|
Soudan(Jumhuriyat al-Sudan) |
|
![]() |
Situé au nord-est de l'Afrique, à la charnière des mondes arabo-musulman et
africain, le Soudan est le plus vaste des pays du
continent africain avec 2,5 millions de km²,
ce qui en fait un
pays 4,5 fois plus grand que la France, 82 fois plus vaste que la Belgique et
presque aussi étendu que toute l’Union européenne. En Afrique,
l'Algérie couvre une superficie de 2,3 millions de km²,
le Congo-Kinshasa, 2,3 millions de km², la Libye, 1,7 million de
km². Le Soudan est limité au nord par l'Égypte, au nord-ouest par la Libye, à l'ouest par le Tchad et la République centrafricaine, au sud par le Congo-Kinshasa, l'Ouganda et le Kenya, à l'est par l'Éthiopie et l'Érythrée (voir la carte du pays). Le Soudan possède une seule frontière naturelle: la mer Rouge, sur une longueur d’environ 700 km au nord-est. |
Le Soudan (en arabe: Jumhuriyat al-Sudan) forme une sorte de fédération apparemment décentralisée et composée de 26 États (depuis 1994) — appelés wilaya —, au lieu de neuf comme précédemment: Haut-Nil (Nil supérieur), Mer-Rouge, Bahr el-Jebel, Gezira, Jungoli, Darfour du Sud, Kordofan du Sud, Khartoum, Sinnar, Equatoria, Bahr el-Ghazal du Nord, Darfour du Nord, Kordofan du Nord, Equatoria occidental, Alshimaliya, Bahr el-Ghazal de l’Ouest, Darfour de l’Ouest, Kordofan occidental, Gaddarif, Kassala, Nahr Al Nil, Nil-Blanc, Nil-Bleu, Warap et l’État de l’Unité (voir la carte).
Chacun de ces États possède son gouvernement particulier (wali et gouvernement wilayal) et son propre corps législatif (le Conseil wilayal); de plus, les États sont eux-mêmes divisés en provinces (avec un gouverneur et un conseil provincial): on en compte au moins 65 dans tout le pays. Le personnel dirigeant (gouverneur, gouverneur-adjoint et ministres) est entièrement nommé par le pouvoir central, ce qui réduit de beaucoup l’autonomie dont disposent les instances régionales. La capitale fédérale, Khartoum, est composée de Khartoum-Nord, de Khartoum-Sud et d’Omdurman; elle abrite une population estimée à trois millions d'habitants.
Compte tenu des nombreux conflits que connaît le pays entre le Nord et le Sud depuis plus de 40 ans, il peut être utile de retenir le noms des trois États du Sud: le Bahr el-Ghazal, le Haut-Nil (A'ali An-Nil) et l’Equatoria (Al-Istiwa'iyah). Ces trois États méridionaux (comptant plusieurs provinces dont l’El-Buheyrat, l’Equatoria-Est, l’Equatoria-Ouest, le Jongleï) s'étendent sur quelque 650 000 km², un territoire plus vaste que celui de la France (543 965 km²) riche par ailleurs en gisements de pétrole (voir la carte de l'Afrique). Par ailleurs, la région du Darfour (Darfour du Nord, Darfour du Sud et Darfour occidental), au nord-ouest du Soudan, est ravagée depuis le mois de février 2003 par un conflit, apparemment entre les milices arabes et la population noires africaine, qui a provoqué la mort de plusieurs milliers de personnes et un exode massif de réfugiés au Tchad. Cette catastrophe humanitaire a été appelée par les Nations unies de «nettoyage ethnique», car elle a occasionné plus de 200 000 morts et près de trois millions de réfugiés. En réalité, la région du Darfour a toujours été négligée, comme toutes les provinces périphériques, alors que les dirigeants se sont aliéné une population qui n’était pas contre eux à l’origine.
En 1991, la population du Soudan était estimée à 29,1 millions d’habitants, mais les estimations de 1998 sont de l’ordre de 33,6 millions. Étant donné que le Soudan partage ses frontières avec huit autres pays — l’Égypte au nord, l'Éthiopie à l'est, le Kenya, l'Ouganda et le Congo-Kinshasa au sud, la République centrafricaine, le Tchad et la Libye à l'ouest —, toutes les diversités ethniques et culturelles des États voisins se retrouvent à l'intérieur du Soudan, ce qui fait du pays un microcosme afro-arabe.
2.1 La composition ethnique
La population est composée d’une vingtaine d’ethnies dont la plus importante est celle des Arabes (40 %), suivie des Dinkas (12 %), Béjas (7 %), Hamars, Zandes, Shilluks, Nuers, Mondaris, Lokutos, Nubiens, etc. On recense également une importante communauté de réfugiés (plus d’un million) répartie selon les nationalités suivantes: 55,7 % d'Érythréens, 25,4 % d'Éthiopiens, 14,3 % de Tchadiens, 4,2 % d'Ougandais et 0,4 % de Congolais (Congo-Kinshasa).
Le nord du pays (les deux tiers de la superficie du Soudan) est majoritairement arabophone et musulman (sunnite), tandis que le Sud est majoritairement chrétien et animiste (les religions traditionnelles). Ainsi, le Nord est habité par des populations (environ 23 millions) plus apparentées aux monde arabe, alors que le Sud est constitué de Soudanais (environ six millions) culturellement plus proches des Africains négroïdes.
2.2 La composition linguistique
Le Soudan est un pays très multilingue: on y dénombre plus de 125 langues. Le groupe majoritaire est constitué d'arabophones qui parlent l'arabe soudanais, une variété dialectale de l’arabe. On estime qu’entre 50 % à 70 % des habitants du pays parlent cet arabe soudanais, soit comme langue maternelle (51 %) soit comme langue seconde. Ces arabophones sont concentrés sur les rives du Nil, dans la région de la capitale, ainsi que dans la zone frontalière du Tchad. Cela signifie que, pour les Soudanais, la langue officielle, l’arabe classique, n’est jamais utilisée comme idiome maternel, d’autant plus que l’arabe soudanais et l’arabe classique constituent deux langues distinctes.
- Les langues du Nord
Les principales langues parlées dans le nord du Soudan sont des langues couchitiques (dont le bédja avec 951 000 locuteurs) et tchadiques (dont le haoussa avec 418 000 locuteurs) appartenant à la famille chamito-sémitique, ainsi que des langues des familles nilo-saharienne (dont le nubien avec 740 000 locuteurs et le fur avec 500 000 locuteurs), nigéro-congolaise (dont le fulfude (90 000 locuteurs) et nigéro-kordofanienne (quelques petites langues en voie d'extinction).
