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Guinée-Bissau(Guinée portugaise) |
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L’Afrique compte trois Guinées, avec chacune une langue officielle
différente: français, portugais et espagnol. On distingue en
effet :
La langue officielle de chacun de ces pays résulte de l'histoire de la colonisation européenne (France, Portugal et Espagne). |
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La
Guinée-Bissau, officiellement appelée république de Guinée-Bissau
(ou República da Guiné-Bissau) est un pays d'Afrique de
l'Ouest baigné par l'océan Atlantique, limité au nord par le Sénégal,
à l'est et au sud par la Guinée-Conakry (ou Guinée), soit des États
francophones. De par sa situation géographique, la Guinée-Bissau est
donc enclavée en Afrique francophone, soit entre la Guinée-Conakry
et le Sénégal. La Guinée-Bissau doit son nom à sa capitale, Bissau, et s'étend sur 36 125 km² (ce qui est à peine plus étendu que la Belgique), y compris une soixantaine d’îles dans l’Atlantique, dont l'archipel des Bissagos. |
Le pays ne comptait que 1,6 million d’habitants en 2005, dont près de 20 % au sein de Bissau, la capitale. Parmi la vingtaine de groupes ethniques représentés à travers le pays, cinq dominent nettement la population: les Balantes représentent environ 30 % de la population, les Fula, 20 %, les Mandjaques, 15 %, les Mandingues, 13 % et les Pepels, 8 %.
2.1 Les langues nationales
La plupart des langues appartiennent à la famille nigéro-congolaise et les plus importantes sont le balante (270 000 locuteurs), le peul (180 000), le mandjaque (125 000), le mandingue (119 000), le pepel (97 000), le biafar (32 000), le mancagne (30 000), le bijago (24 500), le feloup (17 000), le soninké (5000), etc.
Néanmoins, la langue la plus utilisée en Guinée-Bissau est le créole portugais appelée krioulo (crioulo). En effet, le krioulo compte près de 800 000 locuteurs, dont 650 000 comme langue seconde et 150 000 comme langue maternelle, c’est-à-dire au total 80 % de la population. Autrement dit, le krioulo est la langue véhiculaire de la Guinée-Bissau pour la majorité de la population, car environ 10 % des citoyens du pays peuvent parler le portugais, la langue officielle.
2.2 Le krioulo
Le krioulo est un créole à base de portugais et de langues nigéro-congolaises du pays. De façon générale, les Bissau-Guinéens sont bilingues ou trilingues: ils parlent d’abord leur langue africaine, puis le krioulo (environ la moitié de la population), parfois le portugais s'ils sont instruits. Le krioulo n'est pas une langue européenne comme les autres en Guinée-Bissau: c'est une langue proche du portugais dont il est issu.
2.3 Le portugais
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La langue officielle est le portugais, mais
la connaissance de cette langue en Guinée-Bissau
n'est une réalité que pour une portion très restreinte de la population —
l'élite instruite — et la pratique de cette langue est souvent limitée à
l'écrit puisque le créole est omniprésent dans la langue parlée. En effet,
toutes les situations informelles de la communications, tant dans la classe
instruite que dans la population en général, ne se déroulent qu'en
créole.
En Afrique, le portugais est également la langue officielle du Cap-Vert, des îles São Tomé e Principe, de l'Angola et du Mozambique. |
2.4 Le français
Ajoutons aussi que beaucoup de Bissau-Guinéens instruits parlent aussi le français parce que c'est la langue officielle de tous les pays voisins. D’ailleurs, la Guinée-Bissau, à l’instar de quelques autres pays d’Afrique non francophones, tels que la Guinée équatoriale (espagnol), le Cap-Vert (portugais) et Saint-Thomas-et-Prince (portugais), fait maintenant partie de la Francophonie. Ces quatre pays sont tous enclavés par des États dont la langue officielle est le français, et ils entretiennent des liens culturels et économiques très importants avec leurs voisins (francophones). C’est pour cette raison que, dans les écoles secondaires, ces États ont développé l'enseignement du français comme langue seconde. Aujourd'hui, le français est devenu une langue co-officielle avec le portugais. Si la connaissance du portugais demeure limitée en Guinée-Bissau, ce l'est encore plus du français.
