Aragon (Espagne)
Comunidad Autónoma de Aragón

Aragon

Communauté autonome d'Aragon

Capitale: Saragosse
Population: 1,2 million  (2005)
Langue officielle: castillan   
Groupe majoritaire:castillan (90 %) 
Groupes minoritaires: catalan (3,3 %), aragonais (2,5 %), langues immigrantes
Système politique: l’une des 17 communautés autonomes d’Espagne  
Articles constitutionnels (langue): art. 3 de la Constitution espagnole de 1978; art. 7 et 35 du Statut d'autonomie de 1982  
Lois linguistiques: plusieurs lois espagnoles et plusieurs lois régionales dont la loi 8/1997 du 30 octobre sur le statut du consommateur et de l'utilisateur de la Communauté autonome d'Aragon; le décret 140/2000 du 11 juillet du gouvernement d'Aragon; la loi 3/1999 du 10 mars relative au patrimoine culturel aragonais; la Loi de la Communauté autonome d'Aragon no 5/2000 du 28 novembre sur les relations avec les communautés aragonaises de l'extérieur; la loi 10/2002 du 3 mai portant création de la comerca du Bas-Aragon; la loi no 16/2003 du 24 mars relative à la publicité institutionnelle; l'avant-projet de Loi sur les langues d'Aragon.

1 Situation géographique

Située au nord de l'Espagne, l'Aragon (esp.: Aragón) est au pied de la chaîne des Pyrénées. Sa superficie est de 47 720 km² (9,4 % de la superficie du pays), soit l'équivalent de la République dominicaine ou du Bhoutan.

L'Aragon forme une Communauté autonome (Comunidad autónoma de Aragón) limitée au nord par la France, à l'est par la Catalogne et le Pays valencien, au sud par le Pays valencien et la Castille, à l'ouest par la Navarre. L'Aragon est formée de trois provinces: Huesca au nord, Saragosse (ou Zaragoza) au centre et Teruel au sud. La capitale est Saragosse, dans la province du même nom, sur l’Èbre.

Le drapeau de l'Aragon est formé de quatre bandes rouges horizontales sur champ d’or avec le blason d’Aragon constitué de ses quatre quartiers traditionnels: le chêne de Sobrarbe (une croix rouge  sur un arbre représentant l’ancien royaume de Sobrarbe), la croix d’Iñigo Arista (une croix blanche sur fond bleu foncé, rappelant la première dynastie de rois d’Aragon), la croix de San Jorge (entourée par les quatre têtes de Maures sur un champ d’argent rappelant la victoire des troupes chrétiennes guidées par Pedro I en 1096, contre l’armée musulmane sur le coteau d’Alcoraz) et les bandes d’Aragon (à la verticale).

2 Données démolinguistiques

L'Aragon comptait 1,2 million d'habitants en 2005. On dénombre trois langues romanes historiques dans la région: le castillan, le catalan et l'aragonais. Ces langues font partie du groupe ibéro-roman septentrional. Seul le castillan bénéficie du statut de langue officielle. Le castillan, le catalan et l'aragonais sont trois langues assez proches linguistiquement l'une de l'autre:

Français Castillan Aragonais Catalan
L'aragonais (langue aragonaise) est une langue romane parlée par plus de 10 000 personnes dans les localités pyrénéennes d'Aragon. El aragonés (lengua aragonesa) es una lengua románica hablada por algo más de 10.000 personas en las localidades pirenaicas de Aragón. L'aragonés (Luenga aragonesa) ye una luenga romanze parlada agora por bellas 10,000 presonas en as redoladas pirenencas d'Aragón. L'aragonès (llengua aragonesa) és una llengua romànica parlada per alguna cosa més de 10.000 persones a les localitats pirenaiques d'Aragó.

La répartition de la population pour chacune des trois langues se révèle très disproportionnée, notamment pour le castillan en position dominante.


Les langues en Aragon

Plus de 90 % des Aragonais, soit environ un million de locuteurs, parlent le castillan comme langue maternelle. Le castillan en usage en Aragon est similaire au reste de l'Espagne, mais il compte certaines caractéristiques propres, notamment au plan de l'accent plus particulier, ainsi que quelques expressions et constructions syntaxiques locales. Le castillan aragonais, surtout dans les zones rurales, est connu aussi sous le nom de baturro, ce qui signifie «aragonais» ou «originaire d'Aragon».

Le catalan est la seconde langue en usage est le catalan, parlé par environ 40 000 locuteurs dans la Franja Oriental de Aragón (une bande frontalière d'une largeur de 15 à 30 km et d'une superficie de 5077 km²), une zone orientale limitrophe avec la Catalogne; cette zone est familièrement connue sous le nom de Franja, la «bande». Le catalan d'Aragon constitue un ensemble de parlers locaux qui maintiennent des caractéristiques distinctes du catalan occidental du Nord. Ces particularités sont souvent des «aragonismes» (aragonesismos), puisque cette langue a très été en contact avec l'aragonais au moment où cette langue n'avait pas encore été remplacée par le castillan. Le catalan d'Aragon, qui a maintenu des caractéristiques propres dans la prononciation et le vocabulaire, correspond au catalan occidental du Nord, mais il s'agit du «dialecte de Ribagorza» de la province de Huesca. La plupart des catalanophones d'Aragon n'écrivent qu'en castillan. Selon le recensement de 1981, le nombre des locuteurs s'élevait à environ 48 000, dont 10 000 locuteurs passifs. Des estimations plus récentes révèlent qu'environ 90 % de la population locale aurait le catalan comme langue habituelle.

La troisième langue est l'aragonais appelé aussi fabla, mais aussi Aragoieraz, Altoaragonés, Aragonés, Aragonesa, Patués (patois) ou encore haut-aragonais. Cette langue serait parlée par environ 30 000 locuteurs dans toute la partie nord de l'Aragon. Cependant, il n'existe pas de recensement réel et fiable sur le nombre de locuteurs parlant l'aragonais. La façon la plus habituelle de précéder est de compiler les chiffres de plusieurs études sur cette question : le nombre de locuteurs se situerait alors entre 12 000 et 40 000 personnes qui le parleraient de façon active; plus de 40 000 Aragonais connaîtraient cette langue passivement et l'utiliseraient occasionnellement. Par ailleurs, on estime que seulement 6000 locuteurs utiliseraient l'aragonais sur une base quotidienne. De plus, le degré de conservation de la langue semble très disparate selon les localités. Ainsi, il existe des localités où son degré de conservation est bon, alors que dans d'autres l'aragonais paraît fortement castillanisé (castellanizada). Selon l'UNESCO, l'aragonais constituerait une «langue en danger» avec seulement quelque 10 000 locuteurs.

