Turquie

La révolution linguistique
de Mustafa Kemal Atatürk

République de Turquie
ou la «Dil Devrimi»

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1 La réforme d'Atatürk (Dil Devrimi)


Atatürk (1881-1938)

Après l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, Mustafa Kemal Atatürk prit le pouvoir en Turquie en 1920. Mais il fut vite confronté à des conflits d'ordre militaire. Puis, après son élection au poste de président de la République en 1923, il entreprit une politique de modernisation et de laïcisation de l'État. La forme kémaliste du pouvoir a trouvé son expression juridique dans la Constitution du 20 avril 1924. D'après l'article 2 de cette constitution, la République, telle que décrite à l'article 1, était considérée comme «républicaine, nationaliste, populaire, interventionniste, laïque et révolutionnaire». Ces caractéristiques déterminent le contenu idéologique du Parti populaire républicain qui, sous Mustafa Kemal, était le seul parti toléré.  Farouchement moderniste, Atatürk considérait comme révolue l'époque des empires fondés sur une base religieuse et refusait la domination suprême de l'islam sur son pays; en fait, il refusait l'islam dans la gestion politique d'un État. La Turquie devint le premier «État musulman laïc». De plus, le modèle impérial pluriethnique de l'Empire ottoman fut rejeté totalement au profit de l'État-nation axé sur la culture et la langue turques.

Afin de mettre en œuvre ses entreprises, Mustafa Kemal devait agir de façon autoritaire, au besoin par la violence. Le 8 août 1926, il se présenta devant l'Assemblée nationale pour expliquer les raisons qui l'avaient obligé à évincer ses adversaires:

Je suis la Turquie. Vouloir me détruire, c'est vouloir détruire la Turquie elle-même. [...] Le sang a coulé. C'était nécessaire. Une révolution qui n'est pas fondée sur le sang n'est jamais permanente. [...] Je conduirai mon peuple par la main jusqu'à ce que ses pas soient assurés et qu'il connaisse la route. À ce moment, il pourra se gouverner lui-même. Alors, mon œuvre sera accomplie et je pourrai me retirer. Mais pas avant! [Cité par Jacques Benoist-Méchin).

Doté ainsi des pleins pouvoirs, Mustafa Kemal put gouverner à sa guise, mais son style de gouvernance serait considéré aujourd'hui comme de la dictature. 

Mustafa Kemal, qui avait appris le français et l'allemand, considérait aussi que la réorganisation de l'État turc devait nécessairement passer par un changement linguistique radical. L'un des volets de la politique de modernisation porta le nom turc de Dil Devrimi, c'est-à-dire la «révolution linguistique». L'histoire compte peu d'exemples de ce genre où un gouvernement a entrepris des changements linguistiques d'une aussi grande envergure dans un délai aussi court et, il faut le reconnaître, avec autant de succès.

Durant l'Empire ottoman, la langue turque avait subi l'influence massive de l'arabe classique et du persan. L'élite dirigeante conduisait les affaires de l'Empire dans une langue turque savante et envahie de mots arabes et persans, appelée le «turc ottoman». L'arabe était resté la principale langue de la religion et de la loi coranique, le persan était la langue des arts, de la littérature (la Dîvan) et de la diplomatie. Le turc parlé par le peuple, synonyme de «grossièreté» et de «rusticité», n'était réservé qu'à des fins administratives locales. Le turcologue Louis Bazin, auteur de «La réforme linguistique en Turquie» dans La réforme des langues (Hambourg, 1985), fait le portrait suivant de la situation linguistique sous l'Empire ottoman:

Dans l'État islamique théocratique et multinationale qu'était l'Empire ottoman, soumis à une acculturation arabe et persane intense dans ses classes dirigeantes — et spécialement dans la classe intellectuelle, comme celle des ulémas —, la langue écrite officielle et littéraire était envahie de termes arabes et persans, de plus en plus éloigné du parler turc vivant, et inaccessible à la masse populaire turque.

Soulignons aussi que l'alphabet utilisé jusque là transcrivait assez mal la langue turque dans la mesure où, par exemple, l'alphabet arabe ne permettait de noter que trois voyelles, alors que le turc comptait huit voyelles brèves et trois voyelles longues. La plupart des lettrés étaient conscients de la situation, mais il leur semblait impossible de pouvoir modifier un système graphique qui avait servi à transcrire le Coran. Ils restaient impuissants à changer quoi que ce soit!  Pendant ce temps, seulement 10 % de la population savait lire et écrire.

2 Le nouvel alphabet

Bien sûr, des discussions avaient parfois lieu entre spécialistes afin d'adapter l'alphabet arabe à la langue du quotidien des Turcs (le turc) en lui ajoutant quelques signes pour les voyelles. Cependant, peu de Turcs osaient soutenir publiquement qu'il fallait abandonner l'alphabet arabe. En réalité, l'idéologie dominante qui prévalait n'était pas celle de l'école puriste (Tasfiyeciler), mais celle des turquistes (Tärkgüler) regroupés derrière Ziya Gökalp (1876-1924) qui, s'ils souhaitaient faire disparaître de la langue les éléments syntaxiques arabes et persans, ainsi que les synonymes jugés superflus, entendaient néanmoins conserver les mots arabes et persans bien intégrés au vocabulaire normal de la langue commune. L'écriture qui devait être adoptée devait être choisie pour son aptitude à traduire les sons de la langue parlée; il ne saurait être question d'une simple transcription de l'écriture ottomane. Autrement dit, la nouvelle orthographe (imlâ) devait être phonétique, c’est-à-dire que les mots s’écriraient comme ils se prononçaient.

