Histoire du français au Québec
Section 5
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Réorientations
et nouvelles stratégies
De 1982 à nos jours
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Plan de l'article
En moins de 25 ans, l'État du Québec s'était restructuré, développé et modernisé en profondeur. L'éducation à tous les niveaux couvrit l'ensemble du territoire, des institutions de santé furent implantées dans tous les centres importants, les sociétés d'État se multiplièrent, tous les grands services publics (police, routes, énergies, administration locale) furent assurés partout. À défaut d'être indépendant, l'État du Québec est devenu une
province française, entraînant dans une nouvelle révolution culturelle une transformation marquée du milieu des affaires et de l'industrie, milieu jusque-là traditionnellement anglophone et rébarbatif à la langue de la majorité. De plus, le Québec a même favorisé le développement du bilinguisme au sein de l'État fédéral.
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Pareille réussite aurait dû normalement devenir une source
de fierté et d'assurance pour l'avenir. Au contraire, la désillusion,
l'essoufflement et le doute ont suivi. Une nouvelle ère s'est amorcée:
elle ne sera plus centrée sur l'État, outil et moteur du
développement collectif. La Révolution tranquille terminée,
le Québec ne peut plus rien ajouter à son État à
moins qu'une éventuelle et virtuellement impossible révision
constitutionnelle ne lui accorde de nouveaux pouvoirs. Le nationalisme
québécois axé sur l'indépendance n'a pas réussi
à s'imposer (après deux référendums), pas plus
d'ailleurs que le nationalisme canadien n'a pu susciter un sentiment d'identification
au sein de la population francophone.
Signe des temps, les leaders charismatiques
tels que Pierre-Elliot Trudeau ou René Lévesque (aujourd'hui tous deux
décédés) ont laissé
la place à des leaders plus conciliants, des super-prudents
qui ne s'embarrassent pas des drames, des rendez-vous historiques, des
grands projets collectifs et des «appels à la foi».
Après des
années de lutte, le Québec s'est essoufflé et semble maintenant s'installer
pour quelque temps dans une période de transition.
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Le 20 décembre 1979, le gouvernement nationaliste du Parti québécois
fit connaître à l'Assemblée nationale le contenu de
la question référendaire portant sur la souveraineté-association.
Le gouvernement estimait avoir besoin de plus de pouvoirs que ne lui en
donnait la Constitution canadienne; c'est pourquoi il proposait aux Québécois
la «souveraineté politique assortie d'une association économique
avec le Canada», c'est-à-dire une nouvelle entente fondée
sur le principe de l'égalité des «deux peuples fondateurs».
De son côté, le premier ministre fédéral
de l'époque, le francophone Pierre Elliot Trudeau, avait promis un changement
constitutionnel si le Québec votait NON.
Au soir du 20 mai 1980, le NON
l'emportait avec 59,6 % alors que le OUI
n'obtenait que 40,4 %. L'issue du référendum décidait évidemment du sort de la
souveraineté-association, mais affaiblissait aussi le pouvoir du Québec de
négocier avec Ottawa (gouvernement fédéral).
Paradoxalement,
il est possible que le gouvernement péquiste ait lui-même
affaibli la cause de la souveraineté en exploitant presque «trop vigoureusement»
les pouvoirs de l'Assemblée nationale, comme dans le cas de la loi 101 (Charte
de la langue française), où le Québec prouvait en quelque sorte les «vertus
du fédéralisme canadien», à l'intérieur duquel
il paraissait possible de satisfaire l'un des besoins essentiels des francophones:
une plus grande sécurité linguistique.
Donnant suite à sa promesse, le premier ministre du Canada,
Pierre Elliot Trudeau,
convoqua,
en juin 1980, les 10 premiers ministres provinciaux pour entamer des négociations
constitutionnelles. Celles-ci aboutirent à l'impasse entre le fédéral
et les provinces: le premier ministre canadien
annonça qu'il procéderait au rapatriement unilatéral
de la Constitution canadienne. Le Manitoba, Terre-Neuve et le Québec en appelèrent
à la Cour suprême, qui se prononça (28 avril 1981)
sur la validité de ce rapatriement unilatéral; celui-ci fut
déclaré «légal» bien que «le procédé
en lui-même enfreigne le principe du fédéralisme».
Au cours d'une réunion, dans un hôtel d'Ottawa, qui dura toute
une nuit et dont le Québec fut exclu, un accord intervint entre
le gouvernement fédéral et les neuf autres premiers ministres
provinciaux. Le gouvernement du Québec refusa de signer l'accord constitutionnel qui
limitait les pouvoirs de son Assemblée nationale en matière
d'éducation et de langue. La Loi constitutionnelle de 1982
fut promulguée le 17 avril sans le consentement du Québec et fut ainsi
imposée par la partie la plus forte, les Anglo-Canadiens. C'était, en
quelque sorte, une espèce de revanche de la part des anglophones du Canada au
refus du Québec de signer la
charte de Victoria en 1971.
Or, la Loi constitutionnelle
de 1982 est venue changer radicalement la situation politique au
Canada et marqua la fin d'une époque pour le Québec et le début d'une autre
pour le Canada anglais. Après la Seconde Guerre mondiale, le Québec
avait progressivement bâti un État en pleine expansion qui aspirait à étendre
ses pouvoirs; au lieu de s'accroître, ces pouvoirs se trouvaient maintenant diminués.
Ce fut en quelque sorte un curieux retour de l'histoire: un gouvernement fédéral à majorité de langue anglaise
qui, avec l'appui de neuf provinces de langue anglaise, demande à un parlement
étranger de langue anglaise (Londres) de réduire, sans son consentement, les
compétences du seul gouvernement de langue française en Amérique du Nord!
2.1 La Charte canadienne des droits
et libertés
Le choix de la langue d'enseignement sur le territoire du Québec,
une question qui avait soulevé des controverses depuis une vingtaine
d'années, recevait une contre-solution imposée par Ottawa
et neuf gouvernements provinciaux anglophones, dont l'histoire témoigne qu'ils
ne s'étaient jamais souciés d'accorder à leurs minorités
francophones des droits que la loi 101 avait consentis à la minorité
anglophone du Québec. La Loi constitutionnelle de 1982, dont fait partie
aussi la Charte canadienne des droits et libertés, ayant nécessairement
préséance sur la Charte de la langue française,
le Québec ne pouvait plus imposer aux citoyens canadiens venus d'autres
provinces une langue d'enseignement autre que la leur.
Spécialement conçu pour neutraliser la Charte de la langue française,
le paragraphe 23.2
de la Charte canadienne des droits et libertés empêchait ainsi le Québec de se doter
d'une protection efficace de type territorial et rétablissait le caractère bilingue
de la société québécoise. Désormais, les frontières linguistiques du Québec
étaient de nouveau perméables à l'afflux des citoyens anglophones des autres provinces.
On craignait alors que les citoyens anglophones canadiens pourraient continuer à grossir la population scolaire anglaise du Québec
d'un nombre variant entre 5000 et 20 000 élèves par année. Certains ont parlé
«d'opération sabotage» de la part du gouvernement fédéral
à l'endroit du Québec, car la nouvelle Constitution canadienne pourrait priver la majorité francophone d'un apport normal
de nouveaux francophones par le truchement des transferts linguistiques interprovinciaux.
Soulignons qu'entre 1971 et 1981 les Anglo-Canadiens ont recruté
plus d'un million et demi de nouveaux anglophones par voie d'assimilation
linguistique, dont 115 000 recrutés au Québec même;
au cours de cette période, l'anglicisation a infligé aux
Franco-Canadiens une perte nette d'un quart de million. Bref, il semble que
seuls les anglophones aient le «droit d'assimiler les
citoyens du Canada».
En réalité, par cette opération qui visait à court-circuiter
rétroactivement la loi 101, l'objectif du gouvernement fédéral et des neuf
provinces anglaises n'a jamais été de protéger la
langue française au Québec, mais de protéger plutôt
la langue anglaise en imposant un caractère bilingue à la
société québécoise tout en sachant très
bien que le bilinguisme avait dans le passé avantagé les
anglophones aux dépens des francophones. La nouvelle Constitution de 1982 n'avait pas
apparemment pas plus pour objectif la protection du français dans
les provinces anglaises puisqu'on n'a pas voulu imposer le bilinguisme
à l'Ontario, où survit la plus importante minorité
française du Canada: 479 285 (recensement 1991) francophones.