Mentionnons qu'en 1997 un recensement linguistique a eu lieu dans la ville de Monzón (dans le nord-est, juste au sud de Barbastro). Quelque 14 % de la population avait alors affirmé parler ou connaître l'aragonais, et 21 % à la fois l'aragonais et le catalan, soit un total de 35 %. Ce pourcentage supposait que 3180 locuteurs parlaient ou connaissaient l'aragonais, un nombre nettement supérieur à celui obtenu lors d'un recensement en 1981.  

  Encore au Moyen Âge, l'aragonais était parlé sur presque tout le territoire du royaume d'Aragon, mais il a constamment régressé depuis le XVIIIe siècle pour n'être plus parlé aujourd'hui que dans certaines vallées des Pyrénées, tout au nord de la seule province de Huesca.

L'aragonais est fragmenté en quatre grandes variétés dialectales: l'aragonais occidental (Ansó, Echo, Chasa, Berdún et Chaca), l'aragonais central (Panticosa, Biescas, Torla, Broto, Bielsa, Yebra et L'Ainsa), l'aragonais oriental (Benás - Benasque, Benasc, Patués -, Plan, Bisagorri, Campo, Perarrua, Graus, Estadilla) et l'aragonais méridional (Augure, Ayerbe, Rasal, Bolea, Lierta, Huesca, Almudébar, Nozito, Labata, Alguezra, Angüés, Pertusa, Barbastro, Nabal). En général le niveau d'intelligibilité entre les dialectes est assez élevé. Le dialecte central est réputé être «pur», c'est-à-dire libre de castillanismes («castellanismos») ou de catalanismes («catalanismos»). Toutefois, l'aragonais écrit est basé sur l'aragonais central et l'aragonais oriental. Le dialecte oriental compte plus de locuteurs que tous les autres dialectes.  

On distingue trois degrés de conservation de la langue:

1) Les zones où l'aragonais est bien conservé; c'est la langue habituelle des locuteurs parlant cette langue : bal d'Echo, bal de Chistau, A fueba, bal de Benás, Ribagorza (depuis Campo jusqu'à Graus) et Ballibió.

2) Les zones où l'aragonais est dans une phase régressive; le castillan est la langue habituelle des locuteurs qui utilisent également l'aragonais dans les communications : bal d'Ansó, bal de Tena, bal de Bielsa, Aragüés, Sobrarbe central et méridional, Ayerbe et Galliguera, ainsi que les localités de Semontanos et de Barbastro en Huesca.

3) Les zones où l'aragonais est employée de façon très résiduelle : bal d'Aragón, Zinco Billas et de Bal d'Onsella, Semontanos, Riberas del Ara, del Basa et du Güarga, Plana de Huesca.

Finalement, les dialectes aragonais suivants semblent les plus vivants : l'ansotano, le cheso, le chistabin, le ribagorzano et le benasques.

3 Données historiques

Après la défaite des Carthaginois contre les Romains durant les guerres puniques des IIIe et IIe siècles avant notre ère, l’Aragon fit partie de la province romaine appelée Tarraconaise. À l'époque romaine, furent fondées des villes comme Cæsar Augusta (Zaragoza), Bilbilis (Calatayud) et Osca (Huesca). La région fut latinisée pour ensuite être conquise par les Wisigoths à la fin du Ve siècle de notre ère, puis par les Arabes sarrasins à la fin du VIIe siècle. L'incorporation progressive du monde musulman dans les villes contribua à enrichir la vie culturelle et artistique en Aragon, parce les villes devinrent des foyers de culture actifs en mettant en contact le monde occidental avec le monde scientifique arabe.

La région fut rattachée royaume de Navarre au Xe siècle. L'Aragon devint un royaume indépendant lorsque Ramire Ier (1035-1063) reçut le territoire en héritage de son père Sanche le Grand. En 1076, la Navarre fut annexée au royaume d’Aragon et, au cours du siècle qui suivit, d’autres territoires se rattachèrent au royaume grâce à des guerres victorieuses contres les Arabes (Maures). La langue aragonaise fut appelée au cours de cette période le navarro-aragonais.

En 1137, Raimond Bérenger IV de Barcelone épousa Pétronille d'Aragon et réunit le royaume de Catalogne et celui d’Aragon. L'union de l'Aragon et de la Catalogne allait permettre d'annexer les royaumes de Valence et de Majorque. Le catalan devint, conjointement à l'aragonais, la langue officielle du royaume d'Aragon, alors une puissance navale majeure autour du port de Barcelone. En 1172, le Roussillon fut conquis par l’Aragon. Par la suite, le royaume de Valence (en 1238), suivi par les îles Baléares (Majorque), puis la Sicile, la Sardaigne et la ville de Naples furent reprises aux Arabes et formèrent avec le royaume d’Aragon une confédération d’États appelée la «couronne d’Aragon». Au cours de cette période, la Chancellerie royale utilisait le latin langue écrite, mais le catalan et l'aragonais comme langues d'usage et, de façon occasionnelle, l'occitan.

En 1400, le Royaume d'Aragon comprenait la Catalogne, Valence, les Baléares et la Sardaigne et, à partir de 1409, de la Sicile.

En 1469, le mariage de Ferdinand II d’Aragon (futur Ferdinand V de Castille) et d’Isabelle Ire de Castille (1451-1504) unifia les royaumes d’Aragon et de Castille: les deux monarques régnèrent ensemble, même si les deux couronnes restèrent séparées. Les deux royaumes fusionnèrent officiellement en 1516 avec l’accession au trône d’Espagne de Charles Ier (futur Charles Quint). L’Aragon conserva sa propre administration et ses institutions particulières jusqu’à la fin du XVIIe siècle. L'usage généralisé du castillan débuta au XVIIIe avec l'avènement de la dynastie des Bourbon. Lors du découpage administratif de l'Espagne en provinces (1833), la Franja fut divisée entre les trois provinces aragonaises (Huesca, Saragosse et Teruel). Dès lors, le castillan avait progressivement remplacé l'aragonais à la cour. La noblesse et les centres urbains furent les premiers foyers de la castillanisation. L'aragonais périclita tout en subissant une influence déterminante de la part du castillan et fut graduellement relégué à l'oral, à la ruralité et au discrédit social. La plupart des auteurs aragonais n'écrivaient déjà plus qu'en castillan.