En 1928, Mustafa Kemal mit tout son poids dans la balance et créa une «commission linguistique» dont le mandat fut d'élaborer un alphabet turc adapté de l'alphabet latin et de «purifier» le vocabulaire. Mustafa Kemal, qui contrôlait entièrement la situation politique, soutenait qu'un État national indépendant devait posséder sa langue nationale; à l'exemple des «capitulations» économiques et politiques, les capitulations linguistiques devaient être abolies. 

Le 14 août 1928, l'ambassadeur de France écrivait à son ministre: «L'adaptation des caractères latins à la langue turque, réforme à laquelle Moustafa Kemal Pacha songeait depuis longtemps et dont il a pris personnellement l'initiative, est aujourd'hui chose accomplie.» La «révolution linguistique» (Dil Devrimi) débuta officiellement en mai 1928, lorsque les nombres écrits en chiffres arabes furent remplacés par leurs équivalents occidentaux. La réforme de la langue turque s'inscrivait alors dans l'idéologie d'un programme politique résolument nationaliste. Le but visé était d'élaborer un système d'écriture qui serait davantage turc et moins arabe (ou persan). Il fallait en faire une langue plus moderne et plus précise, pratique et moins difficile à apprendre. En réalité, l'adoption de l'alphabet latin avait également comme objectif d'insister sur le caractère moderne et de minimiser l'influence des conservateurs religieux, responsables pour Atatürk, de la décadence de la Turquie.

L'activité déployée afin de toucher les masses populaires analphabètes trouva son expression dans ce discours de Mustafa Kemal lors de sa «recommandation» (pour employer un euphémisme) à l'Assemblée nationale, le 1er novembre de la même année (1928):

Il faut faut donner au peuple turc une clef pour la lecture et l'écriture, et s'écarter de la voie aride qui rendait jusqu'ici ses efforts stériles. Cette clef n'est autre que l'alphabet turc dérivé du latin. Il a suffi d'un simple essai pour faire luire comme le soleil cette vérité que les caractères turcs d'origine latine s'adaptent aisément à notre langue et que, grâce à eux, à la ville comme à la campagne, les enfants de ce pays peuvent facilement arriver à lire et à écrire. Nous devons tous nous empresser d'enseigner l'alphabet à tous les illettrés, hommes ou femmes, qu'il nous sera donné de rencontrer dans notre vie publique ou privée. Nous sommes dans l'émotion d'un succès qui ne souffre de comparaison avec les joies procurées par aucune autre victoire. La satisfaction morale éprouvée à faire le simple métier d'instituteur pour sauver nos compatriotes de l'ignorance a envahi tout notre être.

Beaucoup de membres de l'Assemblée nationale favorisaient alors une introduction graduelle des nouvelles lettres pendant une période d’une durée pouvant aller jusqu'à cinq ans. Mustafa Kemal a «insisté» (une autre euphémisme) pour que la transition ne dure «que quelques mois»; et c'est son avis qui a prévalu! Le 25 août 1928, les députés furent «informés» durant plus de quatre heures des conclusions de la commission linguistique. Puis l’intervention des experts réduisit au silence toute opposition en la matière. Le 1er novembre 1928, l'Assemblée nationale adoptait la loi sur le nouvel alphabet basé sur l'alphabet latin (élaboré par des linguistes autrichiens) en conformité avec les règles de la phonétique allemande, avec l'addition des lettres [ç] (consonne tch), [ğ] (allongement de la voyelle précédente: yoğurt = [yo:ourt]), [ö] (voyelle -eu- comme peu en français), [ş] (ch) et [ü] (voyelle -u- comme flûte en français). L'alphabet turc se compose de 29 lettres: 21 consonnes et huit voyelles. Les lettres -x et -q n'existent pas en turc.


Mustafa Kemal en campagne
d'alphabétisation

La loi entrait immédiatement en vigueur dans toutes les écoles; elle prévoyait une conversion de l'alphabet en quatre temps, étalée sur une période de dix-neuf mois. Le 1er décembre de la même année, les journaux, revues, affiches, enseignes, cinémas, etc., devaient utiliser le nouvel alphabet. Á compter du ler janvier 1929, il devenait interdit d'utiliser l'ancien alphabet dans les publications et dans la correspondance officielles. Devaient suivre non seulement la correspondance dans toute l'administration publique, mais aussi dans les banques, les sociétés commerciales, les livres, etc. Enfin, au 1er juin 1929, il ne restait plus que les actes de l'état civil, les documents du cadastre et... autres babioles. En quelques jours, les inscriptions arabes disparurent des rues, alors que les journaux emboîtèrent le pas presque aussitôt. 

Pendant ce temps, avec une craie et un tableau portatif, Mustafa Kemal, promu Başmuallim, c'est-à-dire «instituteur en chef», parcourut tout le pays en donnant lui-même des leçons d'écriture de l'alphabet latin moderne dans les écoles, les places publiques, etc.

L'ancien alphabet disparut d'autant plus vite que l'enseignement de l'arabe et du persan dans les écoles fut tout simplement interdit. En effet, la loi du 1er novembre 1928, qui prohibait l’usage public des caractères arabes, réduisit au silence les défenseurs de l’alphabet arabe.

