République tunisienne

Tunisie

Al Jumhuriyah at Tunusiyah

Capitale: Tunis
Population: 9,3 millions (1998)
Langue officielle: arabe classique
Groupe majoritaire: arabe tunisien (98 %)
Groupes minoritaires: arabe algérien, arabe leventin, arabe marocain, maltais, langues berbères et français
Langue coloniale: français
Système politique: république unitaire
Articles constitutionnels (langue): art. 1 de la Constitution de 1992 (modifiée en 2002)
Lois linguistiques: Arrêté de la municipalité de Tunis du 6 août 1957; loi no 91-65 du 29 juillet 1991 relative au système éducatif; loi no 93-64 du 5 juillet 1993 relative à la publication des textes au Journal officiel de la République tunisienne et à leur exécution; décret no 94-1692 du 8 août 1994 relatif aux imprimés administratifs.

1 Situation géographique

La Tunisie est un État de l'Afrique du Nord s'ouvrant sur la Méditerranée face à la Sicile (voir la carte). Ce pays du Maghreb est limité à l'ouest par l'Algérie et la Libye à l'est. Sa superficie est de 163 610 km², soit 14 fois moins que l'Algérie et 4,3 fois moins que le Maroc, mais environ cinq fois la taille de la Belgique. Bref, la Tunisie est un bien petit pays face à ses voisins immédiats, surtout l'Algérie et la Libye. La capitale du pays est Tunis. Le pouvoir local, limité dans un pays centralisé et peu étendu, est détenu par les gouverneurs, nommés par le président à la tête des 24 gouvernorats: Ariana, Beja, Ben Arous, Bizerte, El Kef, Gabes, Gafsa, Jendouba, Kairouan, Kasserine, Kebili, Mahdia, Manouba, Medenine, Monastir, Nabeul, Sfax, Sidi Bou Zid, Siliana, Sousse, Tataouine, Tozeur, Tunis, Zaghouan.

2 Données démolinguistiques

Des trois États du Maghreb, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie, ce dernier est le plus homogène au plan linguistique. En effet, 98 % de la population parle l'arabe (ou l'une de ses variétés), le reste utilisant le berbère ou le français. L'arabe que parlent la totalité des Tunisiens dans les communications courantes est une variété dialectale appelée arabe tunisien.  Les autres arabophones parlent l'arabe algérien, l'arabe standard, l'arabe marocain ou le maltais de l'île de Malte.

Quoi qu'il en soit, toute la population d'origine tunisienne parle une langue chamito-sémitique, que ce soit l'arabe tunisien ou le berbère (appelé aussi amazigh), la plus importante minorité linguistique.

Ethnie Langue maternelle Affiliation linguistique Population
Arabes tunisiens arabe tunisien famille chamito-sémitique 10 000 000
Arabes algériens arabe algérien famille chamito-sémitique     218 000
Arabes leventin arabe standard famille chamito-sémitique    198 479
Shawiya chaouia (berbère) famille chamito-sémitique     39 000
Djerbi (Jerba)) nafusi (berbère) famille chamito-sémitique     26 000
Français français langue romane     11 000
Maltais maltais famille chamito-sémitique      7 100
Tmagourt sened (berbère) famille chamito-sémitique      5 954
Sened sened (berbère) famille chamito-sémitique      5 400
Ghadamès ghadamès (berbère) famille chamito-sémitique      2 000
Juifs maghrébins arabe marocain famille chamito-sémitique     1 500
 

2.1 L'arabe tunisien

Tous les Tunisiens arabophones parlent l'arabe tunisien. La connaissance de l'arabe classique (officiel) n'est réelle que chez les individus instruits et assez longuement scolarisés. En effet, l'arabe officiel est une langue de prestige, mais il n'est pas utilisé dans la vie quotidienne et il n'est pas transmis dans les foyers tunisiens, mais par l'école et les médias écrits et la télévision.

La position de l'arabe tunisien est très forte en Tunisie et cette langue demeure très vivante dans tout le pays. Il fait partie d'un groupe de dialectes arabes reliés à un arabe maghrébin. Cet arabe tunisien est appelée darija («dialecte») ou tunsi («tunisien»). Cependant, l'arabe tunisien  n'est pas uniforme: il compte un grand nombre de variétés relativement distinctes.

En voici quelques-unes:

- le dialecte tunisois (Tunis);
- le dialecte dialecte bizertin (Bizerte);
- le dialecte sahélien (Sousse, Monastir et Mahdia);
- le dialecte sfaxien (Sfax);
- le dialecte du Sud-Est (Gabès, Médenine et Tataouine);
- le dialecte du Sud-Ouest (Gafsa, Tozeur et Nefta). 