Au XIXe siècle, l’Aragon résista fermement aux troupes napoléoniennes, alors que la lutte pour la succession au trône (dès 1833) déchira la population aragonaise entre les partisans carlistes et révolutionnaires et les libéraux. Le XXe siècle vit naître, dans la vallée de l’Èbre, un mouvement anarcho-syndicaliste qui, lors de la guerre d’Espagne (1936-1939), devint un groupe révolutionnaire tentant d’imposer un communisme agraire. Les batailles les plus sanglantes du conflit entre révolutionnaires aragonais et franquistes eurent lieu à Teruel et sur l’Èbre. Sous le règne du général Franco (1937-1975), la répression linguistique s'abattit sur les Aragonais qui ont dû voir leur langue interdite sur la place publique. On ne l'employait plus qu'en famille.

Cependant, après des années de dictature franquiste, l'aragonais vécut une certaine revitalisation. On a assisté à la création d'associations de défense et de promotion de la langue, à des tentatives de normalisation des dialectes et de l'orthographe, à une grande créativité artistique, principalement littéraire. Depuis 1978, l'Aragon est devenue une communauté autonome et dispose d'une large autonomie dans plusieurs domaines. Si le Nord conserve encore l'usage de l'aragonais et l'est, celui du catalan, le castillan demeure néanmoins la seule langue officielle du gouvernement autonome.

4 Le statut des langues

Le Statut d'autonomie de 1982, modifié en 1996 par la Loi organique 5/1996 du 30 décembre (Ley Orgánica 5/1996, de 30 de diciembre), ne traite pas de la langue officielle en Aragon.

Artículo 7 (Modificado por Ley Orgánica 5/1996, de 30 de diciembre)

Las lenguas y modalidades lingüísticas propias de Aragón gozarán de protección. Se garantizará su enseñanza y el derecho de los hablantes en la forma que establezca una ley de Cortes de Aragón para las zonas de utilización predominante de aquéllas.

Artículo 35 (Modificado por las Leyes Orgánicas 6/1994, de 24 de marzo y 5/1996, de 30 de diciembre)

Uno. Corresponde a la Comunidad Autónoma la competencia exclusiva en las siguientes materias:

[...]

30) Cultura, con especial atención a las manifestaciones peculiares de Aragón y a sus modalidades lingüísticas, a su conservación y a la promoción de su estudio.

31) Artesanía.

32) Museos, archivos y bibliotecas, conservatorios de música y danza y centros dramáticos y de bellas artes de interés para la Comunidad Autónoma que no sean de titularidad estatal.

33) Patrimonio cultural, histórico, artístico, monumental, arqueológico, arquitectónico y científico de interés para la Comunidad Autónoma.

Article 7 (modifié par la Loi organique 5/1996 du 30 décembre)

Les langues et les variétés linguistiques propres de l'Aragon jouiront de protection. Leur enseignement et le droit des locuteurs de ces langues sont garantis selon la manière prévue par une loi des Cortès d'Aragon dans les zones d'utilisation prédominante de celles-ci.

Article 35 (modifié par les lois organiques 6/1994 du 24 mars et 5/1996 du du 30 décembre)

Unique. La Communauté autonome a compétence exclusive dans les matières suivantes :

[...]

30) La culture,  spécialement dans ses manifestations particulières à l'Aragon et en ce qui a trait aux variétés linguistiques, dont on veillera à la conservation et dont on favorisera l'étude.

31) L'artisanat.

32) Les musées, les archives et les bibliothèques, les conservatoires de musique et de danse et les centres dramatiques et les beaux arts d'intérêt pour la de la Communauté autonome qui ne sont pas sous la responsabilité de l'État.

33) Le patrimoine culturel, historique, artistique, monumentale, archéologique, architectonique et scientifique d'intérêt pour la Communauté autonome.

Le statut d'autonomie accordé à l'Aragon en 1982 ne contient aucune référence ni à l'aragonais ni au catalan, ni même au castillan. L'article 7 se limite à prévoir des mesures de protection pour les diverses «variétés linguistiques» (''modalidades lingüísticas'') de la région, une notion relativement vague en français, mais qui pourrait correspondre à celle de «particularités linguistiques» ou encore mieux à «spécificités linguistiques». Cette même notion est d'ailleurs présente dans l'article 3 de la Constitution espagnole : «La richesse des diverses modalités linguistiques de l'Espagne est un patrimoine culturel qui doit être l'objet d'une protection et d'un respect particuliers.» Dans l'intention du législateur, ces «modalités linguistiques» ou «spécificités linguistiques» sont associées aux éléments du patrimoine culturel et historique de l'Aragon. Rappelons que la culture constitue l'un des domaines relevant de la juridiction du gouvernement autonome, qui était, en ce sens, tenu de veiller à la conservation et à l'étude des manifestations spécifiques de l'Aragon et de ses «spécificités linguistiques». Malheureusement, ces mesures n'auraient pas été respectées par le gouvernement autonome, du moins jusqu'à la seconde moitié des années quatre-vingt. 

En conséquence, seul l'article 3 (trois paragraphes) de la Constitution espagnole s'applique en Aragon, car le castillan est la langue espagnole officielle de l'État :

Artículo 3

1) El castellano es la lengua española oficial del Estado. Todos los españoles tienen el deber de conocerla y el derecho a usarla.

2) Las demás lenguas españolas serán también oficiales en las respectivas Comunidades Autónomas de acuerdo con sus Estatutos.

3) La riqueza de las distintas modalidades lingüísticas de España es un patrimonio cultural que será objeto de especial respeto y protección.

Article 3

1) Le castillan est la langue espagnole officielle de l'État. Tous les Espagnols ont le devoir de le connaître et le droit de l'utiliser.

2) Les autres langues espagnoles seront également officielles dans les Communautés autonomes respectives en accord avec leurs Statuts. 

3) La richesse des diverses spécificités linguistiques de l'Espagne est un patrimoine culturel qui doit être l'objet d'une protection et d'un respect particuliers.

Le gouvernement espagnol a utilisé lui-même dans sa traduction française le mot «modalité» («modalidades») plutôt que «spécificités». Rappelons que, si tous les Espagnols ont le devoir de connaître le castillan, cette obligation ne s'applique pas au catalan, au basque et au galicien. L'utilisation de ces langues minoritaires en Espagne ne constitue pas une obligation, mais simplement un droit. Les langues ne sont donc pas officielles au même degré: la langue officielle de toute l'Espagne demeure le castillan, ce qui lui assure une préséance certaine.  Il faut bien comprendre que, en termes de droits linguistiques, la Constitution espagnole reconnaît deux catégories de citoyens et deux catégories de territoires.