On peut consulter l'alphabet turc, tel qu'il se présente aujourd'hui, en cliquant ICI.

3 Des mesures coercitives

Mustafa Kemal, dont la réforme linguistique était devenue une affaire personnelle, avait déclaré la guerre à ceux qui s'opposeraient à son projet:

Tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de mon chemin seront impitoyablement écrasés. Mes compagnons et moi, nous sacrifierons, s'il le faut, notre vie pour le triomphe de notre cause.

Afin de colmater les effets trop coercitifs de la réforme, le nouvel alphabet fut présenté comme la clé de la «civilisation universelle» et l’instrument même du «savoir pur», ce qui allait permettre d'ouvrir la voie à un «monde de lumière» (nûr âlemi). Suite logique des mesures prises, il devint obligatoire de lire le Coran en turc et non plus en arabe classique, ce qui équivalait sans doute pour un musulman orthodoxe à une véritable hérésie. Entre le 8 et le 25 octobre 1928, tous les fonctionnaires de la Turquie durent subir un examen dont la réussite était conditionnelle à la poursuite de leur carrière. De cette façon, la réforme de l’alphabet permettait au gouvernement une purge administrative contre les employés non conformes aux intérêts de la nation. La nouvelle écriture allait favoriser la fidélisation des employés de l’État aux normes en vigueur, aux pratiques disciplinaires et surtout à Mustafa Kemal Atatürk. 

Mustafa Kemal créa des «Écoles de la nation» destinées à l'alphabétisation des adultes sous la gouverne du ministère de l’Instruction publique. Ces écoles apparurent dès la fin de 1928, bien que leur inauguration officielle eût lieu le 1er janvier 1929. Elles furent installées dans les édifices administratifs, les écoles primaires, les usines, les hôpitaux, les mosquées, les cafés et les salles communales.

Le règlement du 11 novembre 1929 précisait que tous les citoyens âgés de 16 à 30 ans, qui ne connaissant pas le nouvel alphabet, étaient tenus de s’inscrire dans les Écoles de la nation. Des instituteurs ambulants, équipés d’un tableau noir portatif, de craie, de papier et de crayons noirs, circulèrent d'un village à l'autre pour dispenser des cours sur le nouvel alphabet dans les écoles improvisées.

En 1930, un nouveau règlement sur les Écoles de la nation (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK) énonçait que, à partir du mois de mai 1931, les citoyens qui ne savaient ni lire ni écrire avec le nouvel alphabet, ne pourraient plus siéger aux conseils des villages et des villes. Officiellement, l’objectif consistait à faire acquérir aux Turcs les connaissances minimales que tout citoyen devait connaître en matière de ses droits mais surtout de ses devoirs nationaux.

Entre 1928 et 1935, plus de deux millions et demi d’adultes furent alphabétisés dans les Écoles de la nation. Toutefois, ce ne sont pas tous les adultes qui réussirent aux examens, mais la moitié ont pu probablement satisfaire aux exigences demandées. En 1930, le directeur général de l'enseignement primaire, Ragıp Nurettin, faisait le constat suivant lors d'une conférence des inspecteurs de l'Instruction publique tenue à Ankara:

Le peuple, à peine a-t-il su lire un extrait, se dispense d’assiduité. Ou alors il quitte l’école au bout d’un certain temps. La vraie raison en est, hélas, que les autorités administratives ne font pas leur travail comme elles le devraient et que les sanctions financières ne sont pas exécutées comme il le faudrait. (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK)

C'est que les préfets étaient les véritables responsables de l'alphabétisation des masses, non pas les instituteurs ni les inspecteurs du ministère de l'Instruction publique. Or, les préfets furent vite débordés et ne suffirent plus à la tâche. Entre 1928 et 1935, les Écoles de la nation connurent un rapide déclin; elles finirent par disparaître à la fin des années trente en ayant réussi à alphabétiser plus de 20 % de la population. Il faut comprendre que, à la veille de l’adoption de l'alphabet latin, la Turquie comptait 13,6 millions d’habitants, dont 1,5 million de personnes était déjà alphabétisées, ce qui représentait 10,6 % de la population du pays.

Dans les faits, ce changement radical de l'alphabet n'eut pas le même impact pour tous les Turcs. D'abord, les lettrés constituaient une minorité, presque une exception. Par ailleurs, les nombreuses minorités non musulmanes du pays étaient habituées à pratiquer depuis toujours plusieurs alphabets (latin, grec, cyrillique, arabe), de même que beaucoup d'intellectuels et de grands commerçants. Bref, le faible niveau de connaissances de l'écriture chez la grande majorité des Turcs favorisa le changement de l'alphabet.

Enfin, l'alphabet adopté a eu pour effet de privilégier la prononciation stambouliote (Istanbul) aux dépens des prononciations locales des mots ottomans. Les modifications de l'orthographe permirent au gouvernement de Mustafa Kemal d'imposer dans tout le pays les nouvelles normes phonétiques d’une langue dont la graphie arabe favorisait des prononciations variables. C'est ainsi que la romanisation de l'alphabet devint un puissant instrument pour construire la nouvelle nation turque. Dès lors, le nouvel alphabet était devenu beaucoup plus qu'un changement de lettres, c'était aussi une profonde réforme sociale destinée à assurer une domination culturelle de la part d'une petite élite installée au pouvoir.  C’était aussi la liquidation de l'Empire ottoman et de la domination du Coran, c'était un moyen de faire pénétrer l'administration du nouveau régime républicain dans toutes les zones rurales de sorte que les notables des régions les plus reculées durent apprendre à se conformer à la nouvelle bureaucratie kémaliste.

