Histoire sociolinguistique
des États-Unis

(7) L'Amérique multiculturelle

(De 1960 jusqu'à aujourd'hui)

1 L'immigration et les minorités

L’histoire du peuplement des États-Unis est indissociable de celle de l’immigration. Les véritables minorités nationales sont les autochtones (Amérindiens, Inuits et Aléoutes) et les populations dont les territoires ont été achetés ou annexés, comme la Louisiane, le Nouveau-Mexique, le Texas, la Californie, etc. Depuis l’arrivée des premiers colons européens, au XVIe siècle, plus de 50 millions d’immigrants se sont installés aux États-Unis. Jusqu’en 1940, la grande majorité des immigrants venaient d’Europe. Peu nombreux jusqu’aux années 1830, ceux-ci arrivèrent massivement à partir de 1840-1850. D’abord anglo-saxonne, l’immigration s’élargit, dans le dernier quart du XIXe siècle, aux pays de l’Europe méditerranéenne (surtout l'Italie) et de l’Europe centrale (les Slaves). Plus de 23 millions d’immigrants affluèrent entre 1880 et 1920.

À partir des années 1920, les États-Unis, désireux de mettre un frein à l’immigration, établirent un système de quotas. La crise économique des années 1930 n'a fait que renforcer cette tendance. Une nouvelle forme d’immigration se développa après la Seconde Guerre mondiale. Il s'agissait surtout des réfugiés politiques d’Europe de l’Est, des Cubains anti-castristes à partir de 1960 et des boat people indochinois après 1974 (Vietnamiens, Laotiens et Cambodgiens).

Aujourd’hui, l’immigration provient essentiellement des pays du tiers monde : d'abord des Latino-Américains (surtout des Mexicains) et des Asiatiques (Coréens, Philippins, Vietnamiens, etc.). Dans les années 1990, un nouveau courant migratoire s’est développé en provenance des anciens pays de l’Europe communiste. Par ailleurs, l’immigration clandestine est probablement devenue plus importante que l’immigration légale. Elle a encore augmenté depuis 1990, en raison de la crise économique que traverse l’Amérique latine, car plus de la moitié des clandestins viennent du Mexique.

1.1 Les minorités officielles

Lors du recensement de 2000, les Noirs comptaient plus de 34 millions de personnes. Pour  pour un grand nombre de Blancs américains, ils représentent la «mauvaise minorité» traditionnelle. Depuis le milieu des années quatre-vingt, la «question noire» ne semble plus être beaucoup d'actualité. Ce n'est pas dû au fait que les problèmes spécifiques des Noirs auraient été résolus, mais c'est plutôt à cause de la montée rapide des autres minorités de couleur.

Les minorités latinos, appelées aussi Hispaniques ou plus spécifiquement Chicanos pour désigner uniquement les Américains d'origine mexicaine, représentent maintenant plus de 38 millions de personnes aux États-Unis. Juste entre 1990 et 2000, la minorité hispanique a augmenté de 58 %, tandis que la croissance démographique générale s'élevait seulement à 13,4 %. Les Hispaniques sont donc devenus la première minorité du pays, dépassant de peu la communauté noire (34 millions).

Ils sont concentrés dans l'ouest et le sud des États-Unis, dont la moitié au Texas et en Californie, tout en progressant sensiblement dans les États de l'Illinois, de New York et du New Jersey. Les Mexicains (Chicanos) forment le groupe le plus important (58 %), mais leur proportion diminue au profit des immigrants de l'Amérique latine. Par rapport à la majorité blanche, les Latinos ont choisi de se définir comme une minorité non blanche. Le poids des Latinos inquiète de plus en plus les White Anglo-Saxon Protestants qui craignent de voir leur pays leur échapper ou plutôt de perdre leur contrôle de leur pays en raison du raz-de-marée mexicain! 

Les Asiatiques, qui n'atteignaient pas le nombre de 1,5 million en 1960, dépassent maintenant les cinq millions, les communautés les plus importantes étant les Vietnamiens et les Cambodgiens. Les immigrants asiatiques se sont regroupés sur la côte ouest : ainsi, 70 % des immigrants d'origine japonaise résident en Californie et à Hawaï, alors que plus de la moitié des Chinois sont installés en Californie et à New York. Pour beaucoup d'Américains, les Asiatiques sont devenus «la bonne minorité de l'Amérique contemporaine», au contraire, semble-t-il, des Hispaniques et des Noirs.

Les projections indiquent pour 2050 un total de 420 millions d'Américains, dont près de 105 millions de Latino-Américains, 60 millions d'Afro-Américains (ou Noirs) et 35 millions d'Asiatiques. Dans moins de cinquante ans, les Blancs ne formeront plus que 53 % de la population américaine (voir le tableau plus haut pour 2050).  Pire, les projections pour 2090 provenant du gouvernement fédéral (Census Bureau Predictions) laissent entendre qu'en 2090 les «Blancs» (''Caucasian'') formeront moins de 30 % de la population américaine, les «autres» (''Other'') représenteraient alors plus de 70 %. Une catastrophe pour les partisans de l'idéologie WASP (White Anglo-Saxon Protestants):

En somme, affirmer que les États-Unis forment une nation unilingue semble relever du mythe plutôt que de la réalité. C'est pourtant ce que prétendent les défenseurs de l'anglais aux États-Unis qui rêvent encore d'une Amérique blanche, anglo-saxonne et protestante.

Or, depuis 1978, le gouvernement fédéral américain, dans sa directive appelée la Federal Directive No. 15, reconnaît officiellement quatre «minorités raciales et ethniques» («racial and ethnic groups»):

1) Les Amérindiens («American Indians») et les Indigènes d'Alaska («Alaskan Natives»)
Toute personne ayant des origines liées à l'un des peuples autochtones d'Amérique du Nord et qui désire maintenir son identité culturelle par l'affiliation tribale ou la reconnaissance communautaire.

2)  Les Asiatiques («Asians») et les insulaires du Pacifique («Pacific Islanders»)
Toute personne ayant des origines liées à l'un des peuples de l'Extrême-Orient, de l'Asie du Sud-Est, du sous-continent indien ou des îles du Pacifique. Cette catégorie de citoyens comprend, par exemple, la Chine, l'Inde, le Japon, la Corée, les Philippines et les Samoa.

3) Les Noirs («Blacks»)
Toute personne ayant des origines liées à l'un des groupes de race noire d'Afrique.

4) Les Hispaniques («Hispanics»)
Toute personne non blanche originaire du Mexique, de Porto Rico, de Cuba, de l'Amérique centrale ou de l'Amérique du Sud, ou de toute autre culture espagnole. Le terme Hispanic est celui qui est utilisé officiellement par les autorités fédérales américaines (recensement, formulaires, etc.), mais la communauté préfère celui de Latino qui fait moins européen. Pour le gouvernement américain, les Hispaniques constituent un groupe ethnique, ce qui signifie qu'il existe des «Hispaniques blancs» et des «Hispaniques de couleur». Généralement, les Brésiliens lusophones et les Haïtiens francophones sont considérés comme des Latinos au même titre que les hispanophones.

Au début de l'année 2000, la Federal Directive No. 15 («Directive fédérale no 15») a été révisée pour inclure cinq catégories sur les races en scindant la seconde catégorie comme suit: d'une part, les Asiatiques, d'autre part, les indigènes d'Hawaï (Native Hawaiians) et les autres insulaires du Pacifique (Other Pacific Islanders). Il faut comprendre que les Blancs sont des White ethnics, une ethnie comme les autres.

Ces désignations officielles du gouvernement fédéral américain se révèlent quelque peu arbitraires et disparates. Ainsi, le terme Hispaniques renvoie à un critère linguistique (comprenant les Brésiliens lusophones et les Haïtiens francophones), alors que les termes Asiatiques et insulaires du Pacifique correspondent à un critère géographique; quant au mot Noirs, il réfère à la couleur de la peau. Ce vocabulaire cache mal le malaise des autorités face à la diversité des composantes ethniques de la population américaine. En réalité, le caractère multiracial de la société américaine peut se résumer à son aspect «triracial» WASP : les Blancs, les Noirs et les Hispaniques. Au state actuel, les Indiens, peu nombreux, seraient intégrés par les mariages mixtes, tout comme les Asiatiques. Les indices de fécondité des trois groupes principaux apparaissait en 1999 comme révélateurs d'un certain clivage socioculturel: 1,82 enfant par femme pour les Blancs  non hispaniques, 2,09 pour les Noirs non hispaniques et 2,9 pour les Hispaniques.

1.2 Les résultats de l'immigration

Le sociologue Herman Sullivan décrit cinq grands types en matière d'immigration américaine: l'assimilation, l'acculturation, la domination, le bipartisme culturel et le rejet ségrégationniste.

- L'assimilation

C'est la solution jadis préconisée ouvertement par le président Theodore Roosevelt. À l'époque, les immigrants venus massivement d'Europe se sont fondus dans le creuset américain.

- L'acculturation

Il s'agit de l'assimilation partielle des valeurs culturelles progressivement imposées par les White Anglo-Saxon Protestants (WASP), le groupe dominant. Tout en s'assimilant linguistiquement, certaines communautés ont voulu conservé des traits culturels qui leur sont propres. C'est le cas des des Cadiens de la Louisiane, des germanophones du Middle West, des Italiens du Middle Atlantic.

- La domination

C'est le terme courant («politically correct») pour désigner le destin tragique des Amérindiens.

- Le bipartisme culturel

Cette expression sert à désigner les petites communautés qui ont réussi à conserver les modes de vie qu'ils pratiquaient au XVIIIe siècle. Les exemples les plus connus concernent les mormons de Salt Lake City, les francophones du Vermont et du Maine, les Amish des États de Pennsylvanie, de l'Ohio et de l'Indiana ou les mennonites de la Pennsylvanie et de l'Ohio.

- Le rejet ségrégationniste

C'est la tendance la plus courante depuis quelques décennies, qui consiste pour une minorité à conserver ses valeurs culturelles tout en s'intégrant à la société américaine. Pendant des décennies, la communauté noire a pratiqué cette forme d'intégration. Aujourd'hui, les Hispaniques (Latinos et Chicanos) et les Asiatiques en sont les représentants les plus importants.   

Cela étant dit, il n'existe pas aux États-Unis une politique sociale officielle qui aurait pour objectif d'intégrer les immigrants ou de les aider à s'intégrer dans le courant dominant («mainstream»). Il n'existe ni au niveau fédéral ni dans les États de structures destinées à jouer un rôle dans l'intégration ou l'immigration. Il n'existe pas au gouvernement fédéral américain, par exemple, un «secrétaire d'État à l'Immigration». Historiquement, l'État se tient loin de toute intervention en cette matière. Toute cette approche du processus d'intégration relève exclusivement de la «société civile». 

2 La politique de déségrégation

Au début des années soixante, les nouveaux venus provenaient dans 42 % des cas de l'Europe, mais 41 % arrivaient du Canada, 8 % d'Amérique latine et 7 % d'Asie. Avec les nouvelles lois plus permissives sur l'immigration, ces proportions allaient changer radicalement. Les États-Unis constituent aujourd'hui le plus grand pays d'immigration de notre temps. Alors qu'auparavant les minorités semblaient se satisfaire de leur sort, à partir des années soixante, elles commencèrent à revendiquer leurs droits. Ce furent d'abord les Noirs, puis les Indiens suivis des Mexicains et des... femmes.

2.1 L'arrêt de la Cour suprême

Tout a débuté en 1957 dans une école publique de Little Rock, la capitale de l'Arkansas. Le gouverneur de l'État avait tenté d'empêcher l'entrée de neuf étudiants noirs dans une école jusque-là réservée aux Blancs: le scandale éclata. La Cour suprême fut saisie de l'affaire et, s'appuyant sur le 12e Amendement à la Constitution, donna raison aux revendications légitimes de la communauté noire. La Cour dénonça la «ségrégation résidentielle» instaurée en 1948, ainsi que la ségrégation en matière de justice en 1950, sans oublier la ségrégation dans les transports publics et la ségrégation scolaire. Les enfants furent finalement admis, mais seulement après l'intervention du gouvernement fédéral. Il est vrai qu'en 1954 quelque 55 % des Noirs vivaient dans la misère et que seuls 14 % des enfants noirs terminaient leurs études secondaires.

Élu lors de la campagne électorale de 1960, le président John Kennedy présenta devant le Congrès un ambitieux programme dans le domaine de l'éducation et proposa d'atténuer les inégalités sociales les plus importantes par des mesures susceptibles d'augmenter le salaire minimum garanti, venir en aide aux personnes âgées, améliorer la sécurité sociale et l'accès à la santé, et lutter contre la discrimination raciale. Kennedy réussit à accélérer l’intégration raciale, mais le Congrès lui refusa presque tous les moyens financiers qui lui étaient nécessaires pour réaliser le programme social de sa «nouvelle frontière». Kennedy se lança alors dans la course aux armements!

L'assassinat de Kennedy interrompit momentanément la politique de la «nouvelle frontière». On sait que John Kennedy croyait que les États-Unis étaient «une nation faite de nations», mais il ne favorisait pas le multiculturalisme, ni une «fédération de ghettos ethniques» qu'il craignait. Il favorisait plutôt l'assimilation des immigrants.

2.1 La discrimination positive

Son successeur, Lyndon Johnson (1963-1969), poursuivit avec plus de succès la politique de son prédécesseur et réussit à améliorer la condition des plus démunis, les Noirs en particulier : aide médicale aux personnes âgées, aide fédérale aux établissements d'enseignement et surtout une loi sur les droits civils contre les pratiques de discrimination raciale. Johnson entama une politique de discrimination positive (appelée affirmative action) afin de donner leur chance aux victimes de la discrimination raciale ou sexuelle. Au même moment, George Wallace, le gouverneur de l'Alabama, clamait dans son discours inaugural en 1963 : «Je dis la ségrégation maintenant, la ségrégation demain et la ségrégation pour toujours!»

Auparavant, avaient éclaté d'importantes émeutes dans les ghettos noirs du pays, et le Black Power avait ébranlé le gouvernement fédéral. L'assassinat de Martin Luther King en 1968 allait entraîner de nouvelles émeutes dans tout le pays. Puis ce furent les Indiens qui se mirent à lutter contre leur «autodestruction» et contre l'annihilation de leur culture; ils exprimèrent leur indignation contre le traitement dont ils faisaient l'objet dans les livres d'histoire et les manuels scolaires des écoles primaires américaines. L'éducation traditionnelle des jeunes Américains fut aussitôt remise en question. Comme à l'égard des Indiens et des femmes, les écoles américaines avaient traditionnellement inculqué à des générations d'enfants le patriotisme, mais aussi le mépris à l'endroit des autres nations, des autres peuples et des autres races.

2.3 La Loi sur les droits civils de 1964

Lorsque John F. Kennedy avait obtenu l'investiture du Parti démocrate en 1960, il avait fait appel à Lyndon Johnson, un sénateur du Texas et chef de la majorité démocrate au Sénat. La disparition brutale du président Kennedy, le 22 novembre 1963, a conduit le vice-président Johnson à prêter serment et à présider aux décisions du pays. Le président Lyndon Johnson allait poursuivre la croisade pour l'égalité et la justice sociale. C'est lui qui fit abolir les dernières discriminations raciales et obtint du Congrès l'acceptation d'un vote sur un vaste programme de mesures sociales destinées à lutter contre la pauvreté, favoriser l’éducation et la formation des jeunes, et étendre la sécurité sociale et l’assistance médicale gratuite pour les personnes âgées. Les Noirs américains continuèrent à réclamer une intégration plus réelle, non plus seulement par la non-violence prônée par le leader noir Martin Luther King, mais également par la violence avec les Black Panthers. La pauvreté continuait de frapper lourdement les Noirs, les Hispaniques et les Indiens. Si la majorité blanche était touchée par la pauvreté dans une proportion de 12 %, les minorités de couleur l'étaient dans une proportion de 41 %.


Lyndon Johnson signant la
Loi sur les droits civils de 1964

Après sa victoire électorale éclatante de 1964, Johnson disposa de moyens pour faire adopter et par l'opinion et par le Congrès une grande partie des réformes annoncées et de promouvoir «une justice qui ne doit pas être influencée par la couleur de la peau». Cette année-là, le président Johnson fit adopter en juillet la Loi sur les droits civils (Civil Rights Act). Cette loi fédérale rendait illégale la discrimination en matière de droit de vote et d'emploi dans les installations et les locaux fréquentés par le public, ainsi que dans les écoles publiques. La loi mettait en place des modalités d'application des mesures de déségrégation. C'est l'une des lois les plus importantes à avoir été adoptées aux États-Unis, car elle interdisait la discrimination pour des motifs d'origine nationale ou raciale.

Avant de signer la Loi sur les droits civils à la Maison-Blanche devant le pasteur Martin Luther King, le président Lyndon Johnson avait déclaré au sujet de la discrimination raciale: «Notre constitution, pierre de notre république, l'interdit. Les principes de notre liberté l'interdisent. Et la loi que je signerai ce soir l'interdit.»

Le paragraphe 601 du Titre VI de la Loi sur les droits civils est représentatif des principes reliés à la non-discrimination:

TITLE VI

NONDISCRIMINATION IN FEDERALLY ASSISTED PROGRAMS

Section 601

This section states the general principle that no person in the United States shall be excluded from participation in or otherwise discriminated against on the ground of race, color, or national origin under any program or activity receiving Federal financial assistance.

TITRE VI

NON-DISCRIMINATION DANS LES PROGRAMMES D'AIDE FÉDÉRAUX

Paragraphe 601 [traduction]

Le présent paragraphe expose le principe général que nul aux États-Unis ne doit, sur la base de la race, de la couleur ou de l'origine nationale, être empêché de participer ou d'être discriminé autrement à un programme ou une activité recevant une aide financière fédérale.

Par la suite, dans l'ensemble, les ministères du gouvernement et les organismes fédéraux adoptèrent des réglementations relativement à l'application du Titre VI, qui se révéla un puissant outil pour combattre les résistances des États en matière de déségrégation scolaire. De plus, tout organisme social, hospitalier, etc., public ou privé, put être poursuivi en vertu du Titre VI dès lors qu'Il bénéficiait d'une subvention fédérale.

Même s'il ne s'agissait pas d'une loi linguistique, la Cour suprême des États-Unis statua que le fait de ne pas accorder un service à une personne qui ne parle ni ne lit, n'écrit ou ne comprend l’anglais constituait une forme de discrimination liée à l’origine ethnique. Dorénavant, il sera interdit de la part d'une agence gouvernementale de défavoriser un citoyen américain en raison de son origine ethnique ou linguistique. Par exemple, pour un hôpital, un poste de police, un bureau de vote, une école publique, une bibliothèque municipale, une cour de justice, etc., le fait de ne pas pouvoir disposer d'interprète ou de formulaire, de facture, de dépliant d'information, etc., en une autre langue que l'anglais peut être discriminatoire si cette absence empêche un citoyen américain d'exercer ses droits civils. La discrimination positive fit obligation aux universités et aux colleges de réserver des places aux minorités jusqu'alors défavorisées. À partir des années soixante-dix, les universités qui recevaient des fonds fédéraux durent fixer des quotas d’admission favorables aux minorités, de même qu’aux... femmes.  Cependant, l'application de la Loi sur les droits civils (Civil Rights Act) suscita la résistance des «suprémacistes» blancs qui tentèrent de s'y opposer par tous les moyens, y compris par le recours à la violence. D'ailleurs, beaucoup d’universités ont par la suite délaissé cette politique imposée par la Cour suprême des États-Unis.