3.1 La traite des Noirs
Rappelons qu’en 1494 le pape Alexandre VI Borgia (1431-1503) avait contraint les Espagnols et les Portugais à signer le traité de Tordesillas qui traçait les limites territoriales entre l'Espagne et le Portugal: tout ce qui serait découvert à l'ouest du méridien appartiendrait à l’Espagne et à l'est (Brésil et Afrique), au Portugal (voir la carte du traité). En réalité, l’Église catholique avait attribué aux deux puissances péninsulaires, non pas des zones de colonisation, mais des zones d'évangélisation, mais cette distinction ne résista pas longtemps aux appétits impérialistes. Les autres pays de l'Europe, comme la France, la Grande-Bretagne et la Hollande, furent incapables de s'opposer au traité de Tordesillas jusqu'à la fin du XVIe siècle. En vertu de ce traité, l'Afrique devait appartenir aux seuls Portugais, puisque les Espagnols y étaient écartés. C’est ce qui explique pourquoi les Espagnols furent exclus de ce continent, sauf très tard au XVIIIe siècle avec la Guinée équatoriale. Évidemment, les Hollandais, les Britanniques et les Français finirent par faire fi du traité de Tordesillas.
La région de la Guinée-Bissau fut découverte en 1446 par un négrier portugais du nom de Nuno Tristão et devient bientôt une plaque tournante de la traite des Noirs. Un comptoir portugais fut installé à Bissau en 1692. Français et Britanniques eurent parfois des prétentions territoriales sur la région, mais ces tentatives de colonisation non portugaise ne connurent pas de suite. En raison de sa proximité avec le Cap-Vert, la Guinée-Bissau fut considérée comme le prolongement continental de l’archipel durant la plus grande partie de la colonisation. Ce n’est qu’en 1879 que les deux colonies, le Cap-Vert et la Guinée-Bissau, furent considérés comme distinctes par le Portugal; la Guinée-Bissau devient une colonie autonome et prit le nom de Guinée portugaise.
Durant tout le régime esclavagiste, qui perdura jusqu’en 1866, la Guinée portugaise resta liée au Brésil parce qu’elle lui fournissait les esclaves et qu’en retour le Brésil envoyaient ses trafiquants, ses fonctionnaires et «son portugais», c’est-à-dire sa variété de portugais: le «portugais brésilien». Une importante communauté métissée se développa, sa culture mêlant les coutumes africaines et celles des Portugais. C’est durant le régime esclavagiste que se propagea le créole (krioulo). Ce qu’en 1915 que les Portugais parvinrent à exercer un contrôle total sur le pays.
3.2 Le régime de l’indigénat
À partir de 1933, date de fondation de l’Estado Novo («Nouvel État») par Antonio de Oliveira Salazar au Portugal, le régime colonial se durcit. On sait que le régime de Salazar fut un amalgame d’État totalitaire catholique et de dictature fasciste. L’Acto Colonial (Acte colonial) de Salazar codifia et centralisa l'Administration des colonies qui furent soumises au contrôle direct de la Métropole par l'intermédiaire d'un gouverneur général. Celui-ci fut placé au sommet d'une hiérarchie administrative bureaucratique, d'une réputation souvent douteuse, dont le chef de village (le regulo) représentait au bas de l'échelle le seul élément indigène, lequel était chargé d'exécuter les exigences coloniales. Parallèlement, la dictature portugaise encouragea l'établissement des colons en Guinée portugaise, mais ceux-ci n’arrivèrent plus nombreux que vers les années cinquante. Nombre de ces colons, appelés les degradados, étaient des forçats ayant un passé judiciaire et politique, qui arrivaient malgré leur volonté en Guinée pour accroître la présence portugaise et fournir une main d’oeuvre utile à l’Administration coloniale.
