Histoire du français au Québec
Section 1
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Montcalm en pourparlers avec des
Indiens |
La Nouvelle-France
(1534-1760)
L'implantation du français
au Canada
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Plan de l'article
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1.
Les débuts de la
colonisation en Amérique
Jacques Cartier
Samuel de Champlain
L'organisation de la Nouvelle-France
2. Le peuplement et la population
Les provinces françaises d'origine
Les origines sociales
Une colonie militaire
Les «filles du roy»
Les immigrants protestants
Les coureurs des bois
Les esclaves
Les déportés
3. Les autochtones (Indiens)
Des alliés incontournables
La religion chrétienne
La multitude des langues
Le métissage
La politique française d'assimilation
Les interprètes
L'art d'haranguer les «Sauvages»
Le prix des alliances indiennes
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4.
L'implantation du français au
Canada
Les français régionaux importés de France
Les causes de l'unification linguistique
La langue de l'Église
5.
Le français parlé au Canada
Un français similaire à celui de la France
Des divergences dans le vocabulaire
Les influences amérindiennes
6.
L'éducation au Canada
Les petites écoles
Les grandes écoles
La qualité de l'instruction
7.
La croissance démographique
Le déficit démographique
La population résidente temporaire
Une population restreinte
Les moyens de la politique
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L'origine du nom de «Nouvelle-France»
serait attribuée aux frères Giovanni et Girolamo da Verrazzano. En 1524, alors
qu'ils exploraient les côtes septentrionales de l'Amérique pour le compte du roi
de France, François Ier,
les Verrazzano utilisèrent les mots Francesca (en hommage à François Ier)
et Nova Gallia («Nouvelle-Gaule») pour désigner la région s'étendant de
Terre-Neuve à la Nouvelle-Angleterre. D'autres explorateurs utilisèrent les
termes Nova Francia, Nova Franza, Nouvelle-France ou New
France. Mais c'est Samuel de Champlain qui inscrira définitivement
«Nouvelle-France» (plus précisément «Novvelle France»)
sur une carte dessinée en 1607
et représentant l'Acadie à partir de La Hève jusqu'au sud du Cape Cod; par la
suite, toutes les cartes utiliseront le terme «Nouvelle-France». Marc Lescarbot,
compagnon de Champlain à Port-Royal (Acadie), emploiera lui aussi le même terme
dans le titre de son ouvrage publié en 1609 et intitulé Histoire de la
Nouvelle-France.
La période de la Nouvelle-France
s'étendit de 1534 à 1760. C'était une période où les grands puissances
européennes découvraient d'autres mondes afin d'exploiter de nouvelles
richesses.
1.1 Jacques Cartier
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Jaloux des richesses que l'Espagne et le Portugal retiraient de leurs
colonies, François 1er nomma Jacques Cartier
(1491-1557) à la tête
d'une première expédition en 1534. Ce
dernier devait découvrir
de nouveaux territoires et fonder éventuellement un empire colonial.
Lors de son premier voyage, Cartier planta à Gaspé, le 24 juillet 1534, une
croix avec un écusson portant des fleurs de lys et, au-dessus, une inscription
en français avec de grosses lettres: «VIVE LE ROY DE
FRANCE». Lors de son second voyage (1535-1536),
Cartier planta une autre croix à Stadaconé (près de Québec) avec cette
inscription latine: «Franciscus
primus Dei gratia Francorum rex regnat»
(''François premier, par la grâce de Dieu, roi des Français, règne''), cette
dernière inscription pouvant être lue par tout Européen de passage. Ensuite, il
enleva le chef Donnacona, s’assurant ainsi d’avoir un témoin oculaire qui pourra raconter
cette histoire à François 1er. Bien que ces
découvertes soient inestimables, les voyages de Cartier au Canada (1534,
1535-1536, 1541-1542) se soldèrent, au point de vue de la colonisation, par des
échecs, car au début du XVIIe siècle aucun
Français n'était encore installé sur le territoire de la Nouvelle-France. |
Même si le navigateur français a échoué à fonder un établissement au Canada, il
donna à la France des droits sur le territoire. Au plan linguistique, les
voyages de Cartier contribuèrent à fixer très tôt la toponymie de l'est du
Canada: les noms de lieu sont depuis cette époque ou français ou amérindiens.
Cartier aura eu le mérite d'établir les bases de la cartographie canadienne et
d'avoir découvert le grand axe fluvial – le Saint-Laurent – grâce auquel la
Nouvelle-France pourra recouvrir, pour un temps, les trois quarts du continent
nord-américain. En Acadie, certains toponymes français à l'origine deviendront
plus tard anglais, soit après le traité d'Utrecht de 1713.
Au sens strict, Jacques Cartier n'est pas le découvreur du
Canada actuel, puisqu'il n'a pas parcouru le Nouveau-Brunswick, ni la
Nouvelle-Écosse ni l'île du Prince-Édouard. En fait, Cartier fut le découvreur
de la vallée du Saint-Laurent; il appellera le fleuve «rivière du Canada». Lors
de ses voyages dans la vallée du Saint-Laurent, Cartier avait rencontré ceux que
les anthropologues désigneront comme les «Iroquoiens du Saint-Laurent» (ou «Iroquoiens
laurentiens»), notamment à Stadaconé (Québec) et à Hochelaga (Montréal).
Rappelons que c'est à Jacques Cartier qu'on doit le nom de Canada au
pays: en entendant le mot iroquoien kana:ta, qui signifie «ville» ou
«village», il crut que le terme désignait le pays tout entier. Cartier est
l'auteur du premier Glossaire sur les langues amérindiennes au Canada; on le
trouvera en
annexe dans le
Brief recit
de la navigation faicte es ysles de Canada.
1.2 Samuel de
Champlain
Samuel de Champlain
(1580-1635) fonda Québec en 1608,
mais sur l'emplacement de Stadaconé il ne restait plus aucun des villages
mentionnés par Cartier et, au lieu des Iroquoiens, il ne trouva que quelques
rares bandes de chasseurs montagnais. C'est que, entre 1580 et 1590, les
Iroquoiens avaient disparu en tant que peuples distincts, mais
leurs descendants avaient rejoint divers groupes voisins, tant de langue iroquoienne que de langue algonquienne.
Dès 1609, sur rapport de Champlain, Henri IV donna à la colonie le nom de Nouvelle-France.
Champlain tenta d'établir des colons et
devint lieutenant-gouverneur du
territoire en 1612. Mais les succès
se révélèrent minces puisqu'en 1627, lors de la création
de la Compagnie de la Nouvelle-France (ou Compagnie des Cents Associés),
on ne comptait encore qu'une centaine d'habitants dispersés en deux
groupes, l'un à Québec (environ 60), l'autre à Port-Royal (en Acadie, aujourd'hui la Nouvelle-Écosse).
En 1641, la Nouvelle-France comptait 240 habitants, contre 50 000 dans les
futures colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre; la seule ville de Boston
comptait 3000 habitants. Bref, durant ce premier siècle, le peuplement
de la Nouvelle-France s'est vraiment révélé un échec. C'est là
l'un des paradoxes de la colonisation française en Amérique du Nord: la France,
alors le pays le plus peuplé d'Europe (avec 20 millions d'habitants), aurait dû
compter, en dehors de son territoire métropolitain, plus d'habitants que la
petite Angleterre (5,6 millions)! On peut penser que les Anglais, plus à
l'étroits dans leur île de Grande-Bretagne, ont eu plus tendance à émigrer que
les Français, plus sédentaires et plus intégrés à l'Europe. À la même époque, la marine française ne
comptait que 18 vaisseaux et une dizaine de galères! Louis XIV n'était rien sur
mer, comparativement aux 150 navires de guerre hollandais. Il faudra attendre
après 1671 pour que Colbert ait réussi à créer en quelques années une marine de
guerre formée de plus de cent navires, le tout destiné essentiellement à
escorter les navires marchands français. Malheureusement, la rivalité entre le
ministre Colbert et le secrétaire d'État à la Guerre, Louvois (1662-1691),
allait compromettre cette réussite exceptionnelle.
Par ailleurs, l'image de la Nouvelle-France qui
circulait alors dans
la mère patrie ne motivait en rien les Français à venir au Canada, ni en Acadie,
ni plus tard en Louisiane. L'imagination populaire ne pouvait être attirée par
un pays au climat sévère, exposé en plus à
l'hostilité des «Sauvages» (comme on appelait les Amérindiens à l'époque) qui
guettaient leurs victimes derrière chaque arbre, puis des Anglais de la Nouvelle-Angleterre.
Pour beaucoup de Français, le Canada n'était rien d'autre que la «terre de Caïn»
découverte par Jacques Cartier et que Voltaire réduira plus tard à «quelques
arpents de neige». Par contre, ceux qui étaient venus en Nouvelle-France
pouvaient avoir une vision différente, sinon plus nuancée, comme en témoigne le
jésuite François Le Mercier dans les Relations des jésuites de 1667:
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Ce n'est plus ce païs
d'horreurs et de frimas qu'on dépeignoit auparauant auec tant de
disgrâces, mais vne uéritable Nouvelle France, tant pour la bonté du
climat et la fertilité de la terre, que pour les autres commodités
de la vie qui se découurent tous les iours de plus en plus.
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Malgré les nombreuses guerres qui sévissaient en Europe, malgré
la pénurie de terres, les paysans et les petites gens préféraient sans doute
vivre dans leur patelin plutôt que de s'aventurer dans des contrées inconnues
peuplées de «Sauvages».
Pierre Boucher
(1622-1717), qui fut gouverneur des Trois-Rivières et seigneur de Boucherville,
est un personnage très crédible et un extraordinaire témoin de son époque. En
1664, il fit publier à Paris L'histoire veritable et naturelle des mœurs et
productions du pays de la Nouvelle-France, vulgairement dite le Canada. Dans
cet ouvrage fort précieux aujourd'hui, Boucher énumère notamment avec un certain
humour les trois plus grandes difficultés rencontrées par les émigrants français
au Canada: ce sont d'abord les Iroquois dont une armée du roi pourrait venir à
bout, puis c'est la présence des maringouins qu'il faut chasser par la fumée ou
par le vent, et ensuite le long hiver de neige. On peut lire le texte
en cliquant ICI, s.v.p. (extrait 2).
1.3 L'organisation
de la Nouvelle-France
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Avant le
traité d'Utrecht de 1713, la Nouvelle-France comprenait cinq territoires
ou colonies
possédant chacune une administration propre: le Canada (incluant les «Pays
d'en haut : la région des Grands Lacs), l'Acadie, la
Baie du Nord (Baie-d'Hudson),
Terre-Neuve (que la France partageait avec la Grande-Bretagne
sous le nom de «Plaisance») et la
Louisiane (voir
la carte agrandie de la Nouvelle-France avant 1713), comprenant le
«Pays des Illinois» au nord).
Après la
perte de la Baie-d'Hudson, de Plaisance (Terre-Neuve) et d'une partie de l'Acadie en
1713, il faudra ajouter l'Île-Royale (Cap-Breton) avec la construction de Louisbourg (qui débuta en
1719); l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), qui faisait partie de
la colonie de l'Île-Royale, dépendait directement de l'Administration
française. En principe, chacune
des administrations locales était subordonnée au gouverneur général de la
Nouvelle-France (en même temps gouverneur du Canada), qui résidait à Québec.
Autrement dit, les autres colonies de la Nouvelle-France étaient
administrées par un gouverneur local, mais aussi par Québec et
Versailles.
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Le gouverneur général de la Nouvelle-France avait autorité
pour intervenir dans les affaires des autres colonies de l'Amérique du Nord. En
temps de guerre, le gouverneur local devait non seulement rendre des comptes au
roi et au ministre de la
Marine, mais devait aussi au gouverneur général et à l’intendant
de Québec. Certains gouverneurs généraux, tels le comte de
Frontenac, considéraient l'Acadie comme leur arrière-cour et intervenaient de façon régulière,
souvent même sans en avertir le gouverneur local. C'est que,
juridiquement, l'Acadie, par exemple, était une division administrative au même titre que
Montréal et Trois-Rivières. En temps de guerre, le commandement suprême était à
Québec, pas à Port-Royal, ni à Louisbourg, ni à la Nouvelle-Orléans. De plus, la
véritable autorité était à Versailles, non à Québec. Mais la distance et les
difficultés des communications rendaient la mainmise du gouverneur général plus
aléatoire. Ainsi, le gouverneur de
Louisbourg communiquait directement avec Versailles et les ministres de
Louis XV.
Pour la France, la
colonie du Canada représentait une charge, car le marché de la fourrure
demeurait limité. La raison d'être du Canada était d'ordre stratégique. D'une
part, les colonies de la Nouvelle-France permettaient de diminuer les forces britanniques sur l'échiquier
européen; d'autre part, le Canada et la Louisiane empêchaient l'expansion des
colonies britanniques en Amérique du Nord. Seule l'industrie de la pêche de
l'île Royale était économiquement rentable en rapportant annuellement au moins
deux millions de livres au Trésor royal. De plus, grâce à ces pêcheries, la
France pouvait former des milliers de marins et construire une flotte de navires
permettant de rivaliser davantage avec les imposantes flottes navales britanniques
(et hollandaises). L'économie du Canada, de la Louisiane et de l'Acadie reposait sur la traite des
fourrures et l'agriculture, mais celle de l'île Saint-Jean s'appuyait uniquement
sur l'agriculture, celle de l'île Royale, sur la pêche et l'armée.
Toutes les colonies de la Nouvelle-France étaient administrées par le secrétaire
d'État à la Marine. Au temps de la Nouvelle-France, les plus célèbres furent
sans nul doute Jean-Baptiste Colbert, le comte de Maurepas, le comte de
Pontchartrain, Antoine Rouillé et Étienne-François de Choiseul (voir
la liste). Colbert veillera à distance au destin du Canada de 1661 à
1674. D'anciens officiers navals exerçaient
généralement les fonctions du gouverneur général ou de gouverneur local; ils
étaient responsables de la sécurité et des opérations militaires. À côté d'eux,
il y avait des employés civils appartenant aux services de la Marine, notamment
les intendants et leur personnel, qui contrôlaient les finances et s'occupaient
à plusieurs tâches administratives. Bref, la France exerçait un contrôle étroit
sur ses colonies de l'Amérique du Nord et avait à peu près réussi une unité
nécessaire à la défense de son empire. C'est ce qui a d'ailleurs fait la force
de la Nouvelle-France par comparaison aux colonies anglaises de la
Nouvelle-Angleterre, toutes divisées entre elles et peu enclines à coopérer.
Si la frontière de la Nouvelle-France était précise
à l'est, elle demeurait à l'ouest ouverte
et sans limites sur le reste du continent
nord-américain. À partir de la fondation de Montréal en 1642 jusqu'à la chute de la
Nouvelle-France en 1760, soit 118 ans, le pays ne connaîtra que 29 années de
paix réelle. Bien que l'Acadie et la colonie de Plaisance (Terre-Neuve) ne
comptaient qu'une petite population, leur importance était d'ordre stratégique,
car ces deux colonies constituaient
en quelque sorte une porte d’entrée vers le cœur de
la Nouvelle-France, le Canada, en raison des ports donnant directement sur
l’océan Atlantique et fournissant ainsi un accès illimité aux bâtiments français
qui ravitaillent la colonie. Après le traité d'Utrecht de 1713, le Canada sera
enclavé par les possessions anglaises (Terre-neuve, Baie-d'Hudson,
Nouvelle-Écosse et Nouvelle-Angleterre), sa seule ouverture restant la direction
du sud-ouest vers la Louisiane. La Nouvelle-France ne pourra alors que retarder
une nouvelle invasion britannique.
C'est pourquoi, afin de protéger son
accès au golfe Saint-Laurent, dès le mois de septembre 1713, la France se
prévaudra de l’article 13 du
traité d'Utrecht et prendra possession de l’île du Cap-Breton dans le but d'y fonder la
colonie de l’Île-Royale avec la construction d'une ville fortifiée (Louisbourg),
où seront centralisées les opérations commerciales et militaires de cette
nouvelle Acadie française. La France y installa les colons et la garnison de
l'ancienne colonie de Plaisance, et
encouragea les Acadiens à venir s’y établir. Les autorités françaises espéraient
aussi fonder une colonie agricole sur l’île Saint-Jean (île du Prince-Édouard) afin de subvenir aux
besoins de la colonie de l'Île-Royale (île du Cap-Breton).
Au
XVIIIe siècle, les
habitants de la Nouvelle-France, que ce soit au Canada, en Louisiane, à
Louisbourg ou en
Acadie, étaient des Français pour les Britanniques; ils
n'étaient des «Canadiens» que pour les Français de France, mais ce terme ne fut
que rarement employé par les autorités françaises, du moins dans les textes
écrits officiels, puisque tout le monde était français. La «canadianité» ne fut jamais très prisée en Nouvelle-France, ce qui n'empêchait
nullement les habitants du pays de se considérer comme des «Canadiens», non
comme des «Français». En 1699, le
ministre Maurepas, secrétaire à la Marine, fut l'un des rares représentants
officiels à employer le mot «Canadiens» pour les distinguer des «Français» (Lettre
de Maurepas à Vauban, 21 janvier 1699):
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On ne doit pas
regarder les Canadiens sur le même pied que nous regardons ici les
Français, c’est tout un autre esprit, d’autres manières, d’autres
sentiments, un amour de la liberté et de l’indépendance, et une
férocité insurmontable contractée par la fréquentation continuelle
qu’ils ont avec les Sauvages». |
En réalité, la Métropole avait tout
intérêt à conserver le contrôle de la Nouvelle-France. Elle s'assurait que les
postes de commande soient détenus par des Français... plus dociles. L'une des
expressions les plus employées par les autorités pour désigner les Canadiens
était «les habitués du pays».
Durant la guerre de Sept Ans, les miliciens canadiens s'affirmaient en tant que «Canadiens»,
surtout par opposition aux «François»
("Français"). En 1756, Bougainville, dans une lettre à son frère,
datée du 7 novembre, comparait ainsi Français et Canadiens: «Il semble que nous
soyons d'une nation différente, ennemie même.» Par voie de conséquence, les
Acadiens devaient être encore plus «différents» des Français que les Canadiens,
car ils vivaient sous le régime britannique depuis 1713 et que le lien avec la
France n’était maintenu que par quelques prêtres missionnaires.
Cependant, pour les Anglais, les Canadiens
et les Acadiens étaient bel et bien des
«Français», peu importe qu'ils viennent de France ou de la Nouvelle-France, du
Canada ou de l'Acadie, il
n'y avait pas de différence. Juste avant la Conquête de 1760, la
plupart des habitants qui étaient nés au Canada n'étaient donc plus des
immigrants, mais des «Canadiens» puisque le Canada était devenu leur patrie. Il faudra la Conquête et
le Régime britannique pour que l'appellation de Canadiens
ou Acadiens soit systématiquement
employée parce que, aux yeux des Britanniques, les Canadiens n'étaient plus des
Français depuis 1763; les Acadiens ne sont devenus des Acadiens qu'une fois
déportés en Nouvelle-Angleterre, en France ou en Angleterre.
De même, les
sujets de la Couronne britannique, quelle que soit leur origine, étaient des
Britanniques, même s'ils étaient anglais, écossais, irlandais, virginiens,
pennsylvaniens ou néo-angleterriens. En ce sens, les Anglais, Écossais,
Virginiens, etc., formaient une collectivité unique: les
Britanniques. Il en
était ainsi des Français, des Canadiens et des Acadiens: c'étaient tous des
Français. Les
Américains n'existaient pas encore; il le deviendront avec la guerre de
l'Indépendance.
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En 1627, le Canada, ne comptait encore qu'une centaine d'habitants.
Il s'agissait d'un tout petit pays qui revendiquait, au surplus, une grande partie
du territoire nord-américain: la Nouvelle-France. Il n'y avait pas de quoi impressionner
face à la Nouvelle-Hollande, qui comptait déjà 10 000
habitants, et face aux colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre qui en avait 80 000. De
plus, tout fonctionnait mal en Nouvelle-France, particulièrement au Canada, que ce soit sur le plan des
institutions civiles, des autorités religieuses ou de l'économie.
Jusqu'en 1660, la France parla d'abandonner les rives du Saint-Laurent.
Pierre Boucher (1622-1717), un
témoin important de cette période, avait bien cerner le problème
fondamental de la Nouvelle-France: sa faible population. En constatant
ce qui se faisait en Nouvelle-Angleterre, il croyait que «ce
qui se fait là se peut faire ici». |
2.1 Les provinces françaises d'origine
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Néanmoins, entre 1627 et 1663, la population passa de 100 habitants à quelque
2500. En 35 ans, environ 1250 immigrants français vinrent augmenter la petite
population d'origine; la natalité doubla le contingent. Déjà à cette époque,
les immigrants venaient de presque toutes les provinces de
France, soit de 29 provinces sur un total de
38, mais seulement quelques-unes d'entre elles sont numériquement importantes.
Les données qui suivent proviennent des études
de Marcel Trudel; par contre, le tableau
1 («L'origine des immigrants français de 1608 à 1700») renvoie aux statistiques de Stanislas A. Lortie, qui portent sur tout
le XVIIe siècle.
Certaines provinces jouèrent un rôle prépondérant: la
Normandie (282), l'Aunis
(204), le Perche (142), Paris et l'Île-de-France (130), le Poitou (95), le
Maine
(65), la Saintonge (65) et l'Anjou (61). Selon les sources, les provinces pépinières demeurent
fondamentalement les mêmes, mais la Bretagne, la Champagne et la Guyenne augmentèrent
leur contingent après 1663. Il n'y a pas de réelle contradiction entre les deux
sources, mais il nous a paru préférable de donner ici celles de Stanislas A. Lortie parce
qu'elles portent sur tout le siècle.
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En 1966, le Programme de recherche en démographie historique (PRDH)
de l'Université de Montréal s'est donné comme mandat de reconstituer
de façon exhaustive la population du «Québec ancien», depuis le début de la
colonisation française au XVIIe siècle.