En octobre 1965, Lyndon Johnson, dont le bilan en matière de droit des minorités s'est révélé assez exceptionnel, apposa sa signature sur une nouvelle loi sur l'immigration. Les quotas nationaux à l'immigration furent supprimés, alors que le pays consentait à accueillir annuellement quelque 290 000 immigrants, dont 120 000 en provenance de l'Amérique latine. La priorité était désormais accordée à la réunification des familles, aux qualifications professionnelles, aux victimes des persécutions raciales, religieuses et politiques.

La Loi sur les droits civils allait favoriser l'émergence de lois sur le bilinguisme, surtout après l'arrêt Lau c. Nichols en 1974 de la Cour suprême des États-Unis. Déjà en 1965, la Loi sur le droit de vote (Voting Rights Act of 1965) avait interdit la discrimination dans les procédures de vote pour des motifs de race ou de couleur d'une personne. Quelques années après la promulgation de cette loi, le Congrès a reconnu que les individus qui parlaient des langues différentes de l'anglais surtout les Hispaniques, les Asiatiques et les autochtones avaient eu à subir des préjudices lors du processus électoral. C'est pourquoi, en 1975, le Congrès a modifié la Loi sur le droit de vote pour étendre la protection aux citoyens qui ne pouvaient pas lire ou parler suffisamment l'anglais pour participer en toute connaissance de cause aux élections. La loi de 1975, adoptée par le Congrès, obligea les États à imprimer les bulletins de vote «en langue étrangère» si plus de 10 000 personnes ou plus de 5 % d'un groupe linguistique résidaient dans une circonscription électorale, ce qui excluait néanmoins les plus petites minorités. Voici le paragraphe 203 [ou 1973aa-1a à partir de 1975] (qui devait expirer en 2007, mais a été reconduit pour une période de vingt-cinq ans à partir du 27 juillet 2006) de la Loi sur le droit de vote (Voting Rights Act):

Section 203

Whenever any State or political subdivision [covered by the section] provides registration or voting notices, forms, instructions, assistance, or other materials or information relating to the electoral process, including ballots, it shall provide them in the language of the applicable minority group as well as in the English language.

Paragraphe 203 [traduction]

Chaque fois qu'un État ou une subdivision politique [visé par le présent paragraphe] prévoit une inscription ou des avis de vote, des formulaires, des instructions, de l'assistance ou d'autres documents d'information touchant le processus électoral, incluant les bulletins de vote, les autorités doivent les fournir dans la langue du groupe minoritaire concernée, ainsi qu'en anglais.

Toute modification de la procédure en matière électorale dut être assujettie à une autorisation fédérale pour les dix années à venir.

Par le suite, ce furent les permis de conduire qu'il devint possible d'obtenir dans une autre langue que l'anglais, puis les formulaires de déclaration sur le revenu disponibles en plusieurs langues. Dans certains services publics, ce sera la traduction des informations en espagnol, voire la possibilité de se faire naturaliser citoyen américain dans une autre langue que l'anglais. L'usage de deux langues dans certains emplois, qui auparavant n'étaient exercés qu'en anglais, a suscité l'apparition de «primes au bilinguisme». Des milliers d'enseignants, de policiers, d'infirmières et d'infirmiers, etc., perçoivent désormais de tels primes. Par ailleurs, de nombreux services publics ont recours au bilinguisme de leurs employés sans leur accorder pour autant des compensations financières. N'oublions pas que les services bilingues ne sont juridiquement ni interdits, ni encouragés, ni reconnus. Si un tel droit était officiellement reconnu, il aurait pour effet de paralyser entièrement le gouvernement. C'est ce qu'affirmait la Cour suprême de la Californie dans un arrêt (Carmona c. Sheffield, 1973):

If [right] adopted in as cosmopolitan a society as ours, enriched as it has been by the immigration of persons from many lands with their distinctive linguistic and cultural heritages, [a mandate to provide bilingual services] would virtually cause the processes of government to grind to a halt. The conduct of official business, including the proceedings and enactments of Congress, the Courts, and administrative agencies, would become all but impossible. The application of Federal and State statues, regulations, and proceedings would be called into serious question. [S'il (droit] était adopté dans une société aussi cosmopolite que la nôtre, enrichie comme elle l'a été par l'immigration de personnes de beaucoup de pays avec leur héritage linguistique et culturel distincts, [un mandat pour fournir des services bilingues], cela aurait pour effet d'arrêter pratiquement le processus de gouvernement. La conduite des affaires officielles, y compris les la procédure et les législations du Congrès, les tribunaux et les organismes administratifs deviendraient presque impossibles. L'application des lois fédérales et des États, des règlements et des procédures serait sérieusement remise en cause.]

Dans les faits, les tribunaux admettent généralement qu'un organisme gouvernemental viole le Titre VI de la Loi sur les droits civils si la pratique réelle a comme conséquence d'écarter des services publics un nombre substantiel de personnes ne parlant pas l'anglais.

Différents tribunaux se sont aussi prononcé sur la question des tests d'anglais pour l'obtention d'un emploi, car de tels tests ont un effet pénalisant à l'encontre des candidats dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. Finalement, un tests d'anglais sera considéré comme «discriminatoire», sauf si l'employeur peut démontrer le «nécessité fonctionnelle» ("functional necessity") entre la maîtrise de l'anglais et la performance dans l'emploi ("necessary to safe and efficient job performance"), c'est-à-dire que l'anglais est nécessaire dans le rendement pour un travail sécuritaire et efficace, comme une opération chirurgicale dans une salle d'opération ou au cours de manœuvres dangereuses sur une plate-forme pétrolière. Une cour d'appel de la Californie (affaire Gutierrez c. Municipal Court, 1988) a statué que l'accent peut servir de prétexte à la discrimination:

The mere fact that an employee is bilingual does not eliminate the relationship between his primary language and the culture that is derived from his national origin. Although the individual may learn English and become assimilated into American society, his primary language remains an important link to his ethnic culture and identity. […] Because language and accents are identifying characteristics, rules which have a negative effect on bilinguals, individuals with accents, or non-English speakers, may be mere pretexts for intentional national origin discrimination. [Le seul fait qu'un employé soit bilingue n'élimine pas le rapport entre sa langue maternelle et la culture qui découle de son origine ethnique. Bien que l'individu puisse apprendre l'anglais et s'assimiler à la société américaine, sa langue maternelle demeure un lien important pour sa culture et son identité ethniques. […] Puisque la langue et l'accent renvoient à des caractéristiques d'identité, des règles qui ont un effet négatif sur les bilingues, les individus ayant un accent ou les orateurs non anglophones peuvent servir de simples prétextes pour discriminer de façon intentionnelle sur l'origine ethnique.]

D'ailleurs, la jurisprudence a statué que le fait de refuser un emploi sur la base de l'accent d'un individu constituait également une discrimination. Toutefois, en 1990, la Cour suprême des États-Unis a refusé de reconsidérer la décision d'un tribunal inférieur (Hawaï) sur la question de l'accent d'un individu, dont un employeur avait refusé l'embauche.

Il n'en demeure pas moins que toutes ces mesures serviront au final à mieux «intégrer» les immigrants, notamment les Latinos, mais elles auront aussi un effet pervers: celui de susciter un vaste débat, pas toujours positif, sur le bilinguisme et le multilinguisme dans tout le pays.

Des millions de personnes d’Amérique latine et d’Asie vont entrer dans le pays, modifiant l'équilibre interne de la société. Même si l'immigration de masse avait repris de plus belle, elle n'atteignit pas réellement les objectifs visés. Si la Loi sur l'immigration réussit facilement à regrouper les familles, elle ne favorisa guère les immigrants à cause des qualités professionnelles recherchées et elle ne tiendra pas compte des réfugiés politiques et des demandeurs d'asile. Quelques années plus tard, le président Jimmy Carter, aussitôt entré en fonction, déclarait encore la guerre à la discrimination en ces termes: «Aucun pauvre, aucun rural, aucun Noir ne devrait jamais souffrir d'être privé d'instruction, d'emploi ou d'une simple justice.» Il aurait dit aux membres de son cabinet: «Je veux qu'on enseigne l'anglais et non pas les cultures ethniques.» Selon cette conception, l'anglais et la tradition anglo-saxonne paraissent inconciliables avec d'autres formes culturelles. De toute façon, le président Carter n'obtint jamais les crédits nécessaires pour mettre en œuvre ses ambitions sociales. 

Néanmoins, le révolution des droits civils a instauré un nouvel environnement qui offrait aux nouveaux arrivants le garantie d'une intégration plus facile, sinon un solide rempart contre l'exclusion. En même temps, les minorités ethniques ont davantage pris conscience de leur histoire. Le mouvement a amené de nombreuses universités à créer des départements, par exemple, d'«Ethnic Studies», de «Chicano Studies», d'«Asian Studies», d'«African Studies», d'«African-American Studies», de «Native American Studies», etc.

Malgré une législation antidiscriminatoire très élaborée, voire unique dans les pays occidentaux, malgré les avancées considérables des minorités dans leurs droits, celles-ci n'ont pratiquement pas gagné d'acquis sociaux équivalents, notamment dans le domaine de la santé. En ce sens, les politiques sociales des États-Unis continuent de traîner de la patte. Il faut dire que l'arrivée des présidents républicains conservateurs (Ronald Reagan, 1981-1989; George Bush, 1989-1993; George W. Bush, 2001-2009), qui ont nommé des juges fédéraux conservateurs durant une vingtaine d'années, a fait en sorte que les minorités ont perdu des plumes. Les tribunaux sont devenus moins compatissants à l'égard de toute mesure de protection, tant sociale que linguistique ou scolaire. Non seulement les droits civils ne prennent plus d'expansion, mais ils ont tendance à se réduire. Les programmes sociaux sont perçus comme des moyens de développer chez les bénéficiaires une mentalités d'assistés sociaux. Les présidents Reagan, Bush père et Bush fils n'ont lutté que très mollement contre la discrimination et ont généralement pris position contre l'affirmative action.

Seule la présidence de Bill Clinton (1993-2001) a permis de redonner un nouveau souffle aux mesures de protection. En effet, le président Clinton s'est employé à faire adopter des lois favorables aux minorités ethniques en luttant contre la discrimination, notamment dans les domaines de l'emploi et du logement. Mais Clinton a dû tenir compte de l'opposition d'un Congrès républicain et d'une opinion publique de moins en moins favorable aux politiques d'ouverture envers les minorités. Afin de s'assurer un second mandat à la présidence, Clinton a dû adopter une politique plus ambiguë, qui s'inspira parfois d'une idéologie républicaine.  Il est probable que la présidence de Barack Obama va favoriser une ouverture sans précédent sur toutes les questions concernant les droits des minorités aux États-Unis, mais il devra en même temps faire face à de formidables obstacles. 

3 Les lois sur l'enseignement bilingue

Sous la pression de personnalités hispanophones, le Congrès américain finit par adopter quelques lois en matière d'enseignement bilingue. À la fin des années soixante, les membres du Congrès ont voulu tenir compte des besoins d’un nombre croissant d’élèves qui, du fait de leur connaissance limitée, sinon inexistante en anglais, se trouvaient perpétuellement en situation d’échec scolaire; ces élèves étaient en même temps désavantagés par rapport aux enfants anglophones. On s'était rendu compte que les élèves hispanophones abandonnaient massivement leurs études, alors que leur nombre augmentait par suite de l’exil des Cubains en Floride, des Mexicains dans les États limitrophes du Mexique et de Portoricains dans les États de New York et de la Nouvelle-Angleterre.

3.1 La Loi sur l'éducation bilingue (1965)

Cette législation portant sur l'éducation bilingue faisait suite aux revendications des Noirs américains et de l'adoption de la Loi sur les droits civils (Civil Rights Act) de 1964. La loi la plus importante sur cette question fut sans contredit la Bilingual Education Act (Loi sur l'éducation bilingue) de 1965 instaurée sous la présidence de Lyndon B. Johnson. La Bilingual Education Act était la façon brève («titre court») d'appeler la loi de 1965 dont le nom était officiellement l’Elementary and Secondary Education Act (Loi sur l'enseignement primaire et secondaire) ou plus simplement l'ESEA. Cette loi de 1965 est devenue la pièce centrale des efforts du président Johnson pour améliorer le sort des pauvres au sein des minorités. Johnson, qui venait d'être élu en novembre 1964, bénéficiait d'un énorme poids politique; il fit adopter l'ESEA par la Chambre des représentants avec peu de changements, puis il persuada le Sénat de l'accepter sans modifications, le tout en 89 jours. 

Finalement, c'est la version de 1968 qui sera appliquée. La Bilingual Education Act constitua sûrement la plus grande victoire du mouvement latino, car c'est cette loi qui connut les retentissements les plus importants, tant au plan communautaire que national. La loi remettait en question le système d'éducation américain!  La version de 1968 constituait donc une loi «élargie« du projet initial dans la mesure où elle touchait tous «les enfants dont la maîtrise de l’anglais était limitée».

À l’origine, la proposition de loi présentée par le sénateur Ralph Yarborough du Texas ne concernait que les enfants mexicains. Le sénateur Yarborough justifiait sa position du fait que les autres groupes non anglophones étaient venus aux États-Unis de leur plein gré et qu'ils avaient ainsi volontairement abandonné leur langue et leur culture, tandis que les hispanophones du Sud-Ouest, originaires du Mexique, se sont fait imposer une culture qui leur était étrangère, notamment après la guerre avec le Mexique, qui s’acheva par la victoire des États-Unis et le traité de Guadalupe-Hidalgo (2 février 1848).

- Les subventions fédérales

En vertu de sa nouvelle politique d'ouverture à l'égard des immigrants, l'administration fédérale américaine de Lyndon B. Johnson avait prévu des subventions aux États dont les écoles désiraient dispenser un enseignement bilingue. Malgré la complexité du système éducatif américain, les États ont profité d'énormes subventions fédérales à travers les dispositions du ESEA Act, en vertu du Titre VII (428 millions de dollars par an exclusivement affectés aux programmes «bilingues») ou du Titre I (8,6 milliards de dollars), dont 75 % pouvaient, de façon discrétionnaire, être affectés à des programmes impliquant une autre langue que l’anglais. Sur quelque 3,5 millions d’élèves bénéficiant de cet enseignement, 65 % seraient des hispanophones, les autres se répartissant environ entre 150 et 300 autres langues, surtout des minorités asiatiques, amérindiennes ou françaises (Louisiane, Maine). Selon des statistiques de 1990, quelque 72 % des élèves dont les connaissances étaient limitées en anglais (LEP) se trouvaient dans six États : la Californie, la Floride, l’Illinois, le New Jersey, New York et le Texas.

- Un programme contre la pauvreté

Pour bénéficier de l'enseignement bilingue, un enfant devait en principe venir d'une famille dont les revenus annuels ne devaient pas excéder 3000 $, ce qui désignait avant tout les familles pauvres, sinon très pauvres. On peut dire qu'il s'agissait d'une mesure sociale destinée à aider les immigrants à très faible revenu. En réalité, il faut comprendre que l'aide fédérale à l'enseignement bilingue fut conçue comme un «programme de pauvreté», non comme une approche innovatrice dans l'enseignement des langues. La dimension linguistique paraissait secondaire, et il n'était pas question de favoriser au départ la langue maternelle des immigrants. Bien que présentée en 1965, la loi ne fut adoptée qu'en 1968 et appliquée pour la première fois en 1971 dans l'État du Massachusetts. Il faudra même attendre en 1974 pour que la loi puisse s'étendre à l'ensemble du pays.

3.2 L'arrêt Lau c. Nichols (1974)

Cette politique a donné lieu à de nombreux procès de la part des citoyens, groupes ou États, qui n'acceptaient pas que le gouvernement fédéral s'ingère dans le domaine de l'éducation et de la langue, grâce à son pouvoir de dépenser. L'éducation bilingue est devenue un enjeux, sinon une bataille ("battle of bilingual education"). Finalement, de nombreux Américains ont dû se résigner lorsque la Cour suprême des États-Unis a donné raison au gouvernement fédéral. C'est que l'arrêt de la Cour suprême Lau c. Nichols de 1974 fut interprété comme recommandant le recours à la langue maternelle des enfants en tant que langue d'enseignement. Selon la Cour suprême américaine, lorsque les enfants arrivent à l'école avec une faible connaissance de l'anglais, sinon aucune, le choix qu'ils ont est celui de «l'enseignement dans le lavabo ou dans la piscine» ("sink or swim") et, en ce sens, ce manque de choix constitue une violation de leurs droits civils.  La Cour a suggéré que des aménagements pourraient consister en des cours préparatoires d'anglais ou en un enseignement bilingue dans lequel la langue minoritaire sert, parallèlement à l'anglais, de langue d'enseignement durant les premières années de la scolarité; cette deuxième solution a été adoptée par un certain nombre d'administrations scolaires.

Aux États-Unis, l'arrêt Lau c. Nichols demeure le précédent le plus important quant aux droits en éducation chez les minorités linguistiques, bien que la Cour suprême se soit fondée uniquement sur la loi (le Titre VI de la Loi sur les droits civils de 1964) plutôt que sur la Constitution américaine. La question était de savoir si les administrateurs scolaires pouvaient répondre à leurs obligations de dispenser l'enseignement avec des chances égales en traitant simplement tous les enfants de la même manière ou s'ils devaient leur accorder une aide particulière afin de connaître l'anglais. Cet arrêt de la plus haute cour des États-Unis a ouvert une nouvelle ère dans l'application des droits civils fédéraux en vertu des «Lau Remedies» («les compensations Lau»). L'arrêt de la Cour suprême fut rendu le 21 janvier 1974. 

Dans cet arrêt, la Cour a validé un certain nombre de «droits linguistiques». Il s'agit du droit à des bulletins de vote bilingues, du droit à l'enseignement bilingue, du droit de recourir à un interprète dans un tribunal, du droit pour les bénéficiaires à l'aide sociale d'obtenir des informations en espagnol (ou en d'autres langues) et du droit, dans des cas particuliers, de parler sa langue maternelle à son lieu de travail. La Cour ne s'est pas prononcée sur le statut des langues minoritaires, ce qui aurait impliqué un usage officiel et protégé. Néanmoins, par la suite, l'enseignement bilingue est devenu un droit des familles et une responsabilité des États, car à partir de ce moment un district scolaire à l'intérieur duquel habitait un minimum de vingt élèves appartenant à un même groupe minoritaire fut obligé d'organiser un enseignement parallèle à leur intention.

La Loi sur l'éducation bilingue de 1965 a été modifiée de nombreuses fois, mais en 1994, sous la présidence de Bill Clinton, elle fut appelée l'Improving America's Schools Act (Loi améliorant les lois scolaires d'Amérique), alors que le titre bref demeurait encore Bilingual Education Act. D'autres lois furent adoptées au Congrès, notamment la Loi d'urgence d'assistance aux écoles (Emergency School Aid Act, 1972), la Loi sur l'éducation aux autochtones (Indian Education Act, 1972) et le Programme sur l'héritage ethnique (Ethnic Heritage Program, 1972). Ces lois étaient toujours destinées aux enfants dont la connaissance de l'anglais était limitée. Elles témoignaient du fait que les Hispaniques avaient acquis vers la fin des années soixante-dix d'une visibilité sans précédent. Mais ils allaient le payer par un ressac anglo-saxon, car ils incarnaient le «brown peril», c'est-à-dire le «péril brun».

