mais ils peuvent aussi, dans des villes ou régions spécifiques, utiliser une langue locale.  En principe, la traduction et la publication de règlements importants sont assurées dans toutes les langues parlées par au moins 15 % de la population d'une zone ou d'un district.

De plus, les municipalités peuvent elles-mêmes intervenir dans le domaine linguistique et déclarer co-officielle(s) une langue dans un district donné, là où une ethnie minoritaire est en nombre suffisant. Dès lors, des aménagements concernant les services publics, les écoles et les inscriptions officielles doivent être prévus.

L'affichage se fait également dans la langue de l'État avec l'alphabet correspondant (il existe une douzaine d'alphabets en Inde). La langue de travail est celle de l'État, mais la connaissance de l'hindi et/ou de l'anglais constitue un atout pour obtenir un poste important; la gestion linguistique devient plus compliquée lorsque deux ou trois langues officielles se disputent la dominance au sein d'un même État.

Dans l'affichage commercial, la langue utilisée dans une ville donnée dépend de l'importance de celle-ci. Ainsi, dans les grandes villes, l'unilinguisme anglais constitue l'usage le plus courant; suit le bilinguisme anglais/langue de l'État. Dans les rues secondaires, les commerçants ont tendance à n'employer que la langue de l'État. L'utilisation de l'anglais demeure rare dans les petites villes où une langue locale peut même remplacer la langue de l'État régional (dans le cas où la langue locale est différente de celle de l'État).

5.2 L'éducation

Dans le domaine de l'enseignement, l'article 350A de la Constitution oblige tout État à assurer, au primaire, l'enseignement de la langue maternelle aux enfants appartenant à des groupes minoritaires:
 

Article 350A

Chaque État et chaque autorité locale de cet État devra faire en sorte de fournir aux enfants appartenant à des groupes linguistiques minoritaires des installations adéquates pour l'enseignement dans leur langue maternelle au niveau primaire; et le président, s'il juge nécessaire ou approprié que ces installations soient fournies, pourra donner des directives à cet effet à tout État.

Pour ces langues minoritaires, il suffit d'une demande de 10 élèves sur 40 pour que l'État soit obligé de fournir un enseignement dans une langue donnée. Il existe aussi un critère de distance pour les «zones tribales», à savoir qu'une école primaire devrait être située à moins de 1,5 kilomètre, mais dans certaines régions rurales cette distance peut atteindre jusqu'à cinq kilomètres. Dans les faits, une bonne soixantaine de langues au total sont enseignées dans les écoles primaires. Le pays a donc la tâche de gérer un système d’éducation qui compte plus de 664 000 écoles primaires, 110 000 écoles secondaires, 300 universités, 8700 collèges universitaires d’enseignement général et 2400 instituts professionnels.

- La langue maternelle

La structure de base de la scolarisation comprend huit années d’enseignement primaire, dont cinq ans pour le primaire du premier cycle (de la 1re année à la 5e année), trois ans pour le primaire du second cycle (de la 6e à la 8e année). Suivent deux années d’enseignement secondaire (9e et 10e année). Au terme de ces dix ans de scolarité, le certificat d’éducation secondaire (Secondary School Certificate) est décerné aux élèves qui réussissent les examens organisés par l’État compétent ou la Commission centrale de l’éducation secondaire. Les élèves qui désirent poursuivre leurs études au niveau supérieur doivent terminer un programme d’éducation secondaire supérieure d’une durée de deux ans (11e et 12e années), qui aboutit au certificat d’études secondaires supérieures ou à l’examen du certificat de la 12e année (Higher Secondary Certificate ou Standard XII Examination Certificate). Ce certificat constitue la condition nécessaire pour être admis dans les universités indiennes de premier cycle. Voici les langues enseignées en fonction du nombre d'États ou territoires impliqués:
 

Nombre Langue Primaire 
(cycle 1)
Primaire
(cycle 2)
Secondaire Supérieur
1 assamais 3 2 2 1
2 bengali 11 12 10 5
3 gujarati 8 5 5 5
4 hindi 24 25 24 21
5 kannada 6 5 5 2
6 kashmiri 1 1 1 -
7 malayalam 8 7 5 2
8 marathi 7 7 6 5
9 oriya 5 3 2 2
10 panjabi 4 3 3 30
11 sanskrit 2 1 1 -
12 sindhi 5 4 3 2
13 tamoul 10 10 9 5
14 télougou 11 11 9 5
15 ourdou 15 15 12 9
16 anglais 32 32 32 30

On constate que l'anglais est enseigné dès le premier cycle du primaire dans 32 États et territoires (sur 35), l'hindi dans 24, l'ourdou dans 15, le bengali et le télougou dans 11, le gujarati et le malayalam dans 8, le marathi dans 7, le kannada dans 6, l'oriya et le sindhi dans 5, le panjabi dans 4, le sanskrit dans 2 et le kashmiri dans un seul. À l'université, les langues les plus utilisées comme langue d'enseignement sont l'anglais (30), le panjabi (30), l'hindi (21) et l'ourdou (9).