Couvrant l'ensemble des XVIIe et XVIIIe
siècles, la base de données du PRDH contient ainsi «l'histoire nominative» des
ancêtres québécois issus de France. La base de données porte sur
8527 immigrants fondateurs couvrant la période du Régime français. Une origine
des provinces françaises peut être attribuée à 7656 d'entre eux, soit 89,8 %.
Selon ces résultats, les immigrants français se répartissent de la façon suivante
par région (ou provinces regroupées):
- le Nord-Ouest: 28,1 % - le Sud-Ouest: 10,5 % - le Nord: 3,4 %
- les Alpes: 1 %
- le Centre-Ouest: 26,3 %
- l'Est: 8,2 %
- le Massif central: 2,9 %
- la région parisienne: 14,3 %
- le Val de Loire: 3,9 %
- le Midi: 1,3 %
Autrement dit, cette étude confirme le fait que la majorité des immigrants provenaient des
provinces du nord et de l'ouest de la France, incluant la région de Paris: 14,5 %
en Normandie, 14,3 % en Île-de-France, 9,8 % au
Poitou, 8,9 % en Aunis, 6 % en Bretagne, 5,3 % en Saintonge, 4,4 % en
Guyenne, etc. Bref, la grande majorité des immigrants français provenaient bien
des provinces du Nord-Ouest, du Centre-Ouest, de l'Île-de-France et du
Sud-Ouest.
On sait aussi que de rares immigrants sont arrivés de la Belgique
(48), de l'Allemagne (34), de la Suisse (23), de l'Italie (14) et de l'Irlande
(10). On peut consulter le tableau 3 pour
visualiser les résultats complets du PRDH.
Cela signifie que les immigrants avaient pour origine principale des
régions côtières
et des villes portuaires davantage tournées vers l'extérieur, ainsi que de la grande région parisienne.
Ces régions comptaient naturellement de nombreux marins et pêcheurs. Les villes
françaises engendrèrent cinq fois plus d'immigrants que les campagnes.
2.2 Les origines sociales
En 1663, les différents groupes sociaux représentés
au Canada étaient répartis ainsi: 68 % de paysans et d'artisans, 26,3 % de fonctionnaires,
de commerçants et de militaires, 3 % de nobles et 2,5 % d'ecclésiastiques.
Mais pour tout le Régime français (jusqu'en 1760), la répartition est plutôt la suivante: 43 %
d'artisans, 26 % de paysans, 14 % de «manouvriers» ou de manœuvres,
12 % de bourgeois (contre 8 % en France) et 3 % de nobles (contre 1,5 % en
France).
Les membres du clergé représentaient 3,7 % de l'ensemble.
Il est pertinent d'ajouter quelques mots sur l'âge
des émigrants français. Les jeunes adultes, surtout célibataires,
dominent nettement les contingents qui arrivaient au Canada. La répartition est
la suivante sur 9710 recensés: 28,6 % avaient entre 20 et 24 ans, 22,8 %
entre 25 et 29 ans, 15,6 % entre 15 et 19 ans, 12,3 % entre 30 et 34 ans.
Suivaient ensuite les 35-39 ans (6,4 %) et les enfants en bas âge de zéro à 14 ans
(6,1 %). Il restait seulement 8,4 % d'adultes âgés de plus de 40 ans, ce qui devait
comprendre principalement des officiers, des marchands, des commerçants et des
membres du clergé (dont les religieuses).
2.3 Une colonie
militaire
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À partir de 1663, la Nouvelle-France connut une phase
d'expansion décisive et les émigrants arrivèrent beaucoup plus nombreux.
D'abord, Louis XIV décida l'envoi de tout un régiment, le
Carignan-Salières, d'environ 1200 hommes (1665),
ainsi nommé parce qu'il aurait été levé en 1642 par Thomas-François
de Savoie, prince de Carignan, puis commandé par le marquis Henri de
Chastelard de Salières.
C'est le lieutenant général
Alexandre de Prouville de Tracy qui fut le commandant en chef
des troupes en Nouvelle-France afin de combattre les Iroquois qui
tuaient et pillaient les colons français. Les Iroquois furent
défaits en 1666; la paix, rétablie en 1667. Les soldats du régiment
Carignan-Salières furent rappelés en France dès 1668, mais plus de
400 d'entre eux accepteront de s'établir dans la colonie. Le roi
avait promis une seigneurie aux capitaines de compagnies qui
décidaient de s'installer sur les bords du Saint-Laurent. Aux
soldats désireux de fonder un foyer, les autorités accordèrent une
somme d'argent et une terre à défricher. De nouveaux villages
apparurent le long du Richelieu et du Saint-Laurent : Chambly,
Sorel, Varennes, Verchères, etc. Pour hâter
le peuplement, l'État avait instauré le système seigneurial au Canada. |
Avec l'apport des soldats du régiment de Carignan-Salières
et celui des filles du roi, la population du Canada passa de 3200 en 1663 à 6700 en 1672.
Au cours de cette période, il y aurait eu quelque 835 mariages
d'immigrantes, dont 774
impliquaient les filles du roi.
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Il faut aussi considérer que 30 % des hommes sont arrivés au Canada,
alors qu'ils faisaient partie de l'armée. De façon générale, le personnel militaire représente près du
quart de l'ensemble de l'émigration française. Au total, 13 076 militaires sont
passés au Canada pendant le Régime français, sans compter ceux qui se sont
installés en Acadie et à Louisbourg dans l'île du Cap-Breton. Sont exclus
également les militaires de la Louisiane et ceux de la colonie de Plaisance
(Terre-Neuve).
Les Compagnies franches de la Marine furent stationnées dans les villes de
Québec, Montréal, Trois-Rivières et Louisbourg, ainsi que dans
les forts
de Frontenac, Niagara, Michilimackinac, Saint-Frédérick, Chambly,
Beauséjour, Laprairie, Sault Saint-Louis, Lac-des-Deux-Montagnes et
Détroit. De 1683 à 1760, les Compagnies franches de la Marine
participèrent à tous les affrontements qui marquèrent l'histoire de la
Nouvelle-France. Elles furent présentes à Québec, Montréal, Trois-Rivières
(et Louisbourg), ainsi que dans les forts de Chambly, Lapraire, Détroit,
Frontenac, Niagara, Michilimackinac, Sault Saint-Louis, etc. |
Avec le temps, l'habillement des soldats s'est adapté, surtout l'hiver
(tuque, mitaines, hachette, mocassins, etc.). En temps de paix, les soldats
français étaient logés chez les habitants des villes ou des seigneuries
avoisinantes.
En Nouvelle-France, il existait aussi, comme en France, un corps
de la maréchaussée, qui constituait «le bras
de la justice» de l'État. Dans les grands centres urbains comme Québec, Montréal, Louisbourg (île Royale) et La Nouvelle-Orléans (Louisiane), ces cavaliers
servaient de police pour le gouverneur local. C'est pourquoi on les appelait
«juges bottés». On en comptait 6 à 12 à Québec, généralement deux dans les
autres centres urbains. Leur travail consistait à assurer le transfert de prisonniers,
à patrouiller le territoire et à faire des enquêtes policières, ce qui pouvait les
mener d'un bout à l'autre de la colonie, tant à cheval qu'en canot. En général,
les membres de la maréchaussée venaient de France et restaient dans la colonie
pour une durée de trois ans. À la différence des Compagnies franches de la
Marine, les membres de la Maréchaussée portaient la
veste, la culotte et les bas rouges, le pourpoint étant bleu. L'effectif total
en Nouvelle-France ne dépassa jamais la vingtaine de cavaliers, officiers
compris.
Rappelons que, dès 1669, tous les hommes âgés de 16 à 59 ans devaient faire
partie de la «milice canadienne», sous les
ordres de capitaines, de lieutenants et d'enseignes. Ces miliciens n'étaient
donc pas des soldats professionnels et ne recevaient pas de solde en retour de
leurs services. Ils recevaient une formation rudimentaire et devaient même
fournir leur propre fusil, sinon ils devaient présenter un «certificat de
pauvreté» signé par leur capitaine. Dans ce cas, l'armée leur remettait un fusil
de chasse, lequel représentait à peu près le coût d'une vache.
Les miliciens se
réunissaient par compagnie une fois par mois pour leurs exercices militaires.
Contrairement aux troupes régulières françaises – les «Compagnies franches de la
Marine», appelées aussi «troupes de la colonie», «troupes de la Marine», troupes
du «détachement de l'infanterie de la Marine», etc. –, la milice canadienne
adopta aussitôt les techniques militaires amérindiennes par des raids en forêts
et des descentes de rivières en canot. Les miliciens canadiens entreprenaient
régulièrement des expéditions avec des tribus indiennes alliées afin de semer la
terreur chez les fermiers de la Nouvelle-Angleterre. Leur «efficacité militaire»
– leur brutalité – devint rapidement légendaire chez les Anglais qui craignaient
autant les miliciens que les Amérindiens.
Les milices canadiennes n'avaient pas
toujours bonne réputation auprès des officiers français. Ainsi, l'adjudant-major
général Pierre-André Gohin, comte de Montreuil, semblait partager la piètre
opinion du général Montcalm et de son état-major sur les Canadiens. Dans un
rapport rédigé le 12 juin 1756, il écrivait: «Le Canadien est indépendant,
méchant, menteur, glorieux, fort propre pour la petite guerre, très brave
derrière un arbre et fort timide lorsqu’il est à découvert.» Montcalm, comme la
plupart des officiers français, n’avait que du mépris pour la petite guerre à
l'indienne et croyait que la milice canadienne était un ramassis
d’indisciplinés, dont la valeur militaire était à peu près nulle. Il n'en
demeure pas moins que, dans les conditions normales de combat en Amérique du
Nord, les miliciens canadiens étaient, au contraire des colons anglais, de
redoutables guerriers, bien supérieurs au plan militaire.
2.4 Les «filles du roy»
On ne fonde pas une colonie en envoyant des militaires et de
jeunes hommes célibataires. Ils reviendront tous dans la mère patrie. Or, comme partout en
Nouvelle-France, l'élément féminin de la population du Canada était trop
minoritaire (376) par rapport à l'élément masculin (639). Une telle politique
intensive de peuplement ne pouvait réussir que si elle s'appuyait sur une
politique de mariage (14 ans pour les filles, 16 ans pour les garçons). Pour ce faire, il fallait des femmes
à marier.
L'expression «filles du roy» vient de
mère Marguerite Bourgeoys (1620-1700), la
fondatrice de la Congrégation de Notre-Dame. Durant tout le Régime français,
Marguerite Bourgeoys fut l'unique personne à l'avoir employée, et ce, en une
seule occasion en 1698 dans ses Mémoires. En général, les représentants de
l'autorité royale (Conseil souverain, intendant Talon, ministre Colbert, etc.)
recouraient à l'expression «filles à marier». En effet, les filles qui furent
envoyées par le roi arrivaient au Canada dans l'intention de se marier. Mais
les historiens ont préféré récupérer l'expression de mère M. Bourgeoys qui, pour
accueillir les futures mariées, avaient créé deux maisons (appelées «métairies»)
avec comme mission d’héberger lesdites jeunes filles (âgées de 12 à 30 ans) et
de faire leur éducation. Elles devaient apprendre comment gagner leur vie
honorablement. Pour ce faire, elles apprirent à préparer le pot-au-feu, à faire
la lessive à la rivière, à coudre ou à raccommoder, à filer la quenouille, etc.,
bref à devenir «femmes de colons», à tenir un ménage et à élever des enfants, le
tout uniquement «en français du roy».
Elles restaient dans ces maisons jusqu’au jour de leur mariage. En général,
on se mariait pendant la période
d'arrivée des navires, c'est-à-dire du mois d'août au mois d'octobre.
- La politique des mariages
Entre 1665 et 1673,
le roi de France fit donc passer près de 900 filles au Canada afin de procurer
des épouses aux colons. Le roi devait financer le voyage et doter chacune des
candidates pour une somme variant entre 100 (cinq femmes seulement) à 500 livres (deux
seulement) par fille (selon la classe sociale), soit l'équivalent d'au moins 200
jours de travail d’un ouvrier (jusqu'à deux ans). Les filles destinées aux
colons recevaient généralement une dot de 50 livres (50£), soit 100 jours de
salaire. À cet octroi
statutaire s'ajoutaient d'autres frais jugés essentiels. En plus des vêtements,
il devait être fourni une cassette (coffre), une coiffe un mouchoir de taffetas,
un ruban à souliers, cent aiguilles, un peigne, un fil blanc, une paire de bas,
une paire de gants, une paire de ciseaux, deux couteaux, un millier d'épingles,
un bonnet, quatre lacets et deux livres (2£) en argent sonnant. Parmi les
conditions d'acceptation, les filles du roy devaient être âgées entre 16 et 40
ans, et n’être
«point folles»
ni
«estropiées».
En principe, il fallait de «jeunes villageoises n'ayant rien de rebutant à
l'extérieur et assez robustes pour résister au climat et à la culture de la
terre».
En fait, la moitié des filles du roy (plus
de 400) viendront de la région
parisienne, principalement des Maisons de charité (Saint-Sulpice,
Saint-Eustache, Saint-Benoît, Saint-Sauveur, Saint-Nicolas et Saint-Merri) et des Maisons de l'Hôpital
général de Paris, surtout La Salpêtrière et La Pitié, des dépendances de
l'Hôpital général. Les autres seront originaires de la
Normandie, de l'Aunis, du
Poitou, de la Champagne, de la Picardie, de l'Orléanais et de la Beauce. En
province, les filles du roy étaient
recrutées par principalement par Louis Gaigneur, marchand et membre de la
commission administrative de La Rochelle, et le sieur Toussaint Guenet, marchand
de la Compagnie de Rouen. Mais Colbert faisait aussi appel aux curés des
paroisses avoisinantes, ainsi qu'à des amis particuliers. En 1668, Anne Gasnier
(1611 - 1698), une femme de la ville de Québec, fut désignée par l'intendant
Talon comme responsable du recrutement des filles du roy et de l'entreprise de
peuplement de la Nouvelle-France. Elle se rendit plusieurs fois en France afin
de participer au choix des recrues qui présentaient le meilleur potentiel
d’adaptation au contexte particulier de la Nouvelle-France
Une
fois au Canada, l'intendant de la Nouvelle-France remettait à chacune des filles
à marier «la somme de cinquante livres, monnaie du Canada, en denrées propres à
leur ménage». Au total, moins d'une cinquantaine de filles du roy seront
sélectionnées avec une dot importante pour épouser un officier des régiments
royaux et un bourgeois (fonctionnaire).
.
L'arrivée des premières «filles du roy» suscita
une certaine résistance dans la colonie où, semble-t-il, la décision
d'organiser des mariages fut au début mal perçue. Encore en 1670,
l'intendant
Jean Talon faisait allusion à la résistance de curés qui pouvaient hésiter à bénir
les mariage hâtifs:
|
Si le Roi fait passer d'autres filles ou femmes veuves de l'ancienne en la
nouvelle France, il est bon de les faire accompagner d'un certificat de leur
curé ou du juge du lieu de leur demeure qui fasse connaître qu'elles soient
libres et en état d'être mariées, sans quoi les ecclésiastiques d'ici font
difficulté de leur conférer ce sacrement, à la vérité ce n'est pas sans
raison, deux ou trois doubles mariages s'étant ici reconnus, on pourrait
prendre la même précaution pour les hommes veufs. Et cela devrait être du
soin de ceux qui sont chargés des passagers.
|
Devant ces difficultés, le
ministre
Jean-Baptiste Colbert tentait de rassurer
l'intendant Talon
à propos de la qualité des jeunes filles. Le 11 février 1671, il écrivit ce
qui suit à Talon:
|
J'ai aussi donné ordre de vous envoyer des certificats des lieux où les
dites filles seront prises, qui feront connaître qu'elles sont libres et en
état de se marier sans difficulté.
|
Comme la population de la colonie était majoritairement composée
d'hommes, le choix des prétendants ne manquait pas pour les nouvelles
arrivantes. Selon les historiens, certaines négociaient leur union avec âpreté,
ce qui explique les nombreuses annulations avant le mariage. Mère Marie de
l'Incarnation écrit, en parlant des hommes :
|
Les plus avisés
commencent à faire une habitation un an avant de se marier parce que
ceux qui ont une habitation trouvent un meilleur parti. C'est la
première chose dont les filles s'informent, et elles font sagement,
parce que ceux qui ne sont point établis souffrent beaucoup avant d'être
à leur aise. |
Les nouvelles épousées et leurs maris s'établissent sur des
terres boisées, en profitant des secours accordés par le trésor royal. La
plupart de ces jeunes filles, surtout les plus pauvres, se considéraient
chanceuses d'échapper à l'assistance publique et de s'éloigner des ports côtiers
insalubres (La Rochelle, Dieppe, Le Havre, etc.), pour découvrir une terre
d'avenir.
- Les origines des émigrantes
Or, les futures épousées,
généralement les «filles du roy», étaient des orphelines élevées
par des religieuses aux frais du roi dans les grands couvents et les Maisons
d'éducation de Paris, Dieppe, Honfleur et La Rochelle. On sait aujourd'hui
que 23,9 % d'entre elles étaient originaires de l'Île-de-France, 19,4 % de
l'Aunis, 14,9 % de la Normandie. Les autres provenaient surtout de la Bretagne,
du Perche, du Poitou, de la Picardie, de la Saintonge, de la Champagne, de
l'Anjou et de la Bourgogne.
Près de 90 % de ces filles à marier
étaient issues de familles
de petits fonctionnaires, de militaires, d'artisans et de paysans (en petit
nombre); le reste provenait de la petite noblesse et de la bourgeoisie.
Elles constituaient, pour l'époque, une sorte d'élite «sagement
élevée» et «formée aux travaux d'une bonne
ménagère», et elles n'étaient pas nécessairement mieux instruites que la plupart
de leurs contemporaines, mais elles avaient acquis un niveau d'éducation normal
pour leur l'époque. Les filles recevaient avant out une éducation religieuse, ce
qui signifie que peu savaient écrire; celles qui pouvaient le faire l'avaient
appris avant leur arrivée à l'Hôpital général. En général, ces filles
possédaient quelques rudiments de lecture, mais elles savaient rarement écrire.
À cette époque, savoir écrire coûtait cher: il fallait acheter des plumes,
de l'encre, du papier. Apprendre à lire était davantage à la portée de
toutes les filles.
Le problème avec les filles du roi vient
du fait qu'elles paraissaient en général «assez délicates»,
«peu robustes», «élevées en vue du service
des grandes dames». Les émigrantes étaient concentrées dans
des régions qui se trouvaient relativement à proximité de la
capitale; de plus, les trois quarts des émigrantes venaient de centres urbains.
En effet, près de 20 % d'entre elles étaient originaires de l'Île-de-France,
dont une bonne partie de la Salpêtrière (50 %), qui dépendait
de l'Hôpital général créé par Louis XIV. Fondé en 1656, l'Hôpital général
abritait quelque 3000 femmes et filles dans son annexe féminine de la
Salpêtrière. Il y avait des malades, des folles, des orphelines indigentes, mais
aussi des filles «de bonne famille», car les gentilshommes sans fortune
pouvaient y placer leurs filles à l'exemple des couvents à bon marché. En
principe, la Salpêtrière n'acceptait que les femmes et filles dont les mœurs
n'étaient pas suspectes.
Le
ministre Colbert recevait régulièrement des avis dont ceux de lintendant Jean
Talon pour qu'on envoie plutôt des «filles de village», «propres
au travail comme les hommes». Dans les faits, on a dirigé vers le Canada des
Françaises (plus de 70 %) issues des centres urbains, donc peu initiées aux travaux
agricoles ni à la tenue d'une maison d'habitants. On estime
que les femmes de la Nouvelle-France comptaient 47,8 % d'artisanes, 18 % de
paysannes, 15,5 % de manouvrières, 15,4 % de bourgeoises et 3,3 % de nobles.
De plus, pour favoriser les
mariages et la natalité, on soumit à l'amende les hommes célibataires, on accorda
des dots aux filles et des gratifications aux familles nombreuses. Avantagée par un taux extraordinaire
de natalité (7,8 enfants par femme) et par une immigration abondante, le Canada
vit se multiplier sa population; de 2500 habitants en 1663, elle passe à 20
000 en 1713 et à 55 000 en 1755.
Durant tout le Régime français, seulement 400 femmes sont
arrivées au Canada, déjà mariées et accompagnant leur mari. Ces familles déjà
constituées ont amené avec elles 528 enfants âgés de moins de 14 ans. La
quasi-totalité des femmes vint de France, mais quelques-uns ont pu arriver de la
Hollande, de l'Allemagne, du Brésil ou des Antilles.
- Les rumeurs sur
les «filles de joie»
Par ailleurs, certains des contemporains de l'époque ont prétendu que les
filles du roy étaient en réalité des «filles de joie» embarquées de force
à bord de navires en partance pour le Canada. Or, à part quelques très rares
exceptions, cette thèse s'est révélé fausse et non fondée. Déjà en 1639,
le supérieur de la mission des jésuites au Canada avait réagi ainsi à ces rumeurs
qui circulaient en France:
|
On nous a dit, lit-on dans la Relation des Jésuites de 1641, qu'il courait
un bruit dans Paris, qu'on avait mené en Canada un vaisseau tout chargé de
filles dont la vertu n'avait l'approbation d'aucun docteur : c'est un faux
bruit, j'ai vu tous les vaisseaux, pas un n'était chargé de cette
marchandise.
|
Ces rumeurs furent
propagées par le baron de Lahontan (1666-1716), sans preuve ni témoignage. Les
historiens ont pu démontrer que les filles du roy étaient comme les autres
femmes de l’époque, c'est-à-dire qu'elles n'étaient ni des saintes ni des filles
«légères» décrites par le baron de Lahontan.