4 Les droits linguistiques des Amérindiens

À la fin des années quatre-vingt, la politique américaine à l'égard des Amérindiens commença à changer. Certains hommes politiques voulurent reconnaître les droits linguistiques des Amérindiens, notamment les autochtones de l'Alaska, les indigènes d'Hawaï et les insulaires du Pacifique. Mais, au cours de la présidence conservatrice de Ronald Reagan, il ne s'est rien passé. Il fallut attendre les présidences de George Bush et de Bill Clinton, et même de George W. Bush (en 2003). Quelques lois furent adoptées: la Native American Languages Act of 1990 (ou Loi sur les langues amérindiennes de 1990), la Native American Languages Act of 1992 (ou Loi sur les langues amérindiennes de 1992), la Native American Languages Act Amendments Act of 2001 (ou Loi de 2001 modifiant la Loi sur les langues amérindiennes) et la Southwest Native American Language Revitalization Act of 2003 (ou Loi de 2003 sur la revitalisation des langues amérindiennes du Sud-Ouest).

Ces lois n'autorisaient aucun nouveau programme pour les autochtones américains ni ne permettaient un financement supplémentaire, mais elles proposaient des moyens incitatifs pour préserver les langues amérindiennes en usage aux États-Unis. Ces dispositions législatives fédérales concernent les droits linguistiques des «Indiens américains» (Americans Indians), des autochtones d'Alaska (Alaska Natives), des autochtones d'Hawaï (Native Hawaiians) et des insulaires du Pacifique (Pacific Islanders), c'est-à-dire les autochtones vivant dans les possessions ou territoires américains du Pacifique. 

4.1 Les législations importantes

La Native American Languages Act of 1992 («Loi sur les langues amérindiennes de 1992») vise à accorder des programmes de subventions permettant d'assurer la survie et la vitalité des langues amérindiennes. Les subventions ont pour buts de faciliter et d'encourager le transfert des habiletés langagières amérindiennes d'une génération à un autre, de former des interprètes ou des traducteurs pour ces langues, de développer du matériel pédagogique dans l'enseignement, de favoriser la production d'émissions de radio et de télévision en langues amérindiennes, d'enregistrer, compiler et analyser des témoignages oraux dans ces langues et enfin de permettre l'achat d'équipements audiovisuels, d'ordinateurs et de logiciels destinés à produire des documents dans des langues amérindiennes. Les subventions sont censées couvrir plus de 80 % des coûts des projets soumis pour la promotion des langues amérindiennes.

La loi de 2001 modifiant la Loi sur les langues amérindiennes prévoit favoriser les écoles de survie en langues amérindiennes: les Native American Language Survival Schools. Selon le paragraphe 2 de la loi, les objectifs sont notamment d'encourager et de soutenir le développement des écoles de survie en langues amérindiennes, en tant que moyens innovateurs de réparer les effets de discrimination passée contre les locuteurs des langues amérindiennes et de soutenir la revitalisation de ces langues par l'éducation en langues amérindiennes et par l'enseignement, en langues amérindiennes, d'autres matières scolaires, cela conformément avec la politique des États-Unis, telle qu'exprimée dans la Loi sur les langues amérindiennes. La loi prétend également démontrer les effets positifs des écoles de survie en langues amérindiennes sur les résultats scolaires d'élèves ou d'étudiants amérindiens, ainsi que leur maîtrise en anglais standard.

En vertu des dispositions de la législation en vigueur, il est prévu de dispenser l'instruction et d'assurer la protection aux enfants dans une langue amérindienne pour un groupe d'au moins 10 enfants âgés de sept ans pour un minimum de 700 heures annuellement. Le secrétaire à l'Éducation est autorisé à fournir des fonds pour les organisations éducatives, les écoles et collèges en langues amérindiennes, les administrations indiennes tribales (Indian tribal governments) afin de faire fonctionner, répandre et augmenter le nombre des écoles de survie en langue amérindienne, partout aux États-Unis et dans leurs territoires, pour des enfants amérindiens parlant ou non une langue amérindienne. Toute école de survie en langue amérindienne peut bénéficier des fonds prévus par la loi et doit accorder au moins 700 heures d'enseignement en langue amérindienne par élève, pour un groupe d'au moins 15 personnes pour lesquelles une école de survie en langue amérindienne est le lieu principal d'enseignement. 

4.2 Les difficultés

Le problème principal lié à l'application de ces lois est qu'elles arrivent trop tard, alors que de nombreuses langues autochtones (amérindiennes ou insulaires) sont moribondes. D'ailleurs, la législation parle bien de «survie» (Native American Language Survival School) et pas tellement de «promotion» ni de «normalisation». On peut aussi se demander s'il ne s'agit pas, encore une fois, d'une autre façon de mieux enseigner l'anglais en tant que langue seconde en attendant qu'elle devienne la première langue. En tous cas, ce n'est pas avec ce genre de loi qu'on fera renaître, par exemple, la langue hawaïenne.

Lorsque le président George Bush (père) bombarda l'Irak en 1991 dans le but, soutenait-il, de faire cesser l'occupation du Koweït par les Irakiens, un groupe d'Indiens de l'Oregon fit circuler une lettre ouverte, aussi amère qu'ironique:

Cher Président Bush,

Pourriez-vous nous aider à libérer notre petite nation occupée? Une force étrangère occupe nos terres pour s'emparer de nos formidables ressources naturelles. Ces étrangers ont menti et mené contre nous une guerre bactériologique, tuant des milliers de vieillards, d'enfants et de femmes. Après avoir envahi notre pays, ils ont renversé les chefs et les autorités de nos gouvernements et les ont remplacés par leur propre système de gouvernement qui, encore aujourd'hui, contrôle notre mode de vie de bien des manières. Selon vos propres termes, l'occupation et le renversement d'une petite nation [...] est une occupation de trop. Sincèrement vôtre.

Un Indien d'Amérique

Confrontées au désespoir, à la colère ou à la désaffection de certains segments de la population, dont les Indiens et les Hispaniques, les autorités américaines ont trouvé la solution: il suffit de construire de nouvelles prisons pour enfermer plus de gens et exécuter davantage de prisonniers. La plupart des détenus sont pauvres, non blancs et peu instruits. Compte tenu de leur population, les Indiens et les Noirs sont très nombreux dans les prisons américaines.

5 Les réformes en éducation

Depuis les années soixante, beaucoup d'Américains avertis ne se gênaient pas pour critiquer leur système d'éducation. Les études révélaient que les jeunes Américains n'atteignaient pas les normes internationales en matière d'éducation. Les présidents Kennedy et Johnson avaient déjà attitré l'attention sur les déficiences du système d'éducation américain.

En 1981, le président nouvellement élu, le républicain Ronald Reagan, voulut modifier le système d'éducation en faisant abroger la Bilingual Education Act (ESEA), ainsi que d'autres programmes fédéraux destinés aux enfants financièrement désavantagés. Il ne put réussir à éliminer la plupart des grands programmes fédéraux, mais il lui fut plus aisé de réduire les dépenses et les subventions à un point tel que la plupart des programmes en éducation accusèrent dix années de retard. Le président Reagan s'est mis à critiquer globalement le système d'éducation de son pays. Or, la législation et la réglementation américaines n'avaient jamais précisé la façon dont on devait enseigner aux enfants. L'accent fut mis sur la «responsabilité fiscale», c'est-à-dire le manque de responsabilisation de la part des administrateurs locaux dans la gestion des subventions fédérales. La législation fut modifiée pour exiger de la part des États pour les niveaux attendus de réussite scolaire. Les administrations locales durent identifier les écoles ayant besoin de l'aide fédérale pour améliorer leurs taux de réussite scolaire.

En 1989, le président, George Bush (père), et les gouverneurs des États se rencontrèrent lors d'un sommet sur l'éducation à Charlottesville en Virginie, au cours duquel il fut décidé que les États-Unis devaient exiger des normes nationales en matière d'éducation afin de relever le niveau scolaire des jeunes Américains. Le président Bush annonça en janvier 1991 une nouvelle croisade concernant une réforme en profondeur de l'éducation. Il déclara: «Dans le domaine de l'éducation, la révolution a d'ores et déjà commencé. Je demande à tous nos compatriotes de se mobiliser pour la croisade la plus importante pour nos enfants et pour nous-mêmes.» Dans le programme de Bush (père) d'America 2000, quatre grands objectifs étaient fixés pour combattre la sous-scolarisation au cours des dix années subséquentes:

Chaque enfant entrant à l'école devra être prêt à lire; 90 % des adolescents devront sortir diplômés d'une high school — ils n'étaient que 32 % en 1875; chaque adulte devra «savoir lire, écrire, compter et avoir une formation individuelle lui permettant de s'épanouir dans le cadre de l'économie du pays».

L'anglais, les mathématiques, les sciences, l'histoire et la géographie constituaient les cinq disciplines prioritaires. L'introduction de la géographie fut jugée importante, car 77 % des Américains ignoraient où se trouvait l'Irak lors de la guerre du Golfe. Quant à la promotion de l'anglais, elle correspondait à une préoccupation constante devant la montée des minorités non anglophones, notamment les Hispano-Américains de moins en moins désireux de se fondre dans le melting pot.

En réalité, les résultats concrets d'America 2000 se sont révélés modestes et les attentes, totalement irréalistes. En 2003, les membres de la Commission en éducation du Congrès furent dans l'obligation de constater : «Soixante-cinq pour cent des jeunes sortant des high schools ne peuvent assimiler le contenu d'un article de journal; 55 % sont incapables de remplir correctement un bon de commande, et 52 % d'analyser l'état de leur compte en banque.» Il faut dire que les moyens financiers n'avaient pas suivi. En effet, le président Bush, l'artisan de la guerre du Golfe, n'avait consacré que 535 millions de dollars pour quelque 500 établissements d'enseignement disséminés dans l'ensemble du pays, ce qui représentait 0,15 % des dépenses militaires de l'année en cours.

En 2004, le président George W. Bush (le fils) annonça un nouveau programme qui laisse songeur : la conquête de la planète Mars et l'implantation de colonies américaines sur cette planète vers 2018. Ce fait démontre une tendance courante dans l'histoire américaine : les préoccupations militaires prennent généralement le pas sur les préoccupations sociales. Pour un Franklin Roosevelt, un Lyndon Johnson, un Jimmy Carter, voire un Bill Clinton et probablement un Barack Obama, il y a eu surtout des présidents belliqueux comme James Monroe (1817-1825), James Polk (1845-1849), Abraham Lincoln (1861-1865), Theodore Roosevelt (1901-1909), Dwight Eisenhower (1953-1961),  Richard Nixon (1969-1974), Ronald Reagan (1981-1989), George Bush (1989-1993) et George W. Bush (2001-2009).

6 La diversité culturelle

Après avoir caressé pendant près d’un siècle le rêve du melting pot où fusionneraient toutes les langues, toutes les races et toutes les cultures, l’Amérique s'est soudainement réveillée devant une réalité qu'elle refusait de reconnaître: la société multiculturelle. La terre d’accueil des White Anglo-Saxon Protestants est aujourd'hui en train de se réduire comme une peau de chagrin. Les immigrants du XXIe siècle ont les yeux bridés et mangent avec des baguettes, sont musulmans ou bouddhistes, ou bien ils ont la peau basanée, mangent des tacos, parlent l'espagnol et sont catholiques.

Par exemple, le recensement de 2000 révélait qu'un Américain sur cinq ne parlait pas l’anglais couramment (contre un sur six en 1990). Pour la première fois dans leur histoire, les États-Unis comptent aujourd’hui une majorité d’immigrants ne parlant qu’une seule langue, qui n’est pas l’anglais. Le flot d'écoliers non anglophones rend de plus en plus difficile l'enseignement de l'anglais aux États-Unis. Selon Jeffery S. Passel, démographe à l'Urban Institute (Washington, DC), les États-Unis vivraient aujourd'hui leur plus grande vague d'écoliers non anglophones de toute leur histoire avec quelque 90 000 écoles publiques et plus de 11 millions d'enfants d'immigrants. Le problème ne touche pas seulement le grand nombre d'élèves dans les écoles, mais aussi le grand nombre de langues étrangères. En 2003, le directeur (exécutif) de ProEnglish, faisait cette déclaration:

Trying to teach English to this large and ever growing number of school children English is like trying to run on a treadmill that continues to gain speed. We simply have to recognize that there are limits to the numbers of new immigrants we can take if we are going to teach them all English and help them achieve the American dream. [En essayant de faire apprendre l'anglais à ce grand nombre toujours croissant d'écoliers d'anglais, c'est comme tenter de courir sur un tapis roulant qui continue à prendre de la vitesse. Nous devons simplement reconnaître qu'il y a des limites au nombres des nouveaux immigrants que nous pouvons accepter si nous voulons leur apprendre l'anglais à tous et les aider à réaliser le rêve américain.]

Par ailleurs, le poids politique des immigrants commence à faire peur aux Blancs, même si traditionnellement les nouveaux arrivés participent peu à la vie politique du pays! Néanmoins, quand ils votent, ils favorisent massivement les démocrates, comme c'est le cas de la plupart des minorités. S'ils parlent l'espagnol et sont catholiques, ils résistent plus que d'autres immigrants aux modèles de l'American way of life. Même la communauté noire s'inquiète du rôle grandissant des Latinos et leur reproche de se considérer comme «Blancs» et de lui voler des emplois; pourtant, les Hispaniques, eux aussi, sont régulièrement victimes de discrimination.

Dans l'éventualité où l'immigration se poursuivrait à son rythme actuel, les Blancs ne détiendront la majorité que dans une proportion de 52 % d'ici 2050. Les hispanophones formeront le principal groupe minoritaire (22 %) et ils seront suivis par les Afro-Américains (14 %) et les Asiatiques (10 %). Bref, il n'est pas interdit de croire qu'un jour les minorités formeraient la majorité! Verra-t-on même un jour un président latino?

Aux États-Unis, la prise de conscience de la diversité culturelle s'est manifestée pourtant dès le milieu des années quatre-vingt. Les exemples sont nombreux, surtout dans les écoles. Dans un high school de Cambridge près de Boston, quelque 27000 élèves représentaient 63 nationalités et parlaient 46 langues. Les 63 000 élèves de San Francisco proviennent majoritairement du Mexique, de l'Inde, du Laos, des Philippines et parlent 55 langues. Les 17 écoles de la ville de Sheboygan au Wisconsin doivent faire apprendre l'anglais à des enfants qui parlent 20 langues, incluant des enfants de la Bosnie-Herzégovine et de l'Albanie, ainsi que des réfugiés hmong de l'Asie du Sud-Est. Dans un article du Monde en date du 30 octobre 1992, Annick Cojean cite un manuel d'histoire pour les classes américaines de troisième année:

Comme une salade, les États-Unis sont faits de différents ingrédients de peuples et de cultures. Bien qu'ils soient mélangés, ces ingrédients restent distincts. Et, comme chaque composante dans un saladier comporte une saveur particulière, chaque contribution culturelle ajoute à la variété et à la diversité de la vie américaine.

Plus précisément, le melting pot, dont la caractéristique est de fondre les divers éléments dans le creuset, est en train de se muter en saladier (salad bowl) où chacun des éléments conserve sa saveur particulière.

Ainsi, le visage des États-Unis est en passe de se métamorphoser radicalement. Le président Bill Clinton avertissait ainsi ses compatriotes: «D'ici 30 ou 40 ans, aucune race ne dominera aux États-Unis. Et nous ferions bien de nous faire à cette idée.» En bon démocrate libéral, Clinton s'efforçait de prêcher la tolérance raciale et les vertus du multiculturalisme. Voici un extrait de l'un de ses discours intitulé «Les États-Unis, terre de diversité et d'espoir» (1999):

Les États-Unis, terre de diversité et d'espoir

Bill Clinton

Parvenus à l'aube du XXIe siècle, nous mesurons pleinement les défis formidables et les fougueux espoirs que l'avenir nous réserve. Au cours du prochain siècle, nous pourrons devenir la première démocratie véritablement multiraciale et multiethnique au monde. Nos écoles publiques n'ont jamais accueilli autant d'élèves, aux origines d'une diversité encore inégalée : de fait, un écolier sur cinq est issu d'une famille d'immigrants. En Virginie par exemple, tout près de la capitale de notre pays, de l'autre côté du Potomac qui arrose Washington, le district scolaire du comté de Fairfax se targue de scolariser des enfants issus de 180 groupes raciaux, nationaux et ethniques et qui parlent à eux tous plus de 100 langues maternelles. Nous devons veiller à ce que notre système éducatif nourrisse la créativité de chacun de nos élèves, qu'il leur donne à tous les compétences et les connaissances dont ils ont besoin pour réaliser leur potentiel et qu'il leur offre la possibilité de réussir dans la vie et dans la carrière qu'ils choisiront.

Le prochain siècle comportera sa part de défis et d'espoirs pour les personnes du troisième âge aussi. Dans notre pays, leur nombre doublera d'ici à l'an 2030 et, grâce aux progrès de la médecine, l'Américain moyen qui vivra au milieu du
XXIe siècle atteindra l'âge de 82 ans, soit six ans de plus que l'espérance de vie d'aujourd'hui. Ces années supplémentaires procurent certainement beaucoup de satisfaction, mais elles compliquent les programmes fédéraux qui prodiguent une aide financière et des soins médicaux aux personnes âgées. L'une des grandes craintes de ceux parmi nous qui sont dans la fleur de l'âge — c'est-à-dire la génération née dans l'après-guerre —, c'est qu'en vieillissant nous constituerons un fardeau intolérable pour nos enfants à tel point que ceux-ci auront du mal à élever nos petits-enfants. À l'approche du nouveau millénaire, maintenant que nous jouissons d'une économie robuste et que nous assistons aux premiers excédents budgétaires depuis les années 1960, nous avons une occasion historique — et une obligation solennelle — de veiller à ce que le régime de retraite et la caisse d'assurance-maladie soient préservés pour le bien-être des futures générations, elles qui vivront dans une société où les hommes et les femmes mèneront une vie plus longue, plus active, plus productive.

Nous aurons beaucoup à faire au prochain siècle, tandis que nous nous emploierons à devenir une nation respectueuse de nos différences, fière de célébrer notre diversité et unie autour de valeurs communes. Maintenant que le nouveau millénaire approche à grands pas, marquons fièrement les étapes de cette évolution, réjouissons-nous des progrès accomplis et montrons-nous déterminés à réaliser de plus grandes percées encore dans les années à venir.
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Source: Revue électronique de l'Agence d'information des États-Unis, volume 4, numéro 2, juin 1999.