7 La formule trilingue

L'une des pratiques les plus courantes en Inde correspond à ce qu'on appelle "The Three-Language Formula», c'est-à-dire la «formule des trois langues» ou encore mieux la «formule trilingue»: la langue maternelle (ou la langue régionale), une langue officielle (hindi ou anglais) et une autre langue moderne, indienne ou étrangère : l'hindi, l'anglais et la langue officielle régionale. Cette expression est rarement utilisée dans les documents officiels par les autorités centrales, mais l'expression est connue et largement acceptée dans les États indiens.  Il s'agit d'une sorte de compromis entre la notion d'efficacité et de rentabilité de la communication au sein de la grande diversité linguistique du pays et le respect de la plupart des langues locales. C'est là le résultat de la politique linguistique la plus représentative de l'Inde. Par ordre d'importance, il faut d'abord apprendre la langue officielle régionale (ce qui vaut pour plus de 80 % des Indiens), puis l'hindi (la langue de l'identité et de l'unité nationale) et ensuite l'anglais (la langue des communications internationales). 

Si l'État central privilégie d'abord l'hindi, puis l'anglais, les États indiens favorisent nettement leur langue officielle qui, dans certains cas, est l'hindi: Bihar, Haryana, Himachal Pradesh, Madhya Pradesh, Rajasthan, Uttar Pradesh, Delhi, Jharkhand, Chhattisgarh, Andaman-et-Nicobar, Chandigarh, Daman-et-Diu, Dadra-et-Nagar-Haveli. Il reste encore 21 autres langue indiennes: assamais, bengali, bodo, dogri, goujarati, kannada, kashmiri, konkani, maithili, malayalam, manipouri, marathi, népali, oriya, ourdou, panjabi, sanskrit, santali, sindhi, tamoul et télougou. La formule à trois langues a été mise au point comme un moyen d'accommoder l'intérêt de chaque groupe linguistique. En vertu de cette «formule», la politique consiste donc à encourager les enfants à choisir et apprendre trois langues à l'école, en commençant par la langue régionale officielle. Dans les États officiellement hindiphones, les élèves choisissent souvent comme langue étrangère le sanskrit, le persan ou l'arabe. C'est aussi dans ces États où l'anglais est mieux appris.

Sur les douze années d’études au primaire et au secondaire, l’enseignement se fait dans la langue maternelle (ou régionale) de la 1re à la 5e année, la FTL est introduite à partir de la 6e année. On peut résumer la situation de la façon suivante:

(1) Dans les États hindiphones :

(a) l'hindi (avec le sanskrit);
(b) l'ourdou ou une autre langue moderne indienne excluant (a);
(c) l'anglais ou une autre langue moderne européenne.

(2) Dans les États non hindiphones :

(a) la langue régionale;
(b) l'hindi;
(c) l'ourdou ou une autre langue moderne indienne excluant (a) et (b); 
(d) l'anglais ou une autre langue moderne européenne.

Le tableau qui suit présente pour quelques États les langues enseignées dans le cadre de la «formule trilingue»:

État Langue officielle Langue maternelle
(première langue)
Seconde langue Troisième langue
Andhra Pradesh télougou ourdou télougou anglais ou hindi
Bengale occidental bengali bengali, hindi, anglais, népali, ourdou, assamais, gujarati, malayalam, marathi, tibétain, oriya, panjabi, santali, tamoul, télougou, lushai ou soudani anglais, bengali ou népali bengali, hindi, sanskrit, pali, persan, arabe, latin, grec ancien, arménien, français, russe, portugais, espagnol ou italien
Bihar hindi - ourdou hindi, ourdou, bengali, oriya, maithali ou santali hindi (non-hindiphones) ou sanskrit (hindiphones) anglais
Chhattisgarh hindi hindi, ourdou ou anglais anglais ou hindi sanskrit, ourdou, panjabi, marathi, gujarati, tamoul, bengali, télougou ou  malayalam
Delhi anglais - hindi hindi anglais sanskrit ou ourdou, panjabi, sindhi, bengali, malayalam, gujarati, tamoul, télougou, persan, kannada, arabe ou marathi
Goa konkani konkani, marathi, ourdou ou kannada hindi et sanskrit ou hindi et marathi anglais
Gujarat gujarati - hindi ourdou ou gujarati anglais sanskrit, persan ou arabe
Haryana hindi hindi anglais télougou, sanskrit, ourdou ou panjabi
Himachal Pradesh hindi hindi anglais ourdou, tamoul, télougou, malayalam et bengali
Madhya Pradesh hindi hindi, anglais, marathi, ourdou, panjabi, sindhi, bengali, gujarati, tamoul, télougou ou malayalam hindi ou anglais hindi, anglais, sanskrit, marathi, ourdou, panjabi, sindhi, gujarati, télougou, tamoul, malayalam, arabe, persan, français ou russe
Karnataka kannada kannada anglais hindi
Maharashtra marathi ourdou marathi et hindi; marathi et pali; marathi et arabe anglais
Rajasthan hindi hindi anglais sanskrit, ourdou, sindhi, panjabi ou gujarati
Tripura anglais - bengali - tripouri tripouri, anglais, bengali ou kokborok anglais ou bengali hindi ou sanskrit
Uttar Pradesh hindi hindi anglais ou autre langue européenne assamais, bengali, gujarati, kannada, maithili, malayalam, marathi, népali, oriya, panjabi, sanskrit, santali, sindhi, tamoul, télougou ou ourdou