Les variétés de l'arabe dialectal sont parlées dans toutes les grandes villes, que ce soit Tunis, Bizerte, Nabeul, Hammamet, Sousse, Monastir, Mahdia, Kairouan ou Sfax. L'arabe tunisien a subi une certaine influence lexicale de la part du français, de l'italien, de l'espagnol, du berbère et du turc.

2.2 Le berbère

Les berbérophones utilisent, eux aussi, différentes variétés: le chaouia, le nafusi, le sened ou le ghadamès. En Tunisie, les variétés berbères sont en régression constante. Il existe des minorités berbérophones également dans les pays voisins (voir la carte linguistique). 

L’islam est une religion d’État, et ses fidèles constituent la quasi-totalité de la population. Les musulmans tunisiens se rattachent à la branche sunnite de l’islam. Quatre-vingt-cinq pour cent sont de rite malikite, majoritaire dans les pays du Maghreb, et 15 % de rite hanafite.

3  Données historiques

Le peuplement de la Tunisie, issu de la migration des populations libyques venues du Sud, probablement les ancêtres des Berbères, est attesté au moins 4000 ans avant notre ère. Mais la première grande civilisation que connut le pays est celle que fondèrent les Phéniciens sur les côtes, un peuple sémite originaire de Syrie et du Liban. Dominant le commerce maritime en Méditerranée, les Phéniciens établirent des comptoirs en Afrique du Nord, parmi lesquels Utique vers 1100 avant notre ère, dans le nord-est de la Tunisie. 

La colonisation phénicienne ne débuta vraiment qu'avec la fondation de Carthage en 814 avant notre ère, au nord-est de l’actuelle Tunis. Durant les siècles suivants, Carthage se trouva au cœur d’un empire puissant qui domina la majeure partie de l’Afrique du Nord et régna également sur le sud de la péninsule Ibérique, la Sardaigne et une partie de la Sicile. Cet empire s'en tint essentiellement sur l’espace littoral et maritime et ne s’étendit pas vers l’intérieur du pays. À partir de 264, Carthage dut affronter l’Empire romain, alors en pleine expansion, au cours des trois guerres puniques. Durant la dernière de ces guerres, Rome vainquit les Carthaginois et détruisit entièrement leur capitale (en 146).

3.1 La domination romaine

Du IIe siècle avant notre ère jusqu'au Ve siècle de notre ère, l’essentiel du territoire formant l’actuelle Tunisie fut intégré à la province romaine d’Afrique (appelée Africa), qui entreprit la colonisation de la partie basse du pays en développant l'agriculture. Comme ailleurs en Afrique du Nord, les régions montagneuses restées aux mains des Berbères demeurèrent réticentes à la domination romaine.

Au cours du Ve siècle, alors que déclinait l’Empire romain soumis aux invasions barbares, les Vandales, un peuple germanique dirigé par Genséric, traversèrent la péninsule Ibérique, franchirent la Méditerranée et arrachèrent la province d’Afrique aux Romains. Après un siècle d’occupation vandale, soit de 430 environ à 534, le pays fut conquis par le général byzantin Bélisaire. L'empereur Justinien dut très vite s'employer à défendre la nouvelle province contre les attaques berbères. Il fit édifier un réseau de forteresses dans tout le pays.

3.2 La conquête musulmane 

Comme elle se révéla incapable de rétablir la paix et d'endiguer la résistance berbère, l'Afrique byzantine s'affaiblit considérablement, ce qui facilita grandement la conquête arabe. En effet, la région, en grande partie christianisée, fut envahi par les Arabes musulmans au VIIe siècle, qui la dirigèrent jusqu’au début du XVIe siècle. Durant cette longue période, les populations urbaines adoptèrent progressivement le mode de vie musulman, qui se substitua à la culture chrétienne byzantine.  

Les conquérants arabes se heurtèrent aux Berbères qu'ils réussirent à islamiser assez rapidement. Toutefois, les Berbères ne s'arabisèrent pas et conservèrent leurs langues ancestrales.  L’islamisation s’accéléra davantage après la prise de Carthage par les Arabes en 698 et la fondation de Tunis. De 800 à 909, la province appelée Ifriqiya ou «Afrique» (l'actuelle Tunisie, la Tripolitaine et l'Est algérien) fut gouvernée depuis Kairouan par les Aghlabides. Puis ce fut le règne des  Fatimides et des Zirides (909-1060), l'invasion hilalienne (1050-1060), le règne des Almohades (1159-1230) et celui des Hafsides (1230-1574).

