Province de Québec

Le défi de l'immigration

1 Les objectifs de l'immigration

La question démographique ne saurait être complète sans la faire suivre des quelques données concernant la question de l'immigration au Québec. On sait que, avec le problème de la dénatalité, les incidences linguistiques y sont manifestes. À la rigueur, ces problèmes peuvent même remettre en question les politiques linguistiques.

Le gouvernement du Québec espère sans doute compenser en partie les pertes dues à la dénatalité par une hausse de l'immigration, mais celle-ci va continuer à jouer contre le Québec par rapport à l'ensemble du Canada. Entre 1970 et 1980, sur le plan de l'immigration internationale, le Canada anglais a reçu 83,5 % des immigrants internationaux contre seulement 16,5 % par le Québec, alors que celui-ci comptait pour 25 % de la population canadienne. Il en résulte que, au cours de cette période, la Canada a vu croître sa population de 12,4 %, le Québec, de 4,8 % seulement. Et les tendances démographiques semblent se maintenir: le Québec n'a reçu que 19,6 % des immigrants en 1986, 17,6 % en 1987, 15,9 % en 1988 et... 12,7 % en 1995 (pour 24,7 % de la population canadienne). L'accentuation de la minorisation du Québec dans la fédération canadienne paraît donc inéluctable.

2 L'immigration interprovinciale

Sur le plan de l'immigration interprovinciale, il y a plus de Québécois qui quittent le Québec que de Canadiens (anglais) qui viennent y résider; depuis 1966, le Québec a perdu annuellement 30 000 de ses citoyens, qui ont émigré dans les provinces anglaises, et a accueilli à peine 16 000 à 17 000 migrants canadiens. Par exemple, en 1991, quelque 40 500 Québécois ont quitté la province pour aller vivre ailleurs au Canada, pendant que 28 291 Canadiens venaient s'installer au Québec, ce qui donne un solde négatif de 12 209 personnes. Dans les 20 dernières années, le Québec a perdu environ 450 000 citoyens pour un déficit net de 195 000 personnes.

Selon le démographe Jacques Henripin, le Québec voit partir 28 % de ses immigrants en cinq ans; en 10 ans, ce sont 40 % des immigrants qui quittent le Québec, c'est-à-dire 50 000 personnes; en 20 ans, le pourcentage grimpe à 50 % et, en 30 ans, le taux des départs devient aussi élevé que 60 %.

Cependant, si le solde interprovincial a toujours été négatif pour le Québec, la situation n’a quand même rien d’une catastrophe. S’il est vrai que, depuis 1990, le Québec a perdu 60 000 citoyens au profit des autres provinces, l’Ontario en a perdu 58 000, le Manitoba, 137 000, la Saskatchewan, 183 000. Ce sont la Colombie-Britannique et l’Alberta qui sont les deux grandes gagnantes de ces mouvements interprovinciaux. En réalité, si le Québec avait perdu, par rapport à sa population de sept millions, autant de citoyens que la Saskatchewan en 25 ans, ce n’est pas une perte de 440 000 qu’il lui faudrait encaisser, mais une perte de 1,4 million d’habitants! Cela dit, tous ces départs coûtent néanmoins très cher au Québec. Au plan économique, social, linguistique, culturel et démographique, il s'agit d'un énorme déficit dont le résultat est difficilement mesurable.

3 L'immigration francophone internationale

On peut de prime abord croire que le recours à l'immigration francophone pourrait encourager les nouveaux arrivants à rester au Québec. Or, les immigrants des pays francophones ne semblent guère manifester une propension plus élevée à s'établir au Québec, bien au contraire.  Selon une étude du démographe Marc Termote de l'Institut national de la recherche scientifique, la perte moyenne parmi l'ensemble des immigrants arrivés entre 1976 et 1986, c'est-à-dire après une durée moyenne de cinq ans de séjour, est de 28 %;  cette perte s'élève à 30 % pour les Libanais, les Marocains et les Belges, à 40 % pour les Suisses, à 44 % pour les Algériens et à 47 % pour les Français.  On imagine le taux des départs après 10, 15 ou 20 ans. Dans ces conditions, toute politique visant à attirer plus d'immigrants francophones ne récoltera qu'un succès limité.