À l’exemple de la France dans ses colonies, le Portugal instaura le «régime de l'indigénat» aux Noirs (98 % de la population) qui furent privés ainsi de l’instruction (réservée aux Portugais, les civilizados) et de tous leurs droits humains. Seuls les assimilados regroupant les métis et quelques Noirs assimilés eurent accès à l’instruction (en portugais). Les autres autochtones, les indígenas, furent soumis aux travaux forcés, à l’interdiction de circuler la nuit, aux réquisitions, aux impôts sur les «réserves» et à un ensemble d’autres mesures tout aussi répressives telles que les châtiments corporels. Un ministre de Salazar, Viera Machado, partit du principe suivant en 1943: «Si nous voulons civiliser les indigènes, nous devons leur inculquer comme un précepte moral élémentaire l'idée qu'ils n'ont pas le droit de vivre sans travailler.»
Les «sujets portugais» soumis au régime de l’indigénat furent privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques; ils ne conservaient sur le plan civil que leur statut personnel, d'origine religieuse ou coutumière. En somme, on peut dire que le colonialisme pratiqué en Guinée, ainsi qu’en Angola et au Mozambique, s’apparentait à une sorte d’esclavage des populations autochtones sous une forme nouvelle, car celles-ci avaient «l’obligation morale et légale de travailler», et elles furent dépouillées de toute leur identité. Pour être exemptés des règles restrictives du régime de l’indigénat, il fallait, entre autres, que les Noirs puissent parler et écrire le portugais de la Métropole, porter des costumes européens et pratiquer la religion catholique. Lorsque des Noirs étaient officiellement reconnus, ils devaient demander le statut de «citoyens assimilés» (assimilados). Ce système colonial odieux, qui paraît sans aucun doute honteux aujourd’hui mais semblait normal à l’époque, perdura jusqu’en 1954, alors qu’il fut «allégé», puis définitivement aboli en 1961, soit de nombreuses années après que les accords de Genève (du 23 avril 1938) eurent interdit toute forme de travaux forcés.
Quant à l’idéologie portugaise de l’époque, elle véhiculait le croyance, ou plutôt la certitude, que le Portugal devait apporter aux indigènes son «génie» et sa «civilisation». Dans le Titre 1 de l’Acto Colonial du 11 avril 1933 (Decreto-Lei Nº 22:465), on peut lire ce texte:
| Artigo 2º É da essência orgânica da Nação Portuguesa desempenhar a função histórica de possuir e colonizar domínios unltramarinos e de civilizar as populações indígenas que neles se compreendam, exercendo também influência moral que lhe é adstrita pelo Padroado do Oriente. Artigo 3º 1) Os domínios ultramarinos de Portugal denominam-se colónias e constituem o Império Colonial Português. 2) O território do Império Colonial Português é definido nos n.ºs 2º a 5º do artigo 1º da Constituição. |
Article 2 Il est de l'essence organique de la Nation portugaise de remplir la fonction historique de posséder et de coloniser des possessions d'outre-mer, et de civiliser les populations indigènes qui s'y trouvent, exerçant aussi un influence morale adjointe du padroado [patronat] d'Orient. Article 3 1) Les possessions d'outre-mer du Portugal sont appelées colonies et constituent l'Empire colonial portugais. 2) Le territoire de l'Empire colonial portugais est défini dans les alinéas 2 à 5 de l'article 1 de la Constitution. |
Le padroado (cf. l'article 2 de l'Acto Colonial) est un terme juridique portugais signifiant «patronat». Depuis la traité de traité de Tordesillas de 1494, la supervision des missions d'orient avait été déléguée par la papauté au Portugal (et à l'Espagne). Ce droit historique de patronat est connu sous le nom de padroado. Le «droit de patronat» des souverains du Portugal consistait notamment en un droit de présentation des évêques.