2.2 Les francophones hors Québec
Néanmoins, dans les vingt ans qui suivirent, après
d'innombrables luttes et procès dans tout le Canada anglais, les francophones de
ces provinces ont réussi à tirer à leur avantage les dispositions linguistiques
de l'article 23 de la Charte des droits et
libertés relativement à l'accès dans les écoles des minorités de langue
officielle. Ce sont les décisions des tribunaux, surtout la Cour suprême du
Canada, qui ont imposé aux provinces récalcitrantes — toutes au départ, à
l'exception du Nouveau-Brunswick — le respect des droits linguistiques des
francophones en matière d'accès à l'école dans leur langue et en matière de
gestion scolaire.
À l'origine, les dispositions constitutionnelles du Canada en
matière de langues ne pouvaient certainement pas être considérées comme le fruit
d'un compromis entre deux communautés linguistiques, mais plutôt comme une
mesure unilatérale décidée par la majorité anglaise du Canada. Par la suite, les
tribunaux ont interprété ces mêmes dispositions en développant une vision
beaucoup plus élargie des droits linguistiques à l'intention des minorités
francophones, droits que les premiers ministres anglophones n'avaient pas
prévus, notamment en matière de gestion scolaire. Il faut dire que la première
attitude de la plupart des provinces anglaises (hormis le Nouveau-Brunswick) fut
de refuser d'appliquer les droits reconnus en matière d'accès à l'école dans la
langue de la minorité, quitte à se faire poursuivre devant les tribunaux. Puis
ce fut le tour du droit à la gestion scolaire reconnue par la Cour suprême du
Canada. Après d'interminables procès et de très longs délais, les minorités
francophones ont obtenu, dans tout le Canada, le droit d'envoyer leurs enfants
dans des écoles françaises et le droit de gérer ces mêmes écoles au moyen d'un
conseil scolaire propre. Quant au Québec, les craintes en matière d'accès aux
écoles anglaises ne se sont pas vraiment matérialisées.
Depuis 1982, on sait maintenant
qu'il est devenu impossible de modifier la Constitution canadienne par
consentement unanime des deux grandes communautés linguistiques. Toute
modification constitutionnelle à dix impliquera dorénavant des possibilités de
chantage de la part de certaines provinces qui voudront tirer à leur avantage
leur éventuellement ralliement.
La Charte de la langue française avait stimulé
la fierté et donné satisfaction au plus grand nombre, au
Québec. L'entente constitutionnelle de novembre 1981, prélude
à la Loi constitutionnelle de 1982, est venue changer cet
ordre des choses. Dans les mois et les années qui ont suivi l'entente,
on a vu monter l'indignation, l'humiliation, la désillusion, puis
l'impuissance, la déroute et le recul. Ces attitudes ont d'abord
gagné le gouvernement du Québec pour se transmettre par la
suite à la population.
L'amertume de la défaite se manifesta au sein du gouvernement
péquiste par l'indignation verbale: «un coup de poignard dans le
dos», «la nuit des longs couteaux», «une trahison honteuse», du «banditisme»,
«du mépris à l'égard du Québec». Au soir du
4 décembre 1981, s'ouvrit un tumultueux congrès du Parti
québécois, le parti nationaliste québécois;
révoltés, les délégués votèrent
une résolution par laquelle ils rejetaient la souveraineté-association
en faveur de l'indépendance pure et simple. On assista ensuite à
une longue série de volte-face idéologiques: on passa tour
à tour de l'indépendance au «beau risque» du fédéralisme,
jusqu'à l'éclatement du parti après l'élection
fédérale qui porta au pouvoir le premier ministre canadien
Brian Mulroney (originaire du Québec) et le Parti
conservateur du Canada. La démission du chef charismatique René Lévesque,
la campagne au leadership du Parti québécois et la victoire
du Parti libéral du Québec marquèrent la fin du courant
indépendantiste comme force susceptible de mobiliser les énergies.
Brisé par la double défaite du référendum
et du rapatriement de la Constitution, le gouvernement du Parti québécois
demeura impuissant face aux coups qui continuaient de l'assaillir.
À deux reprises, il se contenta d'encaisser les coups
portés à la Charte de la langue française:
d'abord en juillet 1984, lorsque la Cour suprême a invalidé
l'article 73 de la loi 101 qui n'accordait l'accès à l'école
anglaise qu'aux enfants dont les parents avaient fait leurs études
en anglais au Québec; puis en décembre 1984, lorsque
la Cour supérieure du Québec a invalidé l'article
58 de la loi 101 interdisant l'affichage dans une autre langue que le français
en raison de la liberté d'expression consacrée dans Charte
québécoise des droits et libertés de la personne.
L'impuissance manifestée par le gouvernement après ce dernier
jugement de cour paraît particulièrement inquiétante parce que
les deux Chartes sont sous sa juridiction exclusive. Cette attitude de
laisser-faire a affaibli la cause de la francisation et a laissé
planer le doute sur la légitimité de cette francisation.
À peu près au même moment (1985), le cinéaste Pierre Falardeau
produisit le film Elvis Gratton pour faire un pied de nez aux Québécois
qui avaient voté NON au référendum de 1980 sur la souveraineté du Québec. Dans
ce film, le personnage principal, Bob «Elvis» Gratton, remporte le concours
d'imitation d'Elvis Presley et gagne un voyage à l'île de Santa Banana, sous le
soleil des tropiques. Dans l'avion qui le ramène au Québec après ses vacances
d'une semaine, Bob Gratton se fait demander par un passager d'où il est
originaire. Il
répond: «Moi, je suis un Canadien québécois.» Puis il précise: «Un Français
canadien-français.» Ce n'est pas encore assez précis: «Un Américain du Nord, français. Un
francophone québécois, canadien... On est des Canadiens américains francophones
d'Amérique du Nord.» Pour beaucoup de Québécois francophones, ce monologue
résume à lui seul la difficulté de cerner avec précision leur identité
collective.
Un autre événement mérite d'être souligné:
la fondation d'Alliance Québec en mai 1982. Alliance Québec
était alors une association vouée à la défense des droits
des anglophones. Dès le lendemain de l'entente constitutionnelle,
la combativité au Québec a changé de camp: ce sont
les anglophones qui occupèrent l'avant-scène du «front
linguistique» et qui accusèrent les francophones d'intolérance afin
que ceux-ci se montrent plus conciliants, voire prêts à certains
compromis dont, par exemple, un retour au bilinguisme.
La position d'Alliance Québec
est apparue clairement. D'une part, l'association demandait pour la communauté
anglophone la garantie de ses services sociaux et de ses institutions scolaires
– ce qui était acquis –, d'autre part, elle exigeait non seulement des
modifications substantielles au chapitre de la langue de l'affichage, mais la
disparition de la Commission de la protection de la langue française, le libre
choix à l’école et un retour au bilinguisme généralisé, c'est-à-dire l'égalité
officielle entre les deux langues et non plus le statut juridique différencié.
Pour concrétiser ces demandes, il fallait rien de moins que d’abroger la
Charte de la langue française et modifier la Loi constitutionnelle de
1982. En fait, les anglophones «purs et durs» se battaient pour le retour à
l'ancienne liberté, celle d'avant la loi 22 (Loi sur la langue officielle
de 1974), autrement dit, celle «du renard dans le poulailler». Il était improbable qu'un gouvernement québécois
puisse reculer à ce point et abandonne ce
qui restait, selon certains francophones, des «lambeaux» de la Charte de la
langue française. Pourtant, la réalité nord-américaine démontrait depuis
toujours que
l'anglais n'a jamais eu besoin de ce statut pour survivre au Québec; mais le
français, en revanche, avait tout à perdre.