- Les langues du Sud
Les régions du Sud (les États du Bahr el-Ghazal, du Haut-Nil et de l'Equatoria) demeurent davantage multilingues avec près d’une centaine de langues (voir la carte). On y trouve surtout des langues nilo-sahariennes ou nilotiques (au moins deux millions de locuteurs) appartenant au groupe Chari-Nil, dont le bari, le toposa, le zande et les langues moro-madi. En règle générale, les langues nilotiques comptent peu de locuteurs, soit moins de 5000, souvent moins de 1000. La langue nilotique la plus importante dans la région est le dinka (comprenant plusieurs variétés dialectales) qui compte plus de 1,3 million de locuteurs. Dans le Sud, l'arabe soudanais n'est la langue maternelle que d'une infime partie de la population, mais une variété d’arabe local s’est néanmoins développé comme langue véhiculaire: l’arabe sud-soudanais.
- Une situation complexe
Bref, les Soudanais du Sud se distinguent traditionnellement de ceux du Nord par la langue, la religion et la race: le Nord abrite surtout des Arabes musulmans (70 %), le Sud, des Noirs chrétiens (15 % dont 3,5 millions de catholiques) ou animistes (15%).
Cependant, la réalité est plus complexe, car beaucoup de non-arabophones sont musulmans. Par exemple, les Nubiens, les Bédjas, les Furs, les Zaghawas, les Masalits, les Dajus, les Bertis et les Fulanis sont islamisés mais non arabisés. Des musulmans non arabisés habitent le Sud, alors que plusieurs petites communautés chrétiennes vivent dans le Nord. Par exemple, en raison de la guerre et de la famine, un grand nombre de chrétiens déplacés originaires du Sud ou du Sud-Ouest sont venues trouver refuge au nord, plus précisément dans la région de la capitale (Khartoum), qui compte maintenant au moins un million de catholiques et presque autant de protestants.
Malgré la très grande diversité linguistique, l'État central, répétons-le, ne reconnaît qu'une seule langue officielle (l'arabe classique) et qu’une seule religion d’État (l’islam). L’arabe est la langue seconde des peuples non arabophones (Nubiens et Bédjas) du nord du pays et une langue véhiculaire dans le sud. L’anglais, l’ancienne langue coloniale, demeure dans tout le Soudan encore largement utilisé comme seconde langue véhiculaire après l’arabe; dans les États et provinces du Sud, cette langue a acquis le statut de langue semi-officielle, avant l’arabe.
Les questions d’ordre linguistique et religieux se révèlent une préoccupation fondamentale dans la vie politique soudanaise. Depuis plusieurs décennies, ces questions contribuent à attiser les tensions entre le Nord et le Sud, à un point tel qu'elles sont devenues l’une des causes du sous-développement économique et de la déstabilisation politique du pays, pour ne pas parler de déliquescence. Or, toute tentative de négociation entre les deux parties échoppe sur la question de l’arabisation et de l’islamisation. La rébellion sudiste exige l’abolition de la loi islamique (la Charia) et de l’arabisation, tandis que les nordistes, par la voix du FNI (le Front national islamique), en réclame une application stricte. D’où l’impasse!
L'histoire du Soudan se confond avec celle des Arabes et de l'islam, mais la Grande-Bretagne a joué également un rôle important dans la situation actuelle de ce pays aux prises avec une guerre civile qui dure depuis presque quarante ans.
Pendant plusieurs siècles (du VIe au XVIe siècle), la nation soudanaise s'est façonné une double identité, d’abord chrétienne, puis arabo-musulmane. En effet, deux royaumes chrétiens se constituèrent vers le VIe siècle: le royaume de Dongola qui s’étendait d’Assouan à Khartoum et celui d’Aloa, au sud de Khartoum. Vers 640, la conquête de l’Égypte par les Arabes coupa ces royaumes du reste du monde chrétien. Les catholiques continuèrent cependant de subsister au sud du Soudan, alors que les autres communautés disparurent partout au Maghreb (Algérie-Maroc-Tunisie) et dans la péninsule Arabique.
Dans la région du Centre-Nord, l'apparition au XVIe siècle d'un sultanat fort, musulman et arabisé, ébaucha le noyau politique, économique et culturel de ce qui allait devenir le Soudan. Cette entité arabo-musulmane n'englobait pas encore le sud du pays, de religion catholique, qui restait alors inaccessible.
En 1821, le Soudan fut envahi par les armées de Mehemet-Ali, le vice-roi d'Égypte. La conquête égyptienne unifia le pays pour la première fois et entreprit «l'ouverture au sud», car les Égyptiens avaient besoin de soldats noirs pour leurs projets de conquête de la Syrie et des esclaves pour leurs grands travaux hydrauliques. L'Égypte imposa l'arabisation dans cette partie du pays, mais la centralisation autoritaire finit par provoquer des réactions anti-égyptiennes qui dégénérèrent en conflits armés. Puis, s'ouvrit la période dite turque, la Turkiyya, qui dura jusqu'en 1885 et vit l'unification de l'espace soudanais sous un pouvoir étranger de plus en plus soumis aux intérêts occidentaux.
3.1 La politique linguistique coloniale (1898-1956)
En 1898, le Soudan passa sous contrôle de l'Empire britannique, qui hérita alors de la violence et des conflits entre Arabes (au nord) et Négro-Africains (au sud). C’est ainsi que naquit le Condominium anglo-égyptien sur le Soudan. La colonisation britannique, qui perdura jusqu'en 1956, adopta une politique destinée à éviter les tensions entre le Nord et le Sud, et administra le pays comme deux entités distinctes. C'est pourquoi la colonisation britannique fut essentiellement militaire. Le pouvoir fut exercé par le Soudan Political Service, qui adopta une politique en s'appuyant sur les chefferies locales.