Pierre Boucher parle ainsi des filles
du roi:
|
Il n'est pas vrai
qu'il vient ici de ces sortes de filles, et ceux qui en parlent de cette
façon se sont grandement mépris, et ils ont pris les îles de
Saint-Christophe et de la Martinique pour la Nouvelle-France : s'il en
vient ici, on ne les connaît pas pour tel: car avant de les embarquer,
il faut qu'elles y aient quelques-uns de leurs parents ou amis qui
assurent qu'elles ont toujours restées sages: si par hasard il s'en
trouve quelques-unes de celles qui viennent, qui soient décriées, ou que
pendant la traversée elles aient eu le malheur de se mal comporter, on
les renvoie en France. |
Ces femmes ont vécu à une époque difficile; elles durent
faire preuve de beaucoup de courage et de détermination pour survivre et
fonder une nation.
2.5 Les immigrants
protestants
Jusqu'en 1627,
les protestants français, appelés les huguenots, furent totalement libres de s'établir en
Nouvelle-France. Plusieurs figures marquantes du début de la colonisation
française furent des huguenots: Pierre Dugua de Mons, Hélène Boullé (épouse de
Champlain), Jean-François de La Rocque de Roberval, François Pontgravé, Pierre
de Chauvin, Guillaume de Caen, etc. Les huguenots fondèrent des comptoirs commerciaux à Tadoussac, à Québec
et à Port-Royal (Acadie).
Cependant, les jésuites débarqués à Québec en 1625 ne
purent tolérer une éventuelle concurrence de religions et voulurent chasser les
huguenots de la Nouvelle-France. Ils accusèrent aussitôt les marchands huguenots
d'être responsables de tous les problèmes qui accablaient la petite colonie. Dès
lors, la Compagnie des Cent-Associés ou Compagnie de la Nouvelle-France reçut
l'ordre, d'après l'article 2 de l'Édit du roi pour l'établissement de la
Compagnie de la Nouvelle-France (1628), de n'accepter au pays que des
«naturels Français catholiques»:
Article II
Sans toute fois qu'il soit loisible aux dits
associés et autres, faire passer aucun étranger
ès dits lieux, ains peupler la dite colonie de
naturels Français catholiques ; et sera enjoint
à ceux qui commanderont en la Nouvelle-France,
de tenir la main à ce qu'exactement le présent
article soit exécuté selon sa forme et teneur,
ne souffrant qu'il y soit contrevenu pour
quelque cause ou occasion que ce soit, à peine
d'en répondre en leur propre et privé nom.
|
En fait, les véritables exclus étaient,
d'après le texte, «les étrangers», non les «naturels Français» qu'étaient les
huguenots. Étant donné que la religion catholique constituait la religion
officielle du Royaume, il était assez naturels que la Nouvelle-France soit
peuplée de catholiques.
Dans son ouvrage sur «Les protestants
en Nouvelle-France», l'historien
Marc-André Bédard estime à 542 le nombre de protestants arrivés en
Nouvelle-France au cours du Régime français. Seuls 246 huguenots furent
originaires de France, soit 206 hommes et 40 femmes : près de 45 % venaient de
l'Aunis, de la Saintonge et du Poitou. D'autres vinrent de la Guyenne (8,9 %) et
de la Normandie (6,5 %). fournirent respectivement 8,9% et 6,5% du contingent de
huguenots qui vinrent en Nouvelle-France. Parmi les régiments qui arrivaient en
Nouvelle-France, il y avait toujours quelques huguenots: 41 des huguenots furent
des soldats. Comme la plupart des émigrants partaient de La Rochelle, il y eut
un certain nombre de marchands rochelois (34). Les autres protestants étaient
soit d'anciens prisonniers britanniques originaires de la Nouvelle-Angleterre,
probablement autour de 150 au total, soit des luthériens ou des calvinistes
arrivés de Suisse ou d'Allemagne.
Si la population protestante
représentait 5 % de la population française au
XVIIe siècle, il est plausible de
prétendre qu’une portion similaire de la population de la Nouvelle-France ait
été constituée de huguenots. En ce cas, la présence protestante pourrait être
nettement supérieure à celle généralement admise.
- La tolérance des
autorités coloniales
Dès 1632, l'évêque de Québec demanda que l'on
cesse de laisser entrer des huguenots en Nouvelle-France. Malgré les exigences
de l'Église catholique, les autorités civiles et militaires de la
Nouvelle-France manifestèrent une assez grande tolérance à l'égard des huguenots
et ne filtrèrent pas méticuleusement leur entrée dans la colonie. C'est pourquoi
les autorités ecclésiastiques du Canada se plaignirent en 1641 par trois fois au
Conseil de la Marine, ce qui n'a d'ailleurs pas semblé troubler le comte de
Maurepas. En réalité, l'arrivée de
protestants en Nouvelle-France, notamment à l'île Royale (Louisbourg) et en
Acadie, fut
constante, sauf durant les quelques années qui ont suivi la révocation de
l'édit de Nantes (1685). Les autorités
coloniales étaient conscientes du rôle estimable des huguenots dans la vie
économique du Canada, même si l'évêque de Québec souhaitait leur expulsion. Les
huguenots français étaient généralement les plus fortunés des Canadiens en
Nouvelle-France. Durant son mandat de secrétaire à la Marine (1669-1690),
Jean-Baptiste Colbert protégea les
huguenots qui ne troublaient plus la France, mais l'enrichissaient. En 1683,
l'intendant Jacques de Meulles
se plaignit auprès du ministre que plus de 60 protestants qu'il accusait
d'hérésie étaient partis pour les colonies britanniques du Sud. La situation
changea quelque peu après le départ de Colbert aux commandes de l'État.
Toutefois, dans le contexte nord-américain de l'époque, les autorités
françaises se méfièrent des huguenots parce
qu'ils étaient protestants et que le voisinage des
Britanniques, également protestants, semblait représenter un trop grand risque en
raison de la déloyauté éventuelle des colons huguenots. Selon Pierre Larin, un
mémoire destiné au roi l'aurait informé d'une menace face à «la fureur des
hérétiques françois qui se sont réfugiez en grand nombre dans la
Nouvelle-Angleterre et font la principale force de cet armement, et qui publient
hautement qu'ils se vengeront sur les Ecclésiastiques, les Religieux et les
Religieuses de ce païs» (Brève
histoire des protestants en Nouvelle-France et au Québec). C'était
amplement suffisant pour susciter la paranoïa tant en France qu'en
Nouvelle-France. C'est pourquoi seulement
un peu plus de 500 huguenots passèrent au Canada, en Acadie et à l'île Royale (Louisbourg).
- Le rôle de l'Église
catholique
Les autorités religieuses de la
Nouvelle-France, pour leur part, développèrent un véritable fanatisme à l'égard
des huguenots. Elles réussirent à circonscrire l'arrivée des huguenots sur une base provisoire
à la condition que ces derniers s'abstiennent de toute manifestation religieuse publique.
L'Église catholique imagina toutes sortes de moyens pour forcer la conversion
des huguenots. Ainsi, les
huguenots étaient autorisés à passer l'hiver au Canada à la condition qu'ils
vivent comme des catholiques et «sans causer scandale». Ils devaient faire
baptiser leur enfant à la naissance, se marier à l'église et recevoir les
derniers sacrements sous peine de voir leurs biens confisqués s'ils recouvraient
la santé. On trouve dans les archives du Séminaire de Québec un manuscrit
résumant les professions interdites aux protestants: médecin, apothicaire,
sage-femme, contrôleur, commis, brigadier, archer et huissier. De plus, l'Église
refusait aux huguenots l'usage des cimetières catholiques. Évidemment, la plupart des huguenots
du Canada finirent par se convertir à
la religion catholique. Parmi les huguenots qui conservèrent leur religion plus
longtemps au Canada, il faut signaler les coureurs des bois, parce qu'ils
n'étaient plus à la portée immédiate de l'Église catholique.
- Les conséquences
néfastes
À la fin du
XVIIe siècle, on comptait dix fois plus de huguenots
parlant français en Nouvelle-Angleterre que dans toute la Nouvelle-France
(Canada, Plaisance,
Acadie,
Louisiane). En fait, plus de 200 000
huguenots français iront s'établir dans les colonies anglaises au sud du Canada,
et 100 000 se sont réfugiés dans les États allemands, aux Pays-Bas et en Suisse.
Le sort du Canada et de la Nouvelle-France aurait pu changer du tout au tout si
ces 200 000 Français s'étaient établis au nord plutôt qu'au sud, surtout que les huguenots
français étaient réputés pour être de fort bons marchands, négociants, armateurs
et de formidables prêteurs. En raison des persécutions religieuses en
France et en Nouvelle-France, les
huguenots retrouvèrent dans les colonies britanniques une liberté religieuse qui
concourra à leur prospérité et à la prospérité de leur terre d'accueil.
Dans son History of the Huguenot
Emigration to America (1885), l'historien américain Charles W. Baird
considère même que l'intolérance à l'égard des huguenots aurait précipité la
chute de la Nouvelle-France, car ceux-ci se seraient certainement réjouis de
construire un État français dans le Nouveau Monde. Pour cet historien,
l'exclusion des huguenots de la Nouvelle-France constituerait même l'une des
erreurs politiques les plus prodigieuses que l'histoire aurait enregistrée:
|
The privilege
of a permanent residence was granted to none but to Frenchmen
professing the Roman Catholic faith. In this prohibition, religious
intolerance pronounced the down of the French colonial system in
America. The exclusion of the huguenots from New France, was one of
the most stupendous blunders that history records.
The repressive
policy pursued by the French government for the next fifty years,
culminating in the revocation of the Edict of Nantes, tended more
and more to awaken and to strengthen among the Protestants a
disposition to emigrate to foreign lands.
Industrious
and thrifty, and anxious at any sacrifice to enjoy the liberty of
conscience denied them at home, they would have rejoiced to build up
a French state in the New World. No other desirable class of the
population of France was inclined for emigration. |
[Le privilège d'une résidence
permanente ne fut accordée à aucun Français, sauf pour ceux qui
professaient la foi catholique romaine. À cause de cette
interdiction, l'intolérance religieuse a précipité la chute du
système colonial français en Amérique. L'exclusion des huguenots de
la Nouvelle-France constitue l'une des erreurs les plus prodigieuses
que l'histoire a enregistrée.
La
politique répressive
menée par le gouvernement
français pour les
cinquante
prochaines années,
culminant
lors de la
révocation de l'édit
de Nantes,
a mené de plus de plus de
protestants à se réveiller
et à renforcer
leur
disposition
à émigrer
vers des terres
étrangères.
Industrieux, économes et aptes à n'importe quel sacrifice pour jouir
de la liberté de conscience qu'on leur a refusé chez eux, ils se
seraient réjouis de construire un État français dans le Nouveau
Monde.
Aucune autre catégorie
souhaitable
de la population
française ne fut plus
disposée à
l'émigration. ] |
Cette crainte de l'ennemi anglo-huguenot
allait devenir bien réelle lors de la bataille des plaines d'Abraham en 1759,
car les troupes du général Wolfe comptaient de nombreux soldats huguenots. À
cette époque, plus de 100 000 huguenots français étaient déjà installés en
Nouvelle-Angleterre. C'est pourquoi l'historien François-Xavier Garneau dans son
Histoire du Canada de 1928 soulignait le cruel dilemme de voir «des
Français s'armant contre des Français et dépouillant la France au profit de ses
ennemis». Dès 1764, après
le
traité de Paris (1763), les
Britanniques allaient faire appel à des huguenots bilingues afin d'exercer des
fonctions importantes au sein de la fonction publique. Par exemple, de 1766 à
1769, le procureur général de la «province de Québec» sera un descendant d'un
huguenot français, Francis Masères (1731-1824), qui allait prôner ouvertement
l'assimilation des Canadiens.
2.6 Les coureurs
des bois
 |
Dans cet ensemble, il faudrait mentionner
les «coureurs
des bois», qui faisaient la traite des fourrures. Chaque année,
quelque 400 hommes devenaient coureurs des bois. Ils étaient fort mal perçus par
le clergé, parce qu'ils vivaient dans le concubinage, l'adultère et la «débauche
publique». Il aurait probablement fallu que l'Église puisse construire une
chapelle pour chacun des lacs et planter des croix sur les chemins et les
portages. Vivant parmi les autochtones, les coureurs des bois en adoptaient les mœurs. Mais cette
vie d'aventure se faisait au détriment du développement social au Canada. C'est
pourquoi l'Administration coloniale crut bon de sévir et de rendre des ordonnances contre
les coureurs des bois. S'adressant au comte de Frontenac,
Colbert écrivait le 13
juin 1673:
| Il n'y a
rien à quoi Sa Majesté veuille que vous vous appliquiez plus
fortement qu'à détruire tous les coureurs et chasseurs français qui
se retirent dans les bois avec insubordination, n'y ayant rien qui
soit plus contraire à l'union qu'il faut faire de tous les habitants
dudit pays et à l'augmentation de la colonie que ce libertinage dont
elle veut que vous fassiez punir les auteurs avec une très grande
sévérité. |
Colbert transmit une ordonnance
défendant aux Français établis au Canada d'abandonner leurs maisons et de
«vaquer dans les bois plus de vingt-quatre heures». La liberté des coureurs des
bois devait être supprimée, conformément à la politique de non-dispersion des
habitants. |
Cependant, il fut
difficile, voire impossible, d'arrêter cette pratique perçue comme
moralement douteuse, mais très rentable au plan économique. Les mesures
préconisées furent abandonnées. C'est pourquoi toute une jeunesse s'est mise à
courir les bois et les belles sauvagesses. Des militaires ont emboité le pas,
puis des colons. Bien des autochtones furent scandalisés et ne pardonnèrent pas
aux Français de faire des enfants à leurs femmes et à leurs filles pour ensuite
les abandonner. Même de grandes figures de l'histoire de la Nouvelle-France ont
pratiqué clandestinement la traite des fourrures: le gouverneur de Montréal
François-Marie Perrot, le gouverneur général marquis de
Frontenac, le gouverneur général
Joseph-Antoine Lefèbre de La Barre, l'intendant
Jean Talon, le marquis
de Vaudreuil
(père), l'intendant
Jean Bochart de Champigny, l'explorateur Robert Cavelier de La Salle, Antoine de La Mothe-Cadillac, tour à tour flibustier,
explorateur, coureur des bois, trafiquant d'alcool et de fourrures, officier de
la Marine, fondateur de la ville de Détroit, puis
gouverneur de la Louisiane. C'est tout dire! Au
total, le nombre total des coureurs des bois atteignait bon an mal an environ
800 personnes, ce qui est considérable pour une population de 10 000 colons. Mais
leur nombre diminua au fur et à mesure que la colonie devint plus importante.
Vers 1714, ils n'étaient plus que 200, alors que celui de la population
s'élevait à 18 500.
Il n'en demeure pas moins
que c'est
grâce aux coureurs des bois que le français devint la langue des Métis, tous
bilingues ou polyglottes, et
demeura la «langue de la fourrure» jusqu'au milieu du XIXe
siècle.
Les coureurs des bois propageaient ainsi la langue française dans les forêts
de l'Amérique du Nord, en plus de servir parfois d'interprète auprès des
autorités françaises, bien que les
gouverneurs de Québec préféraient généralement leurs officiers réputés plus honnêtes pour traduire les «harangues des sauvages».
La présence des nombreux coureurs des bois favorisa aussi la désignation des
lieux au moyen de dénominations françaises, et ce, non seulement au Canada,
mais aussi dans toute la Grande
Louisiane. Les coureurs des bois rendirent d'immenses services à la
Nouvelle-France à titre d'éclaireurs et de défenseurs. En
Nouvelle-Angleterre, les coureurs des bois étaient appelés "wood runners".
2.7 Les esclaves
En 1689, Louis XIV avait autorisé la
colonie à importer des esclaves noirs, à la
suite d'une demande présentée par François-Madeleine-Fortuné Ruette d'Auteuil de
Monceaux, aussi connu sous le nom de Jean-François Ruette d'Auteuil
(1658-1737), procureur général du Conseil souverain dès 1681. En raison de la
rareté des domestiques et de leur coût prohibitif, Ruette d'Auteuil avait
proposé de recourir à une main-d'œuvre moins coûteuse et plus soumise:
|
La manufacture des bois, soit
par le moyen des moulins a scies ou autrement et mesme la culture des
terres seroit encore propre a faire des retours en france et dans les
Isles de L’Amerique, mais comme pour reussir dans ses sortes
d’entreprises, il faut avoir quelque avance, et que les domestiques sont
d’une rareté et charté extraordinaire ils ruinent tous ceux qui osent
faire quelque entreprise. Pour y remedier on croit que sil plaisoit au Roy
accorder la permission d'avoir dans ledit pays des esclaves negres ou
autres comme il luy a plu de l’agréér aux Isles de l’amerique, se seroit
le meilleur moyen pour reussir en toute sorte de manufacture joint aux
graces quil auroit la bonté d’accorder a ceux qui se porteroient au bien
et a l'augmentation dudit Pays. [Archives nationales de France, Fonds des
Colonies. Série C11A. Correspondance générale, Canada, vol. 10, fol.
344-345v.] |
C'est pourquoi le célèbre
Code Noir de 1685
promulgué par Louis XIV s'appliquait en Nouvelle-France. Mais c'est en 1709
qu'une ordonnance de Jacques Raudot, intendant de la Nouvelle-France de 1705 à
1711, a légalisé l'esclavage dans la colonie. Bien que l'importation d'esclaves noirs
aient reçu la sanction royale, il n'y eut jamais au Canada d'importation
massive. À la fin du XVIIe
siècle, le nombre des esclaves demeurait encore très restreint: une trentaine
d'Amérindiens et une dizaine de Noirs. En 1721, l'intendant
Michel Bégon (de
1710 à 1726) assurait qu'une cargaison de 200 nègres trouverait rapidement
preneur. Cependant, en raison des conflits entre les Français et les Anglais,
aucune cargaison de nègres n'arriva à Québec. Il n'y a jamais eu de navire
négrier arriver au Canada.
Les esclaves noirs entrèrent un à
la fois, souvent comme butins de guerre pris sur les Anglais. Entre 1714 et
1760, il arrivait rarement plus de quatre ou cinq nègres dans la colonie, les
meilleures années étant de 16 à 18, en comptant les négrillons nés au pays. Quant aux esclaves
amérindiens, ils venaient généralement du réseau de la traite des fourrures
et constituaient des «présents» échangés entre Blancs et Indiens. Contrairement
aux Noirs, les Amérindiens pouvaient s'enfuir et retrouver leur tribu. C'est
pourquoi il était plus aisé d'acheter des esclaves amérindiens qui venaient de
très loin: la plupart provenaient de la région des Grands-Lac et du Mississipi,
afin qu'ils aient moins de chances de regagner leur pays d'origine. Les historiens
ont recensé et identifié au moins 4000 esclaves (noirs et amérindiens) entre 1700 et 1834, année de
l'abolition de l'esclavage par la Grande-Bretagne. En un siècle et demi, ce
nombre est peu élevé par comparaison aux autres colonies. Par exemple, dans la
seule année 1749, on comptait 10 500 esclaves noirs à New York, la Caroline du
Sud en avait 12 000 en 1721. En 1744, il y en avait 250 000 dans toutes les
Antilles.
Les esclaves du Canada étaient composés
aux deux tiers d'Amérindiens, le tiers de Noirs. Ils étaient surtout concentrés
à Montréal (63%) et à Québec (33 %), mais il y en avait un nombre important à
Détroit (Pays d'en haut), ce qui démontre que l'esclavage était un phénomène
urbain. Les grands commerçants
(marchands, négociants, bourgeois) possédaient environ la moitié de tous les esclaves, les autres demeuraient la
propriété des personnalités publiques, souvent le gouverneur général, l'intendant, un haut fonctionnaire,
un officier militaire, l'évêque, parfois une communauté religieuse ou un
notaire, voire l'État qui les employait à des tâches ignominieuses (comme bourreau
par exemple).
Parmi les religieux, ce sont les jésuites et le Séminaire de Québec qui en ont
possédé le plus, notamment dans leurs lointaines missions. Au Canada, les esclaves servaient tous
comme domestiques. En général, les propriétaires
d'esclaves en avaient un ou deux, question au moins de «faire bonne figure». Les
«petites gens», sauf exceptions, ne possédaient généralement pas d'esclave. Il fallait débourser
environ 900 livres (ou plus) pour un Noir, environ 400 (ou moins) pour un Amérindien.
Un Noir valait en principe deux Amérindiens! En général, les petites gens de la
Nouvelle-France gagnaient de 40 à 120 livres annuellement. Ceux qui possédaient des
esclaves le faisaient par prestige, non pour des motifs économiques. Les esclaves étaient
rapidement francisés, mais demeuraient souvent illettrés. Français et Canadiens ont été
impliqués dans 39 mariages avec une esclave amérindienne (31) ou noire (8). Ces
familles ont laissé une descendance forcément métissée, celle-ci ne devant pas
dépasser les 5 % de la population d'aujourd'hui. L'esclavage se poursuivra
durant le Régime britannique.
2.8 Les déportés
À partir des années 1720, 1730 et 1740, la
France, sous l'égide du ministre de
la Marine et des Colonies, Jean Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas,
voulut augmenter le nombre des émigrants en Nouvelle-France en envoyant trois
catégories nouvelles d’individus. Ce furent les prisonniers de droit commun, les
«fils de famille» et les faux-sauniers (ou contrebandiers de la gabelle). Tous
ces gens ne purent refuser leur déportation.