Entre-temps, durant la dernière partie du XIIe siècle, les Normands (un autre peuple germanique), commandés par le souverain sicilien Roger II, occupèrent temporairement plusieurs points stratégiques de la côte. Par la suite, à partir de 1228, les Hafsides régnèrent jusqu’en 1534 sur le prospère royaume de Tunis, qui donna son nom à la Tunisie. L'arabe continua de dominer au cours de toutes les dynasties qui régnèrent sur la Tunisie.

3.3 La domination ottomane 

En 1534, le corsaire turc Khayr al-Din Barberousse, déjà maître d'Alger, conquit Tunis tandis que d'autres Turcs occupaient Djerba. L'année suivante, l’armée de Charles Quint chassa le pirate de la région et les Hafsides furent rétablis, mais le pays demeura sous la tutelle de l’empereur du Saint Empire germanique et du roi d’Espagne. Peu de temps après, soit en 1574, les troupes de l’Empire ottoman vainquirent les Espagnols et établirent leur hégémonie sur la Tunisie.


Tunisie

Turquie
Durant toute l'occupation ottomane (1574-1881), la Tunisie put jouir d’une relative stabilité. L’autorité impériale fut exercée par des administrateurs locaux, connus sous le nom de deys de Tunis jusqu’en 1705, puis seulement beys. Le bey Hussein ibn Ali, qui régna de 1705 à 1740, fonda en 1710 la dynastie des Husseinites, qui se maintirent sur le trône jusqu’en 1957. Signalons que, à l'exemple de plusieurs pays à tradition islamique, la Tunisie voit figurer sur son drapeau une étoile et un croissant. La ressemblance du drapeau tunisien avec celui de la Turquie s'explique par le rattachement de la Tunisie à l'Empire ottoman en 1574.

La Tunisie multiplia les traités commerciaux avec les pays européens au prix d'une certaine aliénation économique croissante . Au début du XIXe siècle, les principales marines européennes, dont des navires américains, anéantirent la piraterie méditerranéenne. Le gouvernement tunisien, qui vivait en grande partie des revenus de sa propre piraterie, se trouva privé de ceux-ci et, par voie de conséquence, rapidement très endetté. La crise financière fut aggravée par les politiques extravagantes des beys et par la nécessité pour les gouvernements d’effectuer de fréquentes et coûteuses représailles contre les soulèvements des rebelles. Les principaux créanciers de la Tunisie furent la France, l’Italie et la Grande-Bretagne. Évidemment, chacun de ces pays nourrissait des ambitions impérialistes en Afrique du Nord.

3.4 Le protectorat français 

C'est en 1830 que la France avait conquit l'Algérie et s'était forcément installée dans la région. Complètement ruiné, l’État tunisien dut accepter l’instauration d’une tutelle occidentale. Lors du congrès de Berlin de 1878, la Tunisie fit l’objet de tractations entre les puissances européennes: la France se vit donner toute liberté pour coloniser le pays. Les troupes françaises intervinrent à partir de l’Algérie, sous prétexte de mater la rébellion des tribus kroumirs — des Berbères des hauts plateaux — accusées de pénétrer sur le territoire algérien. Le 12 mai 1881, le bey signa le traité du Bardo, qui instituait un protectorat de fait de la République française sur la Tunisie. Le bey fut contraint de confier à la France les affaires étrangères, la défense du territoire et la réforme de l'administration.

Le protectorat français fut à l’origine de profonds changements politiques et sociaux. À partir de 1884, un résident général français gouverna le pays, dont le bey demeurait le souverain en titre. Le premier résidant général, Paul Cambon, mit en place un secrétaire général chargé de contrôler les décisions des ministres tunisiens et, au besoin, n'hésitait pas à les les remplacer par des «directeurs techniques» français. les divers successeurs de Cambon continuèrent l'œuvre de «francisation» des Tunisiens. Un nombre significatif de colons français s’établirent dans la région côtière du nord du pays, occupant les fonctions administratives et dirigeant les entreprises. Lentement, l'élite tunisienne se francisa.  Sous le protectorat, la justice était expéditive et était rendu par le bey; les pénalités étaient l'amende, la bastonnade, la prison, le bagne et la mort. Les Turcs et les Koulour'lis, fils de Turcs et de Mauresques condamnés à la peine de mort, étaient étranglés, comme ils l'étaient à Alger au temps des pachas; les Maures étaient décapités; les Arabes nomades et les juifs, pendus.

Exclus de la gestion des affaires de leur pays, les Tunisiens commencèrent à réclamer leur indépendance. Ali Bach Hamba et Hedi Sfar fondèrent en 1907 le groupe des Jeunes Tunisiens, qui influencèrent les élites musulmanes en osant réclamer des réformes (novembre 1911). De 1914 à 1921, le pays fut placé sous état d’urgence, la presse anticolonialiste interdite, alors que de nombreux dirigeants nationalistes furent arrêtés. Toutefois, en 1920, plusieurs groupes nationalistes s’unirent pour former le Destour (un parti politique tunisien), qui prônait de profondes réformes démocratiques.