![]() |
- Le Soudan du Nord Dans le Nord, les Britanniques gérèrent la région selon le modèle connu de l’«administration directe» (Direct Rule), telle que développée dans les colonies du Proche-Orient et en Égypte. Ils mirent en place une structure centralisée et unificatrice, notamment dans l’Administration, la formation des cadres locaux, les réseau de chemin de fer, de télégraphe, etc. Ils imposèrent bien l'anglais dans l'Administration, mais se gardèrent de combattre l'arabe et la religion musulmane. Les cadres soudanais apprirent l'anglais, bien que toute la vie sociale nord-soudanaise continuât de se dérouler en arabe. Les écoles coraniques en arabe furent maintenues. L'anglais ne fut jamais imposé comme seule langue officielle, les membres du Sudan Political Service devaient obligatoirement être arabisants, bien que l'anglais fût la seule langue utilisée par l'Administration. Seule une petite élite soudanaise formée pour servir de cadres à la nation apprenait l'anglais. Les Britanniques favorisèrent le renforcement des relations entre le nord du Soudan et l'Égypte, de telle sorte que la culture égyptienne s'incorpora dans la vie nord-soudanaise. |
Cependant, la politique linguistique des Britanniques ne donna pas les résultats escomptés, dans la mesure où, pour l’élite nordiste arabophone et musulmane, l’imposition de l’anglais heurta certaines susceptibilités, car elle voyait en l’arabe et en l’islam des valeurs authentiquement soudanaises.
- Le Soudan du Sud
Les Britanniques se désintéressèrent du Soudan du Sud, mais voulurent néanmoins assurer un minimum d’ordre au moindre coût possible. Cette fois-ci, les administrateurs britanniques gérèrent la région de façon «minimaliste», selon le modèle de l’«administration indirecte» (Indirect Rule). Londres laissa ses gouverneurs administrer cette région du pays comme ils l’entendaient, c’est-à-dire de façon strictement personnelle. Ceux-ci devinrent de véritables «bog barons» (des «barons des marais») qui régnaient en maître sans rendre vraiment de compte à leur gouvernement impérial. D’abord qu’ils faisaient respecter l’autorité de l’Empire... Les Britanniques isolèrent donc totalement le Sud du nord du pays par une politique appelée «closed districts», qui interdisait l’activité économique des commerçants arabes du Nord vers le sud. La région resta donc totalement coupé du Nord.
Les Britanniques en poste laissèrent le système d’éducation aux mains des missions chrétiennes, surtout protestantes, ce qui suscita la concurrence entre les catholiques et les protestants. On estime que les missionnaires protestants convertirent environ 15 % des Soudanais à l’époque. De plus, les gouverneurs britanniques maintinrent la région dans un certain état de dépendance infantile à l’égard des missionnaires et de l’Administration, ce qui eut pour effet d’entraîner la population sudiste dans un sous-développement économique, social et intellectuel. Cette situation n’ira pas sans causer des préjudices graves à la future unité du pays, surtout lors de l’accession du Soudan à l’indépendance.
Par crainte de provoquer le réveil des sensibilités religieuses et nationalistes, la politique linguistique des Britanniques (préconisée dans la Southern Policy) fut d'imposer, du moins symboliquement, l'anglais comme langue officielle et d'enrayer complètement l'arabisation et l'islamisation dans la région. Par ailleurs, six langues locales furent utilisées pour servir de langues administratives, éducatives et religieuses: le dinka, le bari, le nubien, le latuko, le shilluk et le zande. L’arabe était tout à fait exclu au Soudan du Sud.
Dans la pratique, cette politique linguistique s'est révélée destructrice. Non seulement cette-ci n’a guère modifié les habitudes linguistiques des populations sud-soudanaises, mais elle a cristallisé les attitudes linguistiques conflictuelles entre le Nord et le Sud. Pour les sudistes chrétiens qui ont continué à utiliser leurs langues, ce maintien des langues locales favorisa l’émergence d’un arabe pidginisé (l’arabe de Juba ou «Juba arabic») qui deviendra une langue véhiculaire, tandis que la méconnaissance de l'anglais aura pour effet de sous-scolariser la population sudiste.
- Vers l’intégration politique
Après la Seconde Guerre mondiale, pressentant l’accession du pays à l’indépendance, les Britanniques voulurent aider le Sud à rattraper le niveau de développement du Nord. Afin de favoriser le principe de l'intégration du Soudan du Sud et de constituer un nouvel État avec le Nord, le gouvernement colonial adopta une nouvelle politique linguistique et rendit l'arabe officiel dans tout le du pays. Dans le Sud, un «système local» s'implanta: les enfants utilisaient leur langue maternelle (locale) comme langue d'enseignement, l'anglais comme matière d'enseignement, l'arabe en troisième année du primaire. Dans le Nord, le «système national» favorisa l'arabe comme seule langue d'enseignement jusqu'en quatrième année et l'anglais comme matière d'enseignement à partir de la cinquième année.
Pour certains observateurs, cette stratégie fut une erreur des Britanniques qui ne comprirent pas que les peuples négro-africains du Sud n’avaient jamais voulus être politiquement liés aux peuples arabophones du Nord; d’ailleurs, les représentants sudistes avaient plutôt proposé une solution fédérale. Mais, mal préparés, les délégués sudistes furent incapables de défendre les intérêts de leurs peuples au sein du futur État en gestation. Les partis sudistes furent marginalisés et le pouvoir fut monopolisé par les partis nordistes.
En 1954, l’agitation anti-nordiste se répandit dans tout le Sud, surtout lorsque les Britanniques commencèrent à remplacer dans le Sud les fonctionnaires anglais par des fonctionnaires nordistes. En août 1955, les sudistes de la 2e compagnie de l’Equatoria Corps (voir la carte) se mutinèrent et massacrèrent leurs officiers nordistes nommés en remplacement des officiers anglais. À la veille de l'indépendance, le Soudan se retrouvait avec deux élites sociales culturellement très différentes: le Nord était constitué d'une élite arabophone et musulmane; le Sud, d'une élite anglophile et chrétienne. Tout était en place pour un déclenchement des conflits linguistiques et d’une guerre civile qui, sauf pour la parenthèse de 1972-1983, n’a jamais cessé depuis.
3.2 L’arabisation au lendemain de l’indépendance
Le Soudan devint un État indépendant le 1er janvier 1956. L'élite nordiste, plus nombreuse et mieux formée, s'empara de l'appareil administratif du pays et imposa ses options politiques au nom d’une «unité nationale» qui n’avait jamais existé. En vertu de l'idéologie unitaire, une seule langue nationale parut alors nécessaire. Le Nord prônait l'intégration par l'arabisation et l'islamisation de toute la société soudanaise, mais le Sud préconisait le pluralisme culturel et religieux du Soudan (incluant l’abolition de la Charia) tout en favorisant un système fédéral dans un État laïc.