- Les prisonniers de
droit commun
Selon les historiens, il y aurait eu
jusqu'à 250 prisonniers de droit commun déportés en Nouvelle-France,
principalement au Canada et à l'île Royale (Louisbourg). Cet envoi se serait
échelonné entre 1715 et 1726. Les prisonniers étaient choisis par les directeurs
de prison en tenant compte de certains critères tels que la condition physique,
le métier, l’âge et le statut matrimonial. En général, ces individus étaient
incarcérés pour des délits relativement mineurs: c'étaient généralement des
braconniers, des contrebandiers ou des déserteurs. Les autorités de la
Nouvelle-France considéraient que les
prisonniers, même s'ils parlaient le français (populaire), n'étaient guère «des
colons convenables», car ils reprenaient «généralement leurs activités illicites
une fois établis dans la colonie». De plus, les prisonniers s'adaptèrent mal à
leur nouveau pays. Devant les protestations des autorités coloniales, le
ministre Maurepas mit vite fin
à cette pratique et rapatria la plupart d'entre eux.
Par comparaison, la France enverra en
Nouvelle-Calédonie, devenue une colonie
française en 1860, plus de 40 000 prisonniers, soit quatre fois le nombre de
colons et d'engagés qu'elle avait envoyés en Nouvelle-France. Toutefois, le
Canada accueillit beaucoup de prisonniers anglais de la Nouvelle-Angleterre
(environ 1000), qui furent déportés par la France au Canada. En dépit de la
différence de langue, la plupart réussirent à s'intégrer assez rapidement à la
société française du pays, mais d'autres s'enfuirent en Nouvelle-Angleterre.
- Les fils de famille
Devant l'échec de la déportation de
prisonniers français, le comte de
Maurepas décida de se tourner vers «les fils de famille», c’est-à-dire ces
petits nobles enfermés à la demande de leur père, parce que ces jeunes hommes
mettaient en péril l’honneur de leur famille. On les préférait déportés plutôt
qu'emprisonnés. Entre 1722 et 1749, seuls 84 individus francophones vinrent dans
la colonie du Canada. Inaptes au travail de la terre et incapables de trouver un
travail en fonction de leur classe sociale, ces fils de famille cherchèrent
plutôt à faire renverser la décision du roi et à retourner en France. Peu
d’entre eux s’établirent définitivement dans la colonie. Maurepas se rendit
compte que ces «fils de famille ne constituaient pas le bassin de colons stables
qu’il recherchait» pour accomplir son dessein colonial; il interrompit ce type
d’exil en 1730.
- Les faux sauniers
Entre 1730 et 1743, près de 600 faux
sauniers furent déportés en Nouvelle-France pour aider au peuplement de la
colonie. En France, les faux sauniers faisaient le commerce du sel sans
s’acquitter de la taxe, la gabelle. Lorsqu'ils étaient surpris en flagrant délit
par la maréchaussée, on le jetait en prison, mais ils pouvaient aussi gagner un
voyage à l'étranger. C'est ainsi que le ministre
Maurepas proposa de remplacer
l'emprisonnement par la «peine du Canada», c’est-à-dire l’exil forcé. Dès 1715,
les administrateurs du Canada avaient demandé l'envoi de faux sauniers.
Cependant, ce ne fut qu'en 1730, après plusieurs refus, que le Canada reçut,
bien après la Louisiane ou la colonie de Saint-Domingue, son premier contingent
d'une quinzaine d'individus. Constatant que ce petit groupe semblait avoir
réussi à s'intégrer dans le pays, l'intendant et le gouverneur demandèrent que
les envois se poursuivent chaque année. C'est ainsi qu'entre 1730 et 1743, près
de 600 faux sauniers débarquèrent dans la colonie du Canada et celle de
l'Île-Royale (Louisbourg). Dans une lettre au
gouverneur Charles de Beauharnois
et à l'intendant Gilles Hocquart
concernant l'envoi de faux-sauniers,
Maurepas
écrivait en 1731:
Versailles, le
premier may 1731
Suivant le compte que vous m’avez rendu par vostre Lettre du 15 du
mois d’octobre au Sujet des faux Sauniers envoyés l’année dernière
en Canada, a la demande que vous avés fait qu’il en Soit envoyé tous
les ans, j’ai dans le grand nombre qui Sont dans les prisons choisi
60 bons hommes, et j’ai donné les ordres nécessaires pour les faire
conduire a la Rochelle pour estre embarqués Sur le Vaisseau du Roy
Le Heros. Je vous en envoye la Liste avec leurs Signalements, a ces
60 faux Sauniers on a ajouté 4 contrebandiers condamnés aux galères
et dont la peine a esté commuée a celle de rester pendant leur vie
aux Colonies, et un jeune homme de famille qui S’est derangé et
qu’on veut corriger, en Sorte qu’il vous Sera remis 65 hommes en
tout.
Vostre tres humble et tres obeissant Serviteur, Maurepas |
Les contingents les plus nombreux venaient
des régions où la contrebande du sel était la plus forte :
l'Anjou, le Maine, le Poitou,
l'Auvergne, la Normandie, la Picardie et la Franche-Comté. Généralement
célibataires, ils avaient en moyenne 28 ans à leur arrivée. Ils parlaient leur
patois d'origine, mai aussi le français régional de leur localité.
Dès leur arrivée à Québec, le quart, voire
les deux tiers des faux sauniers, étaient hospitalisés à l'Hôtel-Dieu, sans
compter que plusieurs était décédés durant la traversée ou peu après leur
descente à terre. Avec les années, l'intendant et le gouverneur de la
Nouvelle-France se plaignirent à plusieurs reprises de l'envoi de gens trop
vieux, infirmes ou handicapés, bref incapables de travailler dans un pays aussi
rude. Comme ils ne pouvaient gagner leur vie, ils durent être pris en charge de
l'État avant d'être retournés en France. Par ailleurs, beaucoup de faux sauniers
disparurent sans laisser de trace. Ceux qui se révélèrent aptes au travail
furent généralement placés chez les habitants, mais certains furent enrôlés dans
les troupes. Au final, seule une centaine de faux sauniers purent devenir de
véritables immigrants fondateurs: ils devinrent maçons, charpentiers ou
laboureurs.
 |
Les autochtones ne représentaient que 10 % de la population du
territoire administré par les autorités françaises, ce qui ne vaut toutefois que
pour le Canada. La population amérindienne des «Pays d'en haut», du «Pays des
Illinois» et de la Louisiane était proportionnellement beaucoup plus importante
que dans la vallée du Saint-Laurent. Les Français qui s'installèrent
sur ses rives ne délogèrent jamais les populations
autochtones, ni ailleurs en Nouvelle-France. Au Canada, ils s'allièrent s'allièrent avec les Micmacs, les Abénakis, les
Montagnais et les Hurons; plus au sud (Louisiane), ils
s'allièrent avec les Illinois, les Pieds-Noirs, les Saulteux, les Miami, les Kikapoux,
les Chouanons, les Chacta, les Bayogoula, les Houma, les Quipa, les Ponca
et les Ayohouais. |
3.1 Des alliés incontournables
Les Français au Canada, comme dans toute la Nouvelle-France (Acadie, Louisiane
et région des Grands Lacs, c'est-à-dire le «Pays des Illinois» et le «Pays des
Ohio»), furent plutôt exceptionnels (comme Européens!) dans la façon dont ils
s'allièrent avec les Premières Nations.
Contrairement aux Espagnols et aux Portugais qui érigèrent leur empire sur la
conquête, la sujétion et la servitude, contrairement aussi aux Américains qui
massacrèrent les autochtones pour s'approprier leurs terres, les Français ne
furent jamais assez puissants pour agir de cette façon. Au contraire, il
comblèrent les autochtones de cadeaux (outils, armes et munitions, aliments,
vêtements, ustensiles de cuisine, animaux, etc.), afin de bénéficier de leur collaboration
dans la traite des fourrures et, après 1680, pour recevoir leur appui
militaire. C'est pourquoi les Français ont pu développer une version «plus subtile» du colonialisme européen.
Néanmoins, les Français ne perçurent
jamais les autochtones comme des partenaires égaux, mais comme des subalternes
indisciplinés avec lesquels il fallait savoir s'y prendre, de peur qu'ils
oublient leurs «devoirs». Les Français les considéraient aussi comme des
«sauvages», des «brutes» et des «païens» qu'ils fallait convertir ou exterminer.
Lorsque des tributs partaient en guerre les unes contre les autres, brûlaient
leurs propres villages, ravageaient leurs champs et s'exterminaient les uns les
autres, les Français observaient une stricte neutralité, tout en se félicitant
du «travail» accompli. En 1687, le
gouverneur Denonville reçut de Versailles l'ordre de s'emparer du plus grand
nombre possible de guerriers iroquois afin de les envoyer aux galères,
«enchaînés et sous bonne garde». Quant aux officiers français, ils considéraient
généralement les Indiens avec mépris, mais estimaient qu’il était préférable de
les avoir avec soi plutôt que contre soi.
Même s'ils vivaient au beau milieu de la colonie
canadienne du roi de France, les autochtones ne reconnurent jamais la
«souveraineté du roi de France» et conservèrent toujours leur autonomie.
Afin de compenser leur infériorité numérique face aux colonies britanniques, les
Français développèrent toutes sortes d'habiletés à former des alliances avec les
«Sauvages», et ce, dans toute l'Amérique du Nord, de l'Acadie jusqu'aux confins
de la Louisiane en passant par le Canada.
Évidemment, les Français se sont servis des autochtones pour
attaquer les Anglais de la Nouvelle-Angleterre. Les gouverneurs de la
Nouvelle-France ont organisé régulièrement des raids avec des Indiens afin de
terroriser les colons de la Nouvelle-Angleterre. La présence des Indiens dans
les rangs des milices canadiennes démoralisait l'ennemi par la terreur qu'elle
suscitait. Les Français les formaient en escouades de guérilla qui étaient
jetées sur les habitations britanniques. Quand il le fallait, il suffisait de convaincre les
autochtones que les Anglais étaient de dangereux hérétiques pour les lâcher
dans des «guerres saintes». En Acadie, ce genre de campagne était très
fréquent. En général, ces expéditions étaient accomplies avec une audace
folle par des miliciens canadiens ou acadiens et des Indiens intrépides, et elles
n'étaient jamais suivies d'une occupation. Mais les représailles attiraient
d'autres représailles, le sang appelait le sang, la vengeance entraînait la
vengeance. On ne soupçonne pas assez jusqu'à quel point les «maudits
Anglais», à force d'être constamment harcelés, ont décidé de prendre les grands
moyens pour mettre fin à la présence française en Amérique.
3.2 La religion chrétienne
Bien que, dans l'ensemble, les relations entre les autochtones et les Français,
ainsi que les Canadiens, aient été pacifiques, elles furent néfastes pour les
autochtones qui attrapèrent des maladies et des épidémies, ce qui décima une
grande partie de leur population. Ainsi, les Hurons ont vu leur nombre réduit de
moitié par des épidémies au cours des premières décennies de l'histoire de la
Nouvelle-France. C'est également ce qui explique le peu de considération des
autochtones à l'égard des Européens. Il suffit de lire les comptes rendus des
missionnaires et des explorateurs. Pour les autochtones, les Français barbus
étaient des créatures physiquement inférieures, difformes, hirsutes et
moralement dépravées, qui répandaient la maladie sur leur passage et faisaient
fuir le gibier. Si le port de la barbe, perçu comme des «cheveux sur la bouche»
par les autochtones, était mal considéré, la tenue vestimentaire, en revanche,
les éblouissait et ils l'ont adoptée dès qu'ils l'ont pu, surtout les chapeaux.
Il en était ainsi des boissons comme le vin et l'eau-de-vie.
Les missionnaires français considéraient
les autochtones comme des «païens» parce qu'ils n'avaient pas de mots pour
exprimer les notions telles que la vertu, le vice, la tentation, les anges, la
grâce, etc. Par contre, les symboles de la religion chrétienne, comme la croix, les
flammes de l'enfer, les foudres de Dieu, etc., terrifiaient les Indiens. C'est pourquoi
les autorités françaises avaient tendance à se servir des missionnaires, en tant
qu'agents de la politique de l'État, pour «civiliser» les
«Sauvages». Le gouverneur de l'île Royale (île du Cap-Breton) de 1718 à 1739, Joseph de Monbeton de
Brouillan, écrivait: «Il n'y a que ces hommes qui peuvent maîtriser les Sauvages
pour qu'ils obéissent à Dieu et au Roy.» Les Anglais adopteront plus tard cette
coutume française! En général, les autochtones ne portaient pas en haute estime
les missionnaires qu'ils appelaient les «Robes noires». Il ne les trouvaient pas
normaux parce qu'ils ne couchaient pas avec leurs femmes.
L'un des moyens efficaces de s'allier les Indiens consistait
à leur vendre des mousquets et des fusils uniquement s'ils se convertissaient à
la religion chrétienne. Comme le faisait remarquer un observateur de l'époque
(voir Thwaites, éd., vol. XXV: 27, 10) :
|
L'emploi
d'arquebuses, refusé aux Infidèles par Monsieur le Gouverneur et
accordé aux néophytes chrétiens, est un puissant attrait pour les
gagner: il semble que Notre Seigneur a l'intention de se servir de
ce moyen afin de rendre le christianisme acceptable dans ces
régions. |
Malgré tous les
efforts des missionnaires, les Amérindiens échappèrent néanmoins à leur emprise.
Au cours de toute l'histoire de la Nouvelle-France, l'évangélisation n'a produit
qu'un petit nombre de vocations religieuses chez les Amérindiennes, alors que
pas un seul Amérindien n'est devenu prêtre! Il faut dire que la croix des
missionnaires ne faisait pas le poids devant le castor.
Si l'on se fie
aux registres des
missions, par exemple ceux de Québec, Montréal, Tadoussac, etc., les autochtones
étaient baptisés selon des appellations amérindiennes, bien que des prénoms
européens vinrent remplacer graduellement les noms amérindiens. Les
missionnaires n'avaient pas toujours en haute estime les autochtones. Voici le témoignage
d'un jésuite décrivant l'assemblée générale d'une tribu:
|
C'est une troupe de crasseux,
assis sur leur derrière, accroupis comme des singes et ayant leurs genoux
auprès de leurs oreilles, ou bien couchés différemment, le dos ou le
ventre en l'air, qui tous, la pipe à la bouche, traitent des affaires
d'État avec autant de sang-froid et de gravité que la junte d'Espagne ou
le Conseil des Sages à Venise. |
Mais les autochtones pouvaient aussi
mépriser certains aspects des Français, notamment leur barbe.
3.3 La multitude des
langues
Les premiers Français arrivés en Amérique
se rendirent compte du multilinguisme qui caractérisait les populations
amérindiennes. Dans son Thrésor de l'histoire des langues de cest univers
(1613), Claude Duret décrivait ainsi les langues des autochtones de l'Amérique
en faisant un parallèle avec la diversité des langues de France:
|
Les effects de la
confusion de Babel sont parvenus jusques à ces peuples, desquels
nous parlons, aussi bien qu'au Monde deça. Car je vois que les
Patagons parlent autrement que ceux du Bresil, et ceux cy autrement
que les Perouans, et les Perouans sont distinguez des Mexicains, les
Isles semblablement ont leur langage à part, en la Floride on ne
parle point comme en Verginia : nos Souriquois et Etchemins
n'entendent point les Almonchiquois, ni ceux cy les Iroquois : bref
chacun peuple est divisé par le langage : voire en une mesme
Province il y a langage different, ne plus ne moins qu'ez Gaules le
Flament, le bas Breton, le Gascon, le Basque ne s'accordent point. |
Pour Duret, l'Europe et l'Amérique étaient
soumis aux «effets de Babel». Comme on peut le lire dans le Brief recit de la
navigation faicte es ysles de Canada (1545), Jacques Cartier s'est souvent
heurté au mur des langues lorsqu'il désirait communiquer avec les «Indiens»:
|
Et nous fut dict et
monstre par signes par nosdictz trois hommes du pais qui nous
avoient conduict, qu'il y avoit telz saulx d'aue audict fleuve,
comme celuy où estoient nosdictes basques, mais nous ne peusmes
entendre quelle distance il y avoit entre l'un et l'autre par faulte de langue:
puis nous monstroient par signes que lesdiz saulx passez, l'on
pouvoit naviguer, plus de trois lieues par ledict fleuve. |
De fait, les autochtones parlaient un
grand nombre de langues différentes. Les principales familles de langues étaient
les suivantes:
- Famille eskimo-aléoute (Grand Nord):
inuktitut, inuinnaqtun, inuktun.
- Famille algonkienne (Canada): cri, montagnais (innu), naskapi,
ojibwa, fox, chippewa, ottawa, delaware, abenaki, malécite, micmac, etc.
- Famille iroquoienne (Canada): mohawk, oneida, seneca, cayuga,
wyandot, cherokee, etc.
- Famille muskogéenne (Louisiane): chacta, chicacha, têtes-plates,
crics, natchez, bayogoula, houma, alibamou, chéraqui, quinipissa, yamassi.
- Famille sioux ou siouane (Canada et Louisiane): assiniboine,
catawba, mandan, chiwere, iowa, dakota, lakota, stoney, dhegiha, kansa,
winnebago, mississippi, missouri, etc.
- Famille iowa (Louisiane): ayohouais.
Il fallut des décennies aux Français pour
surmonter les obstacles linguistiques avec les autochtones.
3.4 Le métissage
Dès leur arrivée, les Français tentèrent une politique
d'«intégration» des Amérindiens au moyen du mariage, de la culture et de la
langue française, sans succès. En 1618, Champlain
avait dit aux Hurons: «Nos jeunes hommes marieront vos filles, et nous ne
formerons plus qu'un peuple.» En 1627, la Charte de la Compagnie des
Cent-Associés prévoyait dans son article 17 la naturalisation des Indiens :
|
Article XVII
Les Sauvages
qui seront amenés à la connoissance de la foi et en feront
profession seront censés et réputés naturels françois, et comme tels
pourront venir habiter en France, quand bon leur semblera, et y
acquérir, tester, succéder et accepter donations et légats, tout
ainsi que les vrais régnicoles et originaires françois, sans être
tenus de prendre aucunes lettres de déclaration ni de naturalité. |
L'Église approuvait cette politique dans la mesure
où les mariés s'étaient préalablement convertis au catholicisme! Plus tard, vers
1680, Versailles prévoira même des frais de 3000 livres, divisés en dots de 50
livres, pour chaque Indienne qui épousera un Français. Toutefois, cette politique des
mariages mixtes ne s'est jamais vraiment matérialisée au Canada, avec seulement
120 unions officielles au cours du Régime français. Pourtant, au moment des premiers contacts avec les
Européens, les Amérindiennes jouissaient dans leur société d'une plus grande
liberté et d'une plus grande influence que les Européennes de la même époque. Dans les faits, il dut y avoir de nombreuses unions «à
la façon du pays», c'est-à-dire sans mariage formel, ce qui était perçu par les
missionnaires comme une forme de concubinage ou de libertinage. Finalement, en 1735, les autorités
coloniales édictèrent un décret exigeant le consentement du gouverneur pour tous
les mariages mixtes!
Quelques années plus tard, la politique de
la France avait radicalement changé. En effet, Jean-Frédéric Phélypeaux,
comte de Maurepas, le secrétaire de
la Marine, réprimandait les missionnaires qui encourageaient les mariages
mixtes. Maurepas avait même constaté que les enfants issus de tels mariages
étaient «encore plus libertins que leurs parents indiens». Il ajoutait: «Les
missionnaires ne doivent pas se porter si légèrement à marier des François avec
des femmes Sauvages.» Il est donc clair que les mariages mixtes et
l'assimilation n'avaient pas produit les résultats escomptés, du moins selon les
autorités françaises. Bien qu'on ait voulu faire des Français avec les Indiens,
ceux-ci restèrent des Indiens, alors que les Français manifestèrent une tendance
inquiétante à devenir indiens. Mère Marie de l'Incarnation avait bien raison
d'écrire à son fils Claude : «On fait plus facilement un Sauvage avec un
Français qu'un Français avec un Sauvage.» Le père Gabriel Sagard, après
son voyage entre 1621 et 1624, reprit cette idée: «Les François, mesmes mieux
instruits & eslevez dans l'Escole de la Foy, deviennent Sauvages pour si peu
qu'ils vivent avec les Sauvages.» L'intendant
Jean Talon dira même : «Les petits enfants ne pensent qu'à
devenir un jour coureur des bois.»
Bon nombre de coureurs des
bois fondaient
une seconde famille dans les forêts, car ils entretenaient des relations semi-permanentes avec des femmes amérindiennes. On appelait soit «Métis» soit «sangs-mêlés»
les enfants de la traite des fourrures. Par ailleurs, le Régime français avait adopté une étrange
pratique, qui consistait à «donner» aux Amérindiens les enfants illégitimes nés
d'une Blanche. À l'exemple des prisonniers qu'on allait chercher dans les
colonies anglaises, ces enfants étaient alors élevés comme des Indiens et
parlaient leurs langues. D'ailleurs, en 1752, l'ingénieur militaire français
Louis Franquet (1697-1768), inspecteur
des
fortifications et des constructions en Nouvelle-France, donne ainsi ce
témoignage après une visite du village iroquois de Kahnawake (ancien
Caughnawaga) près de Montréal :
«Il y a parmi eux plusieurs bâtards français et beaucoup d'enfants anglais faits
prisonniers en la dernière guerre et qu'ils ont adopté. Ces enfants sont élevés
avec les façons et les inclinations sauvages.»
On sait, par exemple, que les autochtones alliés des Français
ont fait de nombreux prisonniers parmi les colons anglais et qu'ils les ont mariés
de force avec
les femmes de leurs propres villages. On estime à environ 1000 le nombre d'hommes,
de femmes et d'enfants arrachés aux colonies anglaises et transplantés au
Canada dans les communautés amérindiennes. Toutefois, la plupart des «Anglais»
(aussi des Écossais et des Irlandais) ainsi capturés ont fini par s'intégrer à la société
blanche, ce qui explique que des
Canadiens de langue française ont porté des noms de famille anglais, sans jamais
connaître un seul mot d'anglais.