Avec les années, le groupe d'Alliance Québec a perdu beaucoup
de sa crédibilité et la plupart des Anglo-Québécois d'aujourd'hui en ont «honte», à l'exemple
de certains francophones avec la Société Saint-Jean-Baptiste. Ces dernières
années, le
groupe de pression Alliance Québec ne compte plus que les anglophones les plus
irréductibles à la loi 101. On constate aussi qu'une majorité d'anglophones
semble reconnaître la nécessité de protéger le français et de réglementer
l'accès à l'école anglaise malgré leur répugnance instinctive pour l'aspect
symbolique de la Charte de la langue française. Beaucoup d'anglophones reconnaissent
également que cette loi n'est pas responsable pour tous les maux que leur
communauté a vécus depuis l'entrée en vigueur de la Charte.
L'ambiguïté et l'inaction ont aussi gagné le nouveau
gouvernement provincial de Robert Bourassa (revenu au pouvoir après la défaite du Parti
québécois).
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Pourtant, ce gouvernement libéral avait
déjà perdu des plumes en 1974 avec une législation linguistique équivoque:
la loi 22 (Loi sur la langue officielle). On aurait pu espérer que,
fort de cette expérience, il miserait sur la clarté et la
fermeté. Au contraire, le gouvernement
Bourassa deuxième
manière laissa, lui aussi, traîner les problèmes.
Ainsi, le gouvernement regarda se multiplier les accrocs à la loi
101 en matière d'affichage bilingue ou unilingue anglais sans intervenir,
il n'intenta plus de poursuites contre les contrevenants et passa l'éponge sur la présence des fameux enfants
«illégaux»
à l'école anglaise.
Le laisser-faire du gouvernement sema le doute sur l'utilité
de poursuivre la francisation au Québec. Nombreux furent les Québécois,
francophones et anglophones, qui s'attendaient à ce que l'on modifie «à la baisse» la politique linguistique. Pendant ce temps, la situation
se transforma graduellement et l'on assista à un phénomène
nouveau: le recul du français à Montréal, particulièrement sur le plan
de l'affichage et en milieu de travail. |
Cet immobilisme de la part du gouvernement
québécois reflétait une méconnaissance
flagrante de la problématique de la langue au Québec. C'est
une situation qui risquait de faire resurgir les vieux démons linguistiques.
Les francophones se montrèrent tolérants et crurent qu'ils n'avaient plus
besoin de protection maintenant que le français paraissait acquis.
La fin de la décennie quatre-vingt vit apparaître une série
de réajustements de la part des gouvernements québécois successifs.
En 1987, le pays a entrepris une autre série de rondes constitutionnelles,
puis ce fut les rebondissements de la fameuse loi 178.
6.1
La loi 178 et laffichage commercial
L'affichage unilingue français décrété par la Charte de la langue française
(1977) dans les articles 58, 59 et 60 a fait l'objet d'une bataille judiciaire
particulièrement ardue. Dans un premier jugement rendu le 28 décembre 1984,
la Cour supérieure du Québec a invalidé les articles interdisant l'affichage unilingue en
soutenant que la loi violait la liberté d'expression consacrée dans la Charte
québécoise des droits. On peut lire ici les articles
58 et 59 de la Charte de la langue française.
Le gouvernement du Québec en a appelé de la décision de la Cour supérieure,
mais dans un jugement rendu le 15 décembre 1988 la Cour suprême du Canada a,
pour sa part, confirmé le jugement de la cour du Québec. Selon le plus haut
tribunal du pays, le Québec avait le droit d'imposer l'usage du français,
mais ne pouvait interdire l'anglais: comme les chartes des droits, tant canadienne
(Constitution de 1982) que québécoise, garantissaient la liberté d'expression,
il était jugé anticonstitutionnel de limiter cette liberté dexpression,
y compris dans le discours commercial.
La loi 178 ou Loi modifiant la Charte de la langue française
a été adoptée (1988) en catastrophe au lendemain
de la décision de la Cour suprême du pays afin de rendre la
Charte de la langue française conforme au jugement de cette
cour. Le Québec ne pouvait donc plus interdire langlais, sauf sil
se prévalait de larticle 33 de la Loi constitutionnelle de 1982.
Cet article appelé «clause nonobstant» ou «clause dérogatoire» permet de déroger
à la Constitution canadienne. Cela signifie que le gouvernement
dune province peut se soustraire à certaines dispositions de la
Charte des droits et libertés en invoquant cette clause dérogatoire
pour une durée nexcédant pas cinq ans. Le gouvernement Bourassa,
cédant à la pression des nationalistes québécois,
voulut conserver lunilinguisme français, mais dut alors recourir à la
fameuse clause dérogatoire de la Constitution canadienne.
Il nest pas surprenant que la loi 178 ou Loi modifiant la Charte
de la langue française aie été condamnée dans tout le Canada anglais parce
que le Québec supprimait alors des libertés individuelles – la liberté
d’expression – accordée aux anglophones. Un comité des droits de l'Homme des Nations unies a même
donné raison aux anglophones à ce sujet tout en précisant que la communauté
anglo-québécoise ne pouvait être considérée comme une «minorité» puisqu’elle
fait partie de la «majorité canadienne». On peut consulter le texte du Comité
(Constatations du Comité des droits de l'homme au titre du paragraphe 4, de
l'article 5 du Protocole facultatif se rapportant au Pacte international relatif
aux droits civils et politiques)
en cliquant ICI, s.v.p.
La loi 178 sera la dernière manifestation importante en
matière d’intervention linguistique avant l’an 2000. De toute façon, elle ne
pouvait avoir qu'une durée de vie de cinq ans (en vertu de la
clause dérogatoire
de la Constitution canadienne). Cette loi n'est évidemment plus en vigueur
depuis le 18 juin 1993, puisqu'elle n'a jamais été reconduite par le
gouvernement du Québec. Elle fut remplacée avant de devenir caduque par la loi
86.
6.2 La loi 86
de 1993 et le retour au bilinguisme
La loi 86 ou Loi modifiant la Charte de la langue française
a été adoptée le 17 juin 1993 et sanctionnée
le 18 juin 1993. Elle remplaçait la loi 178 (sur l'unilinguisme français)
qui, adoptée grâce à la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et
libertés, était devenue caduque. La nouvelle
loi 86 illustre le revirement du gouvernement québécois en matière
de langue, car elle correspond à une «loi de normalisation».
En effet, afin de se conformer aux jugements de cour, la loi 86 élimine définitivement le
recours à la clause dérogatoire de la Constitution en permettant
l'affichage bilingue et en ninterdisant plus l'anglais. Dans les faits,
la loi 86 permet l'affichage bilingue avec prédominance
du français, mais elle vise surtout à rendre la Charte de la langue
française en tous points conforme aux prescriptions de la Loi
constitutionnelle de 1982 et à toutes les décisions de
la Cour suprême du Canada. C'est en ce sens qu'on peut parler d'une «loi de
normalisation».
C'est pourquoi certains articles de la Charte de la langue française
ont été modifiés en conséquence: «clause Québec»
éliminée de la loi 101 et remplacée par la «clause
Canada», élargissement de l'accès à l'école anglaise, réduction des contraintes relatives à la francisation
des entreprises, réduction des pouvoirs et du rôle de l'Office
de la langue française, suppression de la Commission de protection
de la langue française, etc.
En réalité, avec la loi 86,
le gouvernement Bourassa retrouvait une sorte d’«équilibre». Cette loi se
voulait un retour du balancier après la loi 178 qui, pour un gouvernement
libéral, paraissait trop radicale. Le gouvernement avait cédé à l’époque aux
revendications des groupes nationalistes qui y étaient allés d’importantes
manifestations à Montréal. D’ailleurs, en 1988, cette loi 178 avait créé tout un
choc dans la communauté anglophone, non seulement au Québec mais dans tout le
Canada anglais. Mais, grâce à la loi 86, le gouvernement «se débarrassait» de la
fameuse clause dérogatoire si controversée – qui demeurait acceptable dans la
mesure où le Québec ne s’en servait pas contre sa minorité anglophone – et
retrouvait temporairement une sorte de «paix linguistique».