Avec Lyndon Johnson (1963-1969), le président Bill Clinton (1993-2001) s'est révélé l'un des hommes politiques américains les plus ouverts en matière de libertés et de droits à l'égard des minorités ethniques, raciales et sexuelles. Sous son initiative, d'importantes réformes législatives relatives à la sécurité sociale ont été proposées, puis adoptées par le Congrès. Ce démocrate fin de siècle savait que les recettes du passé ne valaient plus rien et qu'il fallait recourir à de nouvelles formules. Mais Clinton n'a pas réussi à atteindre tous ses objectifs, notamment ceux qui étaient liés à ses projets de réformes touchant l'assurance-maladie. De plus, son mandat fut entaché d'un scandale sexuel qui a terni sa réputation comme président.

En 1998, le Comité des conseillers économiques pour l'initiative sur la question raciale (pour le président Clinton) publiait un rapport intitulé Changing America : Indicators of Social and Economic Well-Being by Race and Hispanic Origin («L'Amérique en changement : les indicateurs du bien-être social et économique par la race et l'origine hispanique»).  Le rapport donnait un portrait assez complet de la situation aux États-Unis. En voici quelques extraits en version française:

L'Amérique en changement:
les indicateurs du bien-être social et économique par la race et l'origine hispanique

Plus on se rapproche du siècle prochain, plus la population des États-Unis frappe par la diversité de sa physionomie. Ces dernières années, les Latino-Américains et les groupes raciaux minoritaires (c'est-à-dire, pour les besoins du présent texte, les groupes raciaux et ethniques qui constituent moins de 50 % de la population et qui réunissent les Noirs d'origine non latino-américaine, les Asiatiques et les Amérindiens) ont enregistré une croissance démographique supérieure à celle de l'ensemble de la population. En 1970, ces groupes représentaient à eux tous 16 % seulement de la population. En 1998, leur part atteignait 27 %. Dans l'hypothèse du maintien des tendances actuelles, le Bureau du recensement prévoit qu'ils constitueront près de la moitié de la population des États-Unis d'ici à 2050. Bien que manifestement imprécises, ces projections indiquent que les États-Unis connaîtront une expansion considérable de la diversité raciale et ethnique au cours du siècle prochain.

L'immigration est la clé de cette évolution démographique. Elle a contribué à la croissance rapide de la population asiatique et latino-américaine depuis les années 1960. En 1997, 38 % des Latino-Américains et 61 % des Asiatiques étaient nés à l'étranger, contre 8 % de la population blanche, 6 % de la population afro- américaine et 6 % des Amérindiens. L'accroissement du nombre d'immigrants asiatiques et latino-américains observé ces dernières dizaines d'années tient essentiellement à la modification de la politique d'immigration. En particulier, la loi de 1965 mit fin au système des quotas liés à l'origine nationale, dont l'existence restreignait l'immigration en provenance de pays non européens. De même, la loi de 1986 relative à la réforme et au contrôle de l'immigration contribua à l'accroissement du nombre d'immigrants asiatiques et latino-américains, dans la mesure où beaucoup de clandestins profitèrent des nouvelles dispositions pour régulariser leur situation.

Parallèlement à la montée de l'immigration des Asiatiques et des Latino-Américains, la croissance démographique s'est considérablement ralentie dans l'ensemble des États-Unis, essentiellement à cause de la baisse du taux de fécondité de la population, noire comme blanche, d'origine non latino-américaine. Dès lors,
la part des Blancs non originaires d'Amérique latine diminue depuis 1970, et celle des Noirs n'a que légèrement augmenté.

La modification de l'identification raciale et ethnique a également favorisé l'épanouissement de cette diversité. C'est dans la population amérindienne que ces changements frappent le plus, car l'augmentation enregistrée ces dernières années est trop forte pour qu'on l'explique exclusivement par le recul du taux de mortalité, les naissances, l'immigration et les améliorations au niveau du recensement.
On est donc tenté de conclure que les personnes recensées sont plus susceptibles qu'autrefois de se définir comme étant d'origine amérindienne.

Il faut noter que l'évolution de la composition ethnique et raciale de la population à l'échelle nationale masque des différences d'une région à une autre aussi bien qu'à l'intérieur même des régions. La distribution géographique des groupes raciaux et ethniques a son importance, parce qu'elle influence le potentiel d'interactions sociales et économiques entre eux. Selon les projections faites par le Bureau du recensement en 1995,
c'était l'Ouest qui comptait la plus forte concentration de minorités (36 %), puis venaient le Sud (30 %), le Nord-Est (23 %) et le Centre (15 %). Les Noirs d'origine non latino-américaine sont les plus susceptibles de vivre dans le Sud, tandis que les Asiatiques, les Latino-Américains et les Amérindiens ont davantage tendance à s'installer dans l'Ouest.

D'autre part, la composition raciale varie selon que l'on se trouve en plein cœur des régions métropolitaines, dans leurs proches banlieues ou dans les zones non métropolitaines. On trouve généralement plus de Latino-Américains, de Noirs et d'Asiatiques que de Blancs d'origine non latino-américaine dans les centres des villes (en 1996 plus de la moitié des Noirs et des Latino-Américains et près du quart des Asiatiques vivaient dans un centre-ville, contre moins du quart des Blancs non originaires d'Amérique latine). À titre de comparaison, plus de la moitié des Blancs d'origine non latino-américaine, et 48 % des Asiatiques, vivaient en banlieue en 1996. Les Amérindiens sont de loin les plus susceptibles de s'installer loin des villes et des banlieues ; en 1990, près de la moitié d'entre eux résidaient hors de zones métropolitaines.

[...]

Un grand nombre de caractéristiques démographiques affectent les conditions sociales et économiques des individus et elles expliquent en partie les différences socio-économiques entre eux. Par exemple,
l'immigration a fait régresser le statut socio-économique relatif de la population originaire d'Amérique latine dans la mesure où les immigrants venus de cette partie du monde ont tendance à avoir un niveau d'instruction et un revenu inférieurs à ceux de l'ensemble de la population latino-américaine.

La structure des ménages et la répartition des individus par tranches d'âge sont d'autres caractéristiques démographiques qui ont des effets importants sur la condition sociale et économique. En particulier, la croissance de la pauvreté des enfants est souvent associée à la progression de la part des familles monoparentales. Par rapport à 1970, la part de ces familles a augmenté dans tous les groupes mais elle est surtout importante parmi les Afro-Américains (38 %), les Amérindiens (26 %) et les Latino-Américains (26 %). De même, la structure des ménages est affectée par la condition économique ; par exemple, la tendance accrue des personnes âgées à vivre de façon autonome est liée au relèvement croissant de leur niveau de vie.

Les différences observées au niveau de la répartition des tranches d'âge dans la population pourraient bien affecter le taux de croissance de ces diverses tranches. On peut en dire autant des écarts constatés sur le plan économique et social. Par exemple, c'est parmi les enfants que le taux de pauvreté est le plus élevé, et parmi les jeunes adultes que le taux de délinquance est le plus fort. En moyenne, la population blanche d'origine non latino-américaine est considérablement plus âgée que l'ensemble de la population. Seulement 24 % des personnes de ce groupe ont moins de 18 ans, contre environ 30 % des Noirs d'origine non latino-américaine et des Asiatiques et environ 35 % des Amérindiens et des Latino-Américains. Les différences entre les groupes raciaux et ethniques en matière de répartition des âges reflètent les écarts enregistrés sur le plan du taux de mortalité, du taux d'immigration nette et de l'âge des immigrants.

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Cet article est extrait du deuxième chapitre du rapport intitulé Changing America : Indicators of Social and Economic Well-Being by Race and Hispanic Origin, publié en septembre 1998 par le Comité des conseillers économiques pour l'initiative sur la question raciale.
 

Président Barack Obama

Pour Bill Clinton, la diversité ethnique et linguistique était un atout. Il en est ainsi pour son successeur démocrate, Barack Obama, le 44e président des États-Unis. Lors de son discours du 4 novembre 2008, au soir de sa victoire, il pouvait affirmer que la devise des États-Unis  — E pluribus unum (du latin «Un seul à partir de plusieurs») s'était concrétisée lors de son élection:

It’s the answer spoken by young and old, rich and poor, Democrat and Republican, black, white, Latino, Asian, Native American, gay, straight, disabled and not disabled – Americans who sent a message to the world that we have never been a collection of Red States and Blue States: we are, and always will be, the United States of America. [C'est la réponse des riches et des pauvres, des démocrates et des républicains, des Noirs, des Blancs, des Latinos, des Asiatiques, des Américains d'origine, des homosexuels, des hétérosexuels, des handicapés et des valides. Les Américains ont adressé un message au monde – nous ne sommes pas un amalgame d'États républicains ou démocrates ; nous sommes, et nous serons toujours, les États-Unis d'Amérique.]

Barack Obama, le premier président américain descendant d'une famille non WASP, d'origine négro-africaine par surcroît, ne croit pas que la diversité culturelle soit une menace pour l'unité nationale. Lors de son premier discours, le 20 janvier 2009, comme président des États-Unis, Barack Obama déclarait:

For we know that our patchwork heritage is a strength, not a weakness. We are a nation of Christians and Muslims, Jews and Hindus - and non-believers. We are shaped by every language and culture, drawn from every end of this Earth; and because we have tasted the bitter swill of civil war and segregation, and emerged from that dark chapter stronger and more united, we cannot help but believe that the old hatreds shall someday pass; that the lines of tribe shall soon dissolve; that as the world grows smaller, our common humanity shall reveal itself; and that America must play its role in ushering in a new era of peace.
[Nous savons que notre héritage multiple est une force, pas une faiblesse. Nous sommes une nation de chrétiens et de musulmans, de juifs et d'hindous, et de non-croyants. Nous avons été formés par chaque langue et chaque culture, venues de tous les coins de la terre; et parce que nous avons goûté à l'amertume d'une guerre civile et de la ségrégation, et que nous avons émergé de cette période sombre plus forts et plus unis, nous ne pouvons pas nous empêcher de croire que les vieilles haines vont un jour disparaître, que les frontières tribales vont se dissoudre, que pendant que le monde devient plus petit, notre humanité commune doit se révéler, et cette Amérique doit jouer son rôle en donnant l'élan d'une nouvelle ère de paix.]

Cette élection présidentielle témoigne que l'idéologie du melting pot a manifestement fait son temps, pour faire place à la diversité. Néanmoins, il y a encore de nombreux Américains qui ne peuvent pas croire qu'un Noir soit président des États-Unis et ils ne l'accepteront jamais. Ce sont eux qui l'accusent d'être l'Autre, un étranger, un socialiste, un marxiste, un raciste, un sans-cœur qui débrancherait les personnes âgées, un serpent qui endoctrinerait les enfants, etc. Il y a aussi le fait que la légitimité des président démocrates, par exemple Franklin Roosevelt, Harry Truman, Bill Clinton et Barack Obama, a régulièrement été remise en question par les Américains ultraconservateurs qui les accusent généralement de «complicité avec le communisme». Certains analystes de la politique américaine n'y voient là rien d'anormal dans le fait que les présidents démocrates soulèvent des réactions excessives au sein d'une certaine droite religieuse et républicaine.

7 Les attitudes des Américains face à l'immigration

La métamorphose qui est en train de modifier radicalement les États-Unis inquiète au plus haut point les White Anglo-Saxon Protestants, car ils craignent de voir leur pays leur échapper. En conséquence, beaucoup d'Américains blancs se demandent s'il convient de sauvegarder les différences culturelles ou de chercher plutôt à les réduire. Autrement dit, faut-il assimiler (angliciser) les immigrants en les brassant dans le melting pot ou devrait-on maintenir ces différences raciales et ethniques afin de créer une société pluraliste? Ces deux points de vue ont chacun leurs partisans. Une enquête menée en 1994 dans l'ensemble du pays par le Centre national de recherches sur les opinions présentait la problématique de la façon suivantes: «Certaines personnes considèrent qu'il vaut mieux pour le pays que les divers groupes ethniques et raciaux conservent leurs cultures respectives. D'autres estiment qu'il vaut mieux que les groupes changent pour mieux s'assimiler à l'ensemble de la société, dans l'esprit du creuset.» Il était demandé aux répondants de se situer sur une échelle allant du «maintien des cultures distinctes» (pluralisme) à la «fusion dans la société» (assimilation). Grosso modo, un tiers des Américains s'est déclaré en faveur du pluralisme, un tiers pour l'assimilation et le troisième tiers s'est placé entre ces deux pôles.

7.1 Les partisans du maintien des cultures distinctes

Les promoteurs les plus enthousiastes des cultures distinctes et du bilinguisme font entendre leurs voix au sein des organisations de défense des droits civils telles que la LULAC (League of United Latin American Citizens: Ligue des citoyens latins unis d'Amérique) et de la MALDEF (Mexican American Legal Defense and Education Fund: Fonds d’éducation et d’aide juridique mexico-américaine).

- Une nation tolérante

Ceux qui préconisent le maintien des diversités culturelles aux États-Unis croient que leur pays constitue une nation tolérante, une entité réellement multiculturelle dans laquelle toutes les composantes ont des droits et apportent leur contribution à l'ensemble. La diversité culturelle ouvrirait les marchés internationaux aux entreprises américaines et contribuerait à leur développement international. Le clairvoyant président démocrate Bill Clinton l'avait observé en déclarant (le 4 février 1997) que la diversité constituait la plus grande force du peuple américain:

My fellow Americans, we must never, ever believe that our diversity is a weakness — it is our greatest strength. Americans speak every language, know every county. People on every continent can look to us and see the reflection of their own great potential — and they always will, as long as we strive to give all of our citizens, whatever their background, an opportunity to achieve their own greatness. [Mes camarades américains, nous ne devons jamais, au grand jamais, croire que notre diversité est une faiblesse; c'est notre plus grande force. Les Américains parlent toutes les langues, connaissent tous les pays. Les peuples de tous les continents peuvent nous regarder et y voir le reflet de leur propre immense potentiel. Et ils le feront toujours, aussi longtemps que nous nous efforçons de donner à tous de nos citoyens, quelle que soit leur origine, l'occasion de réaliser leurs ambitions personnelles.]

Rappelons qu'en août 2000 le président Clinton a signé un décret (EO 13166) intitulé Improving access for people of limited English proficiency («Amélioration de l'accès aux services pour les personnes dont les compétences sont limitées en anglais»). Ce décret obligeait toutes les agences fédérales à s'adresser aux non-anglophones dans leur langue. La raison invoquée était que les non-anglophones avaient droit aux mêmes services que les anglophones.

- L'atout du bilinguisme

Les partisans du maintien des cultures distinctes sont également favorables aux politiques de bilinguisme instaurées par le gouvernement fédéral au début des années soixante-dix, notamment en matière d'éducation et dans certains services publics (élections, tribunaux, hôpitaux, etc.). Ils croient que le bilinguisme est un atout et que l'enseignement bilingue favorise l'apprentissage de l'anglais. De nombreux éducateurs et spécialistes de l'enseignement prétendent que l'éducation bilingue est la clé de la réussite pour alphabétiser les enfants dans leur langue avant de passer à l'anglais.

En pratique, un immigrant mexicain aurait le choix entre deux modes d'intégration: ou bien il s'assimile dans le melting pot, ou bien il préserve sa langue et sa culture en recourant aux programmes publics réservés aux minorités. Dans ce dernier cas, le «melting pot» fait place au «saladier» (salad bowl).  Bref, le bilinguisme est perçu comme un avantage qu'il convient de cultiver tant pour l'individu que pour la société.  Dans ces conditions, l'enseignement bilingue, parce qu'il est subventionné et imposé par le gouvernement fédéral, ne représente-t-il pas une forme de reconnaissance officielle?

Rares sont les intellectuels libéraux qui voient dans le bilinguisme un avantage indéniable. Dans International Dimensions of Bilingual Education, Gary Orfield, professeur d'éducation et de politique sociale à l'Université de Harvard, était l'un de ceux-là (1978):

Il semblerait qu'on soit passé, sans débat national sérieux, d'une politique d'assimilation poussée à une politique de séparation culturelle et linguistique. Je crois qu'il y a une meilleure voie: il faut intégrer les enfants hispaniques dans des écoles qui respectent leur tradition culturelle et qui encouragent les autres enfants à étudier la langue et la littérature espagnole dans un milieu bilingue naturel.

Ce genre d'approche n'a jamais été vraiment étudié aux États-Unis parce que les langues minoritaires sont en général trop dévalorisées. Un système d'éducation ouvert au pluralisme culturel et linguistique heurte de front la grande majorité des Américains blancs, ce que Gary Orfield appelle la Anglo-conformity (conformité aux valeurs anglophones) pour qui toute manifestation extérieure de pluralisme s'oppose à l'uniformité culturelle de la Nation américaine.

- Le point de vue du président Barack Obama

Il est encore trop tôt pour évaluer la position du nouveau président Barack Obama sur la question linguistique aux États-Unis, mais nous en savons suffisamment pour avoir une certaine idée. Obama est partisan du bilinguisme individuel. Ainsi, lors de sa tournée en Floride au moment des élections présidentielles de 2008, le candidat démocrate a enregistré un message en espagnol afin de s'attirer les faveurs des électeurs hispaniques majoritaires à Miami. Ce message a été retransmis plusieurs fois dans des émissions de radio et de télévision à l'intention des hispanophones de Miami, d'Orlando, de Las Vegas (Nevada) et de Denver (Colorado). Les collaborateurs d'Obama ont reconnu que ce dernier avait enregistré ce message lors d'une séance qui avait duré un peu moins de deux heures. Selon ces mêmes collaborateurs, celui qui était alors le candidat à la présidence des États-Unis serait doué pour les langues: il serait capable de parler le chinois en une demi-heure, si un document lui était présenté dans cette langue. ll n'en demeure pas moins que le candidat Obama s'était senti presque coupable en juillet 2008, à l'hôtel de ville de Dayton (Ohio), parce qu'il ignorait les langues étrangère: «I don't speak a foreign language. It's embarrassing!» («Je ne parle pas de langue étrangère. C'est gênant»). En mars 2006, il avait aussi déclaré: "I speak Indonesian and a little Spanish." («Je parle indonésien et un peu l'espagnol»).

Mais son point de vue sur la question linguistique est plus précis lors de sa déclaration du 9 juillet 2008 à Powder Spring en Géorgie. Barack Obama considérait qu'il est nécessaire que les immigrants apprennent l'anglais, mais les Américains devraient aussi apprendre les langues étrangères dès leur plus jeune âge. Le président désigné faisait preuve d'une grande ouverture d'esprit pour les autres cultures, ce qui est rare, même chez les intellectuels américains:

You know, I don't understand when people are going around worrying about, "We need to have English-only." They want to pass a law, "We want English-only."

Now, I agree that immigrants should learn English. I agree with that. But understand this. Instead of worrying about whether immigrants can learn English -- they'll learn English -- you need to make sure your child can speak Spanish. You should be thinking about, how can your child become bilingual? We should have every child speaking more than one language.

You know, it's embarrassing when Europeans come over here, they all speak English, they speak French, they speak German. And then we go over to Europe, and all we can say [is], "Merci beaucoup." Right?

You know, no, I'm serious about this. We should understand that our young people, if you have a foreign language, that is a powerful tool to get a job. You are so much more employable. You can be part of international business. So we should be emphasizing foreign languages in our schools from an early age, because children will actually learn a foreign language easier when they're 5, or 6, or 7 than when they're 46, like me.
[Vous savez bien, je ne comprends pas que les gens s'inquiètent au sujet de «Nous devons seulement savoir l'anglais». Ils veulent faire adopter une loi du type «Nous voulons seulement l'anglais».