En fait, il y a eu beaucoup plus de «sang blanc» chez les Indiens que de «sang
indien» chez les Blancs. Il est erroné de croire que la plupart des Québécois
d'aujourd'hui ont du «sang indien» dans les veines, car ce sont les
Amérindiens, notamment les Mohawks,
qui ont dû composer avec les effets du métissage dans leurs villages, pas
les Blancs appelés «visages pâles».
3.5 La politique
française d'assimilation
Dans le but d'assurer la pérennité de la France, les
autorités françaises fondèrent de grands espoirs et fournirent des efforts pour assimiler les
Indiens, comme le laisse entendre une
lettre de Mère Marie de l'Incarnation, responsable de l'éducation des enfants,
en date de 1668:
|
Nous avons francisé plusieurs filles Sauvages, tant Huronnes qu'Algonquines, que nous avons ensuite mariées à des Français, qui font fort bon ménage.
Il y
en a une, entre autres, qui sait lire et écrire en perfection, tant en sa langue huronne qu'en notre française; il n'y a personne qui la puisse distinguer ni se persuader qu'elle soit née Sauvage. [...]
Sa majesté [...] désire que l'on francise ainsi peu à peu tous les Sauvages, afin d'en faire un peuple poli. L'on commence par les enfants.
Mgr notre Prélat en a pris un grand nombre à cet effet, les révérends Pères en ont pris aussi en leur collège de Québec; tous sont vêtus à la française, et on leur apprend à lire et à écrire comme en France. Nous sommes chargées des filles, conformément à notre esprit [...].
|
Dès cette époque, les récollets et les jésuites avaient même
mis sur pied un programme destiné à envoyer des enfants amérindiens en France
pour qu'ils adoptent un bon niveau de français et, que, à leur retour, ils
puissent exercer sur leurs compatriotes une influence suffisante qui les
pousserait à adopter la culture française. En 1636, le père Le Jeune écrivait
dans les Relations des jésuites:
|
Afin de les dépaïser, &
de leur donner le moyen d'apprendre la langue, & l'honnesteté
Françoise, pour secourir par après leurs compatriotes; nous avons
délibéré d'en envoyer deux ou trois en France, pour les faire loger
& instruire en la maison des Hospitalières qu'on desire faire passer
en la Nouvelle France. |
Mais le programme fut vite mis au rancart
en raison du «caractère pervers» des Indiens! En fait, les premiers efforts de
francisation de la part des Indiens leur furent fatals. La plupart de ceux qui
sont partis en France pour apprendre le français ne sont jamais revenus; ils
décédaient à brève échéance. Le même sort attendait les épouses indiennes qu'on
voulut franciser.
Le puissant
ministre Colbert tenta bien de relancer un
«programme de francisation» en 1668. Celui-ci se plaignait à l'intendant Talon
parce qu'on n'avait pas obligé les sauvages à «s'instruire dans notre langue, au
lieu que pour avoir quelque commerce avec eux, nos Français ont été nécessités
d'apprendre la leur». Dans une lettre à l'intendant Talon, Colbert écrivit le 13
novembre 1666:
Je vous avoiie que fay
jugé comme vous que l'on s'est fort peu soucié jusques icy de la
police et de la vie civile en Nouvelle
France envers les Algonkins et les Hurons qui sont il y a longtemps
soumis à la domination du Roy en faisant peu d'efforts
pour les destacher de leurs coustumes sauvages et les obliger à
prendre les nostres, et sur tout à s'instruire dans notre langue, au
lieu que pour avoir quelque commerce avec eux nos françois ont été
nécessitez d'apprendre la leur. Vous avez commencé de remédier à
cette longue negligence. Et vous devez tascher d'attirer ces peuples
sur tout ceux qui ont embrassé le Christianisme dans le voisinage de
nos habitations et s'il se peut les y mesler, afin que pour la
succession du temps n'ayant qu'une mesme loy et un mesme ministre
ils ne fassent plus ainsy qu'un mesme peuple et un mesme sang. |
|

Marie de l'Incarnation
enseignant à des Amérindiennes |
Un tel programme dit «de civilisation»
reposait sur l'éducation de jeunes enfants dans le cadre des pensionnats. Mais
les écoles-pensionnats de la colonie se vidèrent rapidement de leurs élèves
autochtones, qui ne purent s'adapter à des horaires stricts. Même Mère
Marie de l'Incarnation (née sous le nom de
Marie Guyart) admit qu'il était
pratiquement impossible de franciser les Indiens (lettre du 1er
septembre 1668):
|
C'est pourtant une
chose très difficile, pour ne pas dire impossible, de les franciser ou
civiliser. Nous en avons l'expérience plus que tout autre, et nous avons
remarqué que de cent de celles qui ont passé par nos mains, à peine en
avons nous civilisé une. Nous y trouvons de la docilité et de l'esprit,
mais lorsqu'on y pense le moins, elles montent par dessus notre clôture
et s'en vont courir dans les bois avec leurs parents, où elles trouvent
plus de plaisir que dans tous les agréments de nos maisons françaises.
L'humeur sauvage est faite de la sorte; elles ne peuvent être
contraintes; si elles le sont, elles deviennent mélancoliques, et la
mélancolie les fait malades. |
|
Marie de l'Incarnation
écrivit deux autres lettres sur cette question, dont l'une à son fils,
Claude Guyart, le 17 octobre 1668:
|
Mon très cher fils.
Monseigneur notre Prélat entretient en sa maison un certain nombre de
jeunes garçons sauvages, et autant de Français, afin qu'étant élevés et
nourris ensemble, les premiers prennent les mœurs des autres, et se
francisent. Les Révérends Pères font de même. Messieurs du Séminaire de
Montréal les vont imiter. Et quant aux filles, nous en avons aussi des
sauvages avec nos pensionnaires françaises pour la même fin. Je ne sais
à quoi tout cela se terminera, car pour vous parler franchement, cela me
paraît très difficile. Depuis tant d'années que nous sommes établies en
ce pays, nous n'en avons pu civiliser que sept ou huit, qui aient été
francisées; les autres qui sont en grand nombre, sont toutes retournées
chez leurs parents, quoique très bonnes chrétiennes. La vie sauvage leur
est si charmante à cause de sa liberté, que c'est un miracle de les
pouvoir captiver aux façons d'agir des Français qu'ils estiment indignes
d'eux. |
Et cette autre lettre,
en date du 21 septembre 1668, à la supérieure des ursulines de Saint-Denis :
|
Nous avons francisé
plusieurs filles sauvages, tant Huronnes qu'Algonquines, que nous avons
ensuite mariées à des Français, qui font fort bon ménage. Il y en a une
entre autres qui sait lire et écrire en perfection, tant en sa langue
Huronne. |
En juillet 1673, le
gouverneur Frontenac, qui
n'avait pas oublié la préoccupation des autorités royales à propos de
l'assimilation des Amérindiens, s'adressait ainsi aux représentants des Cinq
Nations iroquoises à Cataracoui, dans le style habituellement «paternaliste» propre
aux
gouverneurs français:
|
Mes enfants,
je suis consolé de vous voir arriver ici où j'ai fait allumer un feu pour
vous voir pétuner [«fumer du pétun» signifiant «tabac»] et vous parler. Ô que c'est bien fait, les enfants,
d'avoir suivi les ordres et les commandements de votre père. Prenez donc
courage, mes enfants, vous y entendrez sa parole qui vous est toute pleine
de douceur et de paix. [...]. Je vous conjure avec toutes sortes
d'instances de faire apprendre à vos enfants la langue française que les Robes-Noires
[prêtres] peuvent leur enseigner, cela nous unirait davantage et nous
aurions la satisfaction de nous entendre les uns les autres sans
interprète. |
Toutefois, très tôt, les Français se rendirent compte du
caractère utopique de cette entreprise d'assimilation. Les «Sauvages» se sont
montrés très réfractaires à la francisation. «Ils ne se soucient guère
d'apprendre nos langues», lit-on dans les Relations des jésuites. Les
autorités françaises s'aperçurent que la francisation des Amérindiens, même pris
«à la mamelle», était un mirage. L'intendant
Antoine-Denis Raudot (de 1705 à
1710) estimait en 1710 qu'il s'agissait là d'«un ouvrage de plusieurs siècles»:
|
Il faudra un travail et
un tems infiny pour affranchir ces peuples et pour pouvoir les
réduire à prendre nos usages et nos coutumes, ce ne sera que par une
application continuelle sur eux et peu à peu qu'on y pourra
parvenir, et c'est, je vous assure, un ouvrage de plusieurs siècles.
(Relation
par lettres de l'Amérique septentrionale). |
Comme les Amérindiens contrôlaient le
commerce des fourrures et qu'ils tenaient les Français à leur merci, ils ne se
sentirent jamais obligés d'apprendre le français. Ce sont donc les Français qui
durent «se mettre à l'école des Sauvages» et apprendre leurs langues. Cependant,
seuls quelques Français les apprenaient, par nécessité, afin de servir
d'interprète. La répugnance des Amérindiens à apprendre le français pourrait
fort bien n'être qu'une forme de résistance à une culture étrangère, car
beaucoup d'Indiens étaient polyglottes et parlaient le huron, l'abénaki, le
mohawk, etc.
3.6 Les interprètes
Les missionnaires français comprirent vite
qu'il leur fallait maîtriser les rudiments des langues amérindiennes. Ils ne
pouvaient pas attendre qu'on ait francisé les petits Amérindiens qu'on
envoyait parfois en France. Ils se mirent donc au huron, au montagnais (innu),
au naskapi, à l'abénaki, au malécite, au micmac, etc. Vers 1625, le récollet
Joseph Le Caron (vers 1586 - 1632) présenta même au roi Louis XIII un
dictionnaire huron. En 1632, le récollet Gabriel Sagard (vers 1580-1636)
publia le Dictionnaire de la langue huronne (132 pages). Au
XVIIe
siècle, le huron servait de langue véhiculaire entre les Amérindiens de la
région des Grands Lacs. Maîtriser la langue huronne, c'était se donner la
possibilité d'entrer en contact avec plusieurs nations autochtones. Dès leur
arrivée à Québec en 1639, les ursulines se sont mises aussi à l'étude des
langues indiennes et rédigèrent des catéchismes en huron et en algonquin.
De façon systématique, les missionnaires français qui venaient exercer leur
ministère au Canada devaient aussitôt apprendre des langues amérindiennes.
Malgré les difficultés, cet apprentissage devenait une condition sine qua
non du succès de leur entreprise de christianisation chez les
Indiens. Cet apprentissage leur
permettait aussi de se familiariser
avec les mœurs, la culture et les croyances de ces populations, et de mieux
comprendre leur conception du monde. De fait, les missionnaires se sont
rendus compte des différences de conception entre la vision du monde
européen et celle du monde amérindien. D'ailleurs, Robert M. Leavitt,
professeur à l'University of New Brunswick, décrit dans Maliseet and
Micmac, First Nations of the Maritimes (Fredericton, New Ireland Press,
1995) la complexité du raisonnement des Amérindiens, qui fonctionnent par
idées superposées et interposées (de façon circulaire), plutôt que par une
série d’éléments s’enchaînant de façon linéaire:
|
It has been observed
that speakers of North American Native language do not necessarily
organize their reasoning according to a linear sequence of
causes-and-effects or evidence-and-conclusions, as do speakers of
European languages. Instead, they may keep a number of related ideas
in mind, without putting them in a fixed order. [...] They
commonly approach an idea or a topic from many different angles at
once, thinking in a circle rather than a line. This same way of
thinking in a circle is often part of people's spoken languages. |
[Il a été observé que
les locuteurs d'une langue autochtone d'Amérique du Nord
n'organisent pas nécessairement leur raisonnement selon une séquence
linéaire des causes à effets ou de preuves et conclusions, comme le
font les locuteurs des langues européennes. Au lieu de cela, ils
peuvent conserver un certain nombre d'idées à l'esprit, sans les
placer dans un ordre fixe. [...] Ils rapprochent couramment une idée
ou un sujet sous différents angles à la fois, en pensant d'une façon
circulaire plutôt linéaire. Cette même façon de penser de façon
circulaire fait souvent partie des langues parlées par les gens. ] |
Les missionnaires constatèrent
rapidement que la maîtrise d'une langue «indienne» ne pouvait s'acquérir
qu’au prix d'efforts soutenus et d'une longue expérience. En principe, la
première année était entièrement consacrée à apprendre une langue donnée
dans un village amérindien. Parfois, même de longues années d'apostolat
consacrées à l’étude d'une langue ne suffisaient guère pour parvenir à
rivaliser avec les meilleurs orateurs indiens. Certains missionnaires ont
servi d'interprète auprès des autorités françaises, mais ce ne fut pas aussi
systématique qu'en Acadie, alors que les autorités locales ne disposaient
généralement d'aucun interprète de leur entourage pour communiquer avec
leurs alliés amérindiens. Lorsque des missionnaires exerçaient les fonctions
d’interprète, ils participaient par le fait même à des rencontres
diplomatiques entre les Amérindiens, notamment les Iroquois, et les
autorités de la Nouvelle-France.
À cette époque, plusieurs jeunes
Français n'hésitaient pas à séjourner chez les Amérindiens pour devenir
interprètes. Pour obtenir de bons interprètes, les gouverneurs devaient
régulièrement envoyer des officiers français habiter dans les villages
autochtones durant une année pour qu'ils apprennent les langues
amérindiennes. Les individus qui avaient réussi à apprendre la langue des Amérindiens
étaient très considérés et très recherchés auprès des commerçants et des
compagnies de la Nouvelle-France. Quant aux gouverneurs, ils faisaient
généralement appel à des officiers bilingues ou polyglottes qu'on avait
envoyés auparavant séjourner chez les Indiens. Il n'en demeure pas moins que
rares étaient de tels interprètes en mesure d’exercer un contrôle sur les
Amérindiens et de répondre convenablement aux attentes des officiers français.
Dans une lettre adressée à Maurepas, ministre de la Marine, en date du 23
octobre 1747, le gouverneur La
Galissonnière déplorait que trop peu d'officiers désiraient occuper le poste
d’interprète en raison «de l'importunité des sauvages qui est au dela de toute
expression [et de] la modicité ce que le Roy donne». Un ancien
gouverneur de Louisbourg,
Jean-Louis de Raymond, affirmait en 1754 que la tâche d'interprète exigeait une
certaine adaptation culturelle :
|
C’est un talent
que vous ne croiriez pas [si] difficile de sçavoir bien conduire les
Sauvages et de s’en rendre maître. Tous les officiers n’y
parviennent pas. Il ne s’acquiert que dans l’étude de leur
caractère, de leurs mœurs, de leurs passions, de leur génie, de
leurs goûts, de leurs façons de penser, de s’exprimer dans leurs
discours. |
En réalité, rares furent les officiers
français qui ont connu, aussi bien que les missionnaires, les langues et les
mœurs des Indiens, et qui les ont côtoyés aussi régulièrement. Entre les années
1730 et 1760, très peu d’officiers ont pu posséder les langues amérindiennes
autant que les missionnaires.
Il existait aussi une pratique qui
consistait à retenir chez soi les services d'un Indien qui jouait le
rôle d'un «maître en langue sauvagine». Ce fut un échec complet, les maîtres
improvisés manquant totalement de rigueur intellectuelle. De plus, il
fallait leur distribuer du tabac et les nourrir de manière honorable. Par
ailleurs, les Français se rendirent compte que les langues amérindiennes se
prêtaient mal à la traduction des concepts religieux, théologiques ou
abstraits. Il fallait constamment recourir à des périphrases.
Bref, les autochtones se sont toujours
satisfaits du service des interprètes blancs, ce qui les dispensait
d'apprendre le français. Ils ne
correspondaient guère à l'image que s'en faisaient beaucoup de Français: les
«simples Sauvages» n'auraient été à l'état naturel qu'une pâte dans l'attente
d'un modelage faite par une main civilisatrice!
3.7 L'art d'haranguer
les «Sauvages»
Même les plus hautes autorités de la colonie, les gouverneurs
en tête, durent s'adapter aux coutumes et valeurs des autochtones. Encore
davantage
que le réputé comte de Frontenac (gouverneur de 1672 à 1682, et de 1689 à 1698), le gouverneur
Louis-Hector de Callières (1698-1703)
était passé maître dans l'art d'haranguer les «Sauvages», lui qui avait
rencontré souvent les ambassadeurs des Cinq Nations iroquoises. C'est pourquoi
il est pertinent de citer cette harangue prononcée par M. de Callières, le 4 août
1701, devant 1300 représentants iroquois venus signer la Grande Paix à Montréal:
|
Je rattifie
donc aujourd'huy la paix que nous avons faite [...] voulant qu'il ne Soit
plus parlé detous les coups faits pendant la guerre, et je me saisy de
nouveau de toutes vos haches, et detous vos autres instruments de guerre,
que je mets avec les miens dans une fosse sy profonde que personne ne
puisse les reprendre pour troubler la tranquilité que je rétablis parmy
mes Enfants, [...] je vous invite a fumer dans ce calumet de paix ou je
commence le premier, et a manger de la viande et du bouillon que je vous
fais preparer. |
Comme tous les gouverneurs français du Canada, Callières se donnait le
rôle du «père» qui parle à ses «enfants», tel le roi avec ses sujets. Mais,
contrairement à Versailles,
il a recours à plusieurs métaphores typiquement amérindiennes: la «fosse» dans
laquelle les haches sont enterrées, le «bouillon» de la chaudière qu'on partage,
le «calumet de paix» si
vénéré par les Amérindiens, etc. Les propos du gouverneur étaient certes
proclamés en français, mais de nombreux interprètes les traduisaient aussitôt
pour les différentes nations indiennes. Ce type de discours imagé ne pouvait que
plaire aux autochtones et il témoignait d'une certaine dose d'adaptation de la part
du gouverneur. Par la suite, celui-ci et ses officiers allèrent rejoindre les
«Sauvages» dans leurs danses cérémonielles, tomahawk à la main, avec de grands
cris et hurlements. En réalité, le gouverneur Callières ne faisait qu'imiter
l'un des ses plus illustres
prédécesseurs, le comte de Frontenac, lors d'une cérémonie similaire en 1690. Le
père Charlevoix avait alors apprécié le comportement de Frontenac dansant avec
le tomahawk en hurlant des cris de guerre:
«Les Sauvages furent enchantés de ces manieres du Conte de Frontenac, & ne lui
répondirent que par des acclamations.»
Les Français prenaient soin
d'adapter leurs propositions à l'auditoire et de se servir de notions facilement
compréhensibles pour chaque groupe, comme l'illustre cette autre harangue
(rapportée par Pierre Margry dans Découvertes et établissements dans l'ouest
et dans le sud de l'Amérique septentrionale, 1614-1754) destinée aux membres
du clan saulteux des Cigognes:
|
Chaque matin,
vous regarderez vers le soleil levant et vous verrez le feu de votre Père
français se réfléchir vers vous, pour vous réchauffer, vous et votre
peuple. Si vous avez des ennuis, vous, les Cigognes, devez vous élever
dans les cieux et crier avec vos voix ''qui portent au loin'', et je vous
entendrai. Le feu de votre Père français brûlera à jamais et réchauffera
ses enfants. |
De fait, les Français devinrent très
habiles dans l'emploi du langage imagé des autochtones.
Mais les Amérindiens ont dû, eux aussi,
s'adapter à la langue des Français. Par exemple, le successeur de Champlain, le
gouverneur Charles Jacques du Huault de
Montmagny (1636-1648),
avait un nom difficile à prononcer pour les autochtones. Ils traduisirent son
nom par Ononthio, c'est-à-dire la «grande montagne» parce qu'ils
avaient aussi été impressionnés par la stature
imposante du gouverneur et sa grande dignité. Par la suite, ils
imposèrent ce nom à tous les gouverneurs français. Quant au roi de France, ce
très lointain souverain, il devint pour eux le «Grand Ononthio».
3.8 Le prix des
alliances indiennes
Pour les
gouverneurs du Canada, la «politique indienne» avait préséance sur tout le
reste, car sans leurs alliés indiens les colonies de la Nouvelle-France (Acadie,
Canada, Louisiane) auraient été des coquilles vides appelées très tôt à
disparaître. D'ailleurs, sous la pression d'Indiens mécontents, les gouverneurs
allaient jusqu'à démettre de leurs fonctions les officiers à la source des «mécontentements».
De plus,
les lois françaises ne s'appliquaient pas aux Amérindiens qui se percevaient
comme des gens libres et souverains, non comme des «sujets français». Ils
n'appréciaient guère d'être jetés dans les prisons françaises pour avoir
enfreint des lois dont ils ignoraient tout, et qu'ils auraient encore moins
acceptées s'ils les avaient connues. Les Français avaient besoin des Indiens
autant pour combattre les Britanniques que pour la traite des fourrures; une
application rigoureuse des lois françaises risquait de leur faire perdre
cette précieuse alliance. C'est pourquoi les Français optèrent pour une
grande permissivité à l'égard des Indiens. Un officier français, le chevalier
Raymond de Nérac
parle ainsi
du prix à payer pour s'allier les «Sauvages»:
|
Il est
incroyable la politique et les ménagements qu'il faut avoir pour les
Sauvages, pour se les conserver fidèles. [...] C'est pourquoi toute
l'attention que doit avoir un commandant pour servir utilement, c'est de
s'attirer la confiance des Sauvages où il commande. Pour y parvenir, il
faut qu'il soit affable, qu'il paraisse entrer dans leurs sentiments,
qu'il soit généreux sans prodigalité, qu'il leur donne toujours quelque
chose. |
Les autochtones ont donc toujours bénéficié d'un
«statut particulier» en Nouvelle-France. La colonie consacrait en moyenne de 8 %
à 10 % de son budget pour acheter la loyauté des chefs amérindiens: cadeaux,
vêtements, alcool, armes, repas somptueux, etc. La plupart des chefs possédaient
un médaillon représentant le roi de France surnommé «le Grand Onontio» ou «la
plus grande montagne sur terre».