À partir de ce moment, il paraissait
évident qu'un gouvernement québécois, quel qu'il fût, allait devoir dorénavant
utiliser la «clause dérogatoire» en payant un prix politique élevé. En ce sens,
la loi 86 était bel et bien une «loi de normalisation». C'est pourquoi
l'impression laissée dans le public fut que, lorsque la Charte de la langue
française est attaquée devant les tribunaux, elle devait forcément
succomber parce qu'elle était «mauvaise».
6.3 La loi 40 modifiant la Charte de la
langue française (1996)
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Cependant, en juin 1996, le nouveau gouvernement du Parti québécois
dirigé, cette fois, par Lucien Bouchard a présenté
un projet de loi à lAssemblée nationale destiné à
modifier encore une fois la Charte de la langue française.
Cest la loi 40 ou Loi modifiant la Charte de la langue française.
Si lon fait exception de la renaissance de la Commission de protection
de la langue française, on constatera que le gouvernement nationaliste de
Lucien Bouchard
en est resté à lesprit des dispositions de la loi 86.
Larticle
58 de la loi 101 relatif à lunilinguisme français dans laffichage
semble avoir été définitivement mis au rancart.
En fait, nimporte quel gouvernement du Québec pourrait légalement
revenir à lunilinguisme français dans laffichage commercial
sil avait recours à la clause dérogatoire de la Constitution,
mais il semble que le prix à payer était devenu trop coûteux au plan politique.
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Le
premier ministre Bourassa avait goûté à
la médecine anglo-canadienne, lui qui avait vu couler laccord constitutionnel
du lac Meech pour cette raison, lui qui avait subi les décisions irrévocables
de la Cour suprême du Canada, lui qui sest vu condamné publiquement
par les Nations unies, lui qui a dû être lobjet de propos
humiliants de la part de tous les médias anglophones de lAmérique
du Nord venus à la rescousse de la «pauvre minorité» anglophone
opprimée par des «fanatiques» québécois.
En réalité, le gouvernement de Lucien Bouchard avait à
faire face à de graves difficultés sur les marchés
financiers internationaux. Il ne voulait pas miner davantage
la «réputation du Québec» en suspendant les droits de sa minorité
anglophone. Ainsi, le gouvernement navait quà baliser davantage
les pouvoirs des inspecteurs de la Commission de protection de la langue
française, lesquels nauraient accès quaux endroits publics
et aux heures daffaires des commerces. La loi a augmenté aussi les amendes maximales
pour les contraventions à la Charte de la langue française.
Ce relatif adoucissement de la politique linguistique pourrait donc être
le prix à payer pour améliorer limage négative du
Québec dont il nétait pas le seul responsable dans lopinion
publique internationale.
Grosso modo, ces mesures législatives représentèrent en quelque sorte des
concessions consenties aux anglophones, un peu comme une reconnaissance du fait
que ceux-ci faisaient partie de la collectivité québécoise, tout en maintenant les
objectifs principaux de la loi visant à assurer le caractère français du
Québec.
À partir de 1987, eurent lieu au Canada une série de rondes
constitutionnelles destinées à réparer l«erreur»
de 1982 alors que le Québec avait été exclu de la Loi constitutionnelle de
1992. Ce fut
laccord du lac Meech de 1987, les propositions de 1991-1992, lentente
de Charlottetown de 1992 et Lentente de Calgary de 1997.
7.1 Laccord du lac Meech
Le 3 juin 1987, un accord entre les 11 premiers ministres (fédéral
et provinciaux) est conclu: ce fut l'accord du lac
Meech. Selon les termes
de cet accord, le Parlement fédéral et toutes les provinces
avaient le rôle de protéger la dualité canadienne,
c'est-à-dire les «Canadiens d'expression française, concentrés
au Québec mais présents dans le reste du Canada» et les «Canadiens
d'expression anglaise concentrés dans le reste du pays mais aussi
présents au Québec»; ce qui liait nécessairement la
population du Québec au bilinguisme canadien (comme d'ailleurs au
multiculturalisme).
Quant à l'Assemblée nationale et au gouvernement du Québec,
ils avaient «le rôle de protéger et de promouvoir le caractère
distinct de la société québécoise», ce qui
ne liait ni le gouvernement fédéral ni aucune province à
l'exception du Québec.
Or, l'accord du lac Meech ne fut pas ratifié
par toutes les provinces, parce que le Manitoba et Terre-Neuve ne l'ont
pas fait adopter par leur législature respective dans les délais
prescrits par la Loi constitutionnelle de 1982. Même si personne
ne savait vraiment ce que signifiait le concept de «société
distincte», le Canada anglais a craint que le Québec se serve de
cette éventuelle disposition constitutionnelle pour «brimer» les
droits inaliénables des Anglo-Québécois en voulant trop se protéger.
Par ailleurs, certains ont affirmé
et ils n'ont pas tort que laccord du lac
Meech a été torpillé en représailles à
ladoption de la loi 178 par le gouvernement du Québec. Autrement dit, le
Canada anglais n'a pas accepté que le Québec protège sa langue au point de
déroger à la Constitution canadienne. Le plus insolite, c'est que le Québec
n'a jamais demandé cette clause dérogatoire, mais il s'en est apparemment
servi «contre» sa minorité anglophone.
7.2
Les propositions constitutionnelles de 1991-1992
En 1991, le gouvernement fédéral fit connaître ses
propres propositions constitutionnelles. Cette fois-ci, le concept de «société
distincte» fut défini – et forcément limité – comme «une majorité d'expression française; une culture unique
en son genre; une tradition de droit civil». De plus, le gouvernement du
Canada proposa d'insérer à l'article 2 de la Loi constitutionnelle
de 1867 une «clause Canada» qui prévoyait notamment «la reconnaissance
de la responsabilité des gouvernements de préserver les deux
majorités et minorités linguistiques du Canada», ainsi que «la contribution de peuples d'origines culturelles et ethniques diverses
à l'édification d'un Canada fort». On en revient toujours
à la promotion de la dualité canadienne dans chacune des
provinces et à celle du multiculturalisme.
Les réformes constitutionnelles prirent une nouvelle ampleur
en 1992. Ce fut d'abord la publication du Rapport Beaudoin-Dobbie qui reprit
l'essentiel des propositions fédérales précédentes
(société distincte, dualité canadienne, multiculturalisme),
mais en y ajoutant des éléments nouveaux, particulièrement
en ce qui a trait aux autochtones et au Sénat canadien.
Pour la
première fois, le Canada reconnaissait aux autochtones «le droit
inhérent de se gouverner selon leurs propres lois, coutumes et traditions
afin de protéger leurs langues et leurs cultures diverses». Quant
au Sénat, on introduisit la notion de la double majorité
en vertu de laquelle «les mesures relatives à la langue ou à
la culture des collectivités francophones devraient être approuvées
par la majorité des sénateurs et par la majorité des
sénateurs francophones».
7.3 Lentente constitutionnelle de Charlottetown
Puis, ce fut l'entente constitutionnelle de Charlottetown du 28 août
1992. Le Québec obtint notamment trois juges à la Cour suprême,
la clause de société distincte (limitée à la
langue, la culture et le droit civil), la garantie de 25 % des sièges
à la Chambre des communes, la double majorité linguistique
au Sénat (pour l'ensemble des sénateurs francophones du Canada),
un droit de veto (à l'instar des autres provinces) sur toutes modifications
aux institutions centrales. De plus, la «clause Canada», celle qui devait
servir à interpréter tout la Constitution, est revenue.
Dans
un paragraphe (1), elle précisait les caractéristiques fondamentales
du Canada dont les suivantes semblent particulièrement pertinentes
à notre propos:
|
c) le fait que le Québec forme au
sein du Canada une société distincte, comprenant notamment
une majorité d'expression française, une culture qui est
unique et une tradition de droit civil;
d) l'attachement [en anglais: commitment] des
Canadiens et de leurs gouvernements à l'épanouissement et
au développement des communautés minoritaires de langue officielle
dans tout le pays; [...]
h) le fait que la société canadienne
confirme le principe de l'égalité des provinces dans le respect
de leur diversité;
|
Par ailleurs, un paragraphe no 2 venait préciser le rôle du gouvernement
du Québec envers la société distincte: «La législature
et le gouvernement du Québec ont le rôle de protéger
et de promouvoir la société distincte.» Encore une fois,
le Québec s'est trouvé coincé entre deux clauses conflictuelles:
le concept de la société distincte et celle de la dualité
canadienne. L'entente prévoyait également une réforme
du Sénat où toutes les provinces obtenaient le même
nombre de sénateurs (soit huit).