Le recrutement des francophones demeure problématique: peu d'immigrants peuvent provenir de la France, de la Belgique ou de la Suisse; la source semble tarie depuis longtemps.  Elle l'est encore davantage lorsqu'on se fixe comme objectif le type «Libanais-francophone-et-millionnaire». Le réservoir de «francophones» le plus vraisemblable reste l'Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie) et Haïti avec une population économiquement pauvre et parlant soit l'arabe dialectal, soit le créole.  De toute façon, rappelons-le, ces immigrants quittent le Québec dans une proportion élevée après seulement cinq ans. Mais de toute évidence le grand réservoir d'immigration restera l'Asie et l'Amérique latine dont les habitants continueront d'ignorer le français. Des problèmes d'adaptation culturelle et des tensions sociales accrues sont à prévoir. Selon Statistique Canada, le Grand Montréal métropolitain sera en 2031 plus cosmopolite, le pourcentage des minorités visibles passant de 16 % (2006) à 31 %. Et les Arabes (de 2,8 %) vont avoir rattrapé les Noirs avec 7,8 % de la population. Quant aux musulmans, ils étaient 4,2 % en 2006, ils passeront à 11,2 % en 2031, quasiment le triple. Bref, le pourcentage des minorités visibles à Montréal sera de 31 % en 2031. Mais il sera de 59 % à Vancouver (Colombie-Britannique) et de 63 % à Toronto (Ontario).

4 Le recours à l'immigration pour compenser le déficit démographique

Entre 1945 et 1995, environ 25 000 à 27 000 immigrants internationaux sont arrivés annuellement au Québec; l'année 1955 a marqué un apport exceptionnel dans toute l'histoire avec 55 000 immigrants.  Depuis 1986, l'augmentation est rapide et soutenue (avec 35 000 immigrants annuels, puis 40 000).  On vise un objectif de 25 % à 30 % de l'immigration canadienne. Cela conduit à plus de 500 000 personnes au cours de la décennie 1990, dont 88 % se sont établis sur l'île de Montréal.  Ainsi, deux fois plus d'immigrants se sont installés à Montréal au cours de la décennie 1990 qu'au cours de la décennie 1980.

D'après Jacques Henripin, il faudrait remplacer 35 000 naissances manquantes chaque année au Québec pour maintenir la population à son niveau actuel. Pour ce faire, il faudrait accueillir non pas 40 000 immigrants (1991), mais au-delà de 70 000, afin de combler les déficits dus à la dénatalité et aux départs migratoires. Il ne s'agit là que de prévisions valables jusqu'en 2010, c'est-à-dire à partir du moment où la population du Québec commencera à diminuer de façon sensible.  Ensuite, il faudra combler les vides par une croissance considérablement accrue de l'immigration: 97 000 pour la décennie 2020, au moins 121 000 pour la décennie 2030 et 130 000 pour la décennie 2050.

On peut se demander d'où proviendrait une telle quantité d'immigrants - si ce n'est de l'Asie et de l'Amérique latine - et comment la société québécoise pourrait les intégrer économiquement, socialement et linguistiquement. Comment le Canada anglais pourrait-il accepter un tel afflux d'immigrants pour le Québec sans se plaindre qu'on favorise indûment cette province aux dépens des autres? Il est d'ailleurs difficile de croire qu'on pourrait maintenir une immigration annuelle de 40 000 ou 45 000 personnes pendant des décennies, alors qu’elle était de 45 000 en 2008. De toute façon, le Québec ne reçoit pas proportionnellement plus d'immigrants que les provinces de la Colombie-Britannique et de l'Ontario.