Le problème, c’est que la «fonction historique» du Portugal a connu certainement des ratés, puisqu’en 1960 le taux d’analphabètes en Guinée était aussi élevé que 98 % chez la population indigène. Au cours de la période coloniale de Salazar, les langues africaines furent violemment réprimées au profit du portugais de la Métropole.
Même le «portugais angolais» ou tout autre qui s'apparentait au «portugais du Brésil» fut sévèrement combattu par le régime autoritaire de Salazar. Au cours de la période salazariste, la politique d'autarcie prit la forme d'une défense de la prétendue «pureté» de la langue portugaise, avec une inévitable hostilité envers tout ce qui se révélait différent, y compris le «portugais angolais» et a fortiori le créole portugais considéré comme trop impur. Dans les écoles fréquentées pratiquement seulement par les Blancs et administrées par l’Église catholique, on enseignait exclusivement le «portugais du Portugal», alors que la plupart des colons parlaient le «portugais brésilien» et les Noirs, le créole portugais. Du fait de l'indigénat et du colonialisme, les communautés noires furent spoliées de leurs terres et exclues de tout pouvoir politique et économique.
3.3 Le territoire portugais d'outre-mer
En 1952, la Guinée-Bissau obtient le statut de «territoire portugais d'outre-mer». Les Guinéens purent devenir des «citoyens portugais» moyennant certaines conditions dont savoir lire et parler correctement le portugais, avoir un casier judiciaire vierge, produire deux témoignages de moralité et un certificat médical. Le gouverneur général de la Guinée était nommé par le Conseil des ministres du Portugal; il disposait des pouvoirs exécutif et législatif, mais il était assisté par un Conseil de gouvernement et un Conseil législatif.
L’opposition à la domination portugaise commença en Guinée-Bissau dans les années 1950. Quelques leaders émergèrent tels que Amilcar Cabral, né au Cap-Vert, qui fit ses études à Lisbonne. Il fonda, le 19 septembre 1956, un mouvement nationaliste africain: le Partido Africano para un Independência de Guiné-Bissau e Cabo Verde ou Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC). En janvier 1963, le PAIGC déclencha une guerre d'indépendance d’une redoutable efficacité; les pertes portugaises furent à ce point lourdes que la Guinée-Bissau fut baptisée le «Vietnam du Portugal». En quelques années, la guérilla prit le contrôle d'importantes portions du territoire. Le 20 janvier 1973, Cabral fut assassiné et son frère, Luís de Almeida Cabral, lui succéda à la tête du PAIGC qui proclama l'avènement de la République sur les territoires qu'il contrôlait. En septembre de la même année, forts de leurs succès militaires, les rebelles proclamèrent unilatéralement l'indépendance de la Guinée-Bissau et cherchèrent une reconnaissance internationale. Les Balantes, les Pepels et les Mandjaques furent les groupes ethniques qui participèrent le plus à la lutte armée contre l’occupation portugaise.
Toutefois, la libération de la Guinée-Bissau, comme d'ailleurs en Angola et au Mozambique, ne fut pas due à la lutte indépendantiste, mais à la révolution des Œillets au Portugal (en avril 1974). Dès lors, les mouvements des forces armées bissau-guinéennes mirent un terme à leur guerre anticoloniale. Le Portugal fut le dernier pays d’Europe à libérer ses colonies. Il était temps, car le Portugal s’en allait vers la faillite économique, près de la moitié du budget national passant à l’«effort de guerre» et à la «pacification» dans les colonies. Le 10 septembre 1974, le Portugal déclara la Guinée-Bissau et le Cap-Vert officiellement indépendants. Le Cap-Vert et la Guinée-Bissau accédèrent à l'indépendance et constituèrent un État commun (jusqu’en 1980).