4 L'épuration du vocabulaire

Parallèlement, Mustafa Kemal fit procéder à une grande épuration des tournures arabo-persanes et surtout du lexique envahi par les mots arabes et persans. Pour lui et ses réformateurs linguistiques, les mots non turcs furent considérés comme des «vestiges d'un passé révolu». La Société d'études de la langue turque (Türk Dil Kurumu), fondée en 1932, surveilla étroitement le travail des lexicographes. Il s'agissait de remplacer le vocabulaire arabo-persan par un vocabulaire d'origine turque, d'une part (prioritairement), d'intégrer des mots provenant des langues occidentales, d'autre part. Le processus s'étira sur plusieurs années, soit de 1928 à 1935. La réforme élaborée reposait sur les trois principes majeurs suivants :

1) La langue turque était suffisamment riche pour exprimer tous les messages;
2) La langue devait être expurgée de tous les mots étrangers;
3) Tout matériel «turkic», y compris les langues mortes, les dialectes et les suffixes improductifs, était considéré recevable comme source de nouveaux mots.

Les membres de la Société d'études de la langue turque se mirent a collecter des mots aux sources dialectales et dans les œuvres littéraires anciennes; la Société fit publier dans les journaux à partir de 1935 des listes de mots de substitution pour les emprunts étrangers. L'année précédente, le Parlement avait adopté une loi obligeant les citoyens à prendre un nom d'origine turque: c'est alors que Mustafa Kemal, afin de donner l'exemple, prit le patronyme d'Atatürk, le «Père des Turcs». Le mot ottoman fut banni du vocabulaire officiel et il fut remplacé par le mot turc jusqu'alors péjoré et synonyme de «paysan».

Pour ce qui est du recours aux mots turcs, il fallut considérer le «fonds lexical des langues appartenant à la famille altaïque»: le turkmène, l'ouzbek, l'ouïgour, l'azéri, le kazakh, le kirghiz, le tatar, etc. Le résultat de cet énorme travail lexicologique fut publié en 1934 dans un recueil des formes lexicales d'origine arabe ou persane avec leur équivalent turc, suivi d'une liste alphabétique de ces mots turcs. Le turcologue Louis Bazin résume ainsi ces modifications:

1) Suppression de mots anciens arabo-persans sortis de l'usage; p. ex., le mot persan sehir («ville») remplacé par le mot azerbaïdjanais känd («village») utilisé sous la forme kent).

2) Création de néologismes par dérivation de mots turcs; p. ex., à la place du mot arabe tahkîk («enquête»), on construisit sorusturma sur la racine sor- («questionner») dont dérivèrent successivement sorus- («s'entre-questionner») et sorustur («enquêter»).

3) Création de néologismes par composition; p. ex., le mot réfrigérateur a été formé de buzdolabi d'après buz («glace») et dolap («armoire»).

4) Emprunts aux langues occidentales.
Beaucoup de mots ont été empruntés à l’allemand (qui a inspiré l’alphabet turc), au français (plusieurs centaines), à l’italien et à l’anglais. En voici quelques exemples: frisör (coiffeur), restoran, omlet, garson, apartιman, lavabo, factura, pantolon, telefon, televizyon, tirbuşon (tire-bouchon), sendika (syndicat), gişe (guichet), bilet (billet), traktör, otel (hôtel), endüstri, makine (machine), baraj (barrage), büro, polis (police), doktor, üniversite, radar, etc.

Bien que les «puristes» et les «fanatiques» aient favorisé la suppression complète de tous les mots non turcs, beaucoup de fonctionnaires ont compris que certaines des réformes suggérées tournaient au ridicule. Au début, la réforme avait suscité un véritable enthousiasme, mais l'engouement fut de courte durée, car les difficultés apparurent rapidement. Les mots nouveaux n'étaient souvent adoptés que partiellement, leur sens paraissait aussi mal défini. Il en résulta une sorte de langue artificielle, intelligible seulement pour un petit cercle d'initiés. Les puristes se rendirent compte que le désir de remplacer les mots courants d'origine étrangère par des néologismes se révélait très peu fonctionnelle. Finalement, ils décidèrent de doter ces mots «irremplaçables» par des étymologies inventées, qui prouvaient leurs origines turques, et justifiaient leur préservation. Mustafa Kemal avait lui-même prononcé de nombreux discours inintelligibles en «langue nouvelle» en 1934, mais en 1935 il se résolut à revenir à un usage plus traditionnel.

Afet Inan, la fille adoptive de Mustafa Kemal Atatürk, avait été l'inspiratrice de cette nouvelle historiographie. Ainsi, si un équivalent approprié ne pouvait être trouvé en turc, le mot étranger pourrait être conservé sans violer «la pureté» de la langue turque. C'est ainsi que s'est constitué ce qu'on a alors appelé le öz türkçe, c'est-à-dire le «turc purifié», une expression qui caractérise parfaitement le but visé par Mustafa Kemal. Cette réforme qualifiée de «révolution linguistique» (Dil Devrimi) ne fut rendue possible que par une intervention politique énergique et surtout par un pouvoir fort incarné par Mustafa Kemal Atatürk, le «père des Turcs». 