En 1932, Habib Bourguiba, un jeune diplômé en droit membre du Destour, fonda avec d'autres le journal L'Action Tunisienne, qui prônait à la fois l'indépendance et la laïcisation de la société. Au milieu des années trente, la répression coloniale se fit plus violente et Habib Bourguiba fut expulsé avec d'autres militants dans le Sud tunisien et assigné à sa résidence. En 1936, l'accession au pouvoir du Front Populaire permit la libération des chefs indépendantistes. En 1938, Habib Bourguiba était emprisonné en France «pour conspiration contre la sûreté de l'État»; son incarcération dura cinq ans.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les forces allemandes occupèrent le pays. Le 15 mai, les Alliés transférèrent l’autorité de la Tunisie à la France libre. Sans attendre, les autorités françaises procédèrent à l’arrestation de centaines de sympathisants nationalistes et déposèrent le bey régnant, Moncef Bey, jugé pro-allemand, pour le remplacer par Lamine Bey. Cette intervention française suscita un profond ressentiment au sein de la population tunisienne qui avait majoritairement soutenu la reconquête alliée.

En 1945, le général de Gaulle proposa à la Tunisie le statut d’«État associé» au sein de l’Union française. Cependant, Bourguiba, de retour au pays en 1949, intensifia sa campagne pour l’indépendance de la Tunisie, en s’appuyant notamment sur l’Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT). En 1952, la lutte pour l’indépendance prit un nouveau tour après les arrestations de Bourguiba et des chefs nationalistes et la dissolution forcée du gouvernement Chenik. Les indépendantistes prirent les armes contre le colonisateur, tandis qu’à l’opposé l’organisation «Main rouge», créée par des colons extrémistes, lançait une campagne terroriste contre les nationalistes. Les émeutes et les attentats menèrent la Tunisie au bord de la guerre. Le 31 juillet 1952, Pierre Mendès France, le nouveau président du Conseil français, se rendit en Tunisie et promit, dans un discours prononcé à Carthage, l’autonomie interne. Bourguiba jugea cette déclaration acceptable et les émeutes cessèrent. Le 3 juin 1955, le premier ministre tunisien Tahar ben Amar et le successeur de Mendès France, Edgar Faure, signèrent une série de conventions consacrant l’autonomie tunisienne. Le 17 septembre, pour la première fois en 74 ans, était installé à Tunis un gouvernement composé exclusivement de Tunisiens.

3.5 L'indépendance et la Première République

Le 20 mars 1956, un nouvel accord reconnut la Tunisie comme une monarchie constitutionnelle entièrement souveraine. Les premières élections législatives de l’histoire tunisienne, organisées le 25 mars, donnèrent une large victoire au Néo-Destour. Le 8 avril, Habib Bourguiba fut élu président de la première Assemblée nationale tunisienne; le 11 avril, il était nommé premier ministre. L’Assemblée tunisienne adopta une constitution transférant au peuple tunisien les pouvoirs législatifs. Le 12 novembre 1956, la Tunisie devenait membre des Nations unies.

Le 25 juillet 1957, l’Assemblée nationale déposait le bey et proclamait la République, dont Bourguiba devint le premier président. Les biens du bey furent confisqués et servirent à régler la dette de l’État. De nombreux fonctionnaires français furent révoqués et le tiers des Français de Tunisie quitta le pays.

Les relations avec la France se détériorèrent en raison de la guerre d’Algérie. À la fin de 1957, des affrontements se produisirent lorsque des troupes françaises, poursuivant des indépendantistes algériens, franchirent la frontière tunisienne. Le 15 avril 1959, la France et la Tunisie signaient un accord prolongeant l’assistance technique française et, en 1960, la Tunisie accepta de rembourser une partie des terres confisquées aux ressortissants français.

La nouvelle Constitution tunisienne fut promulguée le 1er juin 1959. En novembre, Habib Bourguiba fut réélu président sans rencontrer d’opposition; il s'employa à laïciser le justice et le droit, réforma et démocratisa l'enseignement tout en l'arabisant, puis tenta de moderniser l'État notamment par la promulgation du Code du statut personnel avec interdiction de la polygamie et déclaration de l'égalité entre les hommes et les femmes. Bourguiba ne remit jamais en cause l'usage du français en Tunisie. Au contraire, il généralisa son enseignement dans les écoles tout en favorisant l'apprentissage de l'arabe classique.