3.4 L’indépendance (1974)
La lutte pour l’indépendance, obtenue en 1974, se déroula sous la bannière du Parti africain pour l'indépendance de la Guinée-Bissau et des îles du Cap-Vert (PAIGC), avec à sa tête Luís de Almeida Cabral qui instaura un régime de parti unique socialiste. Il nationalisa la terre et imposa un monopole d'État sur le commerce extérieur. Cependant, l’indépendance avait laissé le pays sans infrastructures et les premières années se passèrent dans la dégradation totale avec comme résultats la malnutrition et la faim, l’inflation, l’analphabétisme à plus de 95 %, une économie en faillite, la corruption et le «clientélisme». Au lendemain de l'indépendance, la classe dirigeante du PAIGC a voulu favoriser le créole comme langue officielle aux dépens du portugais pour une question de nationalisme. À l'usage, ce choix n'a pas semblé pertinent, car le créole est lui-même issu du portugais.
En novembre 1980, le président Cabral fut renversé par un coup d'État militaire fomenté par son premier ministre, João Bernardo Vieira. La même année, le projet d’union politique avec le Cap-Vert ayant échoué, Cap-Verdiens et Guinéens suivirent chacun leur voie. Il faut dire que des frictions avaient opposé très tôt les insulaires et les continentaux.
Élu en 1984, réélu en 1989, João Bernardo Vieira échappa à une tentative de coup d'État (1985), élimina ses opposants politiques, puis instaura le multipartisme en 1992. Vieira fut réélu et en 1994 (de façon douteuse) lors des premières élections pluralistes de la Guinée-Bissau. Durant son règne, le président Vieira fut régulièrement épaulé par la France, l’Italie, le Portugal et les États-Unis. En juin 1998, le pays fut confronté à une guerre civile (déclenchée le 7 juin) suite à l’escalade opposant le gouvernement et la junta militar (junte militaire) autoproclamée. Ce conflit entraîna la destruction de la plupart des documents d’archives et bases de données stockés à l'Instituto Nacional de Estudos e Pesquisa (INEP). Des troupes de la Guinée-Konakry et du Sénégal (aidées par des instructeurs militaires français) tentèrent bien de défendre le pouvoir du président João Bernardo Vieira, mais le 7 mai 1999 celui-ci fut destitué par l’armée et remplacé par le président de l'Assemblée nationale, Malam Bacaï Sanha. L’ex-président fut même accusé d’avoir vendu des armes à la junta militar et il se réfugia à Lisbonne. Des centaines d'anciens soldats gouvernementaux, ainsi que certains responsables civils, ont été arrêtés pour des crimes liés à la guerre, dont des atteintes aux droits humains. Aujourd’hui, la Guinée-Bissau demeure l’un des pays d’Afrique les plus pauvres, le salaire minimum annuel reste moins de environ 170 $ US, tandis que l’espérance de vie est seulement de 47 ans.
La Constitution de 1996 ne contient aucune disposition à caractère linguistique. Autrement dit, le portugais est la langue officielle de facto, puisqu’il n’est proclamé dans aucun texte juridique. Juste à partir de ce fait, on pourrait croire que la politique linguistique de la Guinée-Bissau en est une de non-intervention. Les événements montrent qu’il en est effectivement ainsi.
4.1 La langue de l’État
Dès la proclamation de l’indépendance, les dirigeants politiques guinéens et cap-verdiens ont privilégié la langue qui leur paraissait la seule immédiatement disponible et opérationnelle: la langue du colonisateur, le portugais. De toute façon, ils n’auraient rien pu faire d’autre, puisque aucune des langues autochtones ne pouvaient assurer la relève. Au début de l'indépendance, le créole guinéen a été utilisé, que ce soit au sein du Conseil des ministres (ce qui n'est plus le cas aujourd'hui) et au Parlement (ce qui est moins fréquent aujourd'hui), car les députés ont remarqué que ils ne réussissaient pas toujours à être précis lorsque ils s'exprimaient en créole.