Puis les dénominations étrangères furent remplacées par des appellations turques. Andrinople devint Edirne; Alexandrette, Iskanderun; Trébizonde, Trabzon; etc.  Il fut aussi décrété que tous les Turcs devront adopter un nom de famille d'origine turque. C'est ainsi qu'en 1934 la Grande Assemblée attribua à Mustafa Kemal le nom d'Atatürk» (le «père des Turcs»). Plus tard, en 1934, Atatürk supprima tous les titres tels que pacha, dey, effendi ou agha par bey («monsieur») et bayan («madame»). Celui-ci encouragea les arts, ce qui se traduisit par une multitude de monuments et de statues d'Atatürk érigés sur les places publiques des grandes villes. Enfin, toutes les écoles religieuses furent fermées, y compris les écoles coraniques et chrétiennes, pour être remplacées par des écoles laïques. En 1923, la capitale Istanbul fut transférée à Ankara parce qu'elle rappelait trop le passé ottoman. Ankara devenait ainsi le symbole de la Turquie moderne. En 1935, le dimanche remplaça le vendredi comme jour férié. 

Les Kurdes avaient été les premières victimes de cette politique nationaliste. Dès le 3 mars 1924, la langue kurde fut interdite dans les écoles, les associations et les publications. Les Kurdes durent se faire attribuer des noms de famille tels que Türk, Öztürk, Türkoglu, etc., afin de les rattacher à la grande nation turque. Trois décennies plus tard, en 1961, les noms des villes et villages kurdes allaient être turquifiés par un des premiers décrets du Comité d’union nationale, lequel avait été porté au pouvoir par un coup d’État militaire. Le mot Kurde lui-même fut interdit, à l'instar du costume traditionnel et de la musique. Le mot Kurdistan fut aussi banni et remplacé par Güney Dogu (de güney signifiant «sud» et doğu signifiant «est», pour «sud-est»), encore en usage.

5 La théorie de la «langue soleil»

Mustafa Kemal devait résoudre un problème de taille par un procédé ingénieux, qui a par la suite embarrassé plusieurs experts de la langue. Faisant appel au nationalisme turc, il a prétendu que, historiquement, le turc était «la mère de toutes les langues» (en Occident, on croyait que c'était l'hébreu!) et que tous les mots étrangers avaient donc une origine turque. Ce fut la théorie de la «langue soleil» en vertu de laquelle toutes les langues du monde constituaient de simples dérivées, nécessairement corrompues, de la «langue soleil» turque. Au demeurant, bien qu'un très grand nombre de publications consacrées à la théorie du «langage soleil» aient vu le jour de 1935 à 1938, les arguments de ses partisans restaient faibles. La Société de linguistique reconnut elle-même que la théorie de la «langue soleil» était en grande partie fondée sur la théorie nationaliste prônée par la Société d'histoire, et selon laquelle les grandes civilisations étaient toutes issues de la même origine : les Turcs d'Asie centrale. Sur l'insistance de Mustafa Kemal, la théorie de la «langue soleil» fut activement défendue par les membres éminents de la Société de linguistique. Selon cette théorie, les mots d'origine étrangère étaient donc d'origine turque, ce qui autorisait les Turcs à utiliser le vocabulaire qu'ils voulaient. Visant à faire du turc la mère de toutes les langues, cette théorie permettait aisément de faire du kurde «un dialecte du turc». Or, les faits montrent que le kurde est une langue de la famille indo-européenne, tandis que le turc est une langue de la famille altaïque.

Les témoignages relevés à l'époque révèlent que Mustafa était fasciné par la théorie de la «langue soleil» et qu'il encouragea son approfondissement. Cette théorie connut sa plus grande popularité lors du IIIe Congrès linguistique de Turquie, qui eut lieu en août 1936. Bien que le Congrès ait approuvé un nouveau programme entièrement axé sur la théorie de la «langue soleil», les spécialistes étrangers invités refusèrent, à la grande déception d'Atatürk, de donner leur accord.

Le nationalisme kémaliste glissa vers l'interprétation «raciale» de la turcité. La chaire d'anthropologie de la Faculté de médecine procéda en 1937, sur «ordre d'Atatürk», à de vastes enquêtes «anthropométriques» auprès de 64 000 paysans turcs pour finalement établir, à partir de leurs crânes «brachycéphales», l'origine aryenne de la «race turque».

Cela étant dit, la théorie de la «langue soleil» ne survécut pas très longtemps. Elle tomba rapidement dans l'oubli dès 1938 avec la maladie d'Atatürk, puis sa mort, le 10 novembre de la même année. Aujourd'hui, la théorie de la «langue soleil» ne tient plus la route; elle est perçue comme une épisode de l'histoire insolite de la Turquie.

6 Les questions linguistiques

Les questions linguistiques continuent encore aujourd'hui de faire partie des «actualités politiques» en Turquie. Depuis la mort d'Atatürk en 1938, chaque décennie amène ses discussions, à savoir s'il faut favoriser un lexique plus traditionnel ou plus moderne. La Société d'études de la langue turque a perdu son statut semi-officiel en 1950 et plusieurs mots arabes et persans ont recommencé à réapparaître dans les publications gouvernementales. D'ailleurs, le domaine religieux n'a jamais été beaucoup affecté par la réforme linguistique. Les publications religieuses ont continué d'employer un discours qui est encore aujourd'hui lourdement arabe ou persan dans le vocabulaire et très persan dans la syntaxe. Depuis 1990, l'apparition de mouvements religieux populaires a abouti à la réintroduction de nombreux termes islamistes utilisés dans la langue turque.