En 1961, les relations franco-tunisiennes se détériorèrent, car les Français avaient refusé d’évacuer leur base navale de Bizerte: des troupes tunisiennes l’assiégèrent le 19 juillet 1961. Après des discussions prolongées entre la France et la Tunisie, qui débutèrent en 1962, la France se retira intégralement de Bizerte en octobre 1963.


Habib Bourguiba (1903-2000)

Le président Bourguiba souhaitait jouer un rôle prépondérant au sein du monde arabe. Il se tourna simultanément vers le reste du Maghreb et le Proche-Orient arabe. Cette politique se traduisit par une coopération économique et politique accrue avec les pays voisins. Le contentieux sur les frontières avec l’Algérie fut résolu, alors que les relations entre la Tunisie et le Maroc s’améliorèrent. Durant les années 1965 et 1966, la Tunisie soutint la création du Comité permanent consultatif du Maghreb qui préfigurait l’Union du Maghreb Arabe (UMA), dont l’acte de naissance fut signé en 1989. Puis la Tunisie se rapprocha de l’Égypte. Cette politique pro-arabe apparut comme une alternative à la coopération avec la France. En mai 1964, l’Assemblée nationale décréta l’expropriation des terres encore en possession des étrangers, notamment des Français. En 1979, le siège de la Ligue arabe fut transféré à Tunis.

Bourguiba fut élu pour la troisième fois en novembre 1969. En décembre, l’Assemblée nationale approuva une modification constitutionnelle prévoyant qu’un premier ministre, nommé par le président, assumera la présidence en cas de décès ou d’invalidité de celui-ci. En mars 1975, Bourguiba fut nommé «président à vie».

La décennie quatre-vingt vit le régime tunisien confronté à de nombreuses difficultés. Les relations avec la Libye furent rompues en 1985 après que ce pays eut expulsé quelque 30 000 travailleurs tunisiens. La même année, le siège de l’OLP, situé près de Tunis, fut détruit par un raid aérien israélien. En 1986, la Tunisie adopta un plan d’austérité sur recommandation du Fonds monétaire international (FMI), qui fournit aux islamistes de nouveaux arguments contre le pouvoir.

3.6 Le «printemps tunisien»

Le 7 novembre 1987, Habib Bourguiba, le «combattant suprême» et «président à vie» fut déposé par son premier ministre Zine el-Abidine Ben Ali, sous prétexte que son grand âge (84 ans) le rendait incapable de gouverner plus longtemps le pays. Il avait été déclaré «médicalement empêché» de remplir sa fonction. Ce «coup d’État constitutionnel» fut relativement bien accueilli par les autres pays et, encore mieux, par la population.

Débuta alors le «printemps tunisien». Le général Zine ben Ali apparut à la fois comme un homme d’ordre et de compromis, capable de faire face aux tentatives de déstabilisation d’une partie des milieux islamistes. Il choisit d'appliquer une politique modérée en arabisant l’enseignement ainsi que l'essor d’un islam d’État. En même temps, le nouveau président autorisa le multipartisme en appliquant la démocratisation aux islamistes qui furent invités à participer aux élections législatives de 1989 et aux élections municipales de 1990.


Président Ben Ali

Cependant, la parenthèse démocratique tourna court. L'opposition, la Ligue tunisienne des droits de l'homme ainsi que les intellectuels furent mis au pas, et la presse fut assujettie au pouvoir. Le 24 octobre 1999, le président Ben Ali fut réélu pour un troisième mandat de cinq ans, avec 99 % des voix. En avril 2000, les cérémonies relativement simples organisées par le pouvoir pour les obsèques de l’ancien président Habib Bourguiba créèrent une vive réaction dans l’opinion publique tunisienne et internationale.

Un mouvement de résistance pacifique sembla se développer dans le pays. Le régime tenta de jouer une plus grande ouverture, rendue nécessaire aussi par des résultats économiques moins bons en 2000 et 2001 que les années précédentes. Un référendum, tenu le 26 mai 2002, permit une autre modification de la Constitution, avec 99 % de «oui», qui autorise le président Ben Ali à se présenter aux élections pour une 4e fois. De plus, l’article 21 déclare que «le chef de l’État bénéficie au cours de l’exercice de ses fonctions de l’immunité judiciaire dont il continue de bénéficier après la fin de son mandat concernant les décisions et les actes relatifs à l’accomplissement de ses fonctions». Autrement dit, il s'agit d’une «impunité à vie» et non pas d’une simple immunité fonctionnelle durant la présidence.