Ainsi, la Constitution prévoit un État espagnol unilingue composé de territoires officiellement unilingues (les castillanophones) et de territoires officiellement bilingues (pour les Catalan, Basques et les Galiciens). Comme la Constitution est muette sur l'aragonais et le catalan d'Aragon et que le Statut d'autonomie de l'Aragon n'en fait pas davantage mention, seul le castillan bénéficie du statut d'officialité. Bref, le catalan et l'aragonais n'ont aucun statut au sens juridique du terme.

Bien sûr, cette absence de reconnaissance officielle a souvent été critiquée. Beaucoup ont reproché au gouvernement aragonais de ne pas avoir respecté l'article 3.2 de la Constitution espagnole en vertu de laquelle les langues autres que le castillan «seront également officielles dans les Communautés autonomes respectives, en accord avec leurs statuts». Certains croient cet article implique un caractère obligatoire, ce qui signifierait que cette situation correspondrait à une discrimination par rapport aux langues des autres communautés autonomes. Selon un rapport que la Commission juridique consultative publié en 2001, il n'est pas possible, du strict point de vue de l'adéquation à la Constitution espagnole de déclarer l'aragonais ou le catalan co-officiel dans la Communauté autonome d'Aragon.

4 La politique linguistique

La politique linguistique de l'Aragon ne se compare pas du tout à celle de la Catalogne (catalan), du Pays basque (basque), de la Galice (galicien), du Pays valencien (catalan) ou des îles Baléares (catalan). C'est une politique dont l'argumentation identitaire est beaucoup plus ténue dans la mesure où les langues minoritaires telles que l'aragonais et le catalan n'ont aucune protection juridique.  De plus, la seule langue officielle est le castillan, ce qui exclut dans la pratique les autres langues réduites à des «variétés linguistiques propres de l'Aragon».  Par rapport à ces langues, toute politique se limite au secteur culturel.

La dénomination officielle pour désigner le gouvernement autonome est Gobierno de Aragón (en français: gouvernement d'Aragon), ce qui équivaudrait à un «Exécutif gouvernemental». Selon les dispositions du Statut d'autonomie de 1982 (chapitre I du Titre II), le gouvernement composé du président ("Presidente"), d'un vice-président ("Vicepresidente") et de «conseillers» ("Consejeros») équivalant à la fonction de «ministres». Le président est élu par le parlement d'Aragon ("Cortes de Aragón"), mais nommé par le roi d'Espagne.

À l'instar des autres Communautés autonomes, l'Aragon utilise les termes Departemento et conselleiro / conselleira (fr. «conseiller / conseillère») qui servent à désigner les ministères et les ministres du gouvernement d'Aragon. On peut, en français, employer l'expression «ministre-conseiller» (ou «ministre-conseillère»), voire simplement «ministre», pour rendre compte adéquatement du terme conselleiro / conselleira ; le terme français «conseiller» correspond mal à la fonction dévolue aux conselleiros / conselleiras en Espagne, car ces postes n'ont rien à voir avec une «personne qui donne des conseils» conseiller juridique, conseiller d'orientation, etc. ou qui fait partie, par exemple, d'un conseil municipal. De plus, le mot vicepresident (fr. «vice-président») sert d'équivalent à «premier ministre». En Espagne, les termes ministerio (fr. «ministère») et ministro / ministra (fr. «ministre») désignent les ministères et les ministres du gouvernement central, et non ceux des Communautés autonomes; le premier ministre du gouvernement espagnol est désigné par l'expression Primer ministro (fr. «premier ministre»).  

4.1 La législation

Aux Cortes d'Aragon, les parlementaires ne s'expriment qu'en castillan. Les lois sont adoptées et promulguées dans cette seule langue. Nul n'est autorisé à utiliser oralement une autre langue que le castillan.

4.2 La justice

Toute procédure dans une cour de justice d'Aragon se déroule en castillan. Seules certaines personnes qui ne connaissent pas la langue officielle ont en principe le droit de s'exprimer dans une autre langue et de recourir aux soins d'un interprète. Cependant, tous les Aragonais connaissent le castillan, que leur langue maternelle soit le catalan ou l'aragonais.

Même si le Code du commerce (Código del comercio) autorise que les contrats entre particuliers soient faits en une autre langue que le castillan, il est obligatoire d'obtenir une traduction certifiée en castillan si l'on doit en faire usage devant un tribunal ou une administration publique.

4.3 Les services gouvernementaux

Étant donné que le castillan est la langue officielle, l'Administration publique n'utilise que cette langue avec les citoyens. C'est le cas de façon absolue avec les fonctionnaires de l'État espagnol, tant à l'oral qu'à l'écrit. Cependant, les communications orales au sein des administrations autonomes peuvent se faire en aragonais ou en catalan, mais sur une base strictement locale. Il en est ainsi des administrations municipales, surtout dans la Franja Oriental. Quoi qu'il en soit, les communications écrites sont exclusivement en castillan. De plus, il n'est pas obligatoire de connaître le catalan ou l'aragonais de la part des employés de la fonction publique. Autrement dit, la connaissance d'une autre langue que le castillan ne constitue nullement un critère d'embauche.

Tout l'affichage public est en castillan, que ce soit les enseignes gouvernementales ou commerciales, mais certains toponymes, de façon bien exceptionnelle, peuvent être rédigés en catalan, voir en aragonais. De façon générale, tous les panneaux routiers et la signalisation n'apparaissent qu'en castillan. Il est extrêmement rare qu'un commerçant utilise une affiche rédigée dans une autre langue que le castillan. En réalité, les seuls cas où la publicité est utilisée en une autre langue que le castillan demeure les campagnes en faveur de l'aragonais ou du catalan, ou encore lors de certaines fêtes patronales. En somme, l'usage des langues minoritaire reste épisodique.

Même dans les régions où l'on parle l'aragonais ou le catalan, il est probable que le gouvernement autonome ainsi que les entreprises et les commerçants craignent la réaction hostile des castillanophones devant toute utilisation trop visible d'une autre langue. Ce n'est certainement pas avec une disposition sur les «variétés linguistiques» qu'on peut aller bien loin dans la promotion d'une langue minoritaire!