Quoi qu'il en soit, l'entente de Charlottetown fut rejetée lors
du référendum canadien du 26 octobre 1992. En effet, non seulement
le Québec, mais la Nouvelle-Écosse, le Manitoba, la Saskatchewan
et la Colombie-Britannique ont majoritairement voté NON; à
l'échelle du pays, 55 % des Canadiens ont refusé l'entente
constitutionnelle proposée par le gouvernement fédéral de Brian Mulroney,
les premiers ministres provinciaux (incluant le Québec) et les leaders
autochtones.
En somme, les tentatives de modifier la Constitution canadienne en tenant
compte des «deux peuples fondateurs» auront toutes échoué.
Le fragile consensus proposé par la classe politique canadienne
a été perçu comme un «compromis inacceptable» par une
majorité de Canadiens. Le Québec, dune part, n'a accepté
ni les concessions de son premier ministre (Robert Bourassa) ni les gains des autres provinces,
alors que le Canada anglais, dautre part, a refusé au Québec
le concept de société distincte et les outils de protection
qui l'accompagnaient. Le fait que l'entente de Charlottetown prévoyait qu'une
majorité de sénateurs francophones devait approuver les projets de loi
concernant la langue et la culture françaises au Canada n'a pas dû aider la
cause du français; une telle mesure aurait donné éventuellement
au Québec des moyens pour protéger les francophones hors-Québec. Le Toronto Star
du 5 octobre 1992
commentait ainsi la mesure: «This is special privilege, and a recipe for
paralysis.» C'était là un privilège particulier et une
recette pour la paralysie du Canada. Le premier ministre du Québec,
Robert Bourassa,
démissionna l'année suivante (1993) pour des raisons de santé; il devait décéder
en 1996.
7.4 Lentente de Calgary de 1997
En 1997, les neuf premiers ministres provinciaux du Canada anglais se sont
réunis à Calgary, sans le Québec, afin de proposer un «cadre de discussion sur
lunité canadienne»: ce fut lentente
de Calgary. Si lon fait exception des vœux pieux du type «la
diversité, la tolérance, la compassion et l'égalité des chances qu'offre le
Canada sont sans pareilles dans le monde», les premiers ministres anglophones
ont déclaré que tous les Canadiens étaient «égaux» et que «toutes les provinces»
étaient également «égales». Doù la mise en garde suivante (art. 6):
|
Article 6
Si une future modification constitutionnelle devait
attribuer des pouvoirs à une province, il faudrait que ces mêmes
pouvoirs soient accessibles à toutes les provinces.
|
Malgré tout, le Canada anglais était prêt à reconnaître
certaines spécificités au Québec (art. 5):
|
Article 5
Dans ce régime fédéral, où
le respect pour la diversité et l'égalité est un fondement
de l'unité, le caractère unique de la société
québécoise, constituée notamment de sa majorité
francophone, de sa culture et de sa tradition de droit civil, est fondamental
pour le bien-être du Canada. Par conséquent, l'assemblée
législative et le gouvernement du Québec ont le rôle
de protéger le caractère unique de la société
québécoise au sein du Canada et d'en favoriser l'épanouissement.
|
On est revenu à la case de départ avec tous les problèmes
qui demeurent, dont la société distincte, la réforme
du Sénat, les autochtones, la question des chevauchements de juridiction
et du partage des pouvoirs. L'histoire est là pour démontrer
que le Canada anglais ne s'est jamais résigné à ce
que le Québec se protège «trop» sur le plan linguistique.
De plus, le Canada anglais n'acceptera jamais que le Québec dispose
de droits collectifs que les autres provinces n'auront pas obtenus et,
au surplus, que ces droits aient préséance sur les droits
individuels affirmés dans la Charte des droits et libertés,
une charte que le Canada anglais a adoptée sans le Québec.
Si ce nétait que du Canada anglais, le statut particulier pour
le Québec serait une notion nulle et non avenue.
Ainsi, toute
éventuelle modification
constitutionnelle avec laccord du Québec nest certainement pas
pour demain, car tout modification constitutionnelle venant du Québec, si elle
demeure théoriquement possible, est désormais, dans les faits, tout à fait
impossible. D'ailleurs, la déclaration de Calgary
nintéressait déjà plus personne un an plus tard,
ni au Québec ni au Canada anglais.
7.5 Le référendum
québécois de
1995
Tous ces échecs
constitutionnels, mais surtout accord du lac
Meech, ravivèrent l'ardeur des nationalistes québécois pour le projet
d'indépendance. En 1994, quelques mois après l'élection du Parti québécois (PQ),
le premier ministre de l'époque, Jacques Parizeau, déposait un avant-projet de
loi prévoyant la tenue d'un référendum. La consultation portait alors sur la
question suivante : «Acceptez-vous que le Québec devienne un État souverain,
après avoir offert formellement au Canada un nouveau partenariat économique et
politique, dans le cadre du projet de loi sur l'avenir du Québec et de l'entente
signée le 12 juin 1995 ?» Cette entente avait été conclue entre trois chefs
politiques: Jacques Parizeau, le chef du Parti québécois et premier ministre du
Québec, Lucien Bouchard, le chef du Bloc québécois (BQ), la formation
souverainiste à Ottawa, et Mario Dumont, le chef de l'Action démocratique du
Québec (ADQ).
Le taux de participation au référendum
du 30 octobre 1995 fut extraordinairement élevé: 93,52 % de l'électorat
québécois. Les résultats furent extrêmement serrés, car 49,4 % de la population
vota OUI et 50,58 % vota
NON. En réalité, le
NON ne l'emporta que par 54 288
voix. Par comparaison avec le référendum de 1980, ce résultat marquait un gain
de près de neuf points pour le OUI
en réponse à une question qui constituait un mandat pour la souveraineté, plutôt
que pour la négociation de la souveraineté-association.
Près de 60 % des francophones avaient
voté OUI (contre 50 % en 1980),
mais environ 95 % des non-francophones avaient voté
NON. En général, les francophones
ont été les plus nombreux à voter OUI
dans les circonscriptions de l'est de Montréal (66,7 %) et dans la
périphérie nord de Montréal (65,2 %) que dans le reste du Québec. Les
communautés haïtienne, sud-américaine, et maghrébine de Montréal accordèrent un
appui substantiel au OUI. Dans la
ville de Québec et dans les régions urbaines et rurales du reste du Québec, les
proportions des francophones ayant voté
OUI s'élevèrent respectivement à 57,0 %, 59,5 % et 56,9 %. Quant aux
autochtones, ils votèrent massivement pour le
NON: 96 % chez les Cris, 95 % chez
les Inuits et 99 % chez les Montagnais (même francophones).
Chose curieuse, les statistiques
compilées par le ministère fédéral de la Citoyenneté et de l'Immigration ont
révélé que 43 855 nouveaux Québécois avaient obtenu la citoyenneté canadienne au
cours de l'année 1995. Comme un hasard n'arrive jamais seul, le quart des
certificats de citoyenneté, soit 11 429, fut attribué durant le seul mois
d'octobre. Or, ce phénomène se n'est jamais reproduit depuis lors.
Au soir du 30 octobre, le
premier ministre
Jacques Parizeau prononça un discours qui suscita une énorme controverse, car il
mettait en cause le vote des minorités anglophones et allophones, ainsi que les
dépenses effectuées par le camp du NON : «Nous sommes battus, c'est vrai ! Mais,
dans le fond, par quoi? L'argent et des votes ethniques.» Fortement critiqué
pour ce commentaire, Parizeau annonça son départ de la vie politique, le
lendemain du scrutin. Il fut remplacé par Lucien Bouchard qui dirigea le Québec
jusqu'en 2001.