En octobre 2004, Zine el Abidine Ben Ali fut réélu sans surprises, avec près de 94 % des suffrages, au sommet de l’État tunisien, alors que son parti allait rafler 80 % des sièges au Parlement. Le président devrait pouvoir perpétuer quelques années encore son modèle à base de relative stabilité intérieure et de privation des libertés d’expression. Néanmoins, entre 2004 et 2006, la vie politique fut caractérisée par une certaine poursuite de la répression politique.

4 Le statut juridique de l'arabe

Le statut de la langue n'est, dans les faits, proclamé que dans la Constitution de 1992 (modifiée en 2002). L'article 1er stipule ce qui suit:

Article 1er

La Tunisie est un État libre, indépendant, souverain; sa religion est l'Islam, sa langue l'arabe et son régime, la République.

C'est à partir de cette seule disposition constitutionnelle que l'arabe classique est utilisé comme la langue officielle de l'État. La législation concernant l'arabe est relativement limitée: l'Arrêté de la municipalité de Tunis du 6 août 1957, la loi no 91-65 du 29 juillet 1991 relative au système éducatif, la loi no 93-64 du 5 juillet 1993 relative à la publication des textes au Journal officiel de la République tunisienne et à leur exécution, le décret no 94-1692 du 8 août 1994 relatif aux imprimés administratifs, etc. C'est sûrement là l'un des indices permettant de croire que la Tunisie ne connaît pas de graves problèmes linguistiques.

La politique d'arabisation a commencé en 1958. Au début, elle touchait exclusivement le domaine de l'enseignement. Elle a progressé davantage en 1968, mais il a fallu attendre la décennie 1970-1980 pour voir l'arabisation toucher les domaines de l'Administration en général. 

4.1 La langue de la législation

En vertu de la loi no 93-64 du 5 juillet 1993 relative à la publication des textes au Journal officiel de la République tunisienne et à leur exécution, l'arabe est la seule langue utilisée lors des débats du Parlement, de la rédaction et de la promulgation des lois:

Article 1er

1) Les lois, les décrets-lois, les décrets et les arrêtés sont publiés au Journal officiel de la République tunisienne en langue arabe.

2) Ils sont publiés également en une autre langue, et ce, uniquement à titre d'information.

3) Les avis juridiques et judiciaires sont publiés au Journal officiel de la République tunisienne, conformément à la législation en vigueur. 

Le Journal officiel de la République tunisienne, lequel retranscrit les débats parlementaires, est bilingue (arabe-français), mais la version française n'a aucune valeur juridique. Il arrive parfois que certaines lois soient traduites en français, mais là encore, le texte français n'est jamais considéré comme officiel. Précisons que les débats peuvent se dérouler en arabe dialectal (tunisien), de même que les réunions du Conseil des ministres.

4.2 La langue de l'Administration

Le domaine de l'administration est massivement bilingue. L'article 5 du décret no 94-1692 du 8 août 1994 relatif aux imprimés administratifs précise que la langue arabe est utilisées dans les modèles des imprimés administratifs, mais qu'il est admis d'ajouter sa traduction dans une ou plusieurs langues étrangères:

Article 5

La langue arabe est adoptée dans l'élaboration des modèles des imprimés administratifs. Il est admis, le cas échéant, d'ajouter sa traduction dans une ou plusieurs langues étrangères.

En réalité, les formulaires sont imprimés en arabe et en français; les services à la population sont toujours assurés tant en arabe tunisien qu'en arabe classique et en français. En fait, seuls les ministères de la Justice et de la Défense sont entièrement arabisés. De façon générale, il n'y a pas de loi concernant la langue de la communication institutionnelle des ministères, mais des directives internes pour le ministère des Affaires étrangères. Généralement, ce sont de simples règlements qui précisent les modalités d'usage de cette langue dans l'administration et l'enseignement. En fait, depuis l'acquisition de moyens informatiques en langue arabe (traitement de texte, logiciels, etc.), l'arabisation dans l'Administration gouvernementale est devenue plus effective. Un universitaire tunisien apporte le témoignage suivant:

Les efforts entrepris depuis l'indépendance pour introduire l'arabe dans certains secteurs de l'administration jusque là entièrement francisés sont restés à peu près sans effet. Tel est le cas, par exemple, de l'administration des Postes et Télécommunications: les divers imprimés mis à la disposition du public, dans les guichets, sont libellés dans les deux langues. Mais une infime proportion (1 à 2 %) des utilisateurs s'intéresse à la version arabe de ces imprimés. Quant au personnel, il ne lui viendrait jamais à l'idée d'utiliser cette version [...].