Pour le démographe Marc Termote, un afflux de 100 000 immigrants deviendrait l'un des plus élevés au monde. Par comparaison avec la France et les États-Unis, deux pays qui reçoivent beaucoup d'immigrés, le même taux d'immigration impliquerait une entrée annuelle de 330 000 pour la France et 1,5 million pour les États-Unis. Or, ces pays accueillent environ huit fois moins d'immigrants que ce nombre. Si un pays comme la France (pop.: 60 millions d'habitants) éprouve des difficultés à intégrer annuellement 45 000 à 50 000 immigrants, on peut penser que le même nombre appliqué au Québec (pop.: 7,7 millions en 2008) rendrait la tâche herculéenne. Il ne faut pas oublier que la population immigrante du Québec a tendance à s'établir très majoritairement à Montréal et qu'elle est sujette à la force d'attraction de l'anglais en Amérique du Nord.

5 La concentration des immigrants à Montréal

L'île de Montréal accueille quelque 88 % de tous les immigrants du Québec.  La concentration des immigrants à Montréal est un phénomène tout à fait exceptionnel dans la mesure où les pays qui reçoivent beaucoup d'immigrants comme Israël, l'Australie, les États-Unis ou la France, réussissent à mieux répartir les nouveaux arrivés sur leur territoire respectif.

Au Canada, trois provinces accueillent présentement 89,1 % de tous les immigrants du pays: en tête, l'Ontario (54,7 %), suivi de la Colombie-Britannique (21,7 %) puis du Québec (12,7 %). Toutes les autres provinces réunies n'accueillent que 10,9 % de tous les immigrants internationaux. Dans les provinces anglophones où le climat est rigoureux, l’immigration est presque nulle: Manitoba (1,7 %), Saskatchewan (0,9 %), etc. Quant aux provinces défavorisées des Maritimes telles que Terre-Neuve, le Nouveau-Brunswick et l’Île-du-Prince-Édouard, elles ont reçu 0,7 % des immigrants. Contrairement au Québec, les provinces de l'Ontario et de la Colombie-Britannique répartissent mieux leurs immigrants puisque Toronto et Vancouver ne gardent qu'environ 46 % de leurs immigrants respectifs, tandis que Montréal reçoit 88 % des immigrants du Québec.

5.1 L'accroissement de la population immigrante

À supposer que Montréal accueille annuellement pendant 40 ans 36 000 immigrants (90 % de 40 000 arrivées), le démographe Marc Termote estime que la population immigrante de cette ville (ou région) constituera un apport de 1,5 million d'habitants (dont plus d'un million d'allophones) en tenant compte des naissances, de la mortalité et de l'émigration; la population actuelle est de 1,6 million dont 1 008 440 francophones (61,8 %) dont le pourcentage est en déclin, c'est-à-dire en décroissance.  Il s'agit d'un chambardement démographique majeur qui attend la région de Montréal au cours des prochaines décennies.  Une telle augmentation démographique et une telle répartition spatiale constituent, rappelons-le, un phénomène tout à fait inédit, unique au monde. En effet, c'est un défi d'intégration qu'aucune société n'a encore relevé dans l'histoire. Forcément, la population montréalaise est appelée à se transformer considérablement, comme le laissent croire  les projections pour 2031 de Statistique Canada :
 

Groupe de minorités visibles 2006 (en milliers) 2031 (en milliers) 2006 2031
Chinois 74 198 2 % 4 %
Sud-asiatique 72 170 2 % 3,5 %
Noir 173 381 4,7 % 7,8 %
Philippin 24 56 0,7 % 1,1 %
Latino-américain 77 179 2,1 % 3,7 %
Asiatique du Sud-Est 46 70 1,3 % 1,4 %
Arabe 101 367 2,7 % 7,5 %
Asiatique occidental 15 44 0,4 % 0,9 %
Coréen 5 16 0,1 % 0,3 %
Japonais 3 7 0,1 % 0,1 %
Autres minorités visibles 14 34 0,4 % 0,7 %
Total - minorités visibles 604 1521 16,4 % 31 %
Reste de la population 3076 3380 83,6 % 69 %
Total 3680 4900 100 % 100 %