Le portugais est alors devenu la langue du pouvoir, soit la langue de la présidence de la République, du Parlement, de l'Administration publique, des cours de justice, des forces armées et policières, de l'enseignement à tous les niveaux, de l'affichage, des médias, etc. Le portugais conserve aujourd’hui une place prépondérante dans l'espace politique et socio-économique, mais il est également concurrencé par le créole portugais, parfois le français. Le créole portugais demeure sans contredit la grande langue véhiculaire du pays, puis que 80 % des Bissau-Guinéens peuvent s’exprimer dans cette langue. C’est pour cette raison qu’il est utilisé, concurremment à l’oral avec le portugais, dans les débats parlementaires, les cours de justice, la fonction publique et les médias électroniques.
Un fait mérite d’être souligné. Depuis 1997, la Guinée-Bissau a intégré la zone franc et a remplacé l’escudo guinéen) par le franc CFA (Communauté financière africaine). Toutes les inscriptions des nouveaux billets guinéens en franc CFA sont en français, ce qui peut occasionner quelques inconvénients, car la monnaie précédente avait toujours porté des inscriptions en portugais. Rappelons que la France est, depuis plusieurs, années, le premier partenaire commercial du pays. De plus, la Guinée-Bissau fait partie de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), qui regroupe huit pays de la «zone franc». Les États membres de l'institut d'émission commun en franc CFA sont les suivants: le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la République centrafricaine, le Tchad, le Congo-Brazzaville, la Cote d'Ivoire, la Guinée équatoriale, le Gabon, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Tous ces pays sont aujourd’hui membres de la Francophonie.
4.2 L’éducation
Le portugais a toujours constitué la seule langue d’enseignement en Guinée-Bissau. Avant l’indépendance, le «portugais de la Métropole» était l’unique langue d’enseignement dans les écoles. Après la sécession d’avec le Portugal, le «portugais guinéen» revint plus fort qu’auparavant, mais il fut dominé par le krioulo. Jamais les élites bissau-guinéennes ne pensèrent un seul instant de faire entrer les langues africaines à l’école. Ainsi, la «lusophonisation» post-coloniale s’implanta dans la population guinéenne grâce à l’école.
Les écoles n’enseignent qu’en «portugais guinéen», quel que soit le niveau (primaire et secondaire). Cette variété de la langue portugaise provient du mélange des parlers africains locaux, du portugais de la Métropole et du portugais brésilien. Les langues bissau-guinéennes ne sont pas prises en compte dans l’enseignement. Il n’existe pas d’université à proprement parler en Guinée-Bissau. Les plus riches vont au Portugal, les autres au Sénégal. Dès l’époque coloniale, tous les enfants devaient apprendre le français comme langue seconde au secondaire; aujourd’hui, cet enseignement tend à se perpétuer.
Le programme d’enseignement primaire prévoit un cursus de six ans tout en portugais; la plupart des manuels scolaires proviennent du Portugal. Cela dit, la Guinée-Bissau compte parmi les dix pays au monde dont le système d’éducation est le moins développé: le taux de scolarisation est de 53 % pour les enfants (tranche d'âge 7 à 12 ans), le taux d'analphabétisme des plus de 15 ans est de 73,5 %. Selon l’UNESCO, 75 % des femmes ne savaient ni lire ni écrire en 1990; en 1995, 50 % des hommes et plus de 80 % des femmes étaient analphabètes, ce qui semble constituer le coeur de la problématique du développement en ce pays.
Seuls 8 % des enfants qui commencent les quatre années d’école primaires terminent leurs études. Dans les zones rurales, les enseignants n’ont en général comme formation que quatre années d’école primaire. De façon générale, on assiste à une pénurie chronique du corps enseignant à tous les niveaux. On peut donc parler d’un système d’éducation en débâcle, ce qui constitue sans nul doute autant d'entraves supplémentaires au développement du pays.
4.3 Les médias
La presse bissau-guinéenne est généralement en langue portugaise. À l’écrit, elle comporte, outre le journal gouvernemental No Pintcha ouvert à l’opposition, des titres indépendants comme l’Expresso Bissau, Corréo da Guinée-Bissau, Banoméro, etc. D’autres sont directement liés aux partis politiques dont Bagueira et Ganga Real, qui sont parfois très critiques à l’égard du pouvoir.