Évidemment, l'historiographie kémaliste a interprété l'Empire ottoman comme une «domination arabo-islamique» dont les Turcs furent «libérés» grâce à l'intervention politique d'Atatürk. Celui-ci considérait que la réorganisation de l'État turc devait passer par un changement linguistique radical. Toutefois, par la même occasion, Mustafa Kemal profita de la nécessaire turquification linguistique pour combattre les Kurdes qui, eux, parlaient une autre langue que le turc, ce qui donna lieu à une politique d'oppression à l'égard des langues non turques. Cela étant dit, il n'en demeure pas moins que, au plan de l'aménagement linguistique, la politique linguistique d'Atatürk constitue dans l'histoire de l'humanité un véritable exploit, d'autant plus que les succès du genre sont rarissimes! Cette réforme que l'on pourrait qualifier de radicale fut imposée à une population passive mais consentante, et elle ne fut rendue possible que grâce à l'incroyable charisme de Kemal Atatürk.

Ses successeurs ont poursuivi la même politique jusque dans les années 1950. Il faut admettre que la réforme linguistique a favorisé un rapprochement indéniable de l'oral et de l'écrit et, par voie de conséquence, l'élimination de l'analphabétisme. La clé de cette réussite réside dans le fait que la politique linguistique repose sur un nationalisme territorial moderne, dont la base était constituée par la langue du peuple turc. Malgré son caractère extrêmement volontariste et ses effets pervers sur les langues minoritaires, beaucoup de pays arabes auraient intérêt à s'inspirer de cette politique linguistique, car elle repose sur la «langue du peuple», non sur celle d'une oligarchie, comme dans plupart des États arabes. Ces derniers n'ont guère favorisé un rapprochement entre l'oral et l'écrit et ils n'ont pas toujours ainsi contribué à l'élimination de l'analphabétisme dans leur pays. Toutes les politiques d'arabisation ont été fondées sur l'arabo-islamisme et le modèle proche-oriental, et elles se sont faites nécessairement contre les populations arabophones qui se sont vu imposer une langue morte, ce qui a favorisé dans bien des cas l'intégrisme musulman. Dans la Turquie d'Atatürk, on a procédé autrement avec le succès que l'on connaît! C'est là la plus grande leçon qu'Atatürk pouvait donner aux aménagistes de la langue.

Cependant, l'objectif d'Atatürk a toujours été la religion, plus précisément son élimination en tant que héritage de l'Empire ottoman. Son ambition était de créer un nouvel homme turc, dépouillé de tout ce qui pouvait lui rappeler son ancienne appartenance ottomane, ce qui incluait la religion musulmane. Pour ce faire, il fallait rejeter non seulement l'alphabet arabe, mais aussi les influences linguistiques islamistes, le calendrier, même les vêtements. La Charia fut évincée au profit d'un code civil et d'un code pénal, inspirés des modèles français, suisse, allemand et italien. En même temps, l'ethnie et la religion furent présentées comme deux composantes essentielles de la «nation turque». Pour être un citoyen turc, il fallait partager la même langue et la même religion (l'islam sunnite). Ainsi, un chrétien devait se convertir à l'islam s'il voulait être turc. Quant aux Kurdes, déjà de confession musulmane, il leur était interdit de quitter la nation turque du fait qu'ils étaient musulmans. C'est un cercle vicieux!

7 L'épuration ethnique

Le nationalisme kémaliste s'est exprimé par des mesures draconiennes, dont des campagnes du type «Citoyen! parle turc!» En 1924, Mustafa Kemal parlait des non-turcophones comme des «ennemis potentiels de la nation». Périodiquement, Grecs, Arméniens et Arabes furent qualifiés d'«ennemis de l'intérieur». C'est pourquoi la turquification du nouvel État-nation allait de pair avec l'élimination des minorités tant religieuses que linguistiques, ce que l'on qualifierait aujourd'hui d'«épuration ethnique».

Ce fut d'abord l'extermination des Arméniens durant la Grande Guerre, puis l'expulsion des Grecs, suivie de l'écrasement des velléités autonomistes des Kurdes, sans oublier les Juifs. Par la suite, Mustafa Kemal put enfin mettre en place la société homogène dont il rêvait. L'élimination des populations «allogènes» a eu des effets déterminants sur la nation turque. En très peu de temps, les Turcs durent combler le vide laissé par les Arméniens, les Grecs et les Juifs, qui avaient accaparé les principales activités commerciales, bancaires et industrielles. 

Un recensement entrepris par l'État ottoman en 1906 révélait que la population de l'Empire était de 33 millions d'habitants, dont 21 millions en Anatolie, répartis entre 8 millions de Turcs, 5 millions d 'Arabes, 2,5 millions de Slaves, 2 millions d'Arméniens, 1,5 million de Grecs, 1 million d'Albanais et 1 million de Kurdes.  

7.1 Les Arméniens

Avant le début des exactions contre les Arméniens à la fin du XIXe siècle, on comptait sur le territoire de la Turquie actuelle plus de trois millions d'Arméniens et presque autant de Turcs; le pays comptait aussi près de trois millions de différents autres de peuples, dont des Kurdes, des Grecs, des Assyro-Chaldéens, des Lazes, des Tcherkesses, etc.