Maintenant, je conviens que les immigrants devraient apprendre l'anglais. Je suis d'accord avec cela. Mais comprenez ceci. Au lieu de vous préoccuper de savoir si les immigrants peuvent apprendre l'anglais
ils l'apprendront , vous devez vous assurer que votre enfant puisse parler l'espagnol. Vous devriez vous demander comment votre enfant peut-il devenir bilingue? Nous devrions faire en sorte que chaque enfant apprenne plus d'une langue.

Vous le savez, il est gênant lorsque les Européens viennent ici, ils parlent tous anglais, ils parlent français et ils parlent allemand. Et ensuite nous allons en Europe et tout que nous pouvons dire, c'est «merci beaucoup», exact?

Vous le savez bien, non, je suis sérieux à ce sujet. Nous devons comprendre que pour nos jeunes, connaître une langue étrangère constitue un puissant outil pour obtenir un emploi. Vous êtes d'autant plus aptes d'être employés. Vous pouvez participer aux affaires internationales. Donc, nous devons mettre l'accent sur les langues étrangères dans nos écoles dès le plus jeune âge, parce que les enfants apprennent en réalité une langue étrangère plus facilement quand ils ont cinq, six ou sept ans que lorsqu'ils ont 46 ans comme moi.]

Mais de nombreux Américains ont critiqué cette prise de position, car ils craignent d'être dans l'obligation d'apprendre l'espagnol. Pour la plupart des Américains, il y aurait d'autres réformes bien plus importantes à faire en éducation que d'apprendre des langues étrangères, perçues généralement comme tout à fait inutiles. Ces propos de l'activiste chrétienne, la très conservatrice et anti-féministe Phyllis Schlafly, présidente du mouvement pro-famille "Eagle Forum", semblent assez représentatifs de ce que pensent beaucoup d'Américains sur la question des «langues secondes»:

Americans are not backward hicks because we don't learn a second language. We consider it a waste of time because English is fast becoming the worldwide language and because the ability to speak English is the litmus test of whether or not immigrants are assimilating into the American culture. ("Obama Rejects English Language Assimilation", July 23, 2008) [Les Américains ne sont pas des ignorants arriérés parce qu'ils n'apprennent pas de langue seconde. Nous considérons que c'est une perte de temps parce que l'anglais est devenu rapidement la langue mondiale et parce que la capacité de parler l'anglais est le test décisif pour savoir si les immigrants s'assimilent à la culture américaine. («Obama rejette l'assimilation par l'anglais», 23 juillet 2008)]

Selon l'organisme US English, sur la base d'un sondage par téléphone du Rasmussen Reports (juillet 2008), seulement 13 % des Américains trouveraient important d'apprendre d'autres langues que l'anglais. Le 9 juillet 2008, on pouvait lire ce commentaire de la part d'un «journaliste» anonyme:

Barack Obama continues to display his lack of intelligence when not being guided by a teleprompter. It is true that children should at least be offered the chance to learn Spanish in elementary school. However when he insults Americans by saying that Europeans speak English while Americans don’t know French or Spanish, Obama does not understand one basic fact. [Obama continue d'afficher son manque d'intelligence quand il n'est pas guidé par un télésouffleur. Il est vrai que les enfants devraient au moins avoir la chance d'apprendre l'espagnol à l'école primaire. Toutefois, lorsqu'il insulte les Américains en disant que les Européens parlent anglais, tandis que les Américains ne connaissent ni le français ni l'espagnol, Obama ne comprend pas un fait fondamental.]

Si l'on fait exception des récents immigrants, les Américains n'ont aucune motivation pour apprendre d'autres langues, puisque le monde entier veut à tout prix apprendre l'anglo-américain! Pourquoi les Américains dépenseraient-ils annuellement des milliards de dollars pour apprendre des langues inutiles, que ce soit l'espagnol, le français, l'allemand ou le russe? De façon générale, les Américains ne veulent pas apprendre l'espagnol, encore moins les autres langues! Les Européens, eux, n'ont pas le choix: ils doivent apprendre l'anglais, mais les Américains ont le choix d'en rester à l'anglais. C'est ce qui explique en partie cette sorte de «mépris» de la part de la majorité des Américains pour l'apprentissage des autres langues; ce mépris s'est transposé dans les établissements d'enseignement supérieurs où la demande pour l'enseignement des langues étrangères reste très faible. Il n'en demeure pas moins que le président Obama manifeste une ouverture d'esprit peu commune à l'égard des autres nations. Dans un discours au Caire, le 4 juin 2009, il a prononcé quelques mots en arabe et cité le Coran trois fois plutôt qu'une; il a souligné le passé civilisateur de l'islam et les blessures que le colonialisme occidental a infligées aux musulmans. Il a aussi parlé de l'humiliation des Palestiniens condamnés à l'occupation israélienne. Quoi qu'il en soit, ce discours marque une nette rupture avec la rhétorique américaine des dernières décennies.

Par ailleurs, la plupart des Américains considèrent que l'anglais demeure le premier critère définissant leur unité nationale, comme le rappelle leur devise "E pluribus unum" («Un à partir de plusieurs»), c'est-à-dire une nation faite de plusieurs peuples. Ils désirent que l'anglais soit leur langue nationale et leur langue officielle, qui soit parlée par tous ceux qui veulent devenir américains. Plusieurs journalistes ont reproché à Barack Obama d'avoir voté quatre fois (2006 et 2007), alors qu'il était sénateur, contre des projets de loi préconisant l'anglais comme langue officielle.

Il est à parier que, comme président des États-Unis, ses conseillers vont à long terme faire entendre raison à Obama, lui qui veut réformer la controversée loi scolaire, la No Child Left Behind Act of 2001 (traduction: la «Loi du aucun enfant laissé pour compte») ou NCLB. Lorsqu'il faudra choisir d'augmenter le budget des dépenses militaires, l'éducation ne fera pas le poids, surtout en période de déficit budgétaire. Rappelons que, tout au cours de l'histoire américaine, les préoccupations militaires ont généralement pris le pas sur les préoccupations sociales.

- La nécessité de l'enseignement bilingue

Enfin, pour les partisans du pluralisme, la création des programmes d'éducation bilingues est une nécessité, car elle résulte de l'échec de la politique d'assimilation. Le sociolinguiste américain Joshua Fishman est l'un des rares propagandistes du pluralisme linguistique et culturel. Dans son livre Reversing Language Shift (1991), Fishman croit qu'il est fondamental de préserver son identité d'origine et que le rejet de sa culture et de cette identité risquent d'entraîner à l'étroitesse d'esprit et à l'intolérance. Pour Joshua Fishman, la diversité ethnique et linguistique serait de loin préférable à l'homogénéité culturelle.

L'éducation bilingue apparaît comme un moyen nécessaire et efficace d'apprentissage dans de nombreuses écoles. L'enfant qui ignore l'anglais commence à comprendre ce qui se passe dans la salle de classe ou bien il se sent complètement perdu. Si les difficultés scolaires semblent trop lourdes à assumer, l'enfant non anglophone peut tout laisser tomber et perdre tout intérêt dans ses études. Sans programme d'éducation bilingue, beaucoup d'enfants perdraient un précieux temps à acquérir les connaissances de base de l'anglais, sans comprendre le contenu qu'on leur enseigne. Dans une classe d'enseignement bilingue, les enfants, dont les connaissances en anglais sont limitées, apprennent les compétences de base en lecture, en écriture et en mathématiques dans leur langue maternelle, afin d'acquérir plus tard les habiletés nécessaires en anglais.

En 1962, les chercheurs canadiens Elizabeth Peal et Wallace Lambert de l'Université McGill (Montréal) ont publié les résultats d'une étude comparant les effets du bilinguisme sur l'intelligence des enfants bilingues et des enfants unilingues. Ils ont constaté qu'il n'existait aucune preuve indiquant un quelconque appauvrissement intellectuel chez les enfants bilingues. En fait, les résultats de l'enseignement bilingue étaient soit équivalents soit bien supérieurs à ceux des groupes unilingues. Selon Peal et Lambert, les enfants bilingues posséderaient une flexibilité mentale supérieure, une faculté d'abstraction accrue et plus indépendante des mots, ce qui leur procurerait des avantages indéniables dans la construction des concepts. Bref, un environnement bilingue et biculturel faciliterait le développement de l'intelligence, notamment l'intelligence verbale. D'autres études entreprises par Bain (1974), Cummins (1976) ainsi que Tunmer et Myhill (1984) en sont arrivées à la même conclusion sur la flexibilité cognitive supérieure des enfants bilingues. Les recherches ont aussi révélé que, selon Jeff McQuillan et Lucy Tse (Bilingual Research Journal, 1996), 87 % des publications universitaires américaines réalisées entre 1984 et 1994 ont soutenu l'enseignement bilingue. Cependant, les articles publiés dans les journaux sur ce sujet laissent croire que seulement 45 % des études appuient l'éducation bilingue.

Malgré ces études sérieuses et les expériences positives de l'enseignement bilingue dans des pays comme la Suisse, la Finlande, le Canada et l'Australie, beaucoup d'Américains doutent encore des avantages de l'éducation bilingue. En réalité, ce sont surtout les Blancs qui remettent en question l'enseignement bilingue. Pour eux, cet enseignement paraît d'autant plus inutile qu'ils n'en profitent guère, alors qu'ils doivent assumer des coûts accrus pour un enseignement destiné à des immigrants qui ignorent l'anglais. 

7.2 Les partisans de l'assimilation

Pour les partisans de l'assimilation, le maintien des cultures et des langues est perçu comme une forme d'atteinte à l'intégrité de la nation définie en tant que «anglo-saxonne» et «homogène».  La plupart des immigrants de toutes races et de toutes couleurs se sont toujours intégrés dans la société américaine jusqu'à ces dernières décennies, mais les nouveaux arrivés latino-américains semblent s'y refuser désormais. Or, tout membre d'une ethnie ou d'un pays autre est invité à s'installer aux États-Unis, à la condition d'avoir adopté les valeurs protestantes et la langue anglaise. La «révolte ethnique» contre le melting pot est perçue comme un refus d'une culture commune et d'une société unifiée. C'est pourquoi les lois sur l'immigration adoptées par les administrations fédérales précédentes sont considérées comme de «dangereuses passoires». Elles permettraient, par exemple, aux Latinos de sauvegarder leur religion (le catholicisme), leurs coutumes et leur langue (l'espagnol). 

Dans un discours à la nation américaine, le président George W. Bush déclarait en mai 2006:

[...] We must honor the great American tradition of the melting pot, which has made us one nation out of many peoples. The success of our country depends upon helping newcomers assimilate into our society, and embrace our common identity as Americans. Americans are bound together by our shared ideals, an appreciation of our history, respect for the flag we fly, and an ability to speak and write the English language. English is also the key to unlocking the opportunity of America. English allows newcomers to go from picking crops to opening a grocery, from cleaning offices to running offices, from a life of low-paying jobs to a diploma, a career, and a home of their own. When immigrants assimilate and advance in our society, they realize their dreams, they renew our spirit, and they add to the unity of America. [...] [...] Nous devons honorer la grande tradition américaine du creuset, qui a fait de nous une nation constituée de nombreux peuples. Le succès de notre pays dépend de l'aide aux nouveaux venus pour qu'ils s'assimilent à notre société et embrassent notre identité commune en tant qu'américains. Les Américains sont unis par des idéaux partagés, une estime de leur histoire, un respect pour le drapeau que nous faisons flotter et une capacité de parler et écrire l'anglais. L'anglais est aussi la clef pour s'ouvrir à toutes les opportunités en Amérique. L'anglais permet aux nouveaux venus d'aller choisir la récolte pour ouvrir une épicerie, de nettoyer les bureaux pour administrer des employés, de passer d'une vie avec un travail peu rémunéré à un diplôme, d'avoir une carrière et une maison bien à eux. Quand les immigrants s'assimilent et progressent dans notre société, ils réalisent leurs rêves, renouvellent notre âme et ajoutent à l'unité de l'Amérique. [...]

L'Amérique dont parlait George W. Bush se trouve évidemment à l'intérieur des frontières des États-Unis, pas ailleurs, ni au Canada, ni au Mexique, ni au Brésil. Dans son discours à la nation, l'ex-président américain manifestait son intention de signer un décret créant une «mission» qui favoriserait chez les nouveaux arrivants l'apprentissage de l'anglais, des institutions et de l'histoire des États-Unis.

- L'«inutilité» du bilinguisme

Quant aux lois sur l'éducation ou l'enseignement bilingue, elles constitueraient un non-sens dans un pays anglophone, alors que l'enseignement bilingue est perçu comme légitimant et officialisant le statut de minorité linguistique. Par contre, pour ceux qui ne croient pas aux bienfaits du  bilinguisme, il serait temps de mettre fin à cette «pratique insensée» avec l'argent des contribuables! Les adversaires de l'éducation bilingue justifient leur point de vue en faisant allusion à l'expérience des anciens immigrants italiens, polonais ou grecs, qui n'ont jamais eu à fréquenter des écoles particulières pour apprendre l'anglais. Pour les partisans du laisser-faire ou de la non-intervention, la connaissance d'une autre langue que l'anglais mènerait à la marginalisation, l'exclusion sociale et l'inadaptation scolaire. Ils considèrent que le maintien de la langue maternelle des immigrants se fait obligatoirement aux dépens de l'anglais et que la maîtrise de deux langues est non seulement difficile, mais carrément impossible. D'ailleurs, l'accès aux occupations professionnelles qualifiées demande toujours une bonne connaissance de l'anglais, alors que la maîtrise de l'espagnol, ou de toute autre langue, ne garantit même pas des emplois de second ordre.

Dans cette perspective, toute langue minoritaire est inutile, dévalorisée, car elle est parlée par une minorité, donc une groupe social et racial jugé inférieur et jouissant de peu de considération comprendre que l'espagnol des Mexicains et des Portoricains est «impur», mais que le castillan en Espagne est «noble», et que l'anglais, «langue de l'univers», est nettement supérieur. Dans cette logique, seul l'anglais fournit les clés de la réussite et du rêve américain. Les autres langues, au contraire, ne peuvent que fermer des portes et entraîner la ghettoïsation ethnique. De toute façon, beaucoup de dirigeants américains croient que ce n'est pas à leur société de se transformer pour intégrer les immigrants, mais à ces derniers de tout faire pour s'adapter à leur société d'accueil. Dans le cas contraire, la Nation doit intervenir pour défendre son identité et imposer l'assimilation comme mode d'insertion sociale.

Dans Language Loyalty in the U.S. (1966), le sociolinguistique Joshua Fishman avait compris depuis longtemps le discours conservateur de certains de ses compatriotes et les véritables enjeux de l'idéologie dominante:

Les hispanophones ont toujours été un problème pour les éducateurs. La plupart des enseignants anglos connaissent mal la langue espagnole et encore moins la richesse de la culture hispanique; à leur sens, il s'agit de mauvaises herbes qu'on doit déraciner afin que l'anglais et «notre mode de vie» puissent prospérer.

Toute langue étrangère aux États-Unis est perçue comme un «problème», dont il faut se débarrasser.

- Les «dangers» du bilinguisme

De façon générale, les tenants de l'unilinguisme anglais, notamment dans les  milieux politiques et journalistiques, croient que la diversité des langues, c'est-à-dire le multilinguisme, conduit inévitablement au conflit linguistique, à la haine ethnique et au séparatisme politique à la Québec (en français dans le texte), allant jusqu'à la paranoïa de tout genre : «Language diversity inevitably leads to language conflict, ethnic hostility, and political separatism à la Québec (playing to paranoia of all stripes).» Ces propos provenant du groupe English Only témoignent de ce pensent beaucoup d'Américains pour lesquels il suffit de voir ce qui se passe au Canada où il existe deux langues (l'anglais et le français): le bilinguisme a entraîné un mouvement sécessionniste (le Québec). Or, les Américains ne veulent pas que cette situation se reproduise dans leur pays.

Arthur Schlesinger, un proche conseiller de l'ancien président John Kennedy et devenu ensuite historien, est l'un des plus illustres représentants des partisans de l'assimilation. M. Schlesinger n'est pas un citoyen quelconque, c'est un intellectuel prolifique et sérieux. Il affirmait récemment au sujet de la langue:

La langue est l'un des liens qui unissent un pays. J'ai terriblement peur de la fragmentation, de la ghettoïsation de la culture américaine. Le nouveau culte des ethnicités a un effet centrifuge dans une société qui n'a déjà que trop tendance à se désintégrer. De plus, je ne pense pas que les qualités spécifiques de la culture anglo-saxonne soient despotiques ou réductrices. Je pense au contraire qu'elles sont libératrices.

M. Schlesinger a publié en 1991 une petit ouvrage intitulé The Desuniting of America (ouvrage paru en français sous le titre de L'Amérique balkanisée, une société multiculturelle désunie) dans lequel il présente les  difficultés soulevées par l'arrivée des nouveaux groupes d'immigrants aux États-Unis. Pour lui, ce serait une sottise pour les États-Unis d'accorder, par exemple, à l'espagnol quelque statut officiel que ce soit. Schlesinger déclare: «Le bilinguisme institutionnalisé ferme des portes. Il favorise la ghettoïsation volontaire et la ghettoïsation favorise à son tour l'antagonisme racial [...]. L'utilisation d'une autre langue que l'anglais condamne les gens au statut de citoyens de deuxième classe dans la société américaine.» Pour la plupart des Américains, l'éducation bilingue est connue sous le nom de "language apartheid".

- La prétendue balkanisation (ou libanisation) des pays bilingues

La crainte d'Arthur Schlesinger est que le «culte de l'ethnicité» soit en train de produire «une nation de minorités». Il parle de «tribalisation» et de «tribalisme» pour désigner la reconnaissance éventuelle de communautés linguistiques constituées et bénéficiant de droits spécifiques. Pour lui, le tribalisme met les Nations en morceaux:

Où que l'on regarde, le tribalisme met les Nations en morceaux. L'Union soviétique, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie ont été partagées. L'Inde, l'Indonésie, l'Irlande, Israël, le Liban, le Sri Lanka, l'Afghanistan, le Rwanda sont affectés par des troubles ethniques ou religieux. Des tensions ethniques perturbent et divisent la Chine, l'Afrique du Sud, la Roumanie, la Turquie, la Géorgie, l'Azerbaïdjan, les Philippines, l'Éthiopie, la Somalie, le Nigeria, le Liberia, l'Angola, le Soudan, le Congo, la Guyane, Trinidad, et que sais-je encore... Même des nations aussi stables et civilisées que la France, la Grande-Bretagne, la Belgique et l'Espagne sont confrontées à des troubles ethniques et raciaux qui s'intensifient. ''Le virus du tribalisme, dit The Economist, risque de devenir le sida de la politique internationale: resté inactif pendant des années, il se réveille et prospère jusqu'à détruire des pays.''