Sur le plan radiophonique, la radiodiffusion nationale (RDN) est concurrencée par trois radios privées: Radio Pindjitiguiti, Radio Mavegro et Radio Bombolom. Celles-ci diffusent à la fois en portugais, en krioulo, en français et dans quelques langues africaines. Plusieurs radios internationales se disputent la bande FM à Bissau. On peut noter la concurrence entre Radio France Internationale (RFI) et la radio portugaise (RTPI). La télévision nationale est également concurrencée par des chaînes extérieures; on y retrouve la même concurrence franco-portugaise relayée par Canal France International (CFI) et la chaîne de télévision portugaise équivalente (RTP).
4.4 Le portugais comme langue des relations internationales
La Guinée-Bissau, comme l'Angola, fait partie des pays lusophones. Depuis 1990, de nombreux accords de coopération scientifique et technique ont été signés entre les États de la CPLP, ce qui a donné lieu à plusieurs commissions communes de terminologie. Soulignons que la Guinée-Bissau est membre et de la Francophonie et de la CPLP.
- L’accord orthographique de 1990
Le traité le plus important concerne l'Accord orthographique sur la langue portugaise de 1990 — Acordo Ortográfico da língua Portuguesa — qui a pris en compte les différences linguistiques afin de réduire les difficultés liées à la tendance naturelle à la différenciation et de préserver les intérêts de la langue portugaise dans les pays lusophones.
À la suite des délibérations entre les délégations de l'Angola, du Cap-Vert, de la Guiné-Bissau, du Mozambique et de São Tomé et Príncipe, ainsi que des observateurs de la Galice (Espagne), les États signataires — la République populaire d'Angola, la République fédérative du Brésil, la république du Cap-Vert, la république du Guiné-Bissau, la république de Mozambique, la république du Portugal et la République démocratique de São Tomé et Príncipe — ont convenu des dispositions qui suivent (l’accord comptant quatre articles).
L’article 1 ne fait que proclamer l’adoption de l’accord orthographique de 1990, mais l’article 2 énonce que les États signataires prendront, au moyen des institutions et agences compétentes, les mesures nécessaires en vue d'élaborer, d’ici le 1er janvier 1993, un vocabulaire orthographique commun de la langue portugaise, aussi complet que cela est souhaitable et aussi normalisé que possible en ce qui concerne les terminologies scientifiques et techniques. Selon l’article 3, l’Acordo Ortográfico da língua Portuguesa devait entrer en vigueur le 1er janvier 1994, une fois que seront déposés les instruments de ratification de tous les États signataires auprès du gouvernement de la république du Portugal. Quant à l’article 4, il oblige les États signataires à prendre les mesures appropriées pour assurer le respect effectif de la date d'entrée en vigueur établie à l’article précédent. Le document fut signé par les sept États, à Lisbonne, le 16 décembre 1990. Le traité est accompagné d’annexes décrivant les points orthographiques et/ou grammaticaux sur lesquels porte l’accord: alphabet, h initial et final, homophonie, séquences consonantique, voyelles atones, voyelles nasales, accentuation des oxytons/paroxytons, accent grave, tréma, trait d’union, apostrophe, minuscules et majuscules, divisions syllabiques, etc.
Cela dit, cet accord orthographique, dûment signé et ratifié par la Guinée-Bissau, est relativement bien appliqué dans ce pays.
- La Communauté des pays de langue portugaise
En 1996, le Portugal ainsi que sept de ses anciennes colonies ont fondé la Comunidade dos Países de Língua Portuguesa (CPLP), la Communauté des pays de langue portugaise. Les pays membres étaient les suivants: l'Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Portugal et Sao Tomé-et-Principe. Après son indépendance, le Timor oriental a rejoint l’organisation comme 8e pays membre. La CPLP veut promouvoir la langue portugaise ainsi que la culture commune qui unit les pays membres. Plus particulièrement, les pays lusophones désirent collaborer dans le domaine de l'éducation, mais chercheront aussi à renforcer les liens culturels, politiques et économiques. La CPLP a son siège social à Lisbonne.