Grâce à leurs nombreux contacts avec les
Indiens, les
voyageurs, les négociants et les soldats utilisèrent de façon systématique les
«méthodes indiennes», tellement il paraissait important de conserver les
alliances avec les autochtones. Si les Français ont toujours su pratiquer une
diplomatie intelligente avec les Amérindiens, c'est qu'ils n'avaient guère le
choix. En réalité, il s'agissait d'une sorte de
manipulation de la part des Français, et les Indiens le savaient, mais c'était
une façon pour ces derniers de tirer profit de la situation. Les
«Sauvages» ont maintes fois
démontré qu'ils pouvaient être aussi roublards que courageux!
Compte tenu de la situation de fragmentation linguistique qui
avait cours
en France sous l'Ancien Régime, on peut supposer que les émigrants français
parlaient leur «patois»
d'origine avant d'arriver au Canada. Selon cette hypothèse, les colons auraient
pu apporter avec eux leur normand, leur picard, leur aunisien, leur poitevin,
leur breton, etc.
Cette question du «choc des patois» a soulevé déjà de
nombreuses controverses, notamment en 1984 lorsque le linguiste Philippe Barbaud
a publié une étude intitulée Le choc des patois en Nouvelle-France
(Presses de l'Université Laval). Selon
cet auteur, les colons français parlaient leur patois local, soit le
normand, le picard, l'aunisien, le poitevin, le breton, etc., avant d'arriver au
Canada. Mais ce livre a
attiré les foudres des historiens qui contestent cette étude uniquement
spéculative, car elle ne reposerait sur aucun fait vérifiable.
4.1 Les français régionaux importés de France
Les émigrants français sont arrivés plus massivement à partir de
1663, alors que la population canadienne n'atteignait que 2500 habitants, puis
est passée à 10 000 en 1681 et 15 000 en 1700. On sait cependant que les villes
françaises ont engendré cinq fois plus d'immigrants que les campagnes. Or, les
habitants des villes françaises parlaient à l'époque un français régional, pas
les patois. Cela signifie que les deux tiers des émigrants connaissaient déjà le
français à leur arrivée au Canada, aussi régional qu'il fût! On sait aussi que
les villes portuaires d'embarquement, telles que
Bordeaux, La Rochelle, Rouen ou
Dieppe (d'où partirent la majorité des émigrants), constituaient des centres
urbains très francisés (entre 80 % à 90 %) et que les patoisants qui venaient y
vivre devenaient rapidement des semi-patoisants bilingues. Les historiens
croient aussi que la connaissance du français a pu servir de critère de
sélection des candidats à l'émigration pour le Canada. Bref, les candidats à
l'émigration pour le Canada ont généralement fait un
long séjour en milieu urbain avant leur départ et avaient par conséquent acquis
une bonne connaissance du français, ce qui ne signifie pas que le français était
pour tous leur langue maternelle.
Cela étant dit, on peut supposer que, dans l'hypothèse la plus favorable, le tiers des émigrants ruraux arrivant au
Canada aurait pu conserver encore leur patois d'origine, ce qui n'implique pas
qu'ils ignoraient le français. En réalité, même les
ruraux qui voulaient partir pour le Canada avaient une certaine
connaissance du français, car ils n'habitaient jamais très loin des centres
urbains qui furent les plus grands réservoirs d'émigrants. Selon toute vraisemblance, les
pionniers d'origine rurale étaient majoritairement des francisants ou des semi-francisants (ou
semi-patoisants), rarement de purs patoisants, à l'exception des émigrants
provenant du sud de la France, mais pas ceux du Nord-Ouest. Quoi qu'il en
soit, la plupart des ruraux étaient de toute façon en contact avec le français.
Dans les faits, très rares devaient être les unilingues patoisants parmi la portion
du tiers des émigrants
ruraux connaissant encore leur parler régional.
De façon générale, les émigrants qu'on pourrait appeler
des francisants comprenaient et parlaient l'une
ou l'autre des variantes du français de l'Île-de-France ou d'une autre région
importante.
À part les nobles,
les membres du clergé, les officiers militaires, les administrateurs et quelques
grands négociants, les francisants ne parlaient pas la «langue du roy», mais
un français populaire parsemé de provincialismes et d'expressions argotiques.
Les locuteurs semi-patoisants parlaient leur patois maternel,
soit le normand, le poitevin, le bourguignon ou le lorrain, mais ils pouvaient
comprendre l'une ou l'autre des diverses variétés du français;
leur connaissance passive du français permettait donc une compréhension
partielle. Quant aux patoisants, ils ignoraient totalement le
français commun; lorsqu'on leur parlait
en français, ils devaient recourir aux services d'un interprète. Les archives
canadiennes ne révèlent qu'un seul cas connu de l'emploi d'un patois lors d'un
procès qui a eu lieu dans les années 1660. Cela signifie que l'usage d'un tel
patois pouvait être seulement possible, sans que l'on en sache davantage. Dans
ce cas, il ne pouvait s'agir que d'émigrants du sud de la France. Selon toute
probabilité, la présence des patois au Canada fut quasiment nulle ou, en tout
cas, pas du tout significative.
Le professeur Lothar Wolf, de
l'Université d'Augsburg en Allemagne et l'un des grands spécialistes du français
québécois, conclut que la majorité des colons français qui sont arrivés en
Nouvelle-France avaient déjà une connaissance du français:
|
Le provenance
géographique des colons de la Nouvelle-France, leur condition
sociale et leur instruction concordent avec le portrait linguistique
global qui se dégage des témoignages cités et permettent
raisonnablement de conclure que la majorité d'entre eux parlaient le
français ou utilisaient le français avant d'émigrer. Cette situation
n'aurait fait que se renforcer au sein même de la colonie, à la
faveur des échanges, des mariages ou de l'instruction. («Les colons
de la Nouvelle-France» dans Le français au Québec, 400 ans
d'histoire et de vie, Publications du Québec, 2003, p. 25-27).
|
Le français canadien semblait donc
correspondre au français courant alors en usage dans la région de Paris et parlé
par le peuple de Paris. Ce n'est qu'après la Conquête anglaise que les Canadiens
évolueront différemment.
4.2 Les causes de l'unification
linguistique
Très tôt, le français s'est assuré la
dominance en Nouvelle-France sans qu'aucune politique linguistique n'ait été
élaborée ni même pensée; ce n'était pas dans les habitudes de l'époque.
Néanmoins, un certain nombre de facteurs, indéniables, ont favorisé cette
unification.
- Le français du roy
Le français était la langue de l'administration royale,
celle des fonctionnaires, des officiers, des milices et de l'armée. Chaque
année, en janvier, le gouverneur général et toute sa cour, de même que
l'intendant, quittaient Québec pour Montréal (en passant par la rive nord, avec
des relais à Neuville, Trois-Rivières et Berthier) et y séjournaient deux ou
trois mois, amenant avec eux les bagages du personnel, les archives, les
vêtements, la vaisselle et les abondantes provisions de bouche. Montréal
devenait ainsi une capitale provisoire. C'est ainsi que le français du roy était
répandu et entendu dans presque toute la vallée du Saint-Laurent. Tous les documents
administratifs étaient rédigés en français
et les ordres étaient donnés en «français du roy» aux soldats,
dont un bon nombre de mercenaires (allemands et suisses). C'était également la langue du clergé,
premier ordre social de la colonie: les ecclésiastiques, hommes
ou femmes, ne s'exprimaient qu'en français, à l'exception
des missionnaires, qui évangélisaient les Amérindiens
dans leur langue. Tous les marchands, commerçants et entrepreneurs français ne
parlaient généralement que le français de France.
Dans les écoles, on enseignait la religion, les
mathématiques, l'histoire, les sciences naturelles et le français,
lequel, rappelons-le, n'était pas encore enseigné en France
aux «petites gens». Cet enseignement
primaire ouvert à tous les habitants, même dans les campagnes,
constituait une première pour l'époque et a certes joué
un rôle non négligeable dans le processus de francisation, surtout dans le
développement de la norme parisienne.
On doit souligner aussi que l'arrivée des militaires au Canada fut
certainement l'une des causes ayant favorisé le plus la francisation du pays. Lorsque
le régiment de Carignan-Salières débarqua à Québec à l'été de 1665, la
colonie ne comptait que quelque 3200 habitants. Or, la venue subite de 1200
soldats et d'environ 80 officiers ne put qu'avoir un impact considérable sur le
développement de la colonie, notamment en matière linguistique, car les
communications
dans l'armée royale se déroulaient exclusivement en français. Une fois la guerre finie avec
les Iroquois en 1667, on estime que 30 officiers, 12 sergents et 404 soldats se
prévalurent de l'offre du roi et se sont établis au Canada; plusieurs épousèrent
des filles du roy. Entre 1683 et 1760,
quelque 10 000 soldats et officiers des troupes de la Marine furent envoyés au
Canada. Plus de la moitié des militaires sont retournés en France, mais les autres se sont
établis au Canada.
Il convient d'ajouter aussi les immigrants de passage tels les artisans, les négociants, les marchands, ceux qui exerçaient des métiers
spécialisés et les «manouvriers» (des «hommes à tout faire») en forte demande au Canada. Avec les militaires, tous ces
immigrants n'étaient au Canada que de passage. Eux aussi sont certainement
responsables en partie de l'uniformisation linguistique dans ce pays.
- L'étroitesse des zones habitées
Le problème également, c'est d'expliquer comment les
francisés et les francisants majoritaires, les semi-patoisants et les rares patoisants
minoritaires en sont venus
rapidement à n'utiliser qu'une variété de français parlée au Canada. Tout se
serait joué entre 1663 et 1700, soit une période de quarante ans. Il s'agit d'un
délai trop court pour des changements linguistiques majeurs, sauf si la
population concernée est de taille très réduite et est installée dans un
environnement restreint. Or, c'était le cas au Canada! À cette époque, la population canadienne était
concentrée dans trois centres: Québec (zone régionale de 120 km),
Trois-Rivières (une zone d'à peine 30 km) et Montréal (une zone d'environ 80 km). On peut même parler de
deux véritables pôles d'habitation, puisque Trois-Rivières ne constituait qu'un
bourg de transition entre les deux villes. Une autre zone s'était développée
antérieurement: l'Acadie.
Pour les historiens et les démographes, il est évident
que le petit nombre des immigrants et l'étroitesse des zones habitées ont assuré
rapidement une cohésion non seulement sociale et spirituelle, mais aussi linguistique. C'est pourquoi les patois n'ont
pu laisser de traces dans
le parler des Canadiens; ils ont disparu presque aussitôt arrivés. Les rares patoisants sont
rapidement devenus bilingues (souvent au cours du long voyage sur le navire) parce
que leurs patois n'ont pu être utilisés de façon suffisamment fonctionnelle, le
français prenant toute la place.
Bref, les quelques centaines de patoisants éventuels n'ont eu
aucune chance de perpétuer leur langue au Canada, et ce, d'autant plus
qu'ils provenaient de nombreuses provinces de France, dont les patois
étaient différents. Non seulement le combat était perdu d'avance, mais il
n'y a jamais eu de véritable «choc des patois».
Ce n'est qu'après 1700 que les Canadiens se sont dispersés dans
toute la vallée du Saint-Laurent. La langue qui s'est disséminée le long du
Saint-Laurent, le français, était issue soit de Québec soit de
Montréal. Ces distinctions proviennent de l'origine de l'émigration française au
Canada.
En 1631, l'Acadie fut intégrée en tant que colonie autonome de
la Nouvelle-France sous le nom de
Acadie; dans sa plus vaste
extension (voir la carte),
l'Acadie de la Nouvelle-France couvrait la Gaspésie (Québec), la baie des
Chaleurs, le Nouveau-Brunswick actuel et une partie du Maine, l'île Saint-Jean
(île du Prince-Édouard), la Nouvelle-Écosse, l'île Royale (Cap-Breton). Au
début du XVIIIe siècle, la plupart des
émigrants français qui s'étaient établis en Acadie étaient installés tout le
long du littoral de la Nouvelle-Écosse (voir
la carte de 1700).
La grande majorité d'entre eux
venaient de l'ouest de la France et étaient arrivés avant ceux qui se sont
établis dans la région de Québec.
Au moins la moitié était originaire de
la province
française du Poitou et ces émigrants sont géographiquement
circonscrits à quelques villages : Martaizé, Aulnay, Angliers, La Chaussée
et Guesnes, auxquels il convient d'ajouter le village d'Oiron. Ces villages sont tous situés dans le nord-est du Poitou,
ce qui fait partie aujourd'hui du
département de la Vienne (86).
Ils sont tous localisés à quelques kilomètres les uns des autres.
Il n'est pas dû au hasard si quelques
centaines de colons ont quitté la région du Loudunais pour l'Acadie. C'est Isaac
de Razilly, gouverneur de l'Acadie de 1632 à 1635, ainsi que l'un de ses
successeurs,
Charles de Menou d'Aulnay (de 1642 à
1650), étaient originaire du Loudunais. Ce sont eux qui entraînèrent de jeunes
paysans de la région à fonder une colonie française en Nouvelle-France.
Par contre, dans la vallée du
Saint-Laurent, les émigrants venaient de trois noyaux relativement équilibrés
rattachés aux régions du nord (Normandie et Bretagne), du centre (Île-de-France
et Paris) et de l'ouest (Poitou et Saintonge) de la France. De plus, les
recherches historiques dans le domaine linguistique ont permis d'établir que la
région de Québec a reçu proportionnellement davantage d'émigrants originaires du
centre de la France, surtout le région parisienne, que celle de Montréal où
l'influence des parlers ruraux de l'ouest de la France a été plus marquée. La
région parisienne a donc exercé à Québec a une plus grande influence tant
de la part du français populaire que du «français du roy», en raison de la
présence du gouverneur et de sa cour, des fonctionnaires, des officiers et de
l'armée, des ecclésiastiques, etc. À l'opposé, le français de la région de
Montréal serait plus tributaire des usages français populaires et régionaux que
celui de la région de Québec.
 |
C'est pourquoi les linguistes (Claude
Poirier, 1994) constatent encore aujourd'hui trois grandes zones dans le
parler des Canadiens de langue française:
1) le «parler
acadien» avec l'Acadie au Nouveau-Brunswick, en Nouvelle-Écosse, à l'île
du Prince-Édouard et à Terre-Neuve, ainsi que la Gaspésie et une partie de la Côte-Nord du
Québec;
2) le «parler de l'Est»: le Nord-Est avec Québec comme pôle, auquel le Saguenay-Lac-Saint-Jean est
rattaché;
3) le «parler de l'Ouest»: le Sud-Ouest avec Montréal comme pôle, Trois-Rivières constituant la zone de
transition (parler du Centre).
|
Ces trois «parlers» ne sont guère
différents entre eux tout en étant distinctifs, et l'intercompréhension demeure très aisée. Il est vrai que le
«parler
acadien» est légèrement plus différencié, mais les différences entre le «parler de
l'Est» et le «parler de l'Ouest» sont aujourd'hui mineures. Tout au plus peut-on
déceler un certain accent plus «montréalais» et une tendance des Montréalais à
emprunter plus massivement à l'anglais. Les individus très observateurs peuvent
parfois distinguer un certain accent chez les locuteurs du
Saguenay-Lac-Saint-Jean ou ceux du Bas-Saint-Laurent, mais il faut parfois
disposer de plusieurs
minutes pour distinguer l'accent «montréalais» (Montréal) de l'accent
«québécois» (Québec). Certains individus n'y arrivent jamais. Il est plus aisé
de distinguer un
«accent»
chez certains habitants de la Gaspésie, de Havre-Saint-Pierre (Côte-Nord) et des
îles de la Madeleine parce que l'origine de beaucoup d'entre eux est acadienne.
Quoi qu'il en soit, au cours de la
seconde moitié du
XXe
siècle, le Québec et l'Acadie ont connu
aussi des changements importants de population. En raison de sa grande force
économique, la région de Montréal a attiré des citoyens de toutes les régions du
Québec (Québec, Saguenay-Lac-St-Jean, Gaspésie), des citoyens des autres
provinces (Ontario, Nouveau-Brunswick et Manitoba) et des immigrants
internationaux. Au
XXIe
siècle, Montréal internationalise
davantage son français que la région de Québec, puisque Montréal reçoit 90 % des
immigrants internationaux, lesquels parlent un français plus européen. Au
Nouveau-Brunswick, les Acadiens se sont «déruralisés» et urbanisés
: beaucoup se sont installés dans la région de Moncton, notamment à Dieppe, sans
oublier que des Québécois et des immigrants francophones habitent maintenant la
grande région de Moncton. Les francophones du Nouveau-Brunswick ne sont plus
tous des Acadiens.
- La langue des «filles du roy»
En Nouvelle-France, le «marché
matrimonial» des habitants fut
un terrain de conquête presque entièrement gagné au
français au moment où s'ouvrit la décennie 1663-1673,
marquée par l'arrivée massive de quelque 900 filles du roi (ou «filles du Roy»). Au plan linguistique, les filles du roi ont joué un rôle
non négligeable au Canada, car c'est également par ces
femmes que s'est
propagée la langue française.
|

L'arrivée des «filles du roy» à Québec
|
Les filles du roi n'ont pu qu'accélérer le processus d'assimilation
des immigrants plus ou moins francisants. En effet, quelque 80 % d'entre elles avaient déjà
le français comme langue maternelle; parmi les Parisiennes (la moitié
de l'effectif), certaines parlaient même le «français
du roy», phénomène plutôt exceptionnel.
Le reste
du contingent féminin (environ 20 %) était formé probablement de semi-patoisantes
(surtout de la Normandie, mais aussi de l'Aunis et de la
Picardie), de toute façon déjà
familiarisées avec le français régional.
L'action conjuguée des femmes
francisées et francisantes de la première génération, ainsi que de leur
progéniture, a sûrement hâté l'usage du français au Canada vers les
années 1680-1689. À partir de ce moment, la population canadienne a
disposé d'une seule langue promue au rang de langue maternelle, qu'elle
allait ensuite façonner à son image et à celle de l'Amérique.
|
Il faut donc souligner que les anciens
Canadiens ont constitué la première population francophone du monde à réaliser
son unité linguistique, et cela, deux siècles avant la France, et sans véritable
intervention étatique.
4.3 La langue de l'Église
Les colons français ont certes apporté
avec eux la langue française. Ils ont aussi amené de France la langue latine, la
langue de leurs prières. Jusqu'à la toute fin du XVIIe siècle, le latin était
aussi une langue internationale, ne l'oublions pas. C'était généralement, du
moins en Europe, la langue des traités internationaux. Les États n'acceptaient
pas la dominance d'une quelconque langue nationale quand il s'agissait de
transiger entre eux. Le français viendra au siècle suivant remplacer le latin
dans les instances internationales. Dans l'Église de France, les membres du haut
clergé utilisaient fréquemment le latin entre eux. Au Canada, les jésuites
parlaient couramment le latin. Mais les prêtres séculiers le parlaient peu, bien
que tous leurs livres de prières ne soient écrits qu'en cette langue.
Le naturaliste suédois Pehr Kalm vint
passer plus de quatre mois au Canada en 1749. Il parlait couramment le suédois,
l'anglais et le latin, et s'était initié au français avant son voyage au Canada.
Sa maîtrise du français était suffisante pour communiquer avec les Canadiens et
pour saisir leurs différences phonétiques locales. Il rédigea en suédois un
récit de son voyage en trois volumes, qu'il publia quelques années plus tard à
Stockholm, sous le titre de
En Resa til Norra America.
L'ouvrage sera traduit d'abord en allemand, puis en néerlandais, en anglais (Travels
into North America) et en
français (Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749). Selon ce fin
observateur, seuls quelques ecclésiastiques formés en France pouvaient
s'exprimer en français, et pas tous:
|
Les prêtres ont
beau avoir à dire en latin toutes leurs prières et à lire chaque
jour leur bréviaire en cette langue [...], un petit nombre d'entre
eux sont seuls capables de s'exprimer dans cette langue ou osent s'y
aventurer. |
Kalm soupçonne même l'évêque de
Québec, Mgr Pontbriand, de ne pas parler le latin couramment: «Le peu de fois
qu'il s'est entretenu avec moi, il le fit toujours en français, sans que je
puisse tirer de lui un seul mot latin.»
Pour communiquer avec leurs ouailles,
les prêtres n'utilisaient évidemment que le français, mais le latin n'était
jamais très loin lorsqu'il s'agissait de prier. Dès leur plus tendre enfance,
les anciens Canadiens apprenaient leurs prières en latin. Kalm trouvait amusant
de voir les Canadiens réciter des prières sans comprendre:
|
La plupart des
prières, même les plus courantes, se disent en latin, langue qu'une
grande partie des gens ne comprennent pas. Et c'est une chose
comique que d'entendre un homme dire sa prière en latin, une langue
qu'il ne comprend pas, et il ne semble même pas savoir lui-même ce
qu'il dit en priant. |
Même les soldats prient en latin durant
les offices religieux. La cérémonie finie, les soldats crient en français :
«Vive le roi!» Et Kalm de conclure: «C'est là à peu près tout ce qu'ils
comprennent de ce qu'ils ont récité.» Pehr Kalm fut un observateur bienveillant
envers les Canadiens, la Suède étant alors une alliée de la France. Comme il
était luthérien, il ne pouvait que trouver fort répréhensibles des individus qui
priaient sans savoir ce qu'ils disaient. Pour ce Suédois de religion
luthérienne, le plus grand défaut des Canadiens étaient d'être catholiques et
non pas protestants comme les Britanniques de la Nouvelle-Angleterre. Il s'offusquait
de voir que la religion chez les Canadiens semblait correspondre à des pratiques
strictement extérieures et que la Sainte Vierge y recevait plus d'hommage que
Dieu lui-même.