Dans ce pays, il est tellement normal d'apprendre plusieurs langues, qu'il n'est pas rare de constater dans des établissements d'enseignement que les enseignants et les élèves communiquent dans une langue, les cours donnés dans une autre, les manuels écrits dans une troisième et les devoirs ou travaux faits dans une quatrième.

De façon générale, toutes les langues parlées par au moins un million de locuteurs sont des langues protégées, de même que pour les 22 langues constitutionnelles et les langues officielles et/ou administratives des États. De plus, les langues comptant plus de 10 000 locuteurs sont en principe enseignées dans les écoles primaires, mais certains États peuvent trouver le moyen de contourner cette obligation.

Évidemment, tout n'est pas parfait dans le merveilleux paradis des langues en Inde. Certains États font en sorte d'interpréter les lois du gouvernement central à leur façon. C'est que la protection des petites minorités a un coût! La règle des 10 élèves pour ouvrir des classes spéciales n'est pas toujours respectée. Bien que la Constitution de l'Union prescrive que l'on doit enseigner à tous les enfants dans leur langue maternelle, il faut tenir compte aussi de la disponibilité des fonds publics et du personnel enseignant. Certains États ont saisi ces prétextes pour supprimer les droits linguistiques. Il peut être en effet difficile d'embaucher un enseignant pour un groupe de 15 élèves appartenant à une minorité linguistique, alors qu'un professeur d'anglais pourra enseigner à 40 élèves. Par exemple, dans l'État d'Oriya, il n'existe aucune traduction des règlements (en oriya et en anglais) dans les langues des minorités, alors qu'elles sont nombreuses dans cet État (ho, koya, khond, télougou, sabar, munda, etc.). Le nombre minimal pour une classe minoritaire est de 20 élèves. Des États s'organisent pour ne jamais tenir compte des plaintes des citoyens en matière linguistique. L'une des raisons les plus souvent mentionnées pour faire fi des droits des minorités est le manque de ressources financières. Or, c'est le cas de tous les États, mais certains d'entre eux réussissent tout de même à respecter ces droits. 

En Inde, force est de constater qu'il y a autant de politiques linguistiques que d'États. Chacun a développé sa propre politique à partir des prescriptions constitutionnelles, notamment en matière d'éducation. Malgré le grand nombre des langues dans le pays, les langues régionales officielles du pays semblent bien protégées par le fédéralisme linguistique de l'Union, qui permet la séparation territoriale des langues. Il est vrai que la dominance de l'hindi pourrait s'accentuer. Pour l'instant cependant, on ne voit pas comment l'hindi pourrait réussir à supplanter les langues officielles régionales (''scheduled languages'') tant que l'anglais restera la langue dominante de l'État central. Ces langues conservent toutes les chances de se maintenir: elles disposent d'un État et de frontières linguistiques sécurisantes. La situation apparaît différente pour les plus petites langues, les langues tribales ou ''non-scheduled languages'', davantage laissées à elles-mêmes. Il est probable qu'un jour plusieurs de ces langues seront menacées d'extinction. Pour le moment, le «combat linguistique» se passe entre l'hindi et l'anglais. Anciennement perçu comme la «langue de l'oppresseur», l'anglais est devenu le contrepoids de l'hindi devenu à son tour la «langue de l'oppresseur», surtout de la part des États du Sud, de langues dravidiennes. Néanmoins, les politiques linguistiques élaborées dans les États indiens contribuent à réduire le pouvoir d'attraction d'une langue à la fois dominante et subordonnée, l'hindi.

Dernière mise à jour: 20 janv. 2012
 
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