Les régimes autoritaires qui se succédèrent après l'indépendance favorisèrent naturellement l'idéologie nordiste. La politique réellement appliquée fit de l'arabe «la seule langue nationale» du Soudan. À partir de 1965, l'arabe remplaça progressivement l'anglais, même dans l'enseignement supérieur. La dictature militaire du régime du général Abboud (1958-1964) imposa l'arabisation et l'islamisation dans tout le Sud: l'enseignement de l'arabe et de l'islam devint obligatoire. Toutes sortes de mesures furent instaurées pour accélérer le processus d'arabisation et d'islamisation, y compris les menaces, les arrestations et les massacres. Le répression systématique envers le Sud aggrava les tensions jusqu'à ce que les conflits armés aboutissent à une véritable guerre civile. En 1964, une «révolution populaire» mit fin à la dictature et installa un gouvernement de coalition, qui ne parvint pas cependant à rétablir la paix au sud.
3.3 L’accord d’Addis-Abeda (1972) et la fédéralisation du Soudan
En 1969, un autre coup d'État militaire instaura un nouveau régime d'inspiration plus socialiste. Le gouvernement décida de rejeter l'idéologie traditionaliste du Nord qu'il estimait responsable de la guerre civile. Il s'orienta vers une politique progressiste qui tenait compte des aspirations politiques et culturelles du Sud. Entre 1972 et 1983, sous le gouvernement du général Nimeiry, le Soudan a tenté une expérience de large autonomie avec une dévolution des pouvoirs législatif et exécutif à la région Sud.
Ce fut, en 1972, la signature entre la rébellion sudiste et le gouvernement de Khartoum de l'accord d'Addis-Abeba, qui conféra un statut d'autonomie au Sud. Cet accord instaurait un État fédéral au Soudan, ainsi que, pour le Sud, une Assemblée régionale élue au suffrage universel et un Haut-Conseil exécutif, tous deux installés à Juba, qui devenait la capitale de la région autonome du Sud. Les forces rebelles du Sud furent intégrées dans l’armée nationale et un effort particulier de développement dut être consenti en faveur du Sud.
Sur le plan linguistique, la section 5 du chapitre II de la Southern Regional Self Government Act (Loi sur l'autonomie régionale des provinces du Sud) proclamait ce qui suit:
|
Section 5 L'arabe sera la langue officielle du Soudan et l'anglais la langue principale de la région du Sud, ce qui n'empêche pas l'utilisation d'une ou de plusieurs autres langues, si celle(s)-ci contribue(nt) au fonctionnement efficace et rapide du gouvernement et de l'administration de la région. |
L'accord d'Addis-Abeba ne comportait aucune indication supplémentaire sur la langue, mais laissait toute latitude quant à l'interprétation d'une politique linguistique. Dorénavant, la question linguistique ne relevait plus du seul gouvernement central. Le gouvernement régional du Sud (High Executiv Council) pouvait fixer les grandes lignes de sa propre politique linguistique.
Le Soudan fédéralisé adopta une nouvelle constitution en 1973. Celle-ci contenait trois dispositions à caractère linguistique. L'article 10 proclamait l'arabe comme seule langue officielle:
|
Article 10 La langue arabe sera la langue officielle de la République démocratique du Soudan. |
La Constitution ne faisait pas mention de l'anglais. L'article 38 précisait que les Soudanais étaient égaux, quelles que soient leur origine, leur langue ou leur religion. La troisième disposition (art. 39) déclarait que l'arabe était la langue officielle du Parlement, mais que l'on pouvait faire usage d'une autre langue: «Néanmoins, toute langue autre que l'arabe pourra être utilisée avec la permission du président de l'Assemblée ou des présidents des comités.»
Dans les faits, l'anglais redevint la langue administrative et judiciaire du Soudan du Sud, même si l'arabe continuait d'être utilisé concurremment. Le ministère de l'Éducation nationale opta pour une politique bilingue, afin de permettre une meilleure intégration des élèves sudistes dans le système national et de préserver l'accord d'Addis-Abeba (reconnaissance des langues locales et de l’anglais).
Dans le Nord, la politique d'arabisation semble avoir réussi: les enfants apprirent l'arabe officiel et leur langue maternelle (souvent l’arabe nord-soudanais). Dans les zones urbaines, le bilinguisme fit place à l'unilinguisme arabe. La politique de récupération linguistique s'est révélée un succès.
Dams le Sud, bien que la politique d'arabisation et d'islamisation ait été rejetée, les tentatives de promouvoir les langues locales n'ont pu aboutir. Dès 1980, le gouvernement régional a dû admettre l'échec de ses politiques linguistiques: faute de moyens financiers suffisants, la situation scolaire s’est dégradée et les élèves n’ont reçu une instruction adéquate ni en anglais ni en arabe. La politique de récupération des langues locales n’a pu être menée à terme. Les réalités socio-économiques (exode rural, mariages mixtes, mouvements de population nord-sud, suprématie des marchands arabophones, etc.) ont plutôt contribué à déstabiliser les sociétés traditionnelles et à faire régresser les langues locales.
Au lieu d'implanter l'anglais et les langues locales du Sud, la politique linguistique a eu pour effet de favoriser l'arabe sud-soudanais, une variété dialectale distincte de l'arabe nord-soudanais et de l'arabe officiel, et une langue véhiculaire appelée le Juba-arabic (l’«arabe de la ville de Juba», ex-capitale du Soudan du Sud), une variété d’arabe pidginisé ou créolisé.
En 1977, le général Nimeiry (régime de 1969 à 1985) prit des décisions défavorables au Soudan du Sud. L’accord d’Addis-Abeba fut bafoué et les projets de développement en faveur du Sud furent abandonnés. Puis, Nimeiry déclara son intention d'islamiser le Soudan avec l'introduction de la Charia (loi islamique avec interdiction de l'alcool, amputation des membres des voleurs, lapidation des personnes coupables d'adultère, etc.). La situation se compliqua lorsqu’un coup d'État eut porté au pouvoir le Front national islamique (le FNI), qui se lança dans une politique d'islamisation et d'arabisation en cherchant à imposer par la force l'orientation idéologique du gouvernement central. Toutes les langues ethniques devaient être remplacées par l'arabe, ainsi que toutes les religions par l'islam. Mieux armés et plus aptes à se lancer à une nouvelle offensive, les rebelles sudistes recommencèrent l’insurrection.