Ley 7/1999, de 9 de Abril, de Administración Local de Aragón

Artículo 23.

Denominación.

La denominación de los municipios será en lengua castellana o en la tradicional de su toponimia. No obstante, en aquellas zonas del territorio aragonés en que esté generalizado el uso de otra lengua o modalidad lingüística, el Gobierno de Aragón podrá autorizar, previa solicitud fundada, también la utilización conjunta de la denominación en dicha lengua.

Decreto 346/2002, de 19 de noviembre, del Gobierno de Aragón, por el que se aprueba el Reglamento de Territorio y Población de las Entidades Locales de Aragón

Artículo 67.

Denominación de los municipios.

1)
Todos los municipios tendrán su propia denominación de carácter oficial.

2) La denominación de los municipios será en lengua castellana o en la tradicional de su toponimia. No obstante, en aquellas zonas del territorio aragonés en que esté generalizado el uso de otra lengua o modalidad lingüística, el Gobierno de Aragón autorizará la utilización conjunta de la denominación en ambas lenguas, previa solicitud del Ayuntamiento y la tramitación del procedimiento regulado en el artículo siguiente.

Loi 7/1999 du 9 avril sur l'Administration locale d'Aragon

Article 23

Dénomination


La dénomination des communes doit être en castillan ou dans la langue traditionnelle de sa toponymie. Cependant, dans les zones du territoire aragonais où l'usage d'une autre langue ou d'une variété linguistique
est généralisé, le gouvernement d'Aragon peut aussi autoriser, sur demande préalablement fondée, l'usage simultané de la dénomination dans cette langue.

Décret 346/2002 du 19 novembre du gouvernement d'Aragon approuvant le Règlement sur le territoire et la population des organismes locaux d'Aragon

Article 67

Dénomination des communes

1)
Toutes les communes ont leur propre dénomination à caractère officiel.

2)
La dénomination des communes doit être en castillan ou dans la langue traditionnelle de sa toponymie. Cependant, dans les zones du territoire aragonais où l'usage d'une autre langue ou d'une variété linguistique est généralisé, le gouvernement d'Aragon peut aussi autoriser, l'usage
simultané de la dénomination dans les deux langues, sur demande préalable de la Mairie et selon les dispositions prévues à l'article suivant.

Cet article 68 décrit la procédure prévue pour modifier une dénomination toponymique. Il faut au préalable un vote des deux tiers de la part d'un conseil municipal pour modifier le nom d'une commune, d'un village ou d'une municipalité. La résolution du conseil municipal doit être acheminée au ministère de la Présidence et des Relations institutionnelles (''Departamento de Presidencia y Relaciones Institucionales''). Par la suite, si la résolution est acceptée, elle sera publiée par décret du gouvernement d'Aragon dans le Bulletin officiel d'Aragon (''Boletín Oficial de Aragón'') et inscrite au Registre des organismes locaux (''Registro de Entidades locales'').

Signalons aussi la loi 10/2002 du 3 mai portant création de la comerca du Bas-Aragon. La septième disposition additionnelle prévoit que le conseil municipal de Ribagorza doit promouvoir et soutenir, dans le cadre de ses compétences, l'usage des langues propres, pourvu qu'il en soit sollicité par les mairies respectives des territoires concernés:

Ley 10/2002, de 3 de mayo, de creación de la Comarca del Bajo Aragón

DISPOSICIONES ADICIONALES

Séptima.

Utilización de lenguas propias.

Habida cuenta el carácter plurilingüe de la Comarca de La Ribagorza, el Consejo promoverá y apoyará, en el ámbito de sus competencias, la utilización de las lenguas propias, siempre que sea así solicitado por los respectivos Ayuntamientos de los territorios afectados.

Loi 10/2002 du 3 mai portant création de la comerca du Bas-Aragon

DISPOSITIONS ADDITIONNELLES

Septième disposition

Usage des langues propres

Compte tenu du caractère plurilingue de la comerca de Ribagorza, le Conseil doit promouvoir et soutenir, dans le cadre de ses compétences, l'usage des langues propres, pourvu qu'il en soit sollicité par les mairies respectives des territoires concernés.

Les «langues propres» dont fait allusion la loi aragonaise concerne notamment le catalan et l'aragonais. 

4.4 L'éducation

Tous les établissements d'enseignement d'Aragon dispensent leurs cours en castillan, de la maternelle jusqu'à l'université. En principe, il n'existe pas d'écoles dispensant un enseignement en catalan ou en aragonais. Cependant, depuis l'année scolaire 1983-1984, le gouvernement autonome a signé plusieurs accords et conventions sur l'enseignement du catalan. En vertu de ces ententes, les écoles qui le désiraient avaient l'autorisation d'offrir des cours de catalan aux enfants dont les parent en ont fait la demande par écrit. On estime qu'en 1990 quelque 90 % des enfants catalanophones avaient accès à ces cours dans la Franja Oriental de Aragón. Il s'agit bien de «cours de catalan», en tant que langue étrangère, destinés aux élèves du primaire en raison de deux à trois heures par semaine; c'est seulement une ou deux heures au secondaire. Dans ces conditions, le castillan demeure la langue d'enseignement. Quoi qu'il en soit, à peine 10 % à 20 % des enseignants posséderaient la maîtrise du catalan. Comme il n'y a guère de réglementation statutaire, le choix de la langue peut dépendre de la bonne volonté du professeur.

Quant à l'enseignement en aragonais, sa présence semble strictement anecdotique. De nombreuses mairies du Haut-Aragon ont signé des manifestes pour la défense de l'aragonais et son introduction dans les écoles, mais cet enseignement ne s'est jamais concrétisé. Il existe bien quelques rares projets pilotes depuis 1997, mais les piètres conditions dans lesquelles est dispensé cet enseignement ne laissent rien présager de positif.

Dans le décret 140/2000 du 11 juillet, le gouvernement annonçait la création de départements des langues d'Aragon dans les établissements d'enseignement secondaire:

Artículo 4

Departamentos de Lenguas de Aragón

Los Departamentos de Lenguas de Aragón se crearán en los Institutos de Educación Secundaria en los que se imparta Lengua Catalana y/o Lengua Aragonesa.

Article 4

Départements des langues d'Aragon

Les Départements des langues d'Aragon seront créés dans les établissements d'enseignement secondaire dans lesquels sont dispensées les langues catalane et/ou aragonaise.