Les ministères qui utilisent l'arabe en priorité sont les suivants: l'Éducation, l'Intérieur et les Forces armées. Par ailleurs, conformément à la législation en vigueur, le domaine de la justice est entièrement arabisé. L'arabe tunisien et l'arabe classique sont les seules langues autorisées dans les cours de justice. Le français est considéré comme une langue étrangère et est traité comme tel; il faut recourir à un interprète lorsque l'accusé est d'origine française.

4.3 Les langues de l'éducation

Le domaine de l'enseignement est totalement arabisé à la maternelle ainsi qu'aux trois premières années du primaire (premier cycle). Par la suite, c'est-à-dire au second cycle du primaire et au secondaire, l'enseignement se fait moitié en arabe, moitié en français. Voici ce qui est prescrit dans la loi no 91-65 du 29 juillet 1991 relative au système d'éducation:

Article 1er

Le système éducatif a pour objectif de réaliser, dans le cadre de l'identité nationale tunisienne et de l'appartenance à la civilisation arabo-musulmane, les finalités suivantes: [...]

4) donner aux élèves la maîtrise de la langue arabe, en tant que langue nationale, de façon qu'ils puissent en faire usage, dans l'apprentissage et la production, dans les divers champs de la connaissance: sciences humaines, sciences exactes et technologie;

5) faire en sorte que les élèves maîtrisent une langue étrangère et au moins de façon à leur permettre d'accéder directement aux productions de la pensées universelle, technique, théories scientifiques, et valeurs humaines, et les préparer à en suivre l'évolution et à y contribuer d'une manière propre à réaliser l'enrichissement de la culture nationale et son interaction avec la culture humaine universelle.

Article 9

Dans les deux degrés de l'enseignement de base, toutes les matières concernant les humanités, les sciences et les techniques sont enseignées en arabe.

Effectivement, l'enseignement de l'arabe occupe beaucoup d'heures dès le primaire.

Premier degré Nombre d'heures par semaine
Première année 11 h 30
Deuxième année 11 h 30
Troisième année 10 h
Quatrième année 10 h
Cinquième année 7 h
Sixième année 7 h

Second degré (enseignement de base)

Nombre d'heures par semaine

Septième année 5 h
Huitième année 5 h
Neuvième année 5 h
Cycle secondaire

Nombre d'heures par semaine
Filières scientifiques       Filières littéraires

Première année   4 h 30
Deuxième année               / 5e année   4 h 30
Troisième année              / 6e année                                3 h                                5 h
Quatrième année            / 7e année                                 --                                  4 h

L'article 12 de la loi no 91-65 du 29 juillet 1991 relative au système d'éducation prescrit ce qui suit à propos de l'enseignement secondaire:

Article 12

1) Le premier cycle de l'enseignement secondaire vise à permettre aux jeunes d'acquérir une formation équilibrée qui cultive leur intérêt pour les langues, les humanités, les sciences, tant théoriques qu'expérimentales et pour la technologie; et qui observe une juste mesure entre les dimensions cognitives, pratiques et affectives; de même, cette formation permet de consolider et d'approfondir les connaissances acquises par l'élève, au cours de l'enseignement de base.

2) Le deuxième cycle de l'enseignement secondaire a pour finalité de préparer à la spécialisation, de développer les dextérités et de cultiver les aptitudes; de même, il vise à poursuivre la consolidation et l'approfondissement des connaissances acquises par les élèves au cours du premier cycle, et ce, en vue de développer leur capacité d'être à l'écoute de l'évolution des connaissances et de renforcer leur intérêt pour le savoir, l'autoformation et la création. 

Dans l'enseignement supérieur, l'arabisation progresse encore lentement. Elle est partielle dans les sciences sociales et les sciences humaines, comme la philosophie, la sociologie, l'histoire, le droit, etc. Dans les matières scientifiques et techniques, l'enseignement reste essentiellement français. Néanmoins, à chaque année, dans toutes les facultés, de nouveaux cours en arabe doivent remplacer ceux dispensés en français.

Dans l'enseignement des langues secondes, l'anglais est obligatoire. Cette langue est enseignée dès la huitième année de base, soit à l'âge de 15 ans, et ce, depuis 1996. L'espagnol, l'italien et l'allemand sont des matières optionnelles enseignées à partir de la deuxième année du cycle secondaire.

Il existe aussi un grand nombre d'écoles privées où l'enseignement est dispensé en français. La loi n°91/65 de Juillet 1991 relative au système éducatif a réservé un chapitre entier à l’enseignement privé en délimitant le cadre juridique nécessaire pour la mise en place, la gestion et le fonctionnement des établissements scolaires privés. Bien que payant, cet enseignement gagne du terrain pour deux raisons : l’efficacité des apprentissages et les taux de réussites enregistrés par ces établissements. Bien que mal vue des enseignants, ces écoles sont au contraire bien perçue par les employeurs qui estiment que cet enseignement est  plus efficace.