Déjà, en 1983, l’organisme Médecins sans frontières décrivait la situation du Soudan comme «la plus grave et la plus profonde des crises humanitaires que connaisse la planète». Depuis, la situation ne s'est guère améliorée. Les mots génocide et purification ethnique furent les expressions les plus utilisées par les organismes internationaux pour décrire ce qui s’est passé au Soudan. Le nombre des victimes fut énorme: entre 1,5 million et 1,9 million de morts, selon OXFAM, sans compter les deux millions de personnes déplacées dans la région de Khartoum. Ensuite, plus de la moitié des habitants du Soudan du Sud durent quitter leur foyer. En dix ans, la famine qui faisait déjà 250 000 morts n’était toujours pas éradiquée en 1998, car elle frappait cette année-là 2,6 millions de personnes.
L’instauration en 1989 de la dictature militaire du général Umar al-Bachir paracheva la ruine du pays. Depuis le coup d’État, ce régime autoritaire se veut le champion de l’expansion de l’islam et de l’arabe: il a fait de l’islamisation et de l’arabisation le fer de lance de sa politique et l’applique systématiquement dans les domaines politique, judiciaire, exécutif, législatif, économique et social.
État donné que les ressources du Nord se réduisent sous l’effet de la désertification, il reste comme solution aux nordistes de favoriser les opérations militaires avec l’objectif d’anéantir les populations civiles du Sud afin d’y installer des colons venus du Nord; il faut dire aussi que le Sud est riche en gisements de pétrole. Le sud du Soudan est maintenant profondément détruit et complètement désorganisé. Le pays est devenu aujourd’hui l’un des plus pauvres de la planète et reste tout entier consacré à la poursuite d’une guerre civile qui n’en finit plus (plus de quarante ans).
Tout espoir d’un règlement pacifique du conflit semble exclus, dans la mesure où le gouvernement poursuit toujours sa conquête géographique, religieuse et linguistique sur l’ensemble du territoire. Isolé sur le plan international, le régime islamique de Khartoum manque d’armes de haute technologie pour combattre la rébellion chrétienne et animiste au sud du pays. De leur côté, les rebelles du Sud disposent de solides alliés avec lesquels la région partage des frontières communes (Kenya, Ouganda, Congo-Kinshasa et République centrafricaine), sans compter une aide militaire des États-Unis. Une conférence de paix, appuyée par les États voisins (notamment l’Égypte et la Libye) et les États-Unis avec l’aide de l’ONU, se réunit régulièrement, mais elle n’a jamais abouti à des résultats concrets. Il faut dire que la guerre civile qui dévaste littéralement le pays depuis l’indépendance est entretenue aussi bien par le pouvoir islamiste que par la guérilla chrétienne, car les nombreux chefs de guerre, tant nordistes que sudistes, ont intérêt à perpétuer leur contrôle sur leur territoire respectif.
4.1 Les dispositions constitutionnelles de 1998
À partir de juillet 1997, un projet de Constitution a été préparé au sein de deux comités, l'un composé de parlementaires, l'autre associant la société civile dont les membres furent auparavant agréés par le pouvoir. Accepté le 18 février 1998 par le Congrès national (CN), le parti au pouvoir, le projet de Constitution a été approuvé par l'Assemblée nationale avec quelques modifications, puis adopté par référendum en mai et promulgué le 30 juin 1998.
- L’islamisation
Compte tenu de la position en faveur de l’islam, l'article 1 de la nouvelle Constitution n'est pas clair en ce qui a trait aux libertés religieuses:
|
Article 1 Le Soudan est un pays où la majorité des citoyens sont musulmans. Quant aux chrétiens et aux adeptes des religions traditionnelles, ils sont pris en considération. |
Quant à l’article 21, il consacre l'égalité de tous les citoyens et interdit toute discrimination selon la race, le sexe ou la religion. Enfin, l’article 27 garantit «à chaque communauté ou tout groupe de citoyens le droit de conserver sa culture, sa langue ou sa religion particulière».
Bien que le gouvernement affirme que des chrétiens sont admis à des postes administratifs élevés, qu’ils sont libres de pratiquer leur religion et qu’ils sont dispensés de la loi islamique, etc., la réalité est tout autre. Les chrétiens du Sud sont effectivement dispensés de la loi islamique, mais très souvent cette dispense n’est que théorique. Depuis 1960, les catholiques et les protestants n’ont plus le droit de construire de nouvelles églises; quant aux églises existantes, elles sont souvent détruites, sous prétexte qu’elles se trouvaient là où les urbanistes du Nord prévoyaient construire des routes (une pure coïncidence!). En revanche, on voit surgir partout de nouvelles mosquées, construites avec l’argent de tous les contribuables soudanais.
Les Églises chrétiennes, par la voix de leurs évêques, dénoncent «les bombardements systématiques d’objectifs civils» et l’utilisation par les autorités soudanaises «d’avions Antonov volant à grande altitude» dont les objectifs, en plus de semer la terreur, seraient de «détruire les églises, les écoles et les hôpitaux dirigés par les religieux». Par pure coïncidence également, ce sont dans les régions où se trouvent les gisements de pétrole que le gouvernement de Khartoum opère le plus de nettoyage systématique contre des populations civiles (afin de favoriser les compagnies du Canada, de la Malaysia et de la Chine).
De plus, les chrétiens seraient victimes de groupes islamiques fanatiques liés au gouvernement central, qui capturent des femmes et des enfants pour en faire des esclaves. Les jeunes filles deviendraient des concubines au services des miliciens musulmans, les garçons seraient enfermés dans des «camps de la paix» où ils seraient arabisés, islamisé et formés à un entraînement militaire pour ensuite les intégrer dans l’armée nationale afin de combattre les Noirs dans la guerre civile contre le Sud. En janvier 1999, la Christian Solidarity International, une organisation non gouvernementale suisse, a payé 50 $ US par personne pour la libération de plus de 1000 esclaves lors d’une opération de sauvetage dans la province de Bahr el-Ghazal (voir la carte); ce faisant, l’organisme international admet avoir encourager la vente des esclaves. Des témoignages recueillis auprès des personnes libérées font état de différentes formes de tortures et mauvais traitements physiques et psychologiques: gorges tranchées, excisions, menaces de mort, conversions forcées à l'islam, coups de fouet, etc.