Encore faut-il enseigner l'aragonais, ce qui n'est pas le cas. 

4.5 Les médias

Tous les médias utilisent le castillan comme langue de communication, que ce soit à l'oral ou à l'écrit. La plupart des journaux et magazines proviennent de Saragosse, parfois de Huesca et de Teruel, mais aucun ne paraît ni en catalan ni en aragonais. Il existe quelques revues culturelles à caractère très local publiées en catalan ou en aragonais. Il est possible d'acheter des journaux «étrangers», soit en Catalogne soit en France.

En ce qui concerne les médias électroniques, à part les stations radiophoniques locales (en catalan), aucun n'émet en d'autres langues que le castillan. Même la Corporation aragonaise de radio et de télévision (Corporación Aragonesa de Radio y Televisión) créée en 1987 par le gouvernement autonome ne prévoit d'émissions en catalan ou en aragonais.

5 Les organismes culturels et linguistiques

Après la longue décadence dont a souffert la langue aragonaise tout au long des siècles, les années soixante-dix ont permis le mise en lace d'un processus récupération et de normalisation destiné à sortir l'aragonais du modèle folklorique dans lequel il était enlisé. Dès le début, le Conseil de la langue aragonaise (''Consello d'a Fabla Aragonesa'') a permis de mettre en oeuvre une vision globale de l'aragonais, de renforcer son étude scientifique, de favoriser le respect des diverses variétés dialectales tout en adoptant un «aragonais commun» ("aragonés común") et de promouvoir de nombreuses activités de diffusion et de sensibilisation.

C'est au cours de cette période que sont apparues de nombreuses associations culturelles telles que la Ligue des langues aragonaises (''Ligallo de Fablans de l'Aragonés''), l'Association culturelle Nogara (''Asoziazión Cultural Nogará''), le Réseau des études aragonaises (''Rolde de Estudios Aragoneses''), le Groupe d'études de la langue cheso (''Grupo d'Estudios de la Fabla Chesa''), l'Association des joueurs de cornemuse d'Aragon (''Asociación de Gaiteros de Aragón''), etc. C'est grâce à ces associations si, au cours des 25 dernières années, plus de 5000 personnes ont pu suivre des cours d'aragonais et qu'ont pu être publiés de nombreux livres (plus de 200 titres).

Il existe également de nombreux groupes et associations consacrés à la défense du catalan en Aragon. Parmi les plus importants, citons les Conseils populaires de la culture (''Consells Populars de Cultura''), l'Association culturelle de Matarranya (''Associació Cultural del Matarranya''), l'Institut des études du Baix Cinca (''Institut d'Estudis del Baix Cinca''), et l'Association des conseils locaux de la Frange (''Associació de Consells Locals de la Franja''). Plusieurs campagnes ont été menées afin de revendiquer le statut officiel du catalan, l'enseignement du catalan dans les écoles et la révision systématique des toponymes de la région, en plus de demander la possibilité d'utiliser le catalan dans l'administration publique de la Communauté autonome d'Aragon.

6 La législation linguistique

La législation actuellement en vigueur dans la Communauté autonome d'Aragon est limitée par les contraintes constitutionnelles de 1978 et de 1982. C'est que le Statut d'autonomie de 1982 ne prévoit pas de langue officielle en Aragon, ce qui signifie qu'en vertu de la Constitution espagnole seul le castillan bénéficie de ce statut. Pour l'instant, le point de départ de la législation linguistique demeure donc l'article 7 du Statut d'autonomie, qui fait allusion de façon très vague à la question linguistique en indiquant que «les diverses variétés linguistiques jouiront de protection». En espagnol, le Parlement aragonais est appelé Las Cortes de Aragón.

6.1 La Loi sur le patrimoine culturel de 1999

En 1999 les Cortes d'Aragon ont adopté la Loi sur le patrimoine culturel (Ley de Patrimonio Cultural) dans laquelle, pour la première fois, étaient reconnues expressément dans une loi les langues aragonaise et catalane en tant que «langues minoritaires» (art. 4):

Artículo 4

Lenguas minoritarias

El aragonés y el catalán, lenguas minoritarias de Aragón, en cuyo ámbito están comprendidas las diversas modalidades lingüísticas, son una riqueza cultural propia y serán especialmente protegidas por la Administración.

Article 4

Langues minoritaires

L'aragonais et le catalan, langues minoritaires d'Aragon, dans le cadre duquel sont comprises les diverses variétés linguistiques, constituent une richesse culturelle propre et doivent être particulièrement protégés par l'Administration.

Comme les langues minoritaires s'inscrivent dans le cadre du patrimoine culturel, l'article 5 de la même loi prévoit un «droit d'usage» de ces langues:

Artículo 5

Derecho de disfrute

Todas las personas tienen el derecho a disfrutar del patrimonio cultural aragonés, de conformidad con lo establecido en las reglamentaciones aplicables.

Article 5

Droit d'usage

Toutes les personnes ont le droit de bénéficier du patrimoine culturel aragonais, conformément aux dispositions prévues dans la réglementation en vigueur.

L'article 6 prévoit un «devoir de conservation»:

Artículo 6

Deber de conservación

1) Todas las personas tienen el deber de conservar el patrimonio cultural aragonés, utilizándolo racionalmente y adoptando las medidas preventivas, de defensa y recuperación que sean necesarias para garantizar su disfrute por las generaciones futuras.

Article 6

Devoir de conservation

1) Toutes les personnes ont le devoir conserver le patrimoine culturel aragonais, en l'utilisant rationnellement et en adoptant des mesures préventives, de défense et de récupération nécessaires pour garantir son usage par les générations futures.

Le paragraphe 2 de cet article énonce également que, dans tous les cas, les personnes qui auraient connaissance d'une situation mettant en danger de détruire ou de détériorer un bien du patrimoine culturel aragonais, ce qui inclut les langues minoritaires, devront, dans les plus brefs délais possibles, avertir les autorités compétentes (la mairie correspondante, les services responsables du patrimoine culturel, les forces sécurité). Celles-ci devront alors vérifier l'objet de la dénonciation et agiront conformément au droit. S'il apparaît relativement aisé d'intervenir lorsqu'un individu détruit, par exemple, un artefact patrimonial dans un musée, on voit mal comment il est possible d'évaluer un dommage similaire lorsqu'il s'agit d'une langue, que ce soit l'aragonais ou le catalan.