Or, dans l'ensemble des quelque 200 États dans le monde, seulement 29 sont linguistiquement homogènes dans une proportion de 90 %, ce qui signifie qu'environ 15 % des pays peuvent se prétendre unilingues dans les faits. Et Arthur Schlesinger de citer le canadien Michael Ignatieff, alors directeur du Carr Center for Human Rights Policy (Centre Carr pour une politique des droits de la personne) à la John F. Kennedy School of Government de l'Université Harvard, qui s'exprimait ainsi à propos du Canada aux prises avec un bilinguisme qui le déchirerait:

Ce pays est l'un des cinq plus riches pays du monde; aucun autre n'offre autant d'espace et de potentialités, à un tel point que les pauvres du monde entier se pressent à sa porte pour y entrer, et il est en train de se déchirer... Si l'une des cinq grandes Nations développées de la terre n'est pas capable de faire fonctionner un État fédéral multiethnique, qui d'autre le pourra?

C'est ce qui fait dire à M. Schlesinger que les États-Unis ne doivent pas imiter tous ces «malheureux» pays:

Lorsqu'on voit des conflits ethniques déchirer et mettre en pièces une Nation après une autre, on ne peut envisager favorablement les propositions visant à diviser les États-Unis en communautés ethniques et raciales séparées et immuables, dont la singularité par rapport aux autres sera l'objet de l'enseignement qui leur sera dispensé. On peut se demander alors si le centre tiendra et si le creuset ne laissera pas la place à la tour de Babel.

Au contraire, dans un monde déchiré par les conflits ethniques, écrit-il, il est urgent que les États-Unis montrent par leur exemple comment une société très différenciée peut rester unie. Enfin, Schlesinger admet avec une certaine amertume que «l'homogénéité américaine» a disparu:

L'homogénéité américaine a disparu il y a plus d'un siècle. Nous ne la retrouverons jamais [...] ». En pratique, l'Amérique a été bien plus ouverte à certains qu'à d'autres, mais elle est plus ouverte à tous aujourd'hui qu'elle ne l'était autrefois, et il est vraisemblable qu'elle sera encore plus ouverte dans l'avenir qu'elle ne l'est aujourd'hui.

De fait, l'idée qu'il existe une culture nord-américaine anglo-protestante homogène est aujourd'hui réfutée par les historiens. Les circonstances qui ont permis jadis cette homogénéité ont disparu, alors que la société américaine a profondément changé. Même si les nouveaux immigrants hispanophones conservent leur langue maternelle, les faits ont démontré que leurs petits-enfants préfèrent néanmoins parler anglais plutôt qu'espagnol, ce qui signifie que l'identité américaine n'est pas uniquement un produit des WASP.  En 1992, le président de l'organisme de pression English First déclarait:

Tragiquement, beaucoup d'immigrants refusent aujourd'hui d'apprendre l'anglais! Ils ne deviennent jamais des membres productifs de la société américaine. Ils restent enfoncés dans un ghetto linguistique et économique, beaucoup vivant aux crochets du bien-être social et des travailleurs américains coûtant des millions de dollars en taxes chaque année. (Language Loyalties: A Sourcebook of the Official English Controversy)

Dans la même veine, Don Feder, un commentateur («columnist») écrivait le 3 novembre 1995: «Le bilinguisme favorise la désintégration nationale.»  Aux yeux des Américains unilingues, l'éducation bilingue est perçue comme un facteur d'éclatement politique et de division culturelle. Dans ces conditions, les Hispaniques sont tenus responsables de la balkanisation des États-Unis, comme l'affirme le journaliste et historien Theodore White dans The International Journal of the Sociology of Language (1986):

Certains Hispaniques demandent l'impossible: que les États-Unis se reconnaissent officiellement comme une nation biculturelle bilingue; que tous les enfants aient le droit d'apprendre leur langue d'origine aux frais de l'État. Le bilinguisme est responsable du déchirement des communautés du Canada jusqu'à la Bretagne, de la Belgique jusqu'à l'Inde. Il n'encourage pas la tolérance, mais la division.

- Le modèle Canada-Québec

Le cas du Québec au sein du Canada sert souvent de référence aux États-Unis. On peut rappeler un extrait de la Statement of Language Rights («Déclaration sur les droits linguistiques» de la Linguistic Society of America en 1996 : «Là où la discorde linguistique surgit, comme à des divers degrés d'intensité en Belgique, au Québec et au Sri Lanka, c'est généralement le résultat d'une majorité qui tente de défavoriser ou supprimer une communauté linguistique minoritaire, ou c'est le reflet de conflits raciaux ou religieux sous-jacents.» Ce genre de propos laisse sceptique, car étant donné que la référence est faite au sujet du Québec, et non du Canada, nous devons comprendre que la minorité «opprimée» serait celle de langue anglaise du Québec. Mais ce que la Linguistic Society of America a retenu, c'est que le bilinguisme cause du tort à la langue majoritaire: l'anglais au Canada! Dans beaucoup de journaux américains, le cas du Québec-Canada (mais aussi la Belgique) est souvent cité comme un bel exemple de balkanisation, voire de libanisation, lorsque le bilinguisme s'introduit dans un pays. C'est un mal qu'il faut dénoncer haut et fort!

Voici un extrait d'un article de Mauro E. Mujica (président de US English) intitulé «Are we creating an American Quebec?». Cet article est paru dans le Human Events du 11 juillet 2003:

Are we creating an American Quebec?

We need only look to Canada to see the problems a multilingual society can bring. America’s northern neighbor faces a severe crisis over the issue of language. In 1995, the predominately French-speaking province of Quebec came within a few thousand votes of seceding from Canada. The secessionist Parti Quebecois ruled the province until this year. The national government must continually cater to Quebec to preserve order and maintain a cohesive government. This has spurred secessionist movements in English speaking Western Canada on the grounds that the Canadian government favors French speakers.

It is clear that many French-speaking Canadians do not feel any attachment to Canada or to their English-speaking countrymen. During the 1998 Nagano Olympics, Francophone Quebec athletes telephoned their members of the National Assembly to complain that all of the Canadian flag waving in Canada's athletes' residence was damaging their spirit and therefore hurting their ability to compete. Skier Jean-Luc Brassard complained that his poor performance was due to having to see the flag paraded up and down his hallway every time Canada won a medal. He also said that he regretted being the flag-bearer for Canada during the opening ceremonies.

Battles over language rage across the globe . However, since Canada is so similar, it offers the most instructive warning for the United States. While the policy of official multilingualism has led to disunity, resentment and near secession, it is also very costly. Canada's dual-language requirement costs approximately $4 billion each year. Canada has one-tenth the population of the United States and spent that amount accommodating only two languages. A similar language policy would cost the United States much more than $4 billion a year as we have a greater population and many more languages to accommodate.

Unless the United States changes course, we are clearly on the road to a Canadian style system of linguistic enclaves, wasteful government expenses, language battles that fuel ethnic resentments and, in the long run, serious ethnic and linguistic separatist movements. What is at stake here is the unity of our nation. Creating an America- style Quebec in the Southwest and other "linguistic islands" in other parts of the United States will be a disaster far exceeding that of the Canadian problem. We now have over eight percent of the population that cannot speak English proficiently. What happens when that number turns to 25% that cannot speak English at all?

Declaring English to be the official language of the United States government would bring back the incentive to learn English. A bill in Congress would make this a reality. The "English Language Unity Act," H.R. 997, was introduced earlier this year. The bill already has 74 co-sponsors and is starting to make some waves on the talk radio circuit. If it passes, we can start to rebuild the American assimilation process and lessen the amount of linguistic separation in the United States. If it fails, we might have lost the last best chance for a sensible and cohesive language policy in this country.

 If that happens we can say "hasta la vista" to the United States and "Adelante" to Canadian style discord over the issues of language and ethnicity.

Allons-nous créer un Québec américain?

Nous devons seulement observer le Canada pour voir les problèmes que peut apporter une société multilingue. Notre voisin de l'Amérique du Nord fait face à une sévère crise sur la question linguistique. En 1995, la province majoritairement francophone du Québec est venue à près de 1000 votes de se séparer du Canada. Le sécessionniste Parti québécois a gouverné la province jusqu'à cette année. Le gouvernement fédéral doit continuellement plaire au Québec pour préserver l'ordre et maintenir un gouvernement unificateur. Cette situation a stimulé des mouvements sécessionnistes chez les anglophones de l'ouest du Canada en raison du fait que le gouvernement canadien favorise les francophones.

Il est clair que beaucoup de Canadiens francophones ne ressentent pas d'attachement au Canada ou à leurs concitoyens anglophones. Pendant les Jeux olympiques de 1998 à Nagano, des athlètes francophones du Québec ont téléphoné à leurs députés de l'Assemblée nationale pour se plaindre que le drapeau canadien placé devant la résidence des athlètes du Canada nuisait à leur état d'esprit et réduisait donc leur capacité à concourir. Le skieur Jean-Luc Brassard s'est plaint que sa piètre performance était due au fait de voir le drapeau défiler de haut en bas dans le couloir chaque fois que le Canada gagnait une médaille. Il a affirmé aussi avoir regretté être le porteur de drapeau pour le Canada lors des cérémonies d'ouverture.

Les batailles linguistiques font rage à travers le globe. Cependant, puisque le Canada nous est si semblable, il présente un avertissement des plus instructifs pour les États-Unis. Non seulement la politique de multilinguisme officiel a entraîné la désunion, le ressentiment et la quasi-sécession, mais elle est également très coûteuse. Les exigences d'application du bilinguisme au Canada coûtent approximativement quatre milliards de dollars par année. La population du Canada équivaut à un dixième de celle des États-Unis et ce pays dépense une fortune pour accommoder seulement deux langues. Une politique linguistique semblable aux États-Unis coûterait beaucoup plus que quatre milliards par année, étant donné que nous avons une population plus élevée et beaucoup plus de langues à accommoder.

À moins que les États-Unis ne changent de direction, nous nous acheminons clairement vers la voie d'un système de style canadien d'enclaves linguistiques, de dépenses gouvernementales dispendieuses, de batailles linguistiques qui alimentent les ressentiments ethniques et, à long terme, qui susciteront de sérieux mouvements ethniques et linguistiques séparatistes. Ce qui est en jeu, c'est l'unité de notre nation. La création d'une Amérique de style Québec dans le Sud-Ouest et d'autres «îlots linguistiques» dans d'autres parties des États-Unis entraînera un désastre bien pire que le problème canadien. Nous avons maintenant plus de 8 % de la population qui ne peut pas parler l'anglais couramment. Que se passera-t-il lorsque le nombre de ceux qui ne peuvent pas parler l'anglais atteindra les 25 %?

La décision de déclarer l'anglais comme la langue officielle du gouvernement des États-Unis apporterait une motivation à apprendre l'anglais. Un projet de loi adopté au Congrès concrétiserait cette réalité. La loi sur l'unité de la langue anglaise H.R. 997 a été présentée plus tôt cette année. Le projet de loi compte déjà 74 commanditaires associés et commence à faire quelques vagues sur les réseaux de discussion à la radio. S'il est adopté, nous pourrons commencer à reconstruire le processus de l'assimilation américaine et réduire le danger de la séparation linguistique aux États-Unis. En cas d'échec, nous allons perdre l'ultime chance de développer une politique linguistique raisonnable et cohérente dans ce pays. Si cela arrive, nous pourrons dire «hasta la vista» aux États-Unis et «Adelante» à la différence de style canadien sur les questions linguistiques et l'appartenance ethnique.

Ce point de vue de US English est répandu partout aux États-Unis. En somme, les Américains ne veulent pas que le modèle du bilinguisme canadien se transpose dans leur propre pays. Évidemment, on n'a pas fini d'entendre de telles énormités qui ne laissent aucune prise à des commentaires puisqu'on ignore de quoi exactement peuvent bien parler les Américains. Est-ce que les quatre milliards de dollars dont fait mention US English comprennent les coûts de formation linguistique des fonctionnaires fédéraux? la traduction des documents publics? les frais d'impression dans les deux langues? et quoi encore... les coûts des programmes des gouvernements provinciaux, des universités et autres établissements d'enseignement? Or, au plan fédéral, une certaine compilation a été effectuée par le Conseil du Trésor jusqu'en 1996-1997. En voici les résultats:

Pour l'année 1996-1997, les dépenses occasionnées par l'offre de services dans les deux langues officielles au sein des institutions fédérales (notamment au chapitre de la formation linguistique, de la traduction, des primes au bilinguisme et des frais d'administration) se sont élevées à quelque 260 millions de dollars. Ceci revient à environ 0,20 $ par tranche de 100 $ consacrée aux services offerts à la population, soit environ 0,03 $ par jour par Canadien.

On est bien loin des quatre milliards hypothétiques de US English, car ces 300 millions de dollars (en 2005) sur un budget de quelque 192 milliards de dollars ne représentent en réalité qu'une bien maigre dépense. Autrement dit, si le coût du bilinguisme est de 0,03 $ par citoyen par jour, cela signifie 10,95 $ par année. Compte tenu que cette dépense permet de maintenir la stabilité politique du Canada, c'est, peut-on dire, un coût fort acceptable! C'est même un très bon investissement pour assurer la paix sociale! Les États-Unis devraient y penser deux fois! C'est pas cher!

Curieusement, jamais les Américains ne parlent du Nouveau-Brunswick, la seule province canadienne officiellement bilingue; tout est centré sur le Québec supposément unilingue, fanatique et séparatiste! N'oublions pas que 40 États dans le monde sont officiellement bilingues au niveau de leur gouvernement central! Pour la Linguistic Society of America, il n'existerait que trois pays dans le monde où diverses communautés linguistiques coexistent paisiblement : la Finlande (finnois et suédois), la Suisse (allemand, français et italien) et Singapour (malais, chinois, tamoul et anglais). Comme ce seraient là des cas d'exception, il vaut mieux ne pas s'appuyer sur ces exemples. Évidemment, ce point de vue est très réducteur et il y aurait fort à parier que le gouvernement canadien aurait une contre-expertise à développer en démontrant que le bilinguisme peut être aussi un élément unificateur et rentable aux plans politique, culturel et économique. On pourrait aussi faire enquête auprès des 39 autres pays officiellement bilingues pour savoir ce qu'ils pensent!

Beaucoup d'Américains (conservateurs), notamment le journaliste Charles Krauthammer du Times (2006), croient que le bilinguisme canadien a engendré de nombreux problèmes, dont le terrorisme, les menaces de séparation et un référendum qui est venu à un cheveu de briser le Canada! Pour Paul Greenberg du Sacramento Bee (Californie, 2006), les langues officielles du «voisin du Nord» n'ont engendré que «confusion» et «antipathie». Cette perception ne résulte guère d'une démarche scientifique, mais de préjugés et de parti pris contre toute forme de bilinguisme. 

De tout temps, il a été de bon ton pour les Américains de caricaturer l'un de leurs voisins, le Québec francophone, une société perçue comme archaïque et exotique. Jamais un seul mot sur le Québec moderne et de ses créations artistiques, technologiques  et scientifiques! Le Québec n'est pas dangereux pour les Américains, mais le Mexique, oui. Pour le moment, les Mexicains constitueraient le plus grand danger pour l'identité américaine en raison de leur nombre, de leur proximité, de leur concentration régionale, de leur fertilité et de leur réticence non pas tant à apprendre l'anglais que de perdre éventuellement leur espagnol. Dans un pays encore contrôlé par les WASP, le caractère latin et sudiste des Américano-Mexicains fait craindre le pire! Pourtant, dans un pays comme les États-Unis où s'affirme une diversité ethnique à un degré très élevé, il n'existe à peu près pas d'affrontements inter-ethniques, comme on en voit dans d'autres pays.

- La méconnaissance des autres pays

Cela étant dit, les nationalistes américains, surtout parmi les républicains, n'ont souvent aucune notion sur les autres pays, ils ignorent tout des langues et des cultures étrangères, et ils sont même persuadés que, au nom des droits de la personne, l'univers entier veut détruire les fondements du «paradis» américain. L'ex-président George W. Bush était passé maître dans ce genre d'ignorance à l'égard des autres peuples, même s'il n'était pas le seul Américain du genre. Par exemple, dans The Economist (12 juin 1999), George W. Bush déclarait: "Keep good relations with the Grecians" («Il faut garder de bonnes relations avec les Gréciens [Grecs].» Dans «Inside Politics» de CNN du 9 avril 1999: "Kosovians can move back in." («Les Kosoviens [Kosovars] peuvent renter chez eux.» Dans le New York Times du 16 juin 1999: "If the East Timorians decide to revolt, I'm sure I'll have a statement." («Si les Est-Timoriens [Timorais orientaux] décident de se révolter, je suis sûr que je ferai une déclaration.») De plus, le président Bush avait confondu la Slovénie et la Slovaquie (dans le Knight Ridder News Service, 22 juin 1999):

 "The only thing I know about Slovakia is what I learned firsthand from your foreign minister that came to Texas, and I had a great visit with him. It's an exciting country. [«Tout ce que je sais de la Slovaquie, c'est ce que j'en ai appris directement de votre ministre des Affaires étrangères, qui est venu au Texas, alors que je le recevais en grande visite. C'est un pays passionnant.»]

Bref, M. Bush semblait quelque peu confus, puisque la fameuse rencontre dont il est question au Texas s'était tenue avec M. Janez Drnovsek, qui était premier ministre de la Slovénie, non le ministre des Affaires étrangères de la Slovaquie (Eduard Kukan). Le 21 avril 2001, George W. Bush avait refusé de répondre aux questions des journalistes lors du Sommet des Amériques à Québec en ces termes: "Neither in French nor in English nor in Mexican" («Ni en français, ni en anglais ni en mexicain [espagnol].» G. W. Bush a toujours cru que les Mexicains parlaient le «mexicain» ("Mexican language»), sur le modèle sans doute de "Cuban language", "Brazilian language", etc. Ainsi, les Cubains parleraient le cubain; les Brésiliens, le brésilien; les Canadiens, le canadien, à moins qu'il ne s'agisse d'un «indigenous language»! Enfin, une anecdote au sujet d'un mot «anglais» de la part de George W. Bush à l'ancien premier ministre britannique Tony Blair (Times du 10 juillet 2001) : "The problem with the French is that they don't have a word for 'entrepreneur'." («Le problème avec les Français, c'est qu'ils n'ont pas de mot pour entrepreneur»); M. Bush ignorait que le mot "entrepreneur" est un mot français. Terminons sur la subtile connaissance de G. W. Bush de l'Europe: "Sure, I know about Europe. I've seen the TV shows. I'm a fan, definite." («Bien sûr que je connais l'Europe. Je regarde la télévision quand même. J'en suis définitivement un fan!» Les journaux américains ont trouvé un terme savoureux pour désigner les «perles» présidentielles: les "Bushisms" (ou «bushismes»). En bon français, on pourrait parler aussi d'«amuse-Bush».

De son côté, la gouverneure de l'Alaska et candidate républicaine à la vice-présidence des États-Unis (2008), Sarah Palin, a laissé entendre dans une entrevue à la chaîne Fox News que l'Afrique était un «pays», plutôt qu'un «continent»; elle croyait que l’Afrique du Sud était une «région» de ce «pays». Elle a aussi été incapable de nommer les trois pays signataires de l’ALENA (États-Unis, Canada et Mexique). Mme Palin a affirmé sur CNN que les allégations dont elle faisait l'objet n'étaient «pas vraies» et qu'elle était victime de sexisme. Moins de 24 heures après la défaite de John McCain à l'élection présidentielle, des républicains ont jeté une grande partie du blâme de l'échec électoral sur la colistière Sarah Palin, alors que ce genre d'ignorance est relativement fréquent chez un grand nombre d'Américains.