Sur la scène fédérale, le
premier
ministre Jean Chrétien fut réélu en 1997. Deux ans plus tard, le gouvernement
fédéral déposait un projet de loi appelé Loi sur la clarté (voir
le texte de loi). Cette loi était destinée à donner des armes au
gouvernement fédéral dans l'éventualité d'un autre référendum québécois. Il
s'agissait de réclamer une «majorité claire» en faveur de la sécession d'une
province, signifiant ainsi qu'une victoire de 50 % plus un de voix ne serait pas
suffisante. L'Assemblée nationale du Québec répliqua avec le projet de loi 99,
appelé Loi sur l’exercice
des droits fondamentaux et des prérogatives du peuple québécois
et de l’État du Québec. Cette loi prévoit notamment que
seul le peuple québécois, par l'entremise des institutions politiques qui lui
appartiennent en propre, a le droit de statuer sur la nature, l'étendue et les
modalités de l'exercice de son droit à disposer de lui-même et qu'aucun autre
parlement ou gouvernement ne peut réduire les pouvoirs, l'autorité, la
souveraineté et la légitimité de l'Assemblée nationale.
7.6 L'intervention de la Cour suprême du
Canada
|

Cour suprême du
Canada |
La Cour suprême du Canada
est la juridiction d’appel finale du pays, le dernier tribunal
auquel peuvent s’adresser les parties à un procès, qu’elles soient
des particuliers ou des gouvernements. Sa compétence comprend à la
fois le droit civil du Québec et la Common Law des autres provinces
et des territoires.
La Cour suprême a rendu, dans le passé, d'importants jugements sur
les questions linguistiques au Canada. Le Québec ne pouvait y
échapper, lui qui a légiféré beaucoup sur la langue. |
-
Le droit à la sécession d'une province
Ainsi, le 20 août 1998, la Cour suprême du Canada
avait rendu une décision importante sur le droit à la sécession d'une province
(«Renvoi relatif à la sécession du Québec»). Selon le plus haut
tribunal du pays, le Québec, par exemple, n'a pas le droit de
constitutionnel de déclarer unilatéralement sa souveraineté. Cependant, en
vertu de la démocratie et du fédéralisme, le reste du Canada serait
constitutionnellement obligé d'entamer des négociations avec le Québec en
vue d'apporter les modifications constitutionnelles nécessaires pour que le
Québec devienne souverain:
|
Un vote qui aboutirait à
une majorité claire au Québec en faveur de la sécession, en réponse
à une question claire, conférerait au projet de sécession une
légitimité démocratique que tous les autres participants à la
Confédération auraient l'obligation de reconnaître. [...]
Même s'il n'existe
pas de droit de sécession unilatérale en vertu de la Constitution ou
du droit international, c'est-à-dire un droit de faire sécession
sans négociation sur les fondements qui viennent d'être examinés,
cela n'écarte pas la possibilité d'une déclaration
inconstitutionnelle de sécession conduisant à une sécession de
facto. Le succès ultime d'une telle sécession dépendrait de sa
reconnaissance par la communauté internationale qui, pour décider
d'accorder ou non cette reconnaissance, prendrait vraisemblablement
en considération la légalité et la légitimité de la sécession eu
égard, notamment, à la conduite du Québec et du Canada. Même si elle
était accordée, une telle reconnaissance ne fournirait toutefois
aucune justification rétroactive à l'acte de sécession, en vertu de
la Constitution ou du droit international.
Source: Renvoi relatif à la sécession du Québec,
[1998] 2 R.C.S. 217. |
Si, en cas de sécessions, le Québec ne
peut éviter les négociations, il en va de même pour le reste du Canada. Par
ailleurs, le principe du fédéralisme permet aux francophones de «promouvoir leur
langue et leur culture»:
|
Le principe du
fédéralisme facilite la poursuite d'objectifs collectifs par des
minorités culturelles ou linguistiques qui constituent la majorité
dans une province donnée. C'est le cas au Québec, où la majorité de
la population est francophone et qui possède une culture distincte.
Ce n'est pas le simple fruit du hasard. La réalité sociale et
démographique du Québec explique son existence comme entité
politique et a constitué, en fait, une des raisons essentielles de
la création d'une structure fédérale pour l'union canadienne en
1867. Tant pour le Canada-Est que pour le Canada-Ouest, l'expérience
de l'Acte d'Union, 1840 (R.-U.), 3-4 Vict., ch. 35, avait été
insatisfaisante. La structure fédérale adoptée à l'époque de la
Confédération a permis aux Canadiens de langue française de former
la majorité numérique de la population de la province du Québec, et
d'exercer ainsi les pouvoirs provinciaux considérables que conférait
la Loi constitutionnelle de 1867 de façon à promouvoir leur langue
et leur culture. Elle garantissait également une certaine
représentation au Parlement fédéral lui-même. |
À l'époque, la décision de la Cour
suprême fut accueillie avec satisfaction par le premier ministre du Québec
(Lucien Bouchard), qui considérait que la décision de la Cour «ajoutait a la
crédibilité du projet souverainiste».
Toutefois, la plupart des
Canadiens anglais des autres provinces éprouvèrent énormément de difficulté à
comprendre ce qui avait bien pu pousser d'aussi nombreux Québécois à prendre une
décision aussi «radicale». Après tout, non seulement le gouvernement fédéral
avait été dirigé depuis les années soixante souvent par des Québécois
francophones, mais le bilinguisme officiel était devenu la norme dans toutes les
institutions fédérales, pas seulement à Ottawa, mais dans tout le pays. Or, les
Québécois étaient encore si mécontents qu'ils ont voulu quitter le Canada? Bref,
toutes les mesures, voire les concessions, prises par les divers gouvernements
fédéraux pour promouvoir l'unité canadienne n'avaient rien donné! D'où
l'éternelle question chez les Anglo-Canadiens: «What
does Québec want?» Comment satisfaire les demandes incessantes de cet
«enfant gâté» du Canada qu'est le Québec? En réalité, tout est une question de
point de vue. Pour la plupart des anglophones, les mêmes normes doivent
s'appliquer uniformément à toutes les provinces parce que le Canada est un pays
uni. Pour les Québécois, le Canada doit tenir compte du caractère distinct du
Québec.