4.4 Les langues de l'affichage

La législation nationale n'a pas légiféré sur la langue de l'affichage, mais un arrêté de la municipalité de Tunis (6 août 1957) avait obligé les propriétaires d'établissements publics d'arabiser leurs enseignes avant le 1er avril 1958. Voici la formulation de cet arrêté:

Article 1er

Toutes les enseignes commerciales, industrielles ou autres qui donnent sur la voie publique doivent être rédigées en langue arabe. Elles peuvent cependant être bilingues.

Article 2

Le volume des lettres arabes de ces enseignes doit être au moins égal à celui des lettres de la langue étrangère.

Article 3

Le spécimen rédigé en arabe doit être approuvé par un calligraphe agréé par l'administration municipale.

Article 4

Un accord municipal doit obligatoirement précéder la réalisation de toutes les enseignes conformément à la réglementation de l'organisation des rues de la ville en vigueur.

Il semble que cette prescription ait été respectée à l'époque dans une proportion de 90 %. Toutefois, il s'agissait d'une politique adoptée par la seule ville de Tunis, car en aucun moment l'arabisation de l'affichage n'a fait l'objet d'un objectif prioritaire de la part du gouvernement.

Aujourd'hui, la Tunisie se caractérise par un affichage bilingue généralisé, à l'exception du ministère de l'Intérieur et du ministère de la Justice, entièrement arabisés. Le bilinguisme français-arabe se révèle une pratique courante à peu près partout dans le pays: édifices gouvernementaux (avec priorité à l'arabe), signalisation routière, publicité commerciale, toponymie et noms de rues, etc. Cependant, les enseignes commerciales sont plus souvent en français que bilingues (en français et en arabe), se limitant à des noms propres, de banques ou de restaurants. Dans l'ensemble, la Tunisie présente un visage résolument bilingue; cette attitude démontre que les dirigeants ne poursuivent plus une arabisation totale et qu'ils ont choisi la voie du pluralisme. Ce choix ne peut mettre en danger la langue arabe puisque le français demeure une langue essentiellement instrumentale en Tunisie.

De tous les pays du Maghreb, la Tunisie semble représenter le stade le plus avancé de ce qui pourrait être le sort futur des langues dans cette région du monde. Contrairement à l'Algérie et au Maroc, ce pays ne compte pratiquement plus d'éléments berbères traditionnellement réfractaires à l'arabisation; il lui est donc plus facile de réaliser l'homogénéisation linguistique du territoire. Mais l'originalité de la solution tunisienne réside davantage dans son parti pris pour un pluralisme culturel sans complexe et sans dépendance excessive à l'égard d'aucune des cultures, fût-elle arabe. Loin de poursuivre une politique d'arabisation totale, la Tunisie s'achemine vers l'adoption généralisée de l'arabe dialectal tunisien, qui ne craint pas de puiser à la fois dans l'arabe classique et dans le français.

Les déclarations des dirigeants politiques sont révélatrices. Déjà en 1968, le président de la Tunisie, Habib Bourguiba, affirmait: «Non, vraiment, l'arabe classique n'est pas la langue du peuple.» En 1971, son ministre de l'Éducation nationale, pourtant un militant de l'arabisation, rappelait aux étudiants: «La tunisification des programmes doit être liée intimement à la réalité nationale. Il faut penser tunisien et éviter l'imitation aveugle d'autrui.» L'évolution de la situation tunisienne montre qu'effectivement les dirigeants ne poursuivent plus une arabisation totale et préfèrent promouvoir la langue parlée tunisienne tout en conservant au français une place de choix. Pour le moment, la Tunisie a choisi la voie de l'efficacité et du pluralisme culturel. •

Dernière mise à jour: 26 déc. 2009
 

Bibliographie

ENCYCLOPÉDIE MICROSOFT ENCARTA, 2004, art. «Tunisie», pour la partie historique.

GRANDGUILLAUME, Gilbert. Arabisation et politique linguistique au Maghreb, Paris, Éditions G.-P. Maisonneuve et Larose, 1983, p. 127.

LECLERC, Jacques. Langue et société, Laval, Mondia Éditeur, coll. "Synthèse", 1992, 708 p.

LECLERC, Jacques et Jacques MAURAIS. Recueil des législations linguistiques dans le monde, tome V: «Algérie, Autriche, Chine, Danemark, Finlande, Hongrie, Malte, Maroc, Norvège, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Royaume-Uni, Tunisie, Turquie, ex-URSS», Québec, Les Presses de l'Université Laval, CIRAL, 1994, 223 p. 

 

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