7.3 Le ressac des White ethnics

Cette évolution de la démographie américaine a et aura encore de profondes incidences sur la vie politique et sociale américaine. Les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) ou White ethnics ont toujours imposé leur langue, leur culture et leur mode de vie; ils ont fait du protestantisme la religion de référence. Cependant, depuis la Première Guerre mondiale, les WASP n'ont jamais cessé de perdre leur prépondérance démographique. Aujourd'hui, ils se sont laissé tenter par des lois sur l'unilinguisme anglais et des lois discriminatoires, notamment en Californie, en Arizona et en Alaska, où ils ont essayé d'interdire l'enseignement bilingue aux enfants immigrés et aux autochtones. Devant la menace hispano-catholique et la montée de l'islam dans le monde, les WASP craignent maintenant pour leur religion et leur culture: certains brandissent la Bible qui devient le symbole de leur combat.

Enfin, de façon générale, les White ethnics méprisent les langues étrangères, une attitude qui, pour de nombreux observateurs étrangers, proviendrait des politiques linguistiques fondées depuis longtemps sur l'ethnocentrisme. En fait, la «question linguistique» est souvent perçue aux États-Unis comme une «question religieuse», car la Bible révélerait que, avant la construction de la tour de Babel (interprétée comme «une punition de Dieu»), le monde ne parlait qu'une seule langue! L'Amérique doit en revenir aux sources de la Bible et l'usage exclusif de l'anglais traduirait le mieux l'héritage culturel du peuple américain. N'oublions pas que le patriotisme américain véhicule l'idée que l'Amérique (les États-Unis) est la nouvelle Terre promise bénie par Dieu!

C'est pourquoi les partisans de l'unilinguisme anglais poursuivent leur campagne pour officialiser l'anglais, et ce, d'autant plus qu'ils estiment que la langue dominante du monde est elle-même menacée dans son bastion le plus fort: les États-Unis. Voici quelques opinions couramment répandues chez ces partisans:

- ''English has always been our ‘social glue,’ our most important ‘common bond,’ which has allowed Americans of diverse back-grounds to understand each other and overcome differences.''

- ''Today’s immigrants refuse to learn English, unlike the good old immigrants of yesteryear, and are discouraged from doing so by government-sponsored bilingual programs.''

- ''Languages are best learned in a situation that forces one to do so – where there’s no escape from brutal necessity – unlike the situation in a bilingual classroom.''

- ''Ethnic leaders are promoting bilingualism for selfish ends: to provide jobs for their constituents and keep them dependent by discouraging them from learning English .

- ''Language diversity inevitably leads to language conflict, ethnic hostility, and political separatism à la Québec.''

- [L'anglais a toujours été notre «ciment social», notre plus important «lien commun» qui a permis aux Américains de diverses souches de se comprendre et de surmonter les différences.]

- [Les immigrants d'aujourd'hui refusent d'apprendre l'anglais, à la différence des bons vieux immigrants d'antan et sont découragés d'agir ainsi en fonction des programmes bilingues commandités par le gouvernement.]  

- [Les langues les mieux apprises sont celles qui sont dans une situation qui les force à agir ainsi – là où il n'y a aucune possibilité d'échapper à la brutale nécessité – à la différence de la situation dans une salle de classe bilingue.]

- [Les leaders ethniques veulent promouvoir le bilinguisme à des fins égoïstes: fournir des emplois pour leurs propres membres et les tenir sous la dépendance en les décourageant d'apprendre l'anglais.]

- [La diversité des langues entraîne inévitablement les conflits linguistiques, la haine ethnique et le séparatisme politique à la Québec.]

S'il est vrai que l'anglais a toujours servi de «ciment social» aux États-Unis, il est tout à fait erroné de croire que les immigrants d'aujourd'hui refusent d'apprendre l'anglais et que les leaders ethniques veulent promouvoir le bilinguisme afin de fournir des emplois pour leurs propres membres. Les immigrants veulent apprendre l'anglais, mais ils désirent aussi conserver leur langue maternelle. Quant à affirmer que la diversité linguistique entraîne inévitablement des conflits linguistiques, la haine ethnique et le séparatisme politique à la Québec, il vaut mieux ne pas passer de commentaire, tant ce genre d'opinion reflète une ignorance des réalités de ce monde.

- L'officialisation de l'anglais au Congrès

L'une des premières offensives des White Anglo-Saxon Protestants fut de proposer un amendement constitutionnel. En 1983, ce fut l'English Language Amendment, qui voulait faire de l'anglais la langue officielle des États-Unis. Or, les procédures d'amendement constitutionnel sont tellement complexes aux États-Unis qu'une telle mesure avait peu de chance d'aboutir.  Il faut en effet le vote de chacune des deux Chambres à la majorité des deux tiers, puis la ratification par les trois quarts des États de la fédération; or, il suffit de 13 États, ne représentant que 5 % de la population, pour empêcher toute modification susceptible d’être désirée par 95 % des Américains.

Néanmoins, la guerre linguistique entreprise par US English et English Only a sûrement porté fruit, car en août 1996, la Chambre des représentants a adopté (259 voix contre 169) un projet de loi faisant de l’anglais la langue officielle du gouvernement fédéral des États-Unis. Le projet de loi H.R. 123 portait le titre suivant: The Bill Emerson English Language Empowerment Act of 1996. Il était décrit par ses instigateurs dont Bill Emerson, un éminent membre républicain du Congrès comme un mécanisme de défense de la société américaine contre l’assaut d’un dangereux multiculturalisme.

Ce projet de loi, demeuré célèbre, pourrait être appelé en français Loi de 1996 pour promouvoir la langue anglaise. Au paragraphe 161, le texte déclare que «la langue officielle de l'administration fédérale est l’anglais». En vertu du paragraphe 162, les représentants du gouvernement fédéral auraient l’obligation de préserver et de promouvoir le rôle de l’anglais comme langue officielle du gouvernement fédéral. Une telle obligation devait créer des conditions qui inciteraient davantage d'individus à apprendre la langue anglaise.

De plus, les représentants du gouvernement fédéral devraient mener leurs activités officielles en anglais. Par ailleurs, le projet énonçait que nul ne sera privé, directement ou indirectement, de services, d'assistance ou de facilités fournis par le gouvernement fédéral uniquement parce qu’une personne communique en anglais (paragraphe 163). Toute personne aux États-Unis est autorisée à communiquer avec des représentants du gouvernement fédéral en anglais, à en recevoir des informations ou à être informée par des textes officiels en anglais.  D’après le paragraphe 167, rien dans la loi ne sera cependant interprété pour interdire à un membre du Congrès ou à un fonctionnaire du gouvernement fédéral, durant l’exercice de ses fonctions, de communiquer oralement avec une autre personne dans une langue autre que l’anglais; pour discriminer tout individu ou limiter ses droits dans le pays; et pour décourager ou empêcher l'emploi d’une langue autre que l’anglais dans toute fonction non officielle.

Toutefois, le projet de loi n’a jamais été adopté au Sénat; il n'est donc jamais entré en vigueur. «Penser que la langue de Shakespeare a besoin d'un soutien officiel pour survivre, a dit un membre du Congrès, est une insulte à cette langue.» À l'époque de Shakespeare, quatre millions de personnes parlaient l'anglais; il y en a aujourd'hui presque un milliard (langue maternelle et langue seconde réunies). Les partisans de l'unilinguisme ont abandonné, pendant quelques années, la plupart des autres projets interventionnistes au plan fédéral, car ceux qui ont été présentés n'ont jamais été menés à terme. On peut consulter quelques extraits (en français et en anglais) de ce projet de loi de 1996 pour promouvoir la langue anglaise (The Bill Emerson English Language Empowerment Act of 1996).  

Depuis lors, des organismes comme US English et English First continuent de protester contre le maintien de services «en langue étrangère» par les agences fédérales. Ils s'offusquent encore plus lorsqu'un élu s'exprime publiquement en espagnol. Le 5 mai 2001, jour de la fête nationale des Mexicains, le président George W. Bush s'était adressé en espagnol (qu'il appelle lui-même le mexicain) en public. Loin de susciter l'admiration, il a dû au contraire essuyer les foudres de US English et de English First parce qu'il aurait fallu, en tant que président des États-Unis, ne parler qu'en anglais à ses compatriotes. George Bush, le père, parlait, quant à lui, un très bon français, mais son entourage l'a toujours soigneusement caché... comme une honte! Un président américain ne doit parler qu'en anglais! Lors des élections à la présidence américaine en novembre 2001, les partisans du démocrate John Kerry ont toujours tenu comme un secret d'État le fait que leur candidat parlait couramment l'allemand, le français et l'espagnol. Son épouse, Teresa Heinz Kerry, s'adressait aux délégués devant la Convention démocrate en français, en italien, en espagnol, en portugais (sa langue maternelle) avant de passer à l'anglais. Elle aurait dû se taire, elle qui avait cinq langues dans sa poche! En 2008, on a aussi accusé le candidat démocrate Barack Obama de «manquer d'intelligence» ("his lack of intelligence") parce qu'il s'était adressé en espagnol à Miami et avait préconisé l'apprentissage d'une langue étrangère dans les écoles primaires américaines. Curieux pays qui considère une personne bilingue ou polyglotte comme inapte! En Belgique, en Finlande, en Suisse ou au Canada, toute personne bilingue serait considérée de façon très positive. Pas aux États-Unis!

En mai 2005, un nouveau projet de loi pour officialiser l'anglais aux États-Unis fut déposé à la Chambre des représentants: la English Language Unity Act of 2005 («Loi sur l'unité de la langue anglaise de 2005»). Ce projet de loi ne compte que quelques articles, dont voici les plus importants:

PARAGRAPHE 1
TITRE BREF


La présente loi peut être citée comme la ''Loi sur l'unité de la langue anglaise'' de 2005.

PARAGRAPHE 2
CONSTATATIONS

Le Congrès considère et déclare ce qui suit :

(1) Les États-Unis sont constitués d'individus de diverses origines ethniques, culturelles et linguistiques, et ils continuent de bénéficier de cette riche diversité.

(2) Dans toute l'histoire des États-Unis, le fil commun obligatoire entre des individus d'origines différentes a été la langue anglaise. 

(3) Parmi les pouvoirs dévolus aux États, il y a respectivement celui d'instaurer l'anglais comme la langue officielle des divers États et de promouvoir autrement l'anglais dans les États, sous réserve des interdictions énumérées dans la Constitution des États-Unis et dans les lois des divers États.

PARAGRAPHE 3
ANGLAIS COMME LANGUE OFFICIELLE DES ÉTATS-UNIS.

(a)
En général, le titre 4 du Code des États-Unis est modifié par l'adjonction à la fin du nouveau chapitre suivant :

` CHAPITRE 6 - LANGUE OFFICIELLE

` Paragr. 161. Langue officielle des États-Unis

` La langue officielle des États-Unis est l'anglais.

` Paragr. 162. Conservation et amélioration du rôle de la langue officielle

` Les représentants du gouvernement fédéral ont une obligation positive de préserver et d'accroître le rôle de l'anglais comme langue officielle du gouvernement fédéral. Une telle obligation implique des opportunités plus grandes pour encourager les particuliers à apprendre la langue anglaise.

` Paragr. 163. Les fonctions officielles du gouvernement doivent être tenues en anglais

` (a) Fonctions officielles - Les fonctions officielles du gouvernement des États-Unis sont tenues en anglais.

` (b) Portée - Pour les fins du présent paragraphe, le terme ''États-Unis'' désigne les divers États et le District fédéral de Columbia, et le terme ''officielles'' réfère à toute fonction qui (i) lie le gouvernement, (ii) est exigé conformément à la loi, sinon (iii) est soumis à l'examen minutieux de la part de la presse ou du public.

[...]

C'est le républicain Steve King qui a présenté ce projet de loi dès 2003, mais il devait recevoir l'appui d'un minimum de 100 membres du Congrès avant d'être recevable à la Chambre des représentants. Pour les partisans du projet, il faudrait forcer toutes les agences américaines du gouvernement fédéral à gérer leurs affaires uniquement en anglais. Présentement, dans tout le pays, des municipalités sont dans l'obligation d'embaucher des policiers bilingues, des enseignants bilingues et des travailleurs sociaux bilingues. La barrière de la langue serait devenue si énorme que beaucoup de villes («cities») et de comtés («counties») n'ont eu d'autre choix que de recourir à des employés supplémentaires parlant principalement l'espagnol.  Dans cette perspective, les États-Unis ne devraient plus perpétuer un système coûteux et distinct qui dispense des services sociaux en 16 langues et des bulletins de vote en 28 langues. En adoptant ce projet de loi, le Congrès motiverait les immigrants à apprendre l'anglais plus rapidement. De plus, un sondage de Zogby International démontrerait qu'en 2004 quelque 82 % des Américains se déclaraient favorables à ce que l'anglais soit déclaré langue officielle des États-Unis.

En 2002, une pétition a circulé dans tous les États-Unis recueillant des millions de signatures. Elle témoigne certainement du malaise des Américains blancs anglophones:

One God, One Nation, One Language

To:

U.S.Congress
To Our American Government.

We, the people and the undersigned demand that our government, at Federal, State, and Local levels, who we have been elected into office insure us that there be no other language on our Federal, State, and Local Documents than that of the English language. This recent acceptance is at great cost to the tax payers of America for the cost of printing such documents.

We are also offended that our country's utility providers are including the Spanish language on our statements and on their automated telephone message recorders.

We also demand that our license bureaus do not license drivers that do not speak and read the English language. This is determined to be placing fluent English speaking Americans in harms way on our streets and highways. Example being: The state of Texas, which issues driver's license to those that do not speak, nor able to read the English language.

This acceptance of other languages in our country has done nothing but promote confusion in our work places, hospitals, and for our Police Officials throughout this land.

This acceptance of other languages has also kept English speaking Americans from jobs and careers, which they are intitled to, simply because they do not know the Spanish Language. We demand that this be stopped.

We demand that this acceptance of foreign languages be discontinued in every aspect of government at the Federal, State, and Local levels as well as in our utility companies immediately.

We also demand that stricter requirements be placed on foreigners who enter this country and want to remain, to learn the English language within a reasonable amount of time.

Sincerely,

The Undersigned


Un Dieu, une Nation, une langue

Destinataires:

au Congrès des États-Unis
à notre gouvernement américain.

Nous, peuple et soussignés exigeons que notre gouvernement, au plan fédéral, au plan de l'État et au plan local, à nous qui nous avons été élus pour le service, qu'il nous assure qu'il n'y aura aucune autre langue dans les documents de l'administration du fédéral, des États et au plan local que ceux de langue anglaise. Cette acceptation récente coûte des sommes énormes aux contribuables américains pour les frais d'impression de ces documents.

Nous sommes aussi offensés que les fournisseurs de services publics de notre pays incluent l'espagnol sur nos déclarations et sur leurs répondeurs téléphoniques automatiques.

Nous exigeons aussi que nos bureaux de permis n'accordent pas de permis aux conducteurs qui ne parlent ni ne lisent l'anglais. Il est prévu de placer les Américains qui parlent couramment l'anglais à l'abri du danger sur nos rues et nos routes. L'exemple étant l'État du Texas, qui émet les permis de conduire à ceux qui ne parlent pas ou sont incapables de lire l'anglais.

Cette acceptation d'autres langues dans notre pays n'a rien fait d'autre que promouvoir la confusion dans nos lieux de travail, nos hôpitaux et  nos policiers partout dans ce pays.

Cette acceptation d'autres langues a aussi tenu les Américains anglophones loin des emplois et des carrières, dont ils sont exclus, simplement parce qu'ils ne savent pas l'espagnol. Nous exigeons que cela arrête. 

Nous exigeons que cette acceptation des langues étrangères soit abandonnée sur-le-champ dans chaque aspect du gouvernement fédéral, au plan de l'État et au plan local, ainsi que dans nos sociétés de service public.

Nous exigeons aussi que des conditions plus strictes soient demandées aux étrangers qui entrent dans ce pays et qui veulent y rester, pour apprendre l'anglais dans un délai raisonnable.

Sincèrement,

Les Soussignés

Il n'en demeure pas moins que la seule pensée que les États-Unis aient besoin d'une protection législative pour sauvegarder l'anglais dans ce pays pourrait être interprétée comme un signe étonnant d'un manque de confiance dans l'avenir de cette langue. En réalité, toute campagne destinée à officialiser l'anglais aux États-Unis pourrait avoir pour effet principal de créer un motif supplémentaire de tensions et de mécontentements ethniques.

Ce n'est peut-être pas pour rien que les deux principaux partis politiques fédéraux — le Parti démocrate et le Parti républicain — ne semblent pas très enclins à adopter une loi sur l'officialisation de l'anglais au niveau fédéral. Beaucoup de députés et de sénateurs craignent de soulever leur part de l'électorat hispanophone et des autres communautés immigrantes. Le seul fait de discuter de l'anglais comme langue officielle au Congrès, et surtout au Sénat, est considéré comme une provocation à l'égard des électeurs non anglophones et une source de conflits entre anglophones et non-anglophones. Par prudence, il vaut mieux s'abstenir!

Cela étant dit, le débat linguistique a rebondi en mai 2006. Le sénateur James Inhofe, s'opposant à toute régularisation des immigrants clandestins, a proposé un amendement à la Loi sur la réforme complète de l'immigration (Comprehensive Immigration Reform Act of 2006) précisant que, sauf par une loi particulière, nul n'a le droit d'exiger que le gouvernement américain ou ses représentants s'expriment dans une autre langue que l'anglais: "The government of the United States shall preserve and enhance the role of English as the national language of the USA" (ou encore «Le gouvernement des États-Unis doit préserver et accroître le rôle de l'anglais comme langue nationale des États-Unis»). L'amendement a été adopté par 63 sénateurs, contre 34. Non seulement le projet de loi imposerait une bonne connaissance de l'anglais pour acquérir la nationalité américaine, mais également pour obtenir un permis de séjour permanent, bref pour «l'intégration patriotique des éventuels citoyens des États-Unis» ("the patriotic integration of prospective United States citizens").

Pour ne pas trop froisser les esprits, les sénateurs ont adopté un second amendement proposé par Ken Salazar, sénateur démocrate du Colorado, qualifiant l’anglais de «langue commune et unificatrice ("national and unifying language"), plutôt que de «langue officielle». Afin de ne pas nier les lois actuelles, ces amendements épargnent les dispositions concernant l'éducation bilingue et les bulletins de vote multilingues. De plus, en employant l'expression de «langue nationale» plutôt que «langue officielle», les sénateurs ont cru réduire l'impact de la valeur symbolique de la proposition. La Chambre des représentants ne s'est pas encore prononcée sur les amendements du Sénat concernant l'anglais aux États-Unis. Il est fort possible, comme cela s'est souvent produit dans le passé, que ce débat n'aboutisse à aucun changement.