Compte tenu du fait que le gouvernement soudanais a fait l'objet de nombreuses accusations concernant la pratique de l'esclavage, l'Assemblée générale des Nations unies, dans sa résolution de 1995 relative à la situation des droits de l'homme au Soudan, a demandé au gouvernement du Soudan d'enquêter sur ces allégations. La situation est d’autant plus troublante que le Soudan a signé la Convention relative à l'esclavage de 1926 et la Convention supplémentaire relative à l’abolition de l’esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l’esclavage de 1956 (ratifiée le 9 septembre 1957). En conséquence, selon la législation soudanaise, nul ne sera tenu en esclavage; en principe, l'esclavage ainsi que la traite des esclaves, sous toutes leurs formes et manifestations, sont interdits.
Par ailleurs, soulignons que le Soudan a signé et ratifié la Convention internationale sur toutes les formes de discrimination raciale (21 mars 1977), le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (18 mars 1986), le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (16 mars 1986), la Convention internationale sur la suppression et la punition du crime d’apartheid (21 mars 1977), la Convention contre la torture et autres traitement cruels, inhumains et dégradants (signée le 4 juin 1986, mais jamais ratifiée), la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme (19 septembre 1981), la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (18 février 1986), etc. Plus particulièrement, la Déclaration islamique universelle des droits de l’homme, composée de 23 articles, ne doit être transgressée par aucun gouvernement islamique; outre le droit à la vie, la Déclaration reconnaît le droit à la liberté, à l'égalité et à la prohibition de toute discrimination, le droit à la justice, à la protection contre l'abus de pouvoir et contre la torture, les droits des minorités linguistiques, le droit à la liberté de croyance, de pensée et de parole, le droit à la liberté religieuse, etc.
Rappelons l’article 2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 (ratifié le 18 mars 1986 par le Soudan):
|
Article 2 Les États parties au présent Pacte s'engagent à garantir que les droits qui y sont énoncés seront exercés sans discrimination aucune fondée sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion, l'opinion politique ou toute autre opinion, l'origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance ou toute autre situation. |
Enfin, rappelons également l’article 2 de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples (ratifiée le 18 février 1986):
|
Article 2 Toute personne a droit à la jouissance des droits et libertés reconnus et garantis dans la présente Charte sans distinction aucune, notamment de race, d'ethnie, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. |
L’application des dispositions des articles 19 et 20 de cette Charte sont particulièrement inquiétante en ce qui a trait au Soudan en tant que Partie prenante de ce pacte international:
|
Article 19 Tous les peuples sont égaux; ils jouissent de la même dignité et ont les mêmes droits. Rien ne peut justifier la domination d'un peuple par un autre. Article 20 1) Tout peuple a droit à l'existence. Tout peuple a un droit imprescriptible et inaliénable à l'autodétermination. Il détermine librement son statut politique et assure son développement économique et social selon la voie qu'il a librement choisie. 2) Les peuples colonisés ou opprimés ont le droit de se libérer de leur état de domination en recourant à tous moyens reconnus par la Communauté internationale. 3) Tous les peuples ont droit à l'assistance des États parties à la présente Charte, dans leur lutte de libération contre la domination étrangère, qu'elle soit d'ordre politique, économique ou culturel. |
Pour sa part, le gouvernement soudanais nie catégoriquement l’existence de discriminations à l’encontre des chrétiens ou de tout autre groupe habitant le pays et essaie de présenter au monde extérieur une façade rassurante. Cependant, de nombreux faits et plusieurs rapports internationaux contredisent ces pieuses déclarations.
- L’arabisation
Pour ce qui est de la langue, l’article 3 de la Constitution de 1998 officialise l’emploi de l’arabe comme langue de l’État tout en permettant le développement d’autres langues locales et internationales:
|
Article 3 L’arabe est la langue officielle de république du Soudan; et l’État permettra le développement d'autres langues locales et internationales. |
Autrement dit, l’arabe est la langue officielle de l’État, alors que l’islam est la religion officieuse, puisqu’il est possible d’utiliser d’autres religions. Cela étant dit, l’État soudanais s’est néanmoins engagé, depuis plus d’une dizaine d’années, dans une véritable guerre destinée à éradiquer à la fois les langues et les religions du Sud. D’ailleurs, le discours officiel du pouvoir central met l'accent sur une «nouvelle identité soudanaise» basée sur une «pratique religieuse rénovée» grâce à une «intégration nationale informée par l'islam».
4.2 L’emploi des langues
L’emploi des langues au Soudan s’avère très différent, selon qu’on se trouve au nord ou au sud. Ainsi, dans le Nord, l’arabe reste vraiment la langue officielle de l’État; dans le Sud, bien que l’arabe soit également la langue officielle l’anglais est resté une langue véhiculaire normale (depuis les années soixante-dix).
- Les langues de la législation
Bien que l’Assemblée nationale soudanaise compte des représentants de toutes les origines ethniques, tribales et confessionnelles — plus de 10 % des députés sont issus des États du Sud —, seule la langue arabe est admise au Parlement central (suspendu depuis le 13 décembre 1999). Les lois sont rédigées et promulguées en arabe classique, mais les députés peuvent s’exprimer oralement en arabe soudanais. Cependant, dans les trois États du Sud (Bahr Al-Ghazal, Haut-Nil et Equatoria: voir la carte), c’est l’anglais qui est reconnu comme la langue de la législation, que ce soit dans les wali et les conseils provinciaux.
- Les langues de la justice et de l’Administration
Depuis 1991, le Code criminel est basé sur le droit islamique (Charia), ce qui inclut la Cour constitutionnelle, la Cour suprême, les cours civiles normales et les cours criminelles, les tribunaux militaires et les cours tribales. Généralement, dans le Nord, l’arabe nord-soudanais est admis dans les cours de première instance, alors que dans les États du Sud c’est l’arabe sud-soudanais ou l’anglais. En cas de nécessité, les juges (au nord comme au sud) font appel à des interprètes. La langue écrite des cours de justice est généralement l’arabe classique au nord et l’anglais ou l’arabe sud-soudanais (parfois certaines langues locales) au sud.
Dans les services gouvernementaux, l’arabe moderne standard est la langue orale la plus employée au sein des institutions nordistes, mais la langue anglaise et quelques langues locales sont largement utilisées au sud. La langue écrite reste l’arabe classique (au nord) et l’anglais (au sud).