Grosso modo, les pays de la CPLP veulent encourager la diffusion et l'enrichissement de la langue portugaise, accroître les échanges culturels dans l’espace lusophone, renforcer la coopération entre les pays de langue portugaise dans le domaine de la concertation politique et diplomatique, encourager le développement d'actions de coopération interparlementaire, développer la coopération économique, dynamiser et approfondir la coopération dans le domaine universitaire, de la formation professionnelle et dans les différents secteurs de la recherche scientifique et technologique, mobiliser des efforts et des ressources en appui solidaire aux programmes de reconstruction et de réhabilitation, promouvoir la coordination des activités des institutions publiques et entités privées, associations de nature économique et organisations non gouvernementales oeuvrant au développement de la coopération entre les pays lusophones, etc.
- La Déclaration constitutive des pays de langue portugaise
Deux documents ont été signés par les États de la CPLP: la Déclaration constitutive des pays de langue portugaise (du 17 juillet 1996) et les Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise, également du 17 juillet 1996.
La Déclaration constitutive a institutionnalisé la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP). L'article 3 de la Charte de la Communauté des pays de langue portugaise exprime clairement les objectifs de ces sept pays :
1) concertation politique et diplomatique entre ses membres en matière de relations internationales, principalement dans le but d'affirmer sa présence (de la CPLP) dans les congrès internationaux ;
2) la coopération, particulièrement dans les domaines économique, social, culturel, juridique, technique et scientifique;
3) la mise en oeuvre de projets destinés à promouvoir et à diffuser la langue portugaise.
On peut consulter une version française de la Déclaration constitutive des pays de langue portugaise en cliquant ICI.
- Les statuts des pays de langue portugaise (CPLP)
La Déclaration constitutive est accompagnée des Statuts de la CPLP, qui comptent 22 articles. Seul l'article 3 traite de la langue portugaise, les autres articles concernent le fonctionnement de la CPLP. Voici les objectifs tels qu'énoncés par l'article 3:
a) la concertation politique et diplomatique entre ses membres en matière de relations internationales, nommément en vue de renforcer leur présence aux fora internationaux;
b) la coopération, nommément dans les domaines économique, social, culturel, juridique, technique et scientifique;
c) la matérialisation de projets visant à la promotion et à la diffusion de la langue portugaise.
On peut consulter une version française du texte complet des Statuts de la Communauté des pays de langue portugaise en cliquant ICI.
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Le gouvernement bissau-guinéen pratique une politique linguistique de non-intervention qui consiste à conserver le statu quo depuis l’indépendance. La lusophonisation des habitants de ce pays est même le résultat de la seule politique post-coloniale. Avec l’Angola, la Guinée portugaise demeure l’un des rares pays d’Afrique noire à ignorer encore totalement les langues autochtones dans l’enseignement. Il est probable que, dans un avenir plus ou moins rapproché, le gouvernement devra accorder une place importante au krioulo, la seule langue parlée par la majorité de la population. Mais ce n’est pas demain la veille.
L’État est présentement plus préoccupé à consolider le pouvoir en place que de gérer des langues qui ne causent pas de problème. La situation de la Guinée-Bissau, à l’instar de l’Angola (une autre ex-colonie portugaise), reste très représentative d’un pays non affranchi de sa langue coloniale. Cependant, il ne semble pas que la situation linguistique actuelle cause, pour le moment, des frustrations profondes au sein de la population guinéenne, toute préoccupée à sa survie. En fait, une certaine inertie a dû jouer pour favoriser le portugais, mais il ne faut pas oublier que le portugais reste une langue très proche du créole bissau-guinéen et que, pour cette raison, le portugais aura toujours un net avantage sur toute autre langue européenne. D'ailleurs, quand un Bissau-Guinéen entend un compatriote parler, par exemple, le français, il a tendance à le considérer un traître, alors que la maîtrise du portugais confère du prestige aux yeux de tout le monde.
Bibliographie
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