Selon les projections de Statistique Canada pour 2031, la population arabe de Montréal pourrait plus que tripler pour atteindre 367 000 personnes, alors que la population noire pourrait plus que doubler pour s’établir à 381 000 personnes. Ensemble, ces deux groupes pourraient représenter en 2031 un peu moins de la moitié de la population de minorités visibles de Montréal. De plus, chacun des groupes pourrait représenter plus ou moins 7,5 % de la population de Montréal. Les populations chinoises et sud-asiatiques de Montréal pourraient plus que doubler entre 2006 et 2031. Cependant, la proportion que représentent leurs populations respectives demeurerait bien en dessous de celles des populations noire et arabe.

Or, plus les immigrants diffèrent par la langue, l'ethnie, la religion, la race, le costume, etc., plus les risques de friction augmentent à long terme. Voici un commentaire fort troublant du démographe Marc Termote sur ce sujet:

Un tel afflux de plus d'un million de personnes en 40 ans sur un territoire comme l'île de Montréal ne pourrait que provoquer des problèmes très sérieux de tous ordres, surtout lorsqu'on considère que cette nouvelle immigration aurait fort probablement un profil très différent de celui des vagues d'immigration plus anciennes.

En somme, le Québec francophone n'est pas à l'abri des affrontements ethniques qui ont bouleversé d'autres pays (France, États-Unis, etc.). Il est à prévoir que les écoles montréalaises seront le théâtre privilégié de ces conflits entre la communauté francophone d'origine et les communautés immigrantes, sans compter des rivalités entre les minorités ethniques elles-mêmes (déjà en gestation). Puis les crises linguistiques s'accentueront au cours des décennies ultérieures. Le problème des «accommodements raisonnables» ne pourra que s'accentuer avec une population qui changera considérablement.

Le problème peut s'amplifier et devenir explosif si la situation est mal gérée. Dans le cas contraire, l'intégration peut se faire pacifiquement, mais jamais facilement. Cependant, il n'est pas si facile de bien gérer l'intégration de milliers ou de millions d'étrangers en un même endroit. La mauvaise gestion est une expérience que les États-Unis connaissent fort bien: il est difficile pour eux d'intégrer des millions de Latinos qui ont la peau basanée, mangent des tacos, parlent l'espagnol et sont catholiques. Au contraire, il paraît plus aisé d'intégrer quelques centaines de milliers de Coréens ou de Japonais répartis dans l'ensemble du pays. C'est là la situation complexe de Montréal qui a a accueillir plus de 88 % des immigrants du Québec.

5.2 La décroissance de la population francophone

L'un des problèmes caractéristiques à Montréal vient de l'exode de la classe moyenne des francophones vers la banlieue et, par voie de conséquence, de l'étalement urbain et de la difficile intégration des immigrants.  Pendant que l'exode des francophones économiquement à l'aise se poursuit de plus belle, l'arrivée des immigrants réussit à maintenir une certaine stabilité numérique à la population montréalaise.  Mais, comme les francophones qui restent à Montréal ont tendance à être plus pauvres, les immigrants, eux-mêmes pauvres, ne sont pas très attirés à s'intégrer à la majorité de langue française.  Comment s'étonner ensuite de l'hésitation - voire du refus - de certains immigrants à s'intégrer aux francophones, lorsqu'ils ne côtoient à peu près jamais les représentants de la réussite économique de cette communauté? Ils constatent nécessairement que ces francophones souffrent d'une grande insécurité linguistique. De plus, pourquoi les immigrants s'intégreraient-ils à une majorité qui persiste à leur imposer une langue dont les locuteurs n'assurent plus leur renouvellement démographique depuis plus de 20 ans?