5 Le français parlé au Canada
Le français parlé au Canada par les anciens habitants ne pouvait
pas être très différent de celui utilisé en
France à la même époque. La «langue du roy»
devait être identique des deux côtés de l'océan:
les nobles et les fonctionnaires de la colonie parlaient la même
variété de français. Quant au peuple, une fois l'unité
linguistique réalisée, il utilisait la même variété
de français que les classes populaires, qui ne correspondait vraiment ni au
français parisien ni à celui d'aucune région de France en particulier, si ce
n'est un amalgame du français populaire de Paris ainsi que des variétés
populaires du nord et de l'ouest de la France.
5.1 Un français similaire à celui de la
France
La variété parlée par les anciens Canadiens
se caractérisait par une prononciation populaire influencée toutefois par les
origines du français régional des habitants, une syntaxe simple apparentée à
celle de Montaigne et de Marot, un vocabulaire légèrement archaïque, teinté de
provincialismes, surtout de la Normandie et du sud-ouest de la France. Bref,
rien qui puisse vraiment distinguer le «francophone» de la Nouvelle-France de
celui de la mère patrie.
D'ailleurs, les témoignages des contemporains de l'époque sont unanimes sur
cette question.
En 1691, le père
Chrestien Le
Clercq (1641-vers 1685) disait qu'«un grand homme d'esprit» lui a appris que le
Canada possède «un langage plus poli, une énonciation
nette et pure, une prononciation sans accent»:
|
J'avois peine à
concevoir qu'une peuplade formée de personnes de toutes les provinces de
France, de mœurs,
de nation, de condition, d'interest, de genie si differents & d'une
manière de vie, coûtumes, éducation si contraires fut aussi accomplie
qu'on me la représentoit [...], mais il est vray que lorsque je fus sur
les lieux, je connus qu'on ne m'avoit rien flatté.
|
Le père Pierre
François-Xavier de Charlevoix
(1682-1761)
est presque idyllique lorsqu'il écrivit: «Nulle part ailleurs,
on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque ici aucun accent.»
Le témoignage
du contrôleur général de la Marine au Canada en 1698,
le sieur Le Roy Bacqueville de La Potherie
(1663-1736) est assez significatif à cet égard
(1702):
|
Les personnes du sexe de ce dernier Etat [la ville et la région de
Québec] ont des manieres bien differentes de celles de nos bourgeoises
de Paris & de nos provinciales. On y parle ici parfaitement bien sans mauvais accent.
Quoiqu'il y ait un mélange de presque toutes les Provinces de France,
on ne sauroit distinguer le parler d'aucune dans les Canadiennes.
|
Le sieur Bacqueville de La Potherie parle d'un
groupe restreint de personnes: les bourgeoises de la ville de Québec.
Jean-Baptiste
d'Aleyrac (1737-1796), un officier français
qui vécut au Canada de 1755 à 1760, écrivait en 1755 que les Canadiens parlaient «un français pareil au
nôtre»:
|
Il n'y a pas de patois
en ce pays. Tous les Canadiens parlent un français pareil au nôtre.
Hormis quelques mots qui leur sont particuliers, empruntés d'ordinaire au langage des matelots, comme
amarrer pour attacher, hâler pour tirer non seulement une corde mais quelque autre chose. Ils en
ont forgé quelques-uns comme une tuque ou une fourole pour dire un
bonnet de laine rouge... Ils disent une poche pour un sac, un
mantelet pour un casaquin sans pli... une rafale pour un coup de
vent, de pluie ou de neige; tanné au lieu d'ennuyé, chômer pour
ne manquer de rien; la relevée pour l'après-midi; chance pour
bonheur; miette pour
moment; paré pour prêt à. L'expression la plus ordinaire est
de valeur, pour signifier qu'une chose est pénible à faire ou trop fâcheuse.
Ils ont pris cette expression aux sauvages. Les Canadiens donnent au mot
sot la signification d'homme trompé par sa femme. Si employant
cet adjectif, ils n'ajoutent: «honneur à ta femme ou ta mère» — réserve
qui montre qu'il s'agit d'un badinage —, il est tenu pour l'insulte la
plus grave qui soit. |
Quant au
marquis Louis-Joseph de Montcalm
(1712-1759), il ne put s'empêcher de reconnaître en
1756 que «les paysans canadiens parlent très bien le françois».
Il ajoutait: «Comme sans doute ils sont plus accoutumés à
aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises
de la marine.»
Le comte
Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) a fait carrière au Canada comme aide de
camp de Montcalm entre 1756 et 1760. Après la mort de Montcalm en 1759, il
dirigea la retraite et fut promu colonel, puis fut fait prisonnier lors de la
capitulation de Montréal; il rentra en France au début de 1761. En 1757, il a
rédigé un «Mémoire sur l’état de la Nouvelle-France à l’époque de la guerre de
Sept Ans», qui parut seulement en 1867 dans Relations et
mémoires inédits pour servir à l’histoire
de la France dans les pays
d’outre-mer chez l'éditeur Pierre Margry. Bougainville y a écrit ces
commentaires sur la langue des Canadiens:
|
Il faut convenir que, malgré de
défaut d'éducation, les Canadiens ont de l'esprit naturellement; ils
parlent avec aisance, ils ne sçavent pas écrire, leur accent est aussi
bon qu'à paris, leur diction est remplie de phrases vicieuses,
empruntées de la langue des sauvages ou des termes de marine, appliqués
dans le style ordinaire. |
Bougainville semble être le premier
Français à porter un jugement normatif sur la langue des Canadiens en parlant
des «phrases vicieuses», c'est-à-dire des mots incorrectement employés (cf. la
marine) ou empruntés (cf. les sauvages).
Rappelons les précieux commentaires du
botaniste suédois Pehr Kalm
sur la langue des Canadiens de l'époque. Kalm parlait le français avec un fort accent étranger.
Il fit rire
de lui par «les dames canadiennes, celles de Montréal surtout»,
à cause de ses «fautes de langage» et il s'en montra
fort choqué. Voici ce qu'il dit à ce sujet:
|
Les dames canadiennes, celles de Montréal surtout, sont très portées à
rire des fautes de langage des étrangers; mais elles sont excusables
jusqu'à un certain point, parce qu'on est enclin à rire de ce qui paraît
inusité et cocasse, et, au Canada on n'entend presque jamais parler le
français que par des Français, les étrangers n'y venant que rarement.
Quant aux sauvages, ils sont trop fiers pour s'exprimer dans une autre
langue que la leur, et les Français sont bien obligés de l'apprendre. Il
suit de là, que les belles dames du Canada ne peuvent entendre aucun
barbarisme ou expression inusitée sans rire. |
Son point de vue sur la langue des Canadiens est très clair:
|
Tous ici tiennent pour
assuré que les gens du commun parlent ordinairement au Canada un
français plus pur qu'en n'importe quelle Province de France et qu'ils
peuvent même, à coup sûr, rivaliser avec Paris. Ce sont les Français de
Paris, eux-mêmes, qui ont été obligés de le reconnaître. La plupart des
habitants du Canada, hommes et femmes, peuvent lire un texte, mais aussi
écrivent assez bien. J'ai rencontré des femmes qui écrivaient comme le
meilleur des écrivains publics et je rougis, pour ma part, de n'être pas
en mesure de le faire de la sorte. |
Kalm nous apprend comment on prononçait
«Montréal»: «Les
Français de la région et ceux qui habitent dans cette ville prononcent ce mot "Moreal",
en mettant l'accent sur la dernière syllabe.» Aujourd'hui, on dit [mont-réal] et
non [mòréal].
Ces divers témoignages peuvent paraître un peu trop élogieux,
mais ils ont le mérite de concorder. Étant donné que ces témoignages proviennent
de personnes instruites et ayant séjourné assez longtemps en Nouvelle-France, il
est préférable de leur accorder un certain crédit. C'est pourquoi, malgré
certaines réserves, ces témoignages demeurent précieux et utiles pour connaître
la perception qu'on avait de l'état de la langue des anciens Canadiens.
Quoi qu'il en soit, ces témoignages
confirment ce que les historiens de la langue peuvent constater à partir de
leurs recherches. On sait qu'au XVIIe
et au XVIIIe
siècle il existait deux types de français
employés à Paris: le style familier et le style soutenu. Le style
familier correspondait à celui de la cour et des salons (la noblesse), alors que
le style soutenu était rattaché au barreau (justice), à la chaire (prédication
et enseignement) et au théâtre, c'est-à-dire à la bourgeoisie. Durant au moins
un siècle et demi, les deux usages se concurrenceront, jusqu'à ce que le style
soutenu commence à supplanter le style familier à partir de la seconde moitié du
XVIIIe
siècle. Le français employé en Nouvelle-France était celui de la cour et
des salons. Ainsi, les témoignages des voyageurs en Nouvelle-France sont tout à
fait plausibles, car ils confirment une communauté d'accent et de prononciation
entre les Parisiens et les Canadiens. Par exemple, autant à Paris qu'à Québec,
on disait «ste femme-là», «cré moé», «yé ben adret», «not' seigneur», «leux
cousins», etc. Dans le style soutenu parisien, pas encore à la mode, on disait
plutôt: «cette femme-là», «crois-moi», «il est ben adroit», «notr' seigneur»,
«leurs cousins», etc. Après la révolution de 1789, c'est le style soutenu qui
triomphera, facilité en cela par la quasi-disparition de la noblesse. De plus,
le trait le plus marquant semble être le fait qu'en Nouvelle-France les
Canadiens parlaient une langue commune autant chez l'élite que chez le peuple,
sans distinction de classes.
5.2 Des divergences
dans le vocabulaire
On pourrait donc affirmer qu'on parlait en Nouvelle-France une langue française qui n'avait rien à envier à celle de
Paris ou des grandes villes françaises. On sait aussi que, à la fin du Régime français, les Français et les
Canadiens avaient une prononciation et un accent assez identiques, mais que le
vocabulaire commençait à diverger quelque peu, le témoignage de l'officier Jean-Baptiste d'Aleyrac
étant le plus significatif à cet égard; Bougainville et Montcalm
mentionnent aussi la question du vocabulaire de la marine. Ainsi, ce qui
distinguait déjà les Canadiens des Français, ce n'était pas la prononciation,
mais le vocabulaire qui commençait à se différencier, ce qui signifiait que l'identité
canadienne était née.
En 1743 et 1752, le père
Louis-Philippe Potier (1708-1781), un missionnaire
d'origine belge, a rapporté dans Façons de parler proverbiales, triviales,
figurées, etc., des Canadiens au XVIIIe siècle plus de deux
milliers d'expressions inusitées pour lui et employées par les Canadiens. Le
père Potier voulait décrire les expressions et les mots qui se différenciaient
du français de l’époque. En voici quelques exemples:
abrier (couvrir),
affalé
(arrêter sur la côte), être allege (vide, sans charge), attisée
(bon feu), bredasser (faire mille petits ouvrages), bûcher du bois
(abattre, couper), calé (chauve), chiard (hachis de bœuf
bouilli et de pommes de terre), chicot de bois (morceau), corder le bois (empiler),
éjarré (avoir les jambes écartées), embouveté (enchâssé),
garrocher (jeter, lancer), gratte
(grattoir), gravois (gravier), mouiller (pleuvoir), se
mouver (agir), poudrerie (fine neige chassée par le vent), raser (frôler),
ripe de bois (copeaux de bois), solage d'une
maison (fondations), tuque (bonnet pointu en laine), de valeur
(c'est dommage).
Ces exemples révèlent que la plupart de
ces mots sont encore employés aujourd'hui (sauf bredasser, gravois
et affalé qui a changé de sens). D'autres mots sont complètement sortis
de l'usage des Canadiens: fourgailler (remuer), mandacable
(mangeable), tympaniser (railler), etc. En réalité, ces mots proviennent
généralement de termes empruntés aux anciens patois ou à un ancien français
régional normand, angevin, saintongeais,
etc. En raison de leur ancienneté, les notes recueillies par Louis-Philippe Potier constituent
le premier et le seul lexique du français parlé en Nouvelle-France. Évidemment,
le document du père Potier demeure une précieuse source pour l’étude de
l’histoire de la langue au Québec.
Ces légères différences dans la langue
témoignaient des distorsions qui commençaient à se manifester entre les
Canadiens et les Français. Les rivalités entre les deux groupes devenaient de
plus en plus fréquentes à la fin du Régime français. L'exemple le plus manifeste
concerne la rivalité entre le gouverneur Vaudreuil et le général Montcalm. La
conduite parfois arrogante et le mépris de certains officiers français
affermissaient les Canadiens dans leur désir de se différencier de la France.
Les miliciens canadiens se vantaient de pouvoir affronter «au moins trois
Anglais» chacun.
5.3 Les influences amérindiennes
Pour ce qui est des
influences amérindiennes sur la langue français des premiers Canadiens, elles
furent de peu d'importance, sauf en ce qui a trait à la toponymie. Parmi les
plus anciens amérindianismes, on peut relever achigan (poisson, 1656), atoca
(airelle canneberge, 1656), babiche (lanière de cuir cru, 1669), cacaoui
(canard, 1672), carcajou (mammifère, 1685), etc. Ces emprunts aux
langues amérindiennes se poursuivirent au cours du
XVIIIe
siècle,
mais ils demeurèrent toujours relativement modestes, ne dépassant guère une
centaine de termes; ces emprunts seront un peu plus nombreux au
XIXe
siècle et au début du
XXe siècle. Par contre, les colonisateurs
empruntèrent massivement à la toponymie amérindienne (plusieurs centaines de
mots à cette époque). Voici une description de la linguiste contemporaine Marthe Faribault
à ce sujet:
|
Lors de son deuxième voyage (1535-1536), Jacques Cartier remonte pour la première fois le Saint-Laurent.
Il rencontre des Iroquoiens à Stadaconé («grande falaise» dans leur langue, aujourd'hui Québec) et nomme la région le «Royaume de Canada», du mot iroquoien
kanata qui signifie «village», tandis que la région de Montréal reçoit le nom de «Royaume
d'Hochelaga».
À la fin du XVIe siècle, les Iroquoiens laurentiens se retirent de la vallée du Saint-Laurent. Les Micmacs des Maritimes, qui y venaient déjà depuis longtemps par une route de portages le long des rivières
Restigouche, Matapédia et Matane ou, plus au sud, par le bassin des rivières Etchemin et Chaudière, se firent alors plus présents dans la vallée. Ce sont donc les toponymes de la langue micmaque qui seront adoptés par les Français à la fin du
XVIe siècle et au début du XVIIe. Ainsi, Gaspé, du mot micmac
gespeg signifiant «extrémité», remplace le toponyme Honguedo, d'origine iroquoienne et employé par Cartier. De même,
Québec, du mot micmac gepèg signifiant «détroit», remplace
l'iroquoien Stadaconé. Quant à Anticosti, du toponyme micmac
Natigosteg («terre avancée»), il remplace le nom d'île de l'Assomption donné par Cartier. Enfin, le site de
Tadoussac, du toponyme micmac Giatosog signifiant «entre les rochers», est ainsi nommé par les Français autour de 1600.
|
De façon générale, les emprunts aux langues amérindiennes,
que ce soit pour des mots ou des toponymes, proviennent presque tous des langues
algonkiennes et concernent les mêmes champs sémantiques (faune, flore,
coutumes locales). Les emprunts à la toponymie amérindienne seront encore plus
massifs dans les siècles à venir au point où ils constitueront une part
importante de la toponymie québécoise.
6
L'éducation au Canada
À l'époque de la Nouvelle-France,
l'éducation demeurait entre les mains des autorités religieuses. Comme en
France, l'instruction devait être au service de la religion. L'objectif
fondamental de l'Églises catholique étant la christianisation de la population,
l'enseignement de la lecture et de l'écriture visait avant tout à permettre aux
fidèles de lire les textes religieux et de bien suivre la messe dans leur
missel. Quant à l'État, il y trouvait son compte, car l'instruction prônait le
respect des autorités.
L'enseignement était dispensé dans les petites écoles primaires et quelques
rares écoles secondaires. Le Collège de Québec et le Petit Séminaire de Québec
sont demeurés les seuls établissements de l'enseignement supérieur au Canada.
6.1 Les petites
écoles
Au
début du XVIIIe
siècle, la ville de Québec comptait au moins six écoles primaires où l'on
enseignait (en français) les savoirs de base que sont le lecture, l'écriture et
le calcul. Les jésuites s'occupaient de l'enseignement à Québec pour les
garçons; les ursulines enseignaient aux filles. À Montréal, c'étaient les
sulpiciens pour les garçons, les sœurs de la Congrégation de Notre-Dame pour
les filles. Les communautés religieuses ouvrirent des petites écoles non
seulement à Trois-Rivières, mais aussi dans les environs de Montréal (Lachine,
Boucherville, etc.) et de Québec (île d'Orléans, Château-Richer, etc.).
À la fin du Régime français, alors que
la population était à son maximum, il y avait environ une cinquantaine de
petites écoles le long du fleuve Saint-Laurent. La plupart de ces écoles
consistaient en de petites pièces attenantes au presbytère de la paroisse; en
général, une dizaine d'enfants pouvaient se présenter en même temps. Rares
étaient les bâtiments de pierre prévus spécifiquement à des fins d'enseignement,
sauf dans les villes. Bien que ces écoles fussent gratuites et ouvertes à tous,
elles sont demeurées peu fréquentées. Dans les campagnes, la plupart des parents ne voyaient pas la
nécessité d'apprendre à leurs enfants à lire et à écrire pour exploiter le
patrimoine familial. La population était rurale à plus de 75 % et s'étendait sur
un immense territoire sillonnés de routes en mauvais état. C'est pourquoi, en général, les élèves restaient à l'école primaire
quelques mois, deux ans au maximum. La naturaliste suédois Pehr Kalm (1716-1779)
passa quelque cent trente jours au Canada, dont sept à Montréal et trois semaines à
Québec. Il donna ce témoignage dans Voyage de Pehr Kalm au Canada en 1749,
en parlant des fillettes du Couvent des ursulines de Québec: «Quand elles
ont appris à lire et qu'elles connaissent les éléments du christianisme, leurs
parents les retirent du couvent et les reprennent à la maison.» La plupart des
enfants entraient à l'école vers l'âge de onze ou douze ans, mais ils pouvaient
le faire dès l'âge de six ans, rarement après quinze ans.
En Nouvelle-France, il était interdit aux
hommes d'enseigner aux filles et interdit aux femmes d'enseigner aux garçons,
quel que soit l'âge des écoliers. Les garçons et les filles ne fréquentaient
jamais les mêmes locaux, ni les mêmes lieux de récréation.
Les manuels étaient rares et provenaient
tous de France. Les enseignants, généralement des membres des communautés
religieuses, s'inspiraient d'un livre publié en 1654: L'Escole paroissiale ou
la manière de bien instruire les enfans dans les petites escoles. Au début
du XVIIIe siècle, on trouvait aussi La Conduite des écoles chrétiennes
(1706) de Jean-Baptiste de La Salle et le Catéchisme du diocèse de Québec
(1702) de Mgr de Saint-Vallier (Jean-Baptiste de la Croix de Chevrières), évêque
de Québec.
6.2
Les grandes écoles
Les élèves
qui poursuivaient des études secondaires ou supérieures appartenaient à la
bourgeoisie ou à l'aristocratie. La plupart des enseignants qui enseignaient au
Collège des jésuites (Québec) ou au Petit Séminaire de Québec étaient formés en
France. Les manuels étaient français et la pédagogie était tout à fait similaire
à celle pratiquée en France. Dans toute la Nouvelle-France, le
Collège des
jésuites de Québec était le seul établissement à offrir les deux niveaux d'enseignement:
le primaire, comme dans les petites écoles, et le secondaire (ou collégial). Ce
second niveau correspondait au cours classique donné à la même époque en France:
trois années de français et de grammaire, une année d'humanités, une année de
rhétorique et deux années de philosophie. On estime qu'environ 150 élèves
fréquentaient chaque année le Collège des jésuites, principal foyer culturel de
la Nouvelle-France.
Le Petit Séminaire de Québec, le seul
établissement d'enseignement supérieur, formaient des clercs pour assister les
prêtres, mais préparaient également ceux qui se destinaient à la menuiserie, la
charpenterie, la dorure, la peinture, la sculpture, l'arpentage, l'hydrographie
et la cartographie pour les pilotes et navigateurs); on y enseignait en français
notamment les mathématiques, la physique, la géométrie, la chimie et
l'astronomie. Ceux qui se destinaient à la prêtrise étaient formés au
Grand
Séminaire de Québec pour des études de théologie. Quant aux médecins et aux
avocats, ils étaient formés en France; les médecins ne travaillaient que pour
les établissements hospitaliers, alors que les avocats étaient recyclés dans
l'enseignement ou l'administration judiciaire.
6.3 La qualité de
l'instruction
Bien que peu
poussée, l’instruction au Canada semble cependant d'un degré presque
remarquable pour l'époque. En se fondant sur les études les plus sérieuses
portant sur la période 1680 à 1765, il semble que 25 % des adultes étaient en
mesure d'apposer leur signature sur leur contrat de mariage. Il s'agit là d'une
moyenne, car le taux de signature des couples lors du contrat de mariage étaient
de 41 % dans les villes et de 10 % dans les campagnes. Chez les fils et filles
d'officiers militaires, de hauts fonctionnaires, de bourgeois et de grands
marchands, le taux de signature était de 90 %. Chez les soldats, les petits
fonctionnaires et les artisans, le taux de signature ne dépassait jamais les 30
%.
Cela étant dit, il faut comprendre que
lire et écrire étaient à l'époque deux activités différentes. Il était en effet
plus facile d'apprendre à lire qu'à écrire. Lire pouvait ne nécessiter que
quelques mois d'apprentissage, surtout si la lecture demeurait rudimentaire.