- Les écoles
passerelles
La Charte de la langue française
prévoit que seuls les enfants dont l'un des parents a fréquenté l'école anglaise
au Canada pendant son primaire peuvent fréquenter l'école anglaise. Par
conséquent, les immigrants et les francophones n'y ont pas droit. Toutefois, des
parents astucieux avaient trouvé un moyen de contourner la loi en envoyant leur
enfant dans une école entièrement privée (100 %) anglophone pour leur première
année. Ces enfants devenaient légalement des des élèves canadiens qui
avaient reçu la majeure partie de leur instruction en anglais, ce qui leur
donnait le droit à l'école publique subventionnée en anglais, tout comme les
enfants anglophones. Au début, ce système ne touchait que quelques dizaines,
puis quelques centaines d'enfants. Ils n'avaient qu'à fréquenter une école
spécialisée à 10 000 $, 15 000 $ ou 20 000 $ par année et, de cette façon, ils
se payaient un droit constitutionnel linguistique pour les générations
suivantes. Avec les années, le phénomène a pris de l'ampleur: il y a quelques
années, on dénombrait quelque 2100 élèves non admissibles à l'école publique
anglaise dans les «écoles privées non subventionnées», les EPNS. En 2007, ils
étaient plus de 4000. Dans certains cas, les EPNS accueillaient les jeunes
élèves pour quelque mois, voire quelques semaines seulement. Ce système de
contournement a amené le gouvernement du Québec à modifier la Charte de la
langue française en 2002. Ainsi, les alinéas 2 et 3 de l'article 73 de la
Charte limitaient l'accès à l'enseignement en anglais subventionné par la
province:
|
Article 73
Peuvent recevoir
l'enseignement en anglais, à la demande de l'un de leurs parents,
1o les enfants
dont le père ou la mère est citoyen canadien et a reçu un
enseignement primaire en anglais au Canada, pourvu que cet
enseignement constitue la majeure partie de l'enseignement primaire
reçu au Canada;
2o les enfants
dont le père ou la mère est citoyen canadien et qui ont reçu ou
reçoivent un enseignement primaire ou secondaire en anglais au
Canada, de même que leurs frères et sœurs, pourvu que cet
enseignement constitue la majeure partie de l'enseignement primaire
ou secondaire reçu au Canada;
3o les enfants
dont le père et la mère ne sont pas citoyens canadiens mais dont
l'un d'eux a reçu un enseignement primaire en anglais au Québec,
pourvu que cet enseignement constitue la majeure partie de
l'enseignement primaire reçu au Québec; |
8
Des états généraux sur la langue française
En 1998, le premier ministre du Québec,
Lucien Bouchard,
proposa à ses militants péquistes la tenue d'«états généraux sur la
langue française». Il déclara à cette occasion: «C'est un devoir
particulier au Québec que de vérifier où nous en sommes par rapport à la
langue. Il est évident que les études existantes mentionnent que le milieu
francophone n'a pas la force d'attraction qu'il devrait avoir
par rapport aux immigrants et que l'avenir du français est hypothétique.» Lucien
Bouchard désirait à ce moment-là réduire la «pression» au sein de
son parti et satisfaire les revendications der ses militants : par exemple, le
retour à l'unilinguisme français dans l'affichage et la fermeture du réseau
collégial anglophone aux francophones et aux allophones. Sous
la présidence d'un ancien leader syndicaliste, Gérald Larose, la
Commission
des États généraux sur la situation et l'avenir de la langue
française au Québec reçut le mandat
suivant:
|
1) préciser et analyser les plus importants
facteurs qui influencent la situation et l'avenir de la langue française au
Québec en fonction de l'évolution des principaux indicateurs, en particulier
celui du taux de transferts linguistiques, et à partir de consultations
publiques à travers le Québec; 2) procéder à l'examen d'une refonte globale
de la Charte de la langue française comprenant notamment les hypothèses
d'une révision des dispositions relatives à l'affichage public et de
l'extension de l'application du chapitre sur la langue d'enseignement
l'enseignement collégial;
3) dégager des perspectives et des priorités
d'action pour l'avenir de la langue française au Québec; présenter
des recommandations au gouvernement du Québec visant à assurer l'usage, le
rayonnement et la qualité de la langue française au Québec. |
Afin d'orienter la réflexion sur des sujets
précis, la commission a tenu, en janvier, février et mars 2001, un certain
nombre de journées thématiques sous forme de colloques publics durant lesquels
spécialistes et chercheurs ont partagé leurs opinions et leurs connaissances.
Le rapport fut remis au gouvernement de Bernard Landry (Lucien Bouchard ayant
démissionné en janvier 2001) en septembre 2001. À partir des recommandations
du rapport Larose, le gouvernement du Québec a décidé pour une approche en
douceur. Certaines recommandations,
assez controversées, comme la «constitutionnalisation» de la Charte de la
langue et la création d'une «citoyenneté québécoise», semblent avoir été
repoussées par Québec.
Au printemps de 2002, le gouvernement devait déposer une
série d'amendements à la Charte de la langue française dans le but de
fusionner en un seul «Conseil québécois de la langue française», les quatre
organismes créés par la loi de 1977 (l'Office, le Conseil de la langue
française et la Commission de protection de la langue française, de même que
la Commission de toponymie). En réalité, les décisions prises par Québec paraissent
sans aucune mesure avec les revendications des militants
péquistes de Montréal
en 1998 lorsque Lucien Bouchard avait songé aux états généraux sur la langue
française.
Dans la suite des modifications proposées par le rapport
Larose, le gouvernement Landry opta pour une augmentation relativement
importante du temps consacré à l'apprentissage du français au secondaire. De
150 heures par année, les élèves du secondaire verront le temps
consacré à leur langue maternelle augmenter du tiers, soit à 200 heures. Le
ministre de l'Éducation a aussi indiqué que la maîtrise du français
deviendrait une condition obligatoire pour l'obtention d'un diplôme
universitaire. Les futurs enseignants, quelle que soit leur discipline, devront
réussir un examen de français. La commission Larose préconisait un examen
unique pour l'ensemble du Québec, mais le ministre de l'Éducation a convenu
que les universités pourraient y aller de leurs propres tests. Enfin, une autre
mesure importante découlant des états généraux sur la langue française
consistera en un meilleur enseignement de... l'anglais. Il est vrai que beaucoup
de parents francophones souhaitent depuis longtemps une amélioration de
l'enseignement de l'anglais langue seconde. C'est pourquoi le ministère de
l'Éducation insistera auprès des commissions (conseils) scolaires pour la
multiplication des programmes d'anglais intensifs en 5e et en 6e
années. Déjà, 9 % des écoles proposent ces programmes dans lesquels
l'anglais occupe à lui seul quelques mois de l'année scolaire, les autres
matières sont concentrées sur le reste de l'année. Enfin, un vieux problème
sera réglé: on colmatera la brèche de la loi offrant possibilité pour les
parents francophones et allophones d'envoyer leurs enfants au réseau scolaire
anglophone en les inscrivant momentanément à l'école anglaise non
subventionnée.
En somme, le gouvernement se contente d'«ajustements» avec
comme toile de fond une ouverture des marchés commerciaux, ce qui ne pouvait
être prévue il y a 25 ans au moment de l'adoption de la Charte. Pour
l'ex-président Larose, il y a lieu de s'interroger sur le report des
propositions plus «structurantes» telles que la citoyenneté et l'introduction
dans la Charte des droits linguistiques: «Je comprends si le gouvernement
trouve ces positions délicates à l'approche d'une élection et que c'est
partie remise.»
Pour la suite, le nouveau gouvernement libéral de
Jean Charest a
semblé poursuivre la politique du gouvernement précédent, c'est-à-dire ne pas
faire de vagues et ne pas toucher à la Charte de la langue française. Au
Canada anglais, l’arrivée au pouvoir de Jean
Charest a été interprétée comme «la fin du problème québécois». Il ne faudrait
pas oublier que ce premier ministre reste, comme les autres avant lui, un
Québécois. Durant son premier mandat, le gouvernement Charest a
décidé d'introduire l'enseignement de l'anglais dès la première année du
primaire (au lieu de la quatrième) et il s'est contenté en 2004 de réduire les
budgets alloués à la francisation des immigrants et à l’Office
québécois de la langue française. Devant le tollé de protestations de la part
des organisations communautaires, le gouvernement a réinjecté une partie des
sommes qui avaient été réduites. Le gouvernement Charest avait aussi exprimé le
désir de mieux intégrer la population immigrante à la fonction publique
québécoise, en proposant un objectif d’embauche
de 25 % et un objectif de représentativité de 9 %. Malheureusement, il n'en fut
rien, sauf pour le seul ministère des Relations avec les citoyens et de
l’Immigration.
Mais ce gouvernement avait pris comme engagement de favoriser
la promotion de la langue française et de la culture québécoise dans le monde.
C'est pourquoi, sous la forte pression des gouvernements québécois, canadien et
français, l'UNESCO a adopté en octobre 2005 la Convention internationale sur la
diversité culturelle. Cette démarche s'inscrivait dans le cadre de la nécessité
de protéger de la
libéralisation des marchés la langue française et la culture québécoise. L'une
des caractéristiques des réalisations du gouvernement actuel en matière de
langue est son refus systématique de modifier la Charte de la langue
française, de peur de ranimer l’opposition des anglophones et de briser la
«paix linguistique» au Québec. Devenu minoritaire en mars 2007, le gouvernement
a fait encore moins de vagues au cours de son second mandat. La question linguistique n’a jamais été une priorité pour le
gouvernement Charest.
9 La langue des Québécois francophones
Depuis le début des années soixante-dix, le français
du Québec a beaucoup évolué dans le sens dune certaine
standardisation. Dans la langue parlée, les prononciations les plus
stigmatisées, celles qui sont les plus éloignées du
français dit standard, ont commencé à régresser.