C'est le sultan Abdülhamid II (1842-1918) qui déclencha les hostilités contre les Arméniens concentrés surtout en Anatolie orientale, mais aussi présents à Constantinople. Les  les autorités anatoliennes organisèrent des massacres contre les Arméniens en 1894 et en 1896, avec le concours de l'armée et des milices kurdes. Lorsqu'un commando arménien tenta d'assassiner le sultan en 1905, la répression s'abattit dans toutes les grandes villes du pays, faisant plus de 150 000 victimes arméniennes. Ces nombreux massacres ont valu au sultan le surnom de Kızıl Sultan, c'est-à-dire le «Sultan rouge».

Lorsque prit fin l'Empire ottoman le 30 octobre 1918, les Arméniens espérèrent un assouplissement de leurs conditions. Les Alliés, vainqueurs des Ottomans, avaient promis de rendre justice aux Arméniens. D'ailleurs, le traité de Sèvres prévoyait une certaine protection aux minorités, notamment à l'article 141: «La Turquie s'engage à accorder à tous les habitants de la Turquie pleine et entière protection de leur vie et de leur liberté sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion.»

Mais le gouvernement des Jeunes-Turcs considéra la situation autrement. Il décida plutôt d'éliminer la totalité des Arméniens de l'Asie mineure, qu'il estimait comme «le foyer national exclusif du peuple turc». Le ministre de l'Intérieur, Talaat PachaIls, ordonna d'abord l'assassinat des Arméniens d'Istamboul, puis de tous ceux qui faisaient partie de l'armée. Ensuite, ce fut le tour des nombreuses populations arméniennes des sept provinces orientales (Arménie, Kurdistan, Syrie, Irak, Palestine, Liban). Le texte d'un télégramme transmis par le ministre à la direction des Jeunes-Turcs de la préfecture d'Alep (Syrie) déclarait ce qui suit:

Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici.

La Loi provisoire de déportation du 27 mai 1915 fixait le cadre réglementaire de la déportation des survivants ainsi que de la spoliation des victimes. À la fin de 1915, exception faite de Constantinople et de Smyrne, toutes les populations civiles arméniennes de l’Empire ottoman avaient pris le chemin de la déportation vers Deir ez-Zor en Syrie. En 1916, le gouvernement publiait le manifeste suivant à l'égard des Arméniens:

Attendu que les Arméniens commettent des actes illégaux et profitent de toute occasion pour inquiéter le gouvernement;

Attendu qu'on a découvert chez eux des armes prohibées et des matières explosibles dans le but de préparer une révolution dans le pays, et qu'effectivement ils ont tué des musulmans dans le vilayet de Van, et qu'ils ont prêté main-forte aux troupes russes;

Considérant que le gouvernement ottoman se trouve en état de guerre avec l'Angleterre, la France et la Russie;

Il a été décidé, pour prévenir les troubles que peuvent susciter les Arméniens selon leur habitude, de les grouper tous pour les conduire aux vilayets de Mossoul et de Syrie et au lewa de Deir-el-Zor, sans porter atteinte à leur vie, à leur honneur et à leurs biens. Les ordres nécessaires ont été donnés pour assurer leur repos et leur séjour dans les localités sus-mentionnées jusqu'à la fin de la guerre.

À la fin de 1916, les deux tiers des Arméniens (environ 1,5 million de personnes) de l’Empire ottoman avaient été exterminés. Tous les Arméniens des provinces orientales (vilayets), soit 1,2 million de personnes, disparurent du territoire qui avait été le cœur de l’Arménie historique depuis des millénaires.

En 1919, Mustafa Kemal poursuivit les persécutions contre les Arméniens, qui étaient accusés notamment d’avoir collaboré avec les Russes. C'est pourquoi les autorités turques ont pendu, le 24 avril 1923, des dizaines d’intellectuels arméniens sous le prétexte de cette collaboration. En 1922, Mustapha Kemal massacra les Arméniens réfugiés à Smyrne. Il en résulta une dernière et importante vague d’exode. Tous les Arméniens, qui avaient survécu après l’armistice de 1918, furent systématiquement chassés de la Turquie. Au final, les deux tiers des deux millions d'Arméniens avaient trouvé la mort. Le dernier tiers dut sa survie à l'occupation par les Russes d'une partie de la Turquie orientale. En même temps, Mustafa Kemal s’est approprié tous les biens des Arméniens. Aux accusations de génocide, Mustafa Kemal répondit qu'il s'agissait avant tout d'un «acte d'autodéfense» destiné à protéger la Turquie de la «trahison».

7.2 Les Grecs

Déjà en 1915, le gouvernement des Jeunes-Turcs avait expulsé plus de 200 000 Grecs des rives de la mer Égée et de la mer Noire vers le centre de l'Anatolie, parce que la population grecque aurait, disait-on, collaboré avec l'ennemi (la Grèce). Mais c'est Mustafa Kemal qui résolut le problèmes des minorités grecques lors du traité de Lausanne, dont les art. 37 à 45 prévoyaient des échanges de population concernant 400 000 Turcs et 1,3 million de Grecs. En conséquence, presque tous les Grecs orthodoxes de Turquie (à l'exception de ceux d'Istanbul) furent rapatriés en Grèce. Avec la liquidation des Arméniens, l'expulsion des Grecs achevait de faire de la Turquie une terre exclusivement musulmane. Mustafa Kemal pouvait alors se consacrer à l'édification de la nouvelle Turquie. 