Mais écrire autrement que signer son nom demandait des études plus prolongées et
exigeait du papier, de l'encre et des plumes, donc de l'argent. C'est ainsi que les citadins, même
parmi les peu instruits, pouvaient aisément lire les enseignes des boutiques de
commerçants, d'artisans ou des cabarets. Si tous savaient déchiffrer les
quelques mots des enseignes commerciales, la plupart comprenaient aussi les
affiches d'ordonnance, les convocations en justice, les mandements du clergé,
etc. Beaucoup de Canadiens, qui ne pouvaient pas signer leur nom, comprenaient
la signification de tous ces écrits publics.
En somme, l'instruction en Nouvelle-France
était comparable à celle dispensée en France à la même époque. Le degré
d'instruction était différent selon la classe sociale, le sexe et la richesse,
comme c'était le cas à Louisbourg, en France, en Nouvelle-Angleterre ou en Angleterre.
7
La croissance démographique
Entre 1635 et 1760, plus de 300 000 Français ont quitté la France pour les
colonies, mais la plupart ont préféré les Antilles ou ce qu'on appelait
alors les «Indes occidentales» (Martinique, Guadeloupe,
Dominique, Sainte-Lucie, Saint-Domingue, Guyane, etc.). Par
exemple, alors que 7000 émigrants français sont arrivés aux Antilles entre 1635 et
1642, seulement 2400 Français avaient choisi le Canada entre 1632 et 1644. Plus tard,
entre 1749 et 1763, le port de La Rochelle enregistra en moyenne quelque 98 départ annuels
de navires pour
les Antilles, mais seulement 16 pour le Canada et 14 pour la Louisiane. En 1663,
on comptait 8000 Français aux Antilles, mais seulement 2500 au Canada.
7.1 Le déficit
démographique
Entre 1635 et
1760, plus de 300 000 Britanniques (Anglais, Écossais, Gallois et Irlandais) ont
quitté la Grande-Bretagne pour la seule Amérique du Nord. Par ailleurs, les deux
tiers des Français sont repartis en France après quelques années, alors que plus de 90 %
des colons anglais sont restés en Nouvelle-Angleterre. Un sujet britannique sur
six vivait dans les colonies, contre un sujet français sur 300! De son côté, le
ministre
Colbert a toujours cru naïvement que pour peupler le Canada il fallait dépeupler
la France! Voici ce qu'il écrivait à l'intendant
Jean Talon le 5 janvier 1666
(«Correspondance entre la cour et l'intendant Talon»):
|
Le Roi ne peut convenir
de tout le raisonnement que vous faites sur les moyens de former au
Canada un grand et puissant État, y trouvant divers obstacles qui ne
sauraient être surmontés que par un très long espace de temps, parce que
quand même il n'aurait pas d'autre affaire, et qu'il pourrait employer,
et son application, et sa puissance à celle-là, il ne serait pas de la
prudence de dépeupler son Royaume comme
il faudrait faire pour peupler le Canada. |
On ignore sur quelles données
reposaient ces mesures. Or, l'exemple britannique démontre que ce raisonnement était
erroné: l'Angleterre ne semble pas avoir beaucoup souffert de l'émigration d'une
partie de ses ressortissants vers l'Amérique. Si, au cours du règne de Louis XIV
(1661-1715), la France n'avait envoyé chaque année que 500 émigrants au Canada, la population aurait atteint en 1760 plus de 500 000 habitants,
de quoi tenir tête aux Anglais! Il aurait sans doute fallu une série de cataclysmes en France ou
de vastes opérations de racolage manu militari étendues sur plusieurs
années pour drainer un grand nombre d'émigrants vers la lointaine
Nouvelle-France (Acadie, Canada,
Plaisance, Louisiane ou
Louisbourg).
Si plusieurs mesures, surtout à partir de 1663, n'étaient
venues redresser la situation, on n'aurait probablement jamais parlé
de la Nouvelle-France par la suite. Considérée en
elle-même, la Nouvelle-France avait fait un progrès remarquable entre 1663 et
1754: l'Acadie française comptait 10 000 habitants, le Canada 55 000. Le
recensement officiel de la lointaine Louisiane en date de 1735 révélait que la
colonie comptait 2450 Français et 4225 esclaves noirs, pour un total de 6675
habitants; selon les historiens, ces chiffres, qui ne tiennent pas compte des
militaires (environ un millier d'hommes), seraient inexacts et certainement
en deçà de la réalité démographique.
La politique royale de peuplement ne
changea pas durant tout le Régime français: le peuplement de la Nouvelle-France
ne devait se faire aux dépens de la Métropole. Il s'agissait donc d'un
expansionnisme contrôlé reposant sur quatre principes fondamentaux:
1) l'assimilation religieuse et culturelle
des «Sauvages»;
2) la conversion volontaire des soldats en colons défricheurs;
3) l'émigration d'hommes et de femmes dûment identifiés de la colonie;
4) l'augmentation naturelle de la population grâce à une politique des
mariages.
D’une étendue colossale, l’empire français
d’Amérique du Nord était bien fragile, puisqu’il était à peine habité le long
des rives du Saint-Laurent et des côtes acadiennes et terre-neuviennes (colonie
de Plaisance). De fait, en 1698, 15 965 individus sont recensés dans les
gouvernements de Québec, de Montréal et des Trois-Rivières, seulement 814 dans
la péninsule acadienne et moins de 200 dans la région de Plaisance sur l’île de
Terre-Neuve. Or, en 1700, cet «empire» de quelque 16 500 habitants d’origine
européenne devait faire face à douze (puis treize) colonies britanniques en
pleine croissance démographique et économique, lesquelles comptaient plus de 250
000 habitants en 1700. Quoi qu'il en soit, c'est le déficit
démographique entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Angleterre, qui entraînera
en grande partie la perte de l'Amérique française, mais aussi l'incompétence de
certains officiers français et la quasi-indifférence de la France. Les
dimensions considérables d'une Nouvelle-France inoccupée constituaient un
casse-tête en soi. Que faire d'une telle coquille vide? L'intendant Talon avait
écrit à Colbert en 1672 que la Nouvelle-France pouvait «devenir un jour un
Royaume très considérable» si le roi le voulait. Mais un État autosuffisant
capable d'en imposer aurait nui à sa gloire! Non seulement Louis XIV a
sous-évalué les besoins de sa colonies en hommes et en femmes face à l'avance
prise par les colonies rivales de la Nouvelle-Angleterre, mais il a surévalué
l'aide financière qu'il lui a apportée. Par ailleurs, la France n'a jamais eu
d'argent pour ses colonies d'Amérique. Comme le pays était souvent en guerre et
que Louis XIV partait avec le Trésor pour soutenir son armée, la réduction
permanente des dépenses était de mise.
7.2 La population
résidente temporaire
Non
seulement il est venu peu d'émigrants français au Canada, mais la plupart de
ceux-ci sont retournés en France et n'ont résidé au Canada que de façon provisoire. En effet, au total, plus de 27 000
émigrants se sont embarqués pour le Canada. De ce nombre, seulement 9000 sont
restés de façon définitive. Cela signifie qu'au moins les deux tiers des immigrants du Canada
retournaient en France ou encore quittaient la colonie septentrionale pour les Antilles
méridionales. La présence
d'une clause de retour dans tous les contrats d'engagement —
on les appelait d'ailleurs les «36 mois» — signifiait bien que
l'immigration définitive au Canada constituait davantage une exception qu'une
pratique courante. En 1672, le ministre
Colbert écrivait à l'intendant
Talon:
|
À l'égard des
Français qui repassent en France tous les ans, Sa Majesté estime que
c'est un désordre considérable auquel il faut tâcher de remédier.
Pour cet effet, elle écrit à M. de Frontenac pour lui défendre de
permettre à aucun Français de repasser en ce royaume, si ceux qui
lui demandent cette permission n'ont femme et enfant, et un
établissement considérable en ce pays-là, Sa Majesté se remettant
toutefois à sa prudence d'user de cet ordre ainsi qu'il estimera à
propos de le faire pour le bien et l'avantage de la colonie, étant
important que les Français ne croient pas être retenus par force au
dit pays, parce que cela empêcherait peut-être un grand nombre d'y
passer, et n'étant pas à propos d'avoir recours à la force que
lorsque tous les autres moyens manquent. |
Autrement dit, le ministre défendait
une chose et son contraire. C'est pourquoi la recommandation n'eut jamais
d'effet. C'était là, entre autres, l'une des grandes différences entre
les colonies de la Nouvelle-France et celles de la Nouvelle-Angleterre: alors
que la plupart des émigrants français arrivaient en Amérique sur une base
temporaire, les émigrants britanniques arrivaient en Nouvelle-Angleterre pour y
demeurer.
On se rend compte aujourd'hui que la croissance démographique de la
colonie canadienne dépendait essentiellement de la
seule croissance naturelle, et non pas de l'émigration française. Les Canadiens
de l'époque affichaient des taux de
natalité plus élevés qu'en France, comme c'était aussi le cas immigrants de la Nouvelle-Angleterre. Alors qu'on dénombrait 40 naissances par
1000
habitants dans la France du XVIIe siècle, ce
taux était de 55 au Canada (contre 10 aujourd'hui). Le taux élevé de fertilité des couples
canadiens s'expliquait par le fait d'une meilleure alimentation, de mariages
plus précoces et d'une espérance de vie plus longue. En 1740, le Canada
d'origine française comptait plus de 50 000 habitants, dont 5000 à Québec et
3500 à Montréal. Québec restait la capitale politique, militaire et spirituelle
non seulement de la colonie, mais de toute la Nouvelle-France (Canada,
Île-Royale, Louisiane). Montréal jouait le rôle de centre névralgique de la traite des
fourrures.
Pourtant, en 1699, un personnage
prestigieux avait élaboré un plan audacieux pour développer le Canada et la
Nouvelle-France: Sébastien Le Prestre de Vauban
(1633-1707), maréchal de France. On le connait aujourd'hui comme le grand
commissaire des fortifications du royaume de France. Au lendemain du
traité de Ryswick
(1697), il s'inquiétait déjà de l'état des colonies, notamment du Canada. Vauban
considérait que, après 160 ans de colonisation, le Canada aurait dû avoir une
population de 1,5 million d'habitants dans de belles villes avec des citadelles,
alors que présentement on en comptait 16 000 et aucune ville vraiment fortifiée:
«C'est une très grande honte entre nous... c'est une très grande honte, dis-je,
pour nous que cette colonie soit encore dans l'enfance et qu'elle ne puisse
subsister par elle-même et sans le secours de la vieille France.» Dans son
volumineux mémoire intitulé Moyen de rétablir nos colonies de l'Amérique et
de les accroître en peu de temps, Vauban proposait diverses mesures propres
à assurer à la Nouvelle-France un brillant avenir. Il fallait d’abord «pouvoir
peupler commodément le pays […] et défricher la terre». Cinq ou six bataillons
suffiraient sans doute à la tâche à la condition que l’on fournisse à ces hommes
les outils nécessaires, et qu’ils soient accompagnés de charpentiers, de maçons,
de maréchaux, de menuisiers et de serruriers en nombre suffisant. Vauban voyait
grand. Il proposait de «désauvager le pays et le rendre praticable» en bâtissant
des moulins et des scieries, des huileries, des battoirs à chanvre, des fours à
chaux, etc. Sous les conseils du secrétaire à la Marine,
Maurepas, Louis XIV n'a jamais voulu
retenir le plan de Vauban, il était alors tout préoccupé par la succession
d'Espagne. Après avoir repoussé presque toutes les propositions de Vauban,
Maurepas lui avait répondu qu’il avait trouvé ses suggestions «très
judicieuses».
7.3 Une population
restreinte
La France contrôlait un immense territoire qui s'étendait du
Labrador au lac Winnipeg jusqu'à la Nouvelle-Orléans et dont l'économie, assez
florissante, était axée sur la fourrure, la pêche et les sociétés d'État (l'armée, les
forges de Saint-Maurice, les chantiers navals, la pêche). Ainsi, à la fin du
XVIIIe siècle, le territoire qu'on appelait
la Nouvelle-France couvrait une superficie considérable et s'étendait de la
terre de Baffin au nord jusqu'au Mexique au sud et comprenait pratiquement la
moitié du Canada et des États-Unis actuels. Mais la Nouvelle-France du
milieu du
XVIIIe siècle était déjà réduite par rapport à celle de 1712 (avant le
traité d'Utrecht: voir la carte).
Selon l’article 10 du traité d'Utrecht, la France cédait tout le bassin versant
de la baie d'Hudson à l'Angleterre. Selon l’article 11; elle s’engageait aussi à
rembourser les torts faits à la Compagnie de la Baie d’Hudson en temps de paix.
De plus, selon les articles 12 et 13, la France cédait à l'Angleterre la porte
d’entrée de son empire, soit les colonies de l'Acadie (Nouvelle-Écosse) et de
Plaisance (île de Terre-Neuve et une partie du Labrador).
 |
Après le traité d'Utrecht de 1713,
il ne restait à la France que le Canada, ainsi que les îles du golfe
Saint-Laurent (île d'Anticosti, îles de la Madeleine, île Saint-Jean et l'île Royale,
aujourd'hui respectivement l'île du Prince-Édouard et l'île du Cap-Breton) et la
Grande Louisiane (voir
la carte après 1713). Ce qui deviendra l'Acadie continentale (le
Nouveau-Brunswick) restera un territoire contesté par l'Angleterre.
Louis XIV a préféré perdre l'Acadie, la Baie-d'Hudson et
Plaisance (Terre-Neuve) pour voir son petit-fils sur le trône
d’Espagne sous le nom de Philippe V, même si celui-ci dut renoncer à
ses droits sur le trône de France.
Il faut dire que la France avait généralement
l'habitude d'annuler les pertes subies en Europe en renonçant à ses possessions
en Amérique du Nord. Elle l'a fait en 1713 (traité d'Utrecht) et le refera en 1763
(traité de Paris), en préférant
perdre toute la Nouvelle-France au profit de la Grande-Bretagne, en échange de la Guadeloupe, et
perdre aussi la Louisiane au profit de
l'Espagne. Il ne restera plus que le minuscule archipel de
Saint-Pierre-et-Miquelon (242 km² ). |
À la fin du Régime français, en regard des colonies anglaises, le Canada
se révélait bien peu de chose.
La colonie menaçait constamment d'être
étouffée par des territoires anglais au nord (la région de la Baie-d'Hudson et
Terre-Neuve) et au sud (les
Treize Colonies de la Nouvelle-Angleterre), lesquels opposaient une population globale d'un million d'habitants,
sans compter une main-d'uvre de nombreux esclaves, probablement plus de 300 000. Néanmoins, vers
1750, la ville de Québec (6000) constituait l'une des quatre villes les plus
importantes de l'Amérique du Nord, avec celles de Boston (16 000), de
Philadelphie (13 000) et de New York (11 000). À cette époque, la population
urbaine du Canada
comptait environ 10 000 habitants, dont 6000 à Québec et 4000 à Montréal, ce qui
équivalait à près de 20 % de la population de toute la colonie. Cependant, dans
la colonie de l'Île-Royale, la ville de
Louisbourg comptait à elle seule près de 10 000 habitants, civils et militaires
confondus.
7.4 Les moyens de la
politique
Pour les colons de
la Nouvelle-Angleterre, l'implantation française au nord était devenue
insupportable, d'une part, parce qu'elle établissait à l'ouest une barrière pour
leur expansion géographique en raison de la possession de la Louisiane, de la
vallée de l'Ohio, sans oublier l'implantation d'une série de forts qui servaient
de postes de défense pour le Canada, d'autre part, parce qu'à partir de ces
points d'appui il était possible de la part des Canadiens de mener des raids
meurtriers contre les colonies anglaises. Dès 1755, les
généraux anglais connaissaient l'imminence de la rébellion américaine et de
l'éventuelle indépendance des Treize Colonies. Il leur fallait au plus tôt
éliminer la Nouvelle-France avant que ne commence la guerre de l'indépendance. Militairement, la conquête du Canada offrait aux Britanniques une
voie de retraite sûre vers l'Atlantique et une tête de pont utilisable dans
l'éventualité d'une guerre de reconquête des Treize Colonies. C'est pourquoi la Grande-Bretagne avait décidé de prendre les
grands moyens pour satisfaire ses ambitions: bouter définitivement les Français hors
d'Amérique. Il lui fallait d'abord prendre Louisbourg pour couper les
communications avec la France, puis prendre le contrôle de la vallée de l'Ohio
entre les Grands Lacs et la Louisiane, et finalement prendre Québec et Montréal.
La Grande-Bretagne mit sur pied un plan d'ensemble qui comprenait l'envoi de
23 000 soldats et d'une formidable flotte navale. Après la défaite totale des
Français en Amérique du Nord, l’attention des Britanniques pourrait ensuite se
porter dans les Antilles où ils prendront la Guadeloupe, puis la Dominique, la
Martinique, ainsi que toutes les autre îles, françaises ou espagnoles.
Quant à la France,
elle semblait accepter de perdre sa colonie du Canada. Dans une missive
adressée au général Montcalm, datée du 19 février 1959, le maréchal de
Belle-Isle (1684-1761), alors secrétaire d'État à la Guerre, écrivait que le
Canada ne devait plus attendre de recevoir des renforts de la France:
|
Quant à la besogne que vous
aurez pendant cette campagne, je suis bien fâché d'avoir à vous mander
que vous ne devez point espérer de recevoir des troupes de renfort.
Outre
qu'elles augmenteroient la disette des vivres que vous n'avez que trop
éprouvée jusqu'à présent, il
seroit fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglois
dans le passage. Comme le roi ne pourroit jamais vous envoyer des
secours proportionnés aux forces que les Anglois sont en état de vous
opposer, les efforts que l'on feroit ici n'auroient d'autre effet que
d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour
conserver sa supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du monde. |
Or, selon Louis-Antoine de
Bougainville, l'aide de camp du général Montcalm, la France devait envoyer
8000 soldats supplémentaires pour défendre adéquatement la Nouvelle-France
contre la puissante invasion britannique. Parce que Louis XV avait envoyé 100
000 hommes en Autriche, il n'en disposait que de 1200 en renforts pour le
Canada. Montcalm n'a pu que répondre au maréchal Belle-Isle:
«J'ose vous répondre de mon entier dévouement à sauver cette malheureuse
colonie ou à mourir.» Les historiens ont beaucoup reproché au général
Montcalm son défaitisme, car dès son arrivée au Canada il n'a cessé de
prédire la défaite et de l'annoncer comme inéluctable. Il ne devait pas sauver la colonie et
allait décéder le 14
septembre 1759 lors de la prise de Québec. La réponse du
ministre Berryer
(alors secrétaire d'État à la Marine) à
Bougainville venu solliciter des renforts pour la Nouvelle-France ne laisse
pas de doute sur les intentions de la France: «Quand le feu est à la maison,
on ne doit pas chercher à sauver les écuries.» Ce à quoi Bougainville avait
rétorqué: «On ne dira pas, du moins, que vous parlez comme un cheval.»
Au milieu du
XVIIIe
siècle, la France n'avait plus
les moyens de sa politique d'expansion territoriale. Les
dirigeants de la Nouvelle-France ont longtemps rêvé de chasser les Britanniques
hors du continent. Leur grand rêve était d'étendre la domination française sur
toute l'Amérique du Nord. Mais les extravagances de Louis XIV avaient grandement
affaibli la puissance économique de la France. Embourbée dans des problèmes
financiers constants et des guerres sans fin, la France de Louis XV revendiquait
un vaste territoire sous-peuplé qu'elle ne contrôlait pas. Elle
croyait sans doute qu'il suffisait d'arpenter de long en large les grands espaces de
l'Amérique pour en revendiquer la propriété. Des explorateurs avaient découvert
les Rocheuses à l'ouest et le Mississipi au sud, mais le fait de parcourir un continent ne
signifie pas le posséder, pas davantage qu'un marin n'a des droits sur
l'Atlantique parce qu'il en a fait la traversée. Autrement dit, les Français de
l'époque étaient probablement de meilleurs conquérants que de bons colonisateurs.
Quant aux autorités coloniales de la Nouvelle-France, elles n'avaient jamais cessé,
avec la complicité des Canadiens, des Acadiens et des Indiens, de harceler les
établissements britanniques de la Nouvelle-Angleterre, ce qui constitue pour beaucoup
d'historiens l'une des causes directes du soulèvement généralisé des habitants
de la Nouvelle-Angleterre. Les Britanniques avaient du ressentiment à l'égard
des Français (Canadiens ou Acadiens, sans distinction) qui avaient terrorisé,
pendant des décennies, les colons de la Nouvelle-Angleterre. D'ailleurs, dans
son Manifeste de 1759, Wolfe souleva
cette question à deux reprises.
Au même moment, Catherine la Grande
montait sur le trône de Russie et rêvait d'un empire qui comprendrait tout
l'ouest de l'Amérique du Nord. Elle voulait étendre le commerce russe des
fourrures le long de la côte occidentale de l'Amérique et affirmer sa
souveraineté sur cette région en y établissant des colonies russes. Mais la
Russie devra se contenter de l'Alaska où elle installera des colonies de
peuplement en 1784.
En résumé, la langue française s'est imposée
très tôt dans
la colonie canadienne. Et ce français ressemblait grandement à celui qui était parlé en
France, sans nécessairement être celui de la région parisienne, ni d'aucune
autre région en particulier. Mais, déjà à la fin du Régime français, certains
termes commençaient à diverger au point où certains voyageurs français
pouvaient lui trouver une couleur «provinciale», sans pouvoir déceler une seule
province plus qu'une autre. Le français du Canada se comparait donc à celui
parlé en France, même s'il était fortement influencé par les divers français
régionaux de la Métropole. Il n'était pas encore imprégné des influences anglaises
et reflétait une tendance nettement archaïsante.
Dernière mise à jour:
07 mai, 2012

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(1) La Nouvelle-France
(1534-1760)
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Consulter aussi:
-
La
Louisiane
-
La colonie
française de Plaisance (1650-1713)
-
La colonie
française de Louisbourg (1713-1758)
-
La colonie
française de l'Acadie (1604-1755)