Le vocabulaire du Québécois moyen sest considérablement
enrichi et les anglicismes ont aussi diminué. Néanmoins,
les études menées par deux professeurs de lUniversité
de Sherbrooke, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière,
montrent que la perception qu'ont les Québécois de leur langue
révèle un bilan assez négatif:
|
Le dossier est noir et continue d'être noirci,
de façon cyclique, par certains journalistes et par une partie de
notre élite. La piètre qualité de notre langue est
un «problème de société», clament ces derniers!
|
Il semble que le français écrit et parlé au Québec
ne corresponde pas toujours à un français de qualité.
De nombreuses plaintes s'élèvent quant à la formation
insuffisante des nouveaux diplômés à ce sujet. Dailleurs,
plusieurs d'entre eux éprouvent de grandes difficultés à
s'exprimer de façon claire, que ce soit par écrit ou oralement.
Il en est ainsi pour beaucoup de personnes déjà actives sur
le marché du travail. Cette lacune est actuellement ressentie par
les intéressés eux-mêmes, qui la perçoivent
souvent comme un véritable handicap dans le cheminement de leur
carrière. On peut donc croire à un consensus social sur la
nécessité d'améliorer le français parlé
et écrit du Québec. Le français des Québécois
s'est adapté à leur réalité nord-américaine
et il exprime parfaitement leur monde, leurs valeurs, souvent différentes
de celles des Français.
Pour les linguistes Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière,
le français québécois est une «variété
nationale de français». On observerait dans ce français régionalisé
non seulement des mots de niveaux de langue familière et populaire, des
anglicismes et des emplois critiqués, mais également un niveau
standard, qu'on appelle le français québécois standard
et qui, en principe, sert de modèle, de norme, à l'oral comme à
l'écrit, pour tous les Québécois et Québécoises. Le problème, c'est que ce français québécois standard
n'a jamais été défini, ni étudié ni décrit. Il demeure une vue de l'esprit, plus
qu'une réalité, mais les nationalistes québécois apprécient cette expression
parce qu'elle permet de particulariser le français du Québec.
Bref, même si les Québécois ont cessé de considérer
leur français comme un «jargon inintelligible», si leur français
n'est plus une «catastrophe», il ne constitue pas encore, du moins à leurs
yeux, un véritable «succès».
Dans l'ensemble, on pourrait dire que ce français se situe à
mi-chemin sur une échelle comprenant les deux extrêmes entre «mauvais»
et «excellent». Il est vrai que, par rapport à au chemin parcouru,
le français québécois s'est rapproché considérablement du
français international. Contrairement à ce qui sest passé
depuis la Conquête anglaise, il est certain que, dans les années
à venir, le français québécois ne pourra plus
évoluer en vase clos.

Toute l'histoire de la langue française du Québec montre
un incessant combat pour assurer la survie du peuple francophone de la seule province
française du Canada. La langue et le peuple sont tellement imbriqués
lun dans lautre quil est impossible de parler des Québécois
sans parler de leur langue. Depuis la Conquête britannique, on peut
dire quun décalage, sinon un fossé, a toujours existé
entre le français du Québec et le français de France.
Ce décalage sest amplifié au cours du siècle suivant
la Conquête au point où les anglicismes ont fini par creuser
un véritable fossé entre les deux variétés
de français. Toutefois, il semble bien que cet écart soit
définitivement arrêté pour amorcer un certain rapprochement. Pour les
Français, le parler québécois, au demeurant «charmant» avec son «joli
accent», est souvent perçu comme «exotique» mais pas mauvais. Pour les
Québécois, il est souvent considéré comme allant de «correct» à
«mauvais», mais auxquels ils s'identifient sans nul doute.
Laugmentation de la scolarisation a sûrement été
lun des causes majeures de la standardisation du français, mais ce ne fut pas la
seule. Le développement des médias électroniques et
celui des communications internationales ont aussi contribué à
rétrécir les écarts entre le français du Québec
et le français de France. Mais il a fallu compter surtout sur la
mainmise de lÉtat québécois dans le développement
de lidentité collective et sur la progression économique
des francophones dans les activités industrielles et commerciales.
Non seulement les Canadiens français de 1960 sont devenus en l'an 2000 des Québécois
nés pour autre chose que pour «un petit pain», mais ils réclament
maintenant leur juste part du gâteau.
Quant aux
batailles linguistiques sur le plan politique, celles-ci ne semblent plus aussi
nécessaires qu'auparavant. Si l'objectif des francophones du Québec était
de rendre le Québec aussi français que l'Ontario était anglais, les résultats
semblent maintenant assez positifs dans la mesure où le Québec était
tellement assujetti à l'anglais et au monde anglo-saxon. Les résultats les
plus manifestes concernent sans nul doute la scolarisation en français des
immigrants, la francisation du monde du travail et de l'affichage commercial,
sans compter la bilinguisation des organismes fédéraux. Les progrès depuis
quarante ans ont été très considérables à tel point qu'on peut affirmer que
le français n'est plus en péril au Québec. Au contraire, il se porte plus
fort qu'il ne l'a jamais été. Cette force du français au Québec est pour
plusieurs analystes l'une des principales raisons pour lesquelles le mouvement
souverainiste s'affaiblit depuis quelques années. Certes, les sentiments
nationalistes constitueront toujours un facteur important, surtout en période
de crise, mais pour le moment la confiance des Québécois à l'égard de leur
langue n'a cessé de croître. Paradoxalement, au fur et à mesure que la langue
française s'affirme, le mouvement souverainiste perd de ses appuis.
Toutefois, malgré les lois linguistiques et les succès
indéniables du français au Québec, la majorité francophone n'est pas encore
au bout de ses peines. Les problèmes liés à la dénatalité et à l'immigration
constituent des défis de taille, et ils n'ont rien à voir avec les «Anglais»!
Le défi démographique est plus grave que les questions d'ordre économique et
constitutionnel. Si la société francophone du Québec refuse d'y faire face,
elle aura perdu dans quelques décennies le «caractère distinct» qui a
contribué à sa survie au Canada. Comme les droits constitutionnels
résident en partie dans le poids démographiques qu'ils représentent au
Canada, les francophones risquent de revivre avant longtemps les conflits
linguistiques. Lorsque les Québécois commenceront à représenter moins de 20
% de la population canadienne, le rapport de force diminuera encore entre
francophones et anglophones (à la faveur de ces derniers), tant au Canada qu'au
Québec. Dans le cadre de l'actuelle fédération canadienne, les conflits
sont là pour durer et la marmite linguistique risque de renverser au cours des
prochaines décennies. Même si la langue française se portait bien, son
statut, lui, sera vraisemblablement réévalué... à la baisse par la majorité
anglophone du Canada. Toutefois, si le Canada et le Québec restent un foyer de
tensions linguistiques, rien n'est comparable au mur qui sépare francophones de
Bruxelles et
Flamands en Belgique. Par comparaison, les rapports entre francophones et
anglophones au Canada semblent un «véritable jardin de roses».
Cela dit, on peut croire, à la
lecture de l'histoire du français au Québec, que la langue française, dans le
contexte géographique canadien et nord-américain, aura toujours besoin d’être
soutenue par des mesures particulières, politiquement interventionnistes,
parfois coûteuses, et pouvant entraîner aussi des bénéfices dans la mesure où
le français devient de plus en plus utile, indispensable et rentable sur le
plan économique. Quoi qu’il en soit, le Québec continuera inévitablement
d’évoluer dans un environnement continental fortement marqué par la présence
de l’anglais. Ce constat fait partie du destin du Québec et il vaut mieux
apprendre à composer avec cette réalité que de la nier.
D’ailleurs,
le Québec n’a-t-il pas réussi jusqu’ici à échapper à l’assimilation
britannique, à l’annexion américaine et à la domination anglo-canadienne?
L'histoire nous enseigne que les Québécois ont franchi bien des obstacles,
qu’ils continuent toujours de vivre en français, qu’ils sont devenus «eux-mêmes»
et qu’ils sont disposés à partager leur patrimoine avec tous les citoyens du
Québec. Cette appropriation du passé et du présent laisse croire que le Québec
peut se tourner vers l’avenir pour construire une nouvelle société dans le
partage d’une langue commune, le français.
Dernière mise à jour:
29 février, 2012

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(5) Réorientations et nouvelles stratégies
(de 1982 à aujourd'hui)
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