- Les langues de l’éducation
Au Soudan, l'école est gratuite mais non obligatoire. Dans le Nord, les écoles coraniques jouent un rôle de premier plan dans la scolarisation des jeunes tout au cours des six années du primaire. Seulement 50 % des élèves accèdent au secondaire où ils apprennent également l’anglais comme langue seconde. En 1995, on estimait que plus de 40 % de la population nord-soudanaise était analphabète, bien que le pays comportait plusieurs établissements d'enseignement supérieur comme l'université de Khartoum (fondée en 1956), l'université islamique d'Omdurman (1912) et l'université de Juba (1975), cette dernière étant fermée depuis la reprise de la guerre civile. La politique gouvernementale à l’égard des établissements supérieurs d’éducation oblige les établissements à enseigner en arabe, mais beaucoup de cours se donnent encore en anglais, notamment à l’université de Karthoum. À peine 3 % des Soudanais ont aujourd’hui accès à l’université.
Dans les établissements d’enseignement du Sud, la guerre civile a provoqué l'effondrement complet du système scolaire. Les seules écoles encore debout sont celles dirigées par les Églises chrétiennes, mais le gouvernement soudanais interdit de construire de nouveaux bâtiments. On estime que le taux d'analphabétisme dans le Sud est de 90 % chez les femmes et de 80 % chez les hommes. Une génération complète de Soudanais risque d'être perdue, faute d'avoir pu s'instruire suffisamment. Lorsque les écoles fonctionnent, les élèves des deux premières années du primaire reçoivent un enseignement dans leur langue maternelle (locale). Par la suite, l’arabe ou l’anglais deviennent des matières d’enseignement. Au secondaire, la langue qui n’a pas été enseignée comme comme matière d’enseignement devient un sujet d’enseignement. Environ, la moitié les classes du secondaire sont conduites moitié en arabe et moitié en anglais (dans l’État du Bahr el-Ghazal et dans la province d'el-Istiwais). Cependant, l'emploi de l'arabe comme un matière d’enseignement dans les écoles du Sud reste un problème d’ordre politique, car beaucoup de sudistes considèrent l’arabe comme un élément de la domination culturelle du Nord.
En décembre 1999, le président soudanais, Omar Hassan al-Bashir, a annoncé un «nouveau» programme éducatif et a affirmé que «son gouvernement avait l'intention de changer la société pour vivre selon l'enseignement du Coran». Ainsi, le gouverneur de l'État de Khartoum a confirmé que son État «projetait de transformer toutes les écoles (primaires) dans l'État de Khartoum en écoles coraniques pour le début de l'année 2002». Le gouvernement central semble bien résolu à appliquer le «projet de civilisation» de son parti (le Congrès national), qui inclut l’islamisation forcée de l’enseignement primaire. Les instituteurs sudistes dénoncent ces déclarations, car ils craignent que les écoles chrétiennes soient en grand danger de disparition: «S’ils veulent changer ces écoles en écoles coraniques, ceci est une violation du droit des chrétiens.» Le président du Soudan a donné l'ordre aux gouverneurs de tous les États de transformer les écoles primaires en écoles islamiques et d’enseigner le Coran aux enfants.
- Les langues des médias
Depuis l’indépendance, les médias ont servi comme moyen de transmission idéal pour véhiculer la propagande des partis politiques au pouvoir. La radio est restée un quasi-monopole du gouvernement, alors que la télévision est entièrement contrôlée par le pouvoir en place. L’agence de presse officielle, la Sudan News Agency (SUNA), fondée en 1971, diffuse des actualités, au Soudan ainsi que dans les pays étrangers, en arabe, en anglais et en français. La Soudan Television opère trois stations située à Omdurman, Al-Jazirah et Atbarah; toutes utilisent l’arabe standard moderne, Radio-Omdurman diffuse aussi en arabe classique. La station de radio de la Sudan National Broadcasting Corporation d’Omdurman, avec une station régionale à Juba pour le Sud, diffuse en arabe et en anglais. La radio SPLA émet en arabe, en anglais et en diverses langues du Sud. Presque tous les quotidiens du pays sont publiés en arabe classique, seulement quelques-uns sont rédigés en anglais; à Khartoum, sur 22 quotidiens, 19 paraissent en arabe, trois en anglais.
4.3 Le projet de Constitution de 2005
Le Soudan se prépare à modifier sa constitution de juin 1998. Un nouveau projet a été présenté de façon à laisser davantage de place à l'anglais et aux langues nationales du pays. Ainsi, l'article 8 évite dorénavant d'avoir recours à l'expression «langue officielle» en parlant de l'arabe. L'arabe aurait le statut de «langue nationale largement parlée au Soudan» et, avec l'anglais, celui de «langues de travail officielles du gouvernement national» et de «langues d'enseignement pour l'éducation supérieure». Quant aux langues indigènes, elles sont des «langues nationales» qui doivent être respectées, développées et promues:
|
Article 8 Langue 1) Toutes les langues indigènes du Soudan sont des langues nationales et doivent être respectées, développées et promues; 2) La langue arabe est la langue nationale largement parlée au Soudan ; 3) L'arabe, en tant que langue principale au niveau national, et l'anglais seront les langues de travail officielles du gouvernement national et les langues d'enseignement pour l'éducation supérieure; 4) En plus de l'arabe et de l'anglais, la législature de tout niveau de gouvernement infranational peut adopter une autre langue nationale comme la langue de travail officielle complémentaire à son niveau; 5) Il n'y aura aucune discrimination contre l'usage de l'arabe ou de l'anglais à n'importe quel niveau de gouvernement ou d'enseignement; |
L'article 31 de ce projet de Constitution interdit la discrimination pour des questions de langue ou de religion:
|
Article 31
Égalité avant la Loi |
L'article 82 oblige l'État à établir dans le pays un système démocratique décentralisé de gouvernement en tenant compte de la diversité culturelle, ethnique, raciale, religieuse et linguistique ainsi que l'égalité des sexes:
|
Article 82 Les obligations du gouvernement d'unité nationale Le gouvernement d'unité nationale doit assumer, entre autres, les obligations nationales suivantes : (a) L'administration et le fonctionnement de l'État, ainsi que la formulation et la mise en oeuvre d'une politique nationale conforme à la présente Constitution, (b) L'établissement d'un système démocratique décentralisé de gouvernement en tenant compte de la diversité culturelle, ethnique, raciale, religieuse et linguistique ainsi que l'égalité des sexes, [...] |
L'article 185 reconnaîtrait le nécessité de répartir la richesse collective dans toutes les régions du Soudan, sans discrimination pour des motifs de genre, de race, de religion, d'appartenance politique, ethnique, linguistique:
|
Article 185 1) La richesse du Soudan doit être partagée équitablement afin de permettre à chaque niveau de gouvernement de se libérer de ses responsabilités et devoirs légaux et constitutionnelles; 2) Le gouvernement national doit remplir ses obligations de fournir des transferts au gouvernement du Soudan du Sud et, sauf pour ce qui est prévu, répartir les revenus équitablement parmi tous les États; 3) Le partage et la répartition de la richesse du Soudan doivent être basés sur la prémisse que toutes les parties du pays aient droit au développement. En conséquence, la richesse émanant des ressources du Soudan doit être répartie de façon à assurer que la qualité de vie, la dignité et les conditions de vie de tous les citoyens sont favorisés sans discrimination pour des motifs de sexe, de race, de religion, d'appartenance politique, ethnique, linguistique ou de région; |
Le conflit de longue date opposant le Nord et le Sud du
Soudan a officiellement pris fin en janvier 2005, avec la signature de l'Accord
de paix global (APG) entre le gouvernement central et la rébellion
sudiste. Cependant, l'un des chefs du Sud, le colonel John Garang, devenu
premier vice-président du Soudan, perdit la vie le 30 juillet 2005 dans un
accident (?) d' hélicoptère, ce qui a provoqué des émeutes. Néanmoins, le
5 mai 2006, le gouvernement du Soudan et les membres
du Mouvement de libération du Soudan, représentés par Minni Arkou Minawi, ont
signé l'Accord de paix du Darfour à Abuja (Nigeria), lors des pourparlers de
paix coordonnés par l'Union africaine (UA).