Le seconde disposition finale de la Loi sur le patrimoine culturel prévoit la nécessité d'adopter une éventuelle loi sur les langues qui déclarerait co-officiels l'aragonais et le catalan, notamment en matière d'enseignement:

DISPOSICIONES FINALES

Segunda

Lenguas de Aragón

Una ley de lenguas de Aragón proporcionará el marco jurídico específico para regular la cooficialidad del aragonés y del catalán, lenguas minoritarias de Aragón, así como la efectividad de los derechos de las respectivas comunidades lingüísticas, tanto en lo referente a la enseñanza de y en la lengua propia, como a la plena normalización del uso de estas dos lenguas en sus respectivos territorios.

DISPOSITIONS FINALES

Seconde

Langues d'Aragon

Une loi sur les langues d'Aragon fournira le cadre juridique spécifique pour réglementer la co-officialité de l'aragonais et du catalan, langues minoritaires d'Aragon, ainsi que l'efficacité des droits de leurs communautés linguistiques respectives, tant en ce qui concerne l'enseignement et la langue propre, que la normalisation complète de l'usage de ces deux langues dans leurs territoires respectifs.

Effectivement un projet de loi sur les langues d'Aragon a été déposé, mais il n'a pas été encore adopté par les Cortes d'Aragon. On peut prendre connaissance des dispositions linguistiques de la Loi sur le patrimoine culturel en cliquant ICI, s.v.p.

6.2 La protection du consommateur

La loi 8/1997 porte sur le statut du consommateur et de l'usager dans la Communauté autonome d'Aragon. À l'exemple des dispositions de la Constitution espagnole et du Statut d'autonomie d'Aragon, l'article 24 de la loi 8/1997 vise à protéger par des mesures appropriées afin de protéger et favoriser l'usage des langues et des variétés linguistiques propres à l'Aragon:

Ley 8/1997, de 30 octubre, del Estatuto del Consumidor y Usuario de la Comunidad Autónoma de Aragón

Artículo 24

Protección de las lenguas y modalidades lingüísticas de la Comunidad Autónoma de Aragón.

El Gobierno de Aragón adoptará las medidas oportunas para proteger y fomentar el uso de las lenguas y modalidades lingüísticas propias de Aragón, en relación a los derechos de información al consumidor y usuario reconocidos por la presente Ley.

Loi 8/1997 du 30 octobre sur le statut du consommateur et de l'usager de la Communauté autonome d'Aragon

Article 24

Protection des langues et des variétés linguistiques de la Communauté Autonome d'Aragon.

Le gouvernement d'Aragon adoptera des mesures appropriées afin de protéger et favoriser l'usage des langues et des variétés linguistiques propres à l'Aragon, en relation avec les droits à l'information du consommateur et de l'usager tels que reconnus par la présente loi.

Quoi qu'il en soit, l'article 24 précise bien que «le gouvernement d'Aragon adoptera des mesures appropriées afin de protéger et favoriser l'usage des langues et des variétés linguistiques propres à l'Aragon». Si ces mesure ne sont pas adoptées (ce qui est le cas), cette disposition demeure sans effet. Il aurait fallu, comme en Catalogne, que la loi aragonaise oblige l'usage du catalan ou de l'aragonais. Voici l'article 32 de la Loi sur la politique linguistique (1998) de la Catalogne:

Article 32

L'attention au public

1) Les entreprises et les établissements consacrés à la vente de produits ou à la prestation de services développant leurs activités en Catalogne devront être en mesure d'accueillir les consommateurs et consommatrices qui s'exprimeront dans l'une ou l'autre langue officielle en Catalogne.

2) Le gouvernement de la Generalitat devra promouvoir, par des mesures adéquates, I'extension de l'usage du catalan dans les domaines auxquels se réfère l'alinéa 1.

3) Les panneaux et les affiches d'information générale à caractère fixe, ainsi que les documents d'offre de services aux usagers et aux consommateurs des établissements ouverts au public devront être rédigés au moins en catalan. Cette norme ne s'applique pas aux marques, aux noms commerciaux et aux enseignes protégés par la législation de la propriété industrielle.

6.3 L'avant-projet de Loi sur les langues d'Aragon

En 1997, le gouvernement instituait une commission spéciale sur une éventuelle politique linguistique. Les principales lignes maîtresses d'un projet de loi sur les langues ont été présentées à cette occasion. Après quatre ans de retard, le gouvernement d'Aragon a présenté au public en 2001 son avant-projet de loi sur les langues. Un total de 80 groupes sociaux et de citoyens particuliers ont présenté 3144 mémoires relativement à ce projet de loi linguistique. Ensuite, le gouvernement a rédigé son projet de loi couvrant 41 articles et rendant co-officiels le castillan, l'aragonais et le catalan. Le projet de loi est conçu pour les 206 communes aragonaises dans lesquelles prédominent l'aragonais et le catalan, mais la loi serait en application pour tout le territoire de la Communauté autonome. Selon les annexes au texte de loi, la langue aragonaise ou ses variétés locales seraient d'usage commun dans 137 municipalités, alors que le catalan le serait dans 32 localités de la province de Huesca, 24 dans la province de Teruel et 5 dans la province de Saragosse.

Puis tout le processus s'est arrêté, car les partis politiques n'ont pu s'entendre sur le projet de loi.  Par exemple, alors que le Parti Populaire voulait simplement accorder une protection aux «variétés linguistiques», les autres partis ont préconisé la co-officialité des trois langues.

- Le préambule

Le projet de loi est précédé d'un long préambule destiné à justifier les motifs de l'interventionnisme linguistique. La Communauté autonome d'Aragon est présentée comme une société plurilingue disposant d'un riche patrimoine linguistique qui doit être non seulement connu et apprécié par ses habitants, mais aussi protégé et encouragé par tous les pouvoirs publics aragonais.

- Le résumé du projet de loi

Le Chapitre I (art. 1 à 4) de la loi proclame le caractère de co-officialité de l'aragonais et du catalan dans certaines zones du territoire de la Communauté autonome, lesquelles sont nommées dans les annexes du texte juridique, avec une mention expresse des variétés (modalidades) ou des spécificités linguistiques locales.

Le Chapitre II (art. 5 et 6) prévoit trois zones de co-officialité: a) une zone de co-officialité avec l'aragonais, qui comprend les communes citées à l'annexe I; b) une zone de co-officialité avec le catalan, qui comprend les communes citées à l'annexe II; c) une zone à caractère officiel exclusive en castillan pour les autres communes. En vertu de l'article 6, les communes mentionnées pourront déclarer dans un district comme langue des communications municipales celle dont l'emploi de la langue ou de la modalité linguistique nationale est prédominant.