Montréal est en train de vivre ce qu'on appelle le «syndrome de Détroit»: la désindustrialisation, la paupérisation, l'augmentation de la criminalité, la concentration des groupes ethniques. Les francophones vont devenir de moins en moins nombreux à intégrer de plus en plus d'immigrants qui ne connaîtront pas le français. De plus, Montréal recueillera en prime des crises linguistiques qui risquent de s'aggraver avec les décennies. Si la situation démographique des francophones de l'île de Montréal continue de décliner, leur capacité d'intégration des immigrants sera de plus en plus faible. Bref, le futur linguistique de Montréal s'annonce inquiétant, et ce, d'autant plus que la région métropolitaine compte pour près de la moitié de la population de tout le Québec.

6 Les transferts linguistiques

Le phénomène des transferts linguistiques, c'est-à-dire le changement d'habitude dans l'usage d'une langue, sert à mesurer le taux d'assimilation d'un groupe. Ainsi, on compte 73 375 Québécois de langue maternelle française qui en 1986 ne le parlaient plus à la maison. Ces pertes ont été en partie compensées par le choix de 65 320 non-francophones de parler principalement le français à la maison. Si l'on s'en tient aux déclarations uniques (ceux qui ont une seule langue maternelle) lors du recensement de 1986, les transferts linguistiques au Québec ont été les suivants:
 
Français à l'anglais:         73 375
Autre langue à l'anglais:  73 265 = 146 640 (total)
Anglais au français:          35 965
Autre langue au français: 29 355 =  65 320 (total)

Ces chiffres révèlent que plus de personnes recensées en 1986 ont passé à l'anglais (146 640) qu'au français (65 320). Le rapport est d'un francophonisé pour deux anglicisés alors que les francophones constituent plus de 80 % de la population et la minorité, 10 %. La force d'attraction de l'anglais est donc historiquement très forte au Québec: on compte deux fois plus de francophones (73 375) qui se sont anglicisés que d'anglophones (35 965) qui se sont francisés.

Quant aux allophones, ils passent massivement à l’anglais, sauf pour les immigrants d’origine hispanophone, lusophone, arabophone ou créolophone. En effet, les Italiens passent à l’anglais dans une proportion de 73 %, les Chinois, 79 %, les Allemands 81 %, les Polonais 79 %, les Ukrainiens 88 %, les Néerlandais 72 %, les Indiens 100 %, les Grecs 90 %. En réalité, les seuls immigrants qui changent de langue en adoptant le français sont ceux parlant l’espagnol, le portugais, l’arabe et le créole haïtien. Avec 10 % de la population du Québec, les allophones ont choisi autant l'anglais (73 265) en aussi grand nombre que les francophones (73 375).

En somme, le groupe anglophone a largement profité de l'assimilation avec un gain net de 81 320 nouveaux locuteurs, soit une assimilation de 60 % des immigrants . Toutefois, le français a effectué un rattrapage important depuis 25 ans. Lorsqu’on tient compte du recensement de 1996, on constate que 40 % des allophones sont passés au français, comparativement à 20 % avant 1961. Ce résultat provient de l’arrivée de nouveaux types d’immigrants plus francophonisables (hispanophones, lusophones, arabophones et créolophones). Évidemment, la majorité francophone a encore du travail à faire pour atteindre les 80 % qu’on pourrait attendre, étant donné le poids relatif du français au Québec (80,9 %).

7 La langue des immigrants

Avant 1970, la plupart des immigrants arrivaient d'Europe et parlaient l'anglais, l'italien, le grec, le portugais, l'allemand, le polonais, l'arménien, etc.  Ils s'intégraient dans une proportion de 80 % à 85 % à la minorité anglaise du Québec par le moyen de l'école, et ce, sans difficulté. De race blanche, ils partageaient au surplus avec les anglophones une même culture (européenne), voire une certaine connaissance de l'anglais.  Cette situation est révolue, d'une part, parce que la Charte de la langue française oblige maintenant les immigrants à fréquenter l'école française, d'autre part, parce que les immigrants proviennent du tiers monde et qu'ils ont tendance à parler une autre langue que l'anglais ou le français.