7.3 Les Kurdes

À la suite à l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, le traité de Sèvres (1920) avait prévu la création d'un Kurdistan indépendant. Cependant, les Alliés décidèrent plutôt de miser le nouvel État turc (1923) dirigé par Mustafa Kemal. Non seulement le traité de Sèvres n'a jamais été appliqué, mais il en fut de même pour le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui accordait certaines protections aux minorités religieuses de Turquie. De plus, le décret-loi du 3 mars 1924 interdit l'enseignement du kurde dans toutes les écoles, de même que toutes les associations et publications kurdes. Pendant que la Turquie décrétait en 1932 la loi martiale sur tous les territoires peuplés par les Kurdes, le Parlement promulguait une loi de déportation et de dispersion des Kurdes (5 mai 1932); cette loi visait la déportation massive des Kurdes vers l'Anatolie centrale. Une autre loi fut encore adoptée pour exterminer le peuple kurde de Turquie. Il s'agit de la Loi sur l'établissement forcé (Mecburi Iskân Kanunu), no 2510, du 14 juin 1934. Parmi les raisons invoquées de cette loi, il est écrit que «les Turcs arrivent en tête des races qui émigrent» et qu'ils «turquisent» les régions où ils s'installent; que certaines races et cultures, en raison des courants islamiques, n'ont pu être assimilées et que, par conséquent, elles ont sauvegardé leur langue maternelle; que le travail le plus important à accomplir par la révolution kémaliste est «d'inculquer la langue turque et d'astreindre toute population n'étant pas de langue maternelle turque à devenir turque».

L'article 11a de la Loi sur l'établissement forcé mentionne qu'«il sera interdit à ceux qui parlent une autre langue maternelle que le turc de former des villages ou quartiers, des groupements d'artisans ou d'employés». L'article 11b relatif à l'installation des Kurdes déportés précise que ces derniers «s'établissant dans les bourgs et les villes ne pourront pas dépasser les dix centièmes de la population totale des circonscriptions municipales». L'objectif visé par la loi no 2510 se retrouve dans les propos du ministre turc de la Justice de l'époque, M. Mahmut Esat Bozkut : «Le Turc est le seul seigneur, le seul maître de ce pays. Ceux qui ne sont pas de pure origine turque n'ont qu'un seul droit dans ce pays : le droit d'être serviteurs, le droit d'être esclaves» (dans Milliyet, du 16 septembre 1930).

Évidemment, la situation a donné lieu à de nombreuses révoltes qui ont secoué le Kurdistan turc de 1925 à 1939. Elles ont été toutes écrasées par le maréchal Mustafa Kemal Atatürk. Depuis cette époque, la répression a continué de s'abattre régulièrement. En réalité, l'écrasement des Kurdes avait comme objectif de les dissuader de se considérer comme un groupe ethnique distict des Turcs. Ils furent dès lors appelés les «Turcs montagnards», et leur langue, interdite. Toutefois, au-delà de la répression, l'objectif de Mustafa Kemal était l'assimilation pure et simple des Kurdes. À partir ce ce moment, le Kurdistan turc fut administré comme une colonie sous le contrôle de trois inspecteurs généraux et sous la responsabilité directe du chef de l'État.

7.4 Les Juifs

Les quelque 100 000 Juifs furent également victimes de discrimination, non de déportation ou de génocide. Au début des années 1930, il leur fut interdit de circuler librement dans le pays et ils perdirent  tous les emplois qu'ils occupaient dans les services publics. En 1934, une violente campagne antisémite fut lancée contre les «Juifs qui refusent de parler le turc». Le gouvernement laissa agir les instigateurs de cette campagne comme ils le désiraient, puis décida d'expulser en masse les Juifs de Thrace (au nord) «pour des raisons de sécurité nationale» dans le but de les «protéger». Ce genre de campagnes se poursuivit après la mort d'Atatürk (1938), jusqu'en 1944. Cela étant dit, Mustafa Kemal était un juif converti à l'islam. Il resterait aujourd'hui environ 25 000 juifs, mais, contrairement aux Arméniens, les juifs de Turquie n'ont pas été liquidés, beaucoup ont quitté le pays lors de la fondation de l'État d'Israël après 1947. 

Ces actes de répression sanglants forment un chapitre guère glorieux de l'histoire de la nouvelle Turquie kémaliste. On peut regretter que la naissance de ce pays se soit faite de façon aussi violente. Paradoxalement, sans cette violence, jamais ce pays n'aurait atteint cette unité ethnique et morale, qui a contribué à la renaissance turque.

Comme on peut aussi le comprendre, l'épuration ethnique a eu des conséquences linguistiques importantes. En éliminant les minorités arméniennes et grecques, en mâtant les communautés kurdes, la Turquie se transformait en une société homogène, à la fois totalement turque et musulmane, tout en restant la première république musulmane laïque. Autrement dit, l'épuration ethnique faisait partie d'un programme visant à implanter durablement la langue turque au sein de la société turque. L'histoire de la Turquie montre aussi que la langue peut servir d'instrument puissant pour exercer une domination de la part d'une élite. Sans les mesures autoritaires et répressives, la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk n'aurait jamais pu entreprendre une réforme orthographique aux répercussions sociales et politiques aussi profondes.    

Dernière mise à jour: 18 avr. 2011

La Turquie

(1) Situation générale

(2) La révolution linguistique
de Mustafa Kemal Atatürk

(3) L'État turc et le problème kurde
(4) La politique linguistique à l'égard des minorités nationales (5) Bibliographie Kurdistan

 

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