Le Chapitre III (art. 7 à 14) crée le Conseil supérieur des langues d'Aragon, conçu comme un organisme essentiel dans le délicat processus de normalisation linguistique, qui doit être entamé avec l'adoption du projet de loi. La composition de ce Conseil supérieur, qui doit être composé d'experts en la matière, doit posséder une compétence scientifique reconnue, ce qui garantit l'objectivité, l'indépendance et l'efficacité dudit Conseil.

Le Chapitre IV (art. 15 à 22) traite du patrimoine linguistique aragonais. Font partie du Patrimoine linguistique aragonais tous les biens matériels et culturels ainsi que les activités et les équipements en rapport avec l'histoire et la culture des langues officielles et des variétés linguistiques propres en Aragon, qui présentent un intérêt linguistique. Les documents, imprimés, publications et autres biens physiques faisant partie du Patrimoine linguistique aragonais seront protégés. Par ailleurs, les usages, coutumes, créations, etc., et autres biens culturels seront sauvegardées au moyen de la recherche, de la documentation scientifique et de la collecte exhaustive de ces derniers par des supports matériels qui garantissent leur transmission aux générations futures.

Au Chapitre V (art. 23 à 30), l'enseignement des langues propres est guidé par le principe du libre choix, bien que la loi assure la possibilité effective de l'apprentissage des diverses langues et des variétés linguistiques par les habitants dans les zones de co-officialité, au moyen de la garantie de la part d'un établissement d'enseigner les langues concernées dans les différents niveaux du système d'éducation aragonais. Le projet de loi détermine que, dans les zones de co-officialité, les élèves des niveaux préscolaire et primaire pourront recevoir «une partie substantielle de leur enseignement» dans la langue ou la modalité linguistique correspondante, selon le désir des pères et tuteurs et lorsque le nombre des enfants sera suffisant (article 24). De la même manière, l'enseignement de ces langues est garanti dans l'horaire scolaire à tous les niveaux éducatifs. On adoptera même des mesures pour créer des disciplines universitaires.

Le Chapitre VI (art. 31 à 41) contient plusieurs règles relatives à l'usage normal et officiel des langues d'Aragon en tenant compte des divers domaines, de la procédure administrative jusqu'aux services publics et sociaux, en passant par la formation linguistique adéquate des employés du secteur public. Dans ce chapitre, il est également fait référence aux publications officielles, à la toponymie et l'anthroponymie.

Le projet de loi est complété par quatre dispositions transitoires, qui prévoient divers délais dans l'application effective de la loi, ainsi qu'une disposition dérogatoire et deux dispositions finales. On peut lire en traduction française le texte de l'avant-projet de loi sur les langues en cliquant ICI, s.v.p.

- Les réactions négatives

Le processus s'est ensuite enlisé. Le président socialiste du gouvernement d'Aragon, Marcelino Iglesias, a annoncé que le débat portant sur la Loi sur les langues a été retardé pour ne pas le faire coïncider avec le débat passionné qui existe sur la réforme du Statut de la Catalogne. Une partie des Aragonais castillanophones a pris position contre le projet, ce qui a dégénéré en «guerre linguistique». Certains d'entre eux affirment que la «fabla» (l'aragonais) est une pure «invention artificielle» et que cette langue n'existe tout simplement pas.  D'autres craignent que l'adoption d'une telle loi reviendrait à «vendre l'Aragon à deux bandes» : l'une aux nationalistes pan-catalans, qui convoiteraient l'extension des Països Catalans («Pays catalans») et une autre aux nationalistes aragonais qui voudraient faire reconnaître leur «fabla». Par ailleurs, d'autres citoyens croient que le gouvernement d'Aragon ne va pas assez loin et qu'il renoncerait à ses véritables responsabilités en remettant la décision du statut de co-officialité aux mairies qui devront décider en assemblée plénière quelles langues elles choisiraient. Enfin, certains groupes estiment que, si ce projet de loi était adopté, les Aragonais allaient être immensément riches, puisque au lieu d'avoir trois langues (castillan, aragonais et catalan) ils vont en avoir 200 (les variétés linguistiques), toutes co-officielles. Ils craignent que l'Aragon se transforme en tour de Babel. D'autres croient enfin que la défense de la langue aragonaise passe nécessairement par la création de l'Académie de la langue aragonaise (''Academia de la lengua aragonesa''). Dans les faits, il est douteux que les propos alarmistes puissent se transformer en problèmes réels.

À l'heure où la plupart des États d'Europe ont adopté la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, il paraît plutôt insolite que des citoyens espagnols s'opposent encore à sauvegarder des langues minoritaires sur leur territoire.  Le discours des opposants fait penser à celui des Américains devant l'espagnol: ils craignent, eux aussi, de voir apparaître le spectre de la tour de Babel! Beaucoup de Français s'opposent également à la promotion des langues régionales parce qu'ils redoutent la balkanisation de leur pays.

Or, le modèle hongrois, pour ne prendre qu'un seul exemple, montre bien que la sauvegarde de 13 langues minoritaires n'entraînent pas nécessairement le babélisme linguistique tant appréhendé. La protection juridique ne peut protéger les trop petites minorités dispersées géographiquement.  La loi ne peut pas non plus empêcher l’assimilation des petites minorités dont les membres abandonnent volontairement leur langue. Si la loi ne peut faire supprimer tous les inconvénients liés à la condition minoritaire, elle peut en revanche permettre à certaines minorités bien organisées de garantir leur survie et le respect des individus appartenant à ces minorités.

En ce sens, l'Aragon a encore beaucoup de chemin à parcourir, car la situation actuelle paraît anachronique. Il n'est pas normal que, dans un pays démocratique comme l'Espagne, des membres des minorités nationales aient à subir des traitements différents selon qu'ils habitent l'Aragon, la Catalogne ou le Pays basque. Espérons que le calme reviendra en Aragon et que les Cortès adopteront des mesures législatives généreuses à l'égard des minorités. En attendant, le projet de loi sur les langues est toujours reporté aux calendes grecques. Pour le moment, la politique linguistique de la Communauté autonome d'Aragon correspond à une politique sectorielle limitée à des objectifs d'ordre culturel. Quand on compare la situation juridique de l'Aragon avec celle de la Catalogne, du Pays basque ou des Baléares, il y a de quoi rester songeur!  

   

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