Le nombre des immigrants ayant une connaissance appréciable de l'anglais se situe présentement autour de 35 %. Par ailleurs, la proportion de ceux qui ne connaissent ni le français ni l'anglais varie de 60 % à 65 % depuis 1981. C'est donc dire qu'une minorité des immigrants connaissent soit l'anglais, soit le français à leur arrivée.

Dans la vie de tous les jours, les immigrants continuent de parler naturellement leur langue d'origine dans une proportion variant entre 66 % et 70 % (pour l'ensemble des allophones, peu importe leur lieu de naissance et leur âge). Ils conservent normalement leur langue pendant plusieurs générations, particulièrement dans le cas des Asiatiques.  Seulement 30 % environ des allophones changent de langue d'usage au cours de leur vie.  Le défi du Québec, c'est que, si les lois linguistiques scolarisent en français les jeunes immigrants, les transferts linguistiques, eux, se font très lentement et l'avantage que le français y trouve est très faible par rapport à l'anglais. Selon le démographe Michel Paillé, la loi 101 ne pouvait rapidement orienter les transferts linguistiques à l'avantage du français; il faudra attendre plusieurs décennies pour en percevoir les effets sur l'ensemble  de la population allophone du Québec.

Dans le domaine de l'enseignement, la Charte de la langue française est venue changer radicalement l'ordre des choses en orientant les enfants d'immigrants vers l'école française.  Avant 1975, si de 80 % à 85 % des enfants d'immigrants se dirigeaient vers l'école anglaise, 90 % des écoliers allophones fréquentaient l’école française en 1990-1991. Les contraintes de la Charte de la langue française ont donc connu un succès indéniable, surtout si l'on sait que, dans les faits, plus de 60 % des immigrants ne connaissent pas le français à leur arrivée ici.  Toutefois, seulement 25 % d'entre eux ont moins de 18 ans; cela signifie que seulement 25 % des immigrants non francophones apprennent systématiquement le français à l'école. Pour le moment, les francophones semblent avoir gagné la bataille de l'école française, mais ils risquent de perdre la guerre des transferts linguistiques. Ce n'est pas parce que le quart des allophones apprend le français qu'on en fait des francophones. De plus, trop d'immigrants dans un contexte de sous-fécondité et de forte concentration à Montréal entraînera des ennuis, à commencer par les écoles.

 

La politique linguistique québécoise est surtout axée sur la protection de la langue de la majorité: le français. Les États qui adoptent une orientation semblable le font pour deux raisons: assimiler les minorités lorsque la langue majoritaire n'est pas en danger ou se libérer d'une langue concurrente, parfois coloniale. L'interventionnisme du Québec en matière de langue correspond à toutes les caractéristiques d'une réhabilitation linguistique doublée d'une valorisation socio-économique des francophones: affranchissement de la langue anglaise mais maintien d'une certaine dépendance, promotion du français par la voie socio-économique et la restauration du code linguistique. La tâche n'est cependant pas facile, car le Québec doit faire face à des problèmes particuliers dont les incidences linguistiques sont très graves, notamment  la dénatalité, l'immigration et la concentration des immigrants. Il s'agit d'un projet de société, dont les défis sont énormes. Or, pour rétablir l'équilibre démographique, il faudrait ou bien augmenter par neuf l'immigration au Québec (passer de 5 à 45 immigrants par 1000 habitants) ou bien doubler le taux de natalité (passer de 1,5 à 3,0 enfants par femme âgée entre 15 et 49 ans) pour les vingt prochaines années. Évidemment, les coûts politiques, économiques et sociaux de pareils changements semblent beaucoup trop élevés pour être réalistes.

Dernière mise à jour: 20 août, 2010
  Le Québec  
(1) Informations préliminaires (2) La question démographique (3) Le défi de l'immigration (4) La politique linguistique du Québec et la Charte de la langue française
(5) Les modifications à la Charte de la langue française (6) Les droits linguistiques de la minorité anglophone (7) Les droits linguistiques des autochtones (8) Conclusion
 

   Bibliographie