L’impact de ces nombreux conflits sur le Soudan, où les pénuries d’aliments et d’eau sont fréquentes, où l’espérance de vie est de 56 ans et où le taux d’alphabétisation chez les adultes est de 59 %, est extrêmement important. Par ailleurs, il est toujours possible qu’un échec des efforts de stabilisation et de reconstruction au Soudan puisse favoriser l’instabilité dans les pays voisins.
![]()
Au Soudan, on ne peut pas parler d’une politique linguistique, mais de deux politiques, selon qu’on se trouve au nord ou au sud. La politique linguistique du Nord, véhiculée essentiellement par le gouvernement central, en est une d’unilinguisme arabe, surtout dans les centres urbains. Ce processus jugé incontournable par beaucoup de Soudanais aurait pour avantage de favoriser l'intégration d'une langue nationale commune. Dans le Sud, la langue arabe est perçue comme une menace à l'identité proprement africaine des peuples de race noire. Certains Sud-Soudanais acceptent la langue elle-même en tant qu'instrument de communication entre les peuples, mais refusent le dogmatisme religieux qui accompagne l'arabisation. Le problème, c’est que l’arabe est imposé par la force à une population qui n’en veut pas. D’ailleurs, l'arabe qui se répand de plus en plus dans le sud du pays n'est pas l'arabe officiel mais l'arabe soudanais du Sud (ou sud-soudanais). Le résultat des politiques linguistiques semble évoluer vers l'unilinguisme arabe pour les Soudanais du Nord, mais vers un bilinguisme arabe sud-soudanais / langues locales pour les ethnies noires du Sud. De plus, l’arabe de Juba (ou arabe pidginisé) s’est propagé lentement mais fermement à travers le Sud, et pas toujours aux dépens de l’anglais; cette variété d’arabe est employée dans les commerces et même par des représentants des partis politiques fédéraux lorsqu’ils s’adressent à des auditoires urbains mixtes qui ne pourraient pas être comprendre l’arabe soudanais du Nord (ou nord-soudanais).
La situation actuelle laisse présager d'autres conflits entre le Nord et le Sud. Plusieurs leaders sudistes remettent en question l'accord d'Addis-Abeba et proposent d'adopter l'anglais ou le swahili comme langue nationale du Sud.
Le projet d'unification du Soudan n'a jamais dépassé le stade de la simple déclaration d'intention parce que la classe dominante n'a jamais été capable d'accepter la diversité culturelle des ethnies du Sud. Elle s'est enfoncée dans le dogmatisme et le fondamentalisme religieux en associant arabisation et islamisation. L'idéologie nordiste a jusqu'ici triomphé en imposant le carcan d'une nation arabo-musulmane à l'ensemble du Soudan, la communauté islamique tenant à imposer sa loi à toute la société. Khartoum estime que l'issue de la guerre ne peut passer que par l'élimination ou la soumission des «infidèles». Dans ce pays, le conflit religieux se double d'un conflit linguistique, car au Soudan islamisation et arabisation vont de pair. Cependant, la politique nordiste de l’assimilation risque de développer indéfiniment l'irrédentisme du Sud. Au plan national, la politique linguistique d’assimilation s’avère jusqu’ici un échec, car elle n'a pas réussi à favoriser l'unité nationale, bien au contraire.
BibliographieDE CHAND, David. «The Right of Self-Determination: a Legal and Political Right for South Sudan», 6 août 1995, sans lieu,[http://www.sas.upenn.edu/African_Studies/Articles_Gen/de_chand.html].
DIALLO,Garba. «Military Rule, Racism and Democratisation in Mauritania:
Comparisons with Sudan», Oslo (Norvège), juillet 1991, ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2004, art. «Soudan», pour la partie historique. GAUTHIER, François, Jacques LECLERC et Jacques MAURAIS. Langues et constitutions, Montréal/Paris, Office de la langue française / Conseil international de la langue française, 1993, 131 p. GUEYRAS, Jean. «Au Soudan, le pouvoir islamiste se consolide» dans Le Monde diplomatique, Paris, juillet 1994, p. 6-7. LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia Éditeur, coll. «Synthèse«, 1992, 708 p. MILLER, Catherine. «Langues et intégration nationale au Soudan» dans Politique africaine, no 23, Paris, Karthala, septembre 1986, p. 28-41. ORGANISATION DES NATIONS UNIES. Application du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, Genève, Conseil économique et social, 29 octobre 1998.
TENY-DHURGON, Riek Machar. «South Sudan: a History of Political Domination -
a Case of Self-Determination», 19 novembre 1995, sans lieu, |
|
|