En avril 2008, un sénateur de la droite républicaine de Géorgie, Paul C. Broun (né en 1946), a présenté un autre de ces nombreux projets de loi pour officialiser l'anglais aux État-Unis; il est relativement similaire à celui que le sénateur James Inhofe avait présenté en 2006 (voir le texte). L'objectif  de Paul Broun était de retenir les fonds fédéraux aux écoles qui permettent ou exigent de la part des élèves de réciter le serment d'allégeance ou l'hymne national dans une autre langue que l'anglais. En réalité, le sénateur voulait encourager les nouveaux immigrants à adopter rapidement «la langue maternelle de l'Amérique», l'anglais, parce que l'étude de cette langue l'anglais a toujours été et continuera d'être une étape clé dans la réalisation du rêve américain. Voici le texte complet du communiqué de presse du sénateur Broun:

On Friday, I introduced the P.L.E.D.G.E Act of 2008, a bill to withhold federal funds from schools that allow or require students to recite the Pledge of Allegiance or national anthem in a language other than English.

America's genius has always been assimilation, taking legal immigrants and turning them into American citizens. Yet, today students in states from Arizona to Wisconsin are being forced to recite the Pledge of Allegiance and Star Spangled Banner in Spanish and other languages in the name of “diversity.”

The key to assimilation, of course, is a shared language. Large-scale immigration without effective assimilation threatens social cohesion and America’s shared values. This debate is about preserving our culture and heritage and, moreover, about bettering the odds of our nation’s newest potential citizens achieving the American dream.

The ‘National Language Act of 2008’ will reduce costs to our federal government and will encourage new, legal immigrants to quickly adopt America’s native tongue. Learning English has always been and will continue to be a key step in achieving the American dream.”

Simply put, America has long enjoyed the benefits of a diverse society, but our culture will cease to enjoy those benefits if a common language is not adhered to.

As your U.S. Congressman, I will continue to fight for the protection of our nation’s culture, as well as your Second Amendment rights, and Energy Independence.

Vendredi, j'ai présenté la loi PLEDGE de 2008, un projet de loi destiné à retenir les fonds fédéraux aux écoles qui permettent ou exigent de la part des étudiants de réciter le serment d'allégeance ou l'hymne national dans une autre langue que l'anglais.

L'esprit de l'Amérique a toujours été l'assimilation, en prenant des immigrants légaux et en les transformant en citoyens américains. Encore, aujourd'hui, des étudiants dans les États de l'Arizona jusqu'au Wisconsin sont forcés de réciter le serment d'allégeance et «La bannière étoilée» en espagnol et en d'autres langues au nom de la «diversité».

La clef de l'assimilation, bien sûr, est une langue partagée. L'immigration à grande échelle sans assimilation efficace menace la cohésion sociale et les valeurs partagées de l'Amérique. Ce débat vise à préserver notre culture et notre patrimoine et aussi d'accroître les chances de nos concitoyens éventuels les nouveaux de réaliser le rêve américain.

La Loi sur la langue nationale de 2008 réduira les dépenses de notre gouvernement fédéral et encouragera les nouveaux immigrants, les immigrants légaux, à adopter rapidement la langue maternelle de l'Amérique. Apprendre l'anglais a toujours été et continuera d'être une étape-clé dans la réalisation du rêve américain.

Tout simplement l'Amérique a longtemps bénéficié d'une société diversifiée, mais notre culture cessera de bénéficier de ces avantages si une langue commune n'est pas adoptée.

En tant que membre de votre Congrès américain, je continuerai à me battre pour la protection de notre culture nationale, ainsi que pour vos droits au 2e Amendement et à l'indépendance énergétique.

Évidemment, ce texte du sénateur Broun est révélateur de l'idéologie assimilatrice de nombreux Américains. On peut lire le texte du projet de loi (en français) en cliquant ICI, s.v.p.

Quoi qu'il en soit, les représentants du peuple américain savent bien que l'anglais n'est pas une langue en danger aux États-Unis, qui doit lutter pour son existence et qui a besoin d'être défendu vigoureusement, même si l'espagnol gagne toujours du terrain dans le pays.

- L'officialisation de l'anglais dans les États

Devant la difficulté d'agir au plan fédéral, les partisans de l'unilinguisme anglais ont alors décidé d'intervenir dans chacun des États au moyen de la législation. Différents organismes tels que US English, English Only, English First et Save Our Schools (SOS) ont entrepris un véritable combat politique pour promouvoir l'unilinguisme officiel dans les États afin d'éviter d'ériger une «Tower of Babel» («tour de Babel») en Amérique. La devise de la puissante organisation US English, fondée par le sénateur Hayakawa et John Tanton, est la suivante: «L'Amérique: une seule Nation, indivisible, enrichie de multiples cultures, unie par une seule langue.» Plus tard, l'ex-sénateur Hayakawa, devenu président honoraire de US English, déclarait dans une lettre au New York Times (17 août 1988):

Le message envoyé à nos politiciens doit être clair: nous ne voulons pas résider dans une «tour de Babel»; reconnaître officiellement l'anglais comme langue du gouvernement n'a rien de discriminatoire.

L'objectif principal était de faire proclamer l'anglais seule langue officielle dans les États afin que, par la suite, ils puissent légiférer dans le domaine de la langue.  

Des affiches circulent un peu partout aux États-Unis, comme celle de gauche, qui clament: "Don't build Babel tower in America" («N'érigez pas de tour de Babel en Amérique»). L'expression Tower of Babel est très courante aux États-Unis et sert d'épouvantail pour contrer toute autre langue que l'anglais. La diversité linguistique fait peur, car elle engendrerait la balkanisation du pays!

Pour beaucoup d'Américains, la tour de Babel est perçue une punition de Dieu. La Bible nous révélerait que, dans un monde parfait, tous les gens parlaient une seule et même langue. En raison de l'orgueil des humains, Dieu aurait jeté la confusion entre eux en multipliant les langues, ce qui aurait mis fin à la construction de la tour de Babel. Évidemment, ce n'est pas ainsi que s'est passée l'histoire des langues de l'humanité, mais les partisans de l'idéologie créationniste le croient fermement. En Amérique, tous devraient parler l'anglais, car c'est la langue commune et, en même temps, celle qui traduirait le mieux l'héritage culturel du peuple américain.

La tour de Babel (Bible de Jérusalem)

Tout le monde se servait d'une même langue et des mêmes mots. Comme les hommes se déplaçaient à l'Orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s'y établirent. Ils se dirent l'un à l'autre : «Allons! Faisons des briques et cuisons-les au feu!» La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : «Allons! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet pénètre les cieux! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre!»

Dieu descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Dieu dit : «Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons! Descendons! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres.» Dieu les dispersa de là sur toute la face de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Dieu confondit le langage de tous les habitants de la terre et c'est là qu'il les dispersa sur toute la face de la terre.

À la fin de 2004, on comptait 29 États américains qui avaient adopté l'anglais comme langue officielle. Il s'agit de l'Alabama (1990), de l'Arizona (1988), de l'Arkansas (1987), de l'Alaska (1990), de la Californie (1986), de la Caroline du Nord (1987), de la Caroline du Sud (1987), du Colorado (1988), du Dakota du Nord (1987), du Dakota du Sud (1995), de la Floride (1988), de la Géorgie (1986 et 1996), d'Hawaï (1978), de l'Illinois (1969), de l'Indiana (1984), du Kentucky (1984), de la Louisiane (1811 et 1974), du Mississippi (1987), du Montana (1995), du Nebraska (1920), du New Hampshire (1995), du Tennessee (1984), de la Virginie (1981 et 1996), du Wyoming (1996), de l'Alaska (1998), du Missouri (1998), de l'Utah (2000), de New York (2001) et de l'Iowa (2002). Le seul État américain à avoir adopté deux langues officielles est Hawaï en 1978 (l'anglais et l'hawaïen). L'organisme English Plus reste l'un des rares à appuyer formellement le multilinguisme au États-Unis. Jusqu'ici, seuls les États du Rhode Island (1992), du Nouveau-Mexique (1989), de l'Oregon (1989), de Washington (1989) et de l'Iowa (2002) ont opté pour la politique de English Plus.

Finalement, l'adoption de lois imposant l'anglais comme langue officielle dans plusieurs États s'est révélée une stratégie peu efficace, car ces lois n'ont rien changé aux pratiques en vigueur. De plus, dans certains États, les lois adoptées ont même été invalidées par les tribunaux, comme en Arizona et en Alaska ou sont contestées devant les tribunaux (Californie et Alaska).

En général, les tribunaux cassèrent les lois en expliquant qu'elles brimaient la liberté d'expression des citoyens. Évidemment, les tenants de l'unilinguisme anglais témoignent de leur hostilité envers les nouveaux immigrants. Au même moment, les représentants des communautés visées, surtout les Hispaniques et les Asiatiques, se sont lancés dans une contre-offensive pour dénoncer publiquement l'idéologie raciste du mouvement English Only.

- Les tentatives d'abolition du bilinguisme

Les organismes voués à l'unilinguisme anglais se sont repliés sur une autre stratégie apparemment plus efficace. Il s'agit de susciter des référendums locaux afin de limiter considérablement l'enseignement bilingue dans les États. La campagne d'English Only laisse croire que la connaissance de l'anglais est un désastre pour 1,4 million d'élèves et qu'elle suscite un climat de xénophobie dans la plupart des États. Certains juristes prétendent même que l'enseignement public en une autre langue que l'anglais constitue une violation des lois locales. Les écoles publiques devraient donc supprimer tous les programmes d'enseignement bilingues actuels, et ce, peu importe la langue maternelle des élèves. Dans le pire des cas, ceux qui ne connaissent pas ou peu l'anglais devraient être placés dans des classes d'immersion durant une courte période de transition qui ne pourrait excéder un an. Pour les partisans de l'unilinguisme, tous les enfants fréquentant une école publique devraient avoir le droit inaliénable de recevoir leur enseignement en anglais, à l'exception de ceux qui, au secondaire, apprennent une langue étrangère.

À l'origine de la plupart des initiatives contre le bilinguisme dans l'enseignement: Ron Unz, un politicien millionnaire de la Californie, qui voulait à tout prix éliminer toute éducation bilingue. M. Unz fit campagne dans plusieurs États, notamment en Californie, en Arizona, au Colorado et au Massachusetts, sans oublier la ville de New York, afin de remplacer toute forme d'éducation bilingue par un programme d'immersion anglaise d'une durée d'un an pour tous les enfants fréquentant l'école et parlant une autre langue maternelle que l'anglais. Les adversaires de l'éducation bilingue affirmaient que ceux qui reçoivent leur instruction en espagnol ne possédaient qu'un anglais rudimentaire. Si cet anglais paraît suffisant pour la vie courante et les métiers sans qualification, il ne convient pas pour faire ensuite des études plus poussées et accéder à des emplois qualifiés, voire fréquenter l'université et accéder aux professions intellectuelles. L'usage de l'espagnol enfermerait les enfants dans le milieu immigré et les priverait de la chance de surmonter, faute d'apprendre en classe un bon anglais, leur désavantage initial.

Ces initiatives ont généralement été mentionnées dans les médias et dans le grand public sous les noms «Initiative d'immersion anglaise», «Initiative pour l'anglais auprès des enfants» ou «Initiative Unz». Si les citoyens de l'Arizona (Proposition 203) en 2000 et de la Californie (Proposition 227) en 1998 ont accepté par référendum de réduire l'enseignement bilingue, les citoyens du Colorado ont rejeté en 2002 l'amendement 31 proposé, alors que les citoyens du Massachusetts ont en novembre 2002 également accepté de réduire l'enseignement bilingue dans leur État. Cependant, les lois adoptées ont été contestées devant les tribunaux, car elles limitent le droit à la liberté d'expression des minorités linguistiques. Certains intellectuels remettent en question cette stratégie des initiatives populaires pour faire changer les choses. Bien que ce soit une forme apparente de démocratie, il suffit qu'un groupe bien organisé, appuyé par de solides moyens financiers, présente des projets ciblant un électorat particulier pour atteindre son objectif, car la désaffection de l'électorat immigrant renforce les groupes conservateurs. À ce jeu électoral, les WASP sortent presque toujours gagnants (sauf au Colorado). 

En somme, toutes ces manifestations anti-bilinguisme témoignent d'une forte intolérance de la part d'un grand nombre d'Américains envers la diversité linguistique. C'est manifestement le point de vue de Mme Irma Rodriguez, avocate latino-américaine pour l'association MALDEF (Mexican American Legal Defense and Educational Found : «le Fonds d’éducation et d’aide juridique mexico-américain»), citée dans Hispanic Outlook for Higher Education (le 10 novembre 1995):

L'une des valeurs qui unissent notre pays est la liberté de parole pour dire ce que nous voulons et dans la langue que nous voulons. Le mouvement pour faire de l'anglais la langue officielle reflète l'humeur d'intolérance envers ceux qui ne parlent pas l'anglais ou qui sont bilingues.

Quoi qu'il en soit, la législation fédérale continue de prévaloir sur les législations des États. Même si de nombreux États ont proclamé l'anglais comme seule langue officielle, les dispositions fédérales sur le bilinguisme l'emportent sur les lois locales.  Selon le Département américain de l'éducation, plus de 3,5 millions d’enfants dans l’enseignement public sont classés dans la catégorie «maîtrise limitée en anglais» (''limited English proficient''), dont 75 % de latinos (Riley et Pompa, 1998).  

Quoi qu'il en soit, les tentatives destinées à supprimer le bilinguisme n'ont eu à peu près aucun effet autre que strictement symbolique. Dans aucun État, les services bilingues ou multilingues n'ont été supprimés.

- La nouvelle loi sur l'enseignement aux immigrants de 2001

En fait, les lois sur l'éducation bilingue ont fini par perdre de leur impact, surtout que la presse américaine a toujours vilipendé ouvertement cette pratique. La Bilingual Education Act ou l’Elementary and Secondary Education Act (Loi sur l'enseignement primaire et secondaire), devenue en 1994 l'Improving America's Schools Act (Loi améliorant les lois scolaires d'Amérique), a finalement été abrogée le 8 janvier 2002. Le président George W. Bush a signé et rebaptisé la nouvelle loi scolaire sous le nom de No Child Left Behind Act of 2001 (traduction: la Loi du «aucun enfant laissé pour compte») ou NCLB.

La nouvelle loi en vigueur dans tous les États américains a supprimé toute allusion au bilinguisme, le mot «bilingual» y étant désormais banni. Au nom de l’efficacité, la loi de 2001 impose une limitation de trois ans à la durée de la présence d'enfants dans les «programmes bilingues» appelés maintenant des «programs of English language development for limited English proficient children», c'est-à-dire des programmes d'enseignement de l'anglais destinés aux enfants dont les connaissances sont limitées dans cette langue. Pour de nombreux Américains, c’est aussi le signe d’un début de changement de la politique linguistique fédérale pour une politique résolument tournée vers le «tout-anglais».

Il faut surtout retenir que la No Child Left Behind Act exige désormais l'établissement des normes et d'un système d'évaluation des progrès des élèves en anglais, de publier des «bulletins scolaires» sur les écoles, de s'assurer que les enseignants soient hautement qualifiés et d'intervenir lorsque les écoles sont «en danger» ou ne font pas suffisamment de progrès scolaire en anglais.

7.4 Les axes idéologiques du débat

Si nous résumons le débat portant sur le bilinguisme et l'éducation bilingue aux États-Unis, nous constatons qu'il semble se dérouler autour de trois axes idéologiques:

- Les langues maternelles perçues comme un «problème»

La langue est perçue avant tout comme un «problème» et constitue un obstacle à l'intégration des immigrants. Dans cette perspective, la langue unit ou divise, ce qui signifie que «unité politique» et «unité linguistique» vont de pair. La langue anglaise est une condition essentielle de l'appartenance américaine. C'est pourquoi la volonté des Hispaniques de conserver leur langue ressemble à un «manque de loyauté» à l'égard du pays d'accueil. Le point de vue de Merrie Richun, un partisan de la Proposition 63 en Californie, résume bien cette idéologie :

Ces ingrats négligent la langue anglaise parce qu'ils n'ont pas l'intention de s'intégrer à l'Amérique majoritaire. Ils veulent gagner de l'argent et s'en aller. Et pendant qu'ils sont chez nous, ils veulent reproduire les conditions et les traditions du Mexique et établir un avant-poste latino aux États-Unis. Olé!

Or, si les Hispaniques veulent conserver leur langue espagnole, ils n'en désirent pas moins parler aussi l'anglais. Très peu refusent de s'intégrer à la société américaine, mais la plupart des hispanophones préfèrent parler deux langues. Pour les partisans d'un certain unilinguisme, il faudrait que les immigrants oublient sur-le-champ leur langue maternelle en mettant le pied aux États-Unis.

- Les langues maternelles revendiquées comme un droit

Rappelons que, durant deux siècles, la législation linguistique n'a pas fait partie des pratiques américaines. La langue anglaise s'est imposée de facto, en l'absence de toute loi. Ce n'est qu'en 1923 que la Cour suprême des États-Unis, dans l'affaire Meyer c. Nebraska, décida que l'anglais ne pouvait pas être imposé comme langue d'enseignement dans les écoles privées. En 1940, la Nationality Act obligea tout candidat à l'Immigration de «parler anglais». Les modifications ultérieures (1950) précisèrent que les nouveaux immigrants avaient l'obligation «de savoir lire et écrire l'anglais». Il fallut attendre la Loi sur les droits civils de 1964 avant que les premières législations puissent être adoptées sur l'éducation bilingue. Depuis lors, deux tendances se sont opposées: l'uniformité et la diversité. On sait que les forces de l'uniformité ont pris le dessus sur celles de la diversité.

Pourtant, les représentants des communautés hispaniques ne remettent pas en question la primauté et la légitimité de la langue anglaise aux États-Unis. Ils revendiquent seulement le droit de conserver en plus l'espagnol. Ils s'appuient particulièrement sur les engagements internationaux pris par les États-Unis en matière linguistique: la Charte des Nations unies, la Convention internationale sur l'élimination de toute forme de discrimination raciale, sans oublier les accords d'Helsinki sur les droits linguistiques.  Étant donné que la langue est un droit, les groupes ethniques ont alors le droit de parler et de conserver leur langue et leur culture d'origine.

Dans un article de l'International Journal of the Sociology of Language («The Question of an Official Language: Language Rights and the English Language Amendments», 1986), David Marshall résume ce point de vue:

Il ne faut pas obliger les gens à apprendre une langue. Il nous faut un changement des mentalités; moins de préjugés et davantage de mobilité pour tous. La ratification d'un amendement sur la langue anglaise ne va pas résoudre le problème; elle va l'exacerber.

Selon Marshall, l'avenir des États-Unis va dépendre de ce changement des mentalités. Quoi qu'il arrive, l'évolution démographique va accélérer ce processus à partir des années 2030. C'est là la conception des représentants des minorités hispaniques et asiatiques, ainsi que d'un certain nombre d'intellectuels anglo-américains libéraux.

- Les langues maternelles comme capital social

Lorsque la langue est considérée comme un capital social, il est du devoir de la société de préserver et de développer les richesses culturelles de la nation.  Ce point de vue est défendu par des chercheurs, des éducateurs et des universitaires tant anglo-américains que hispanophones. 

Les promoteurs de cette idéologie, dont l'organisme English Plus, remettent en cause tout le système d'éducation américains qu'ils estiment médiocre. Bien que les différents États du pays ne cessent d'augmenter les sommes consacrées à l'éducation chaque année (environ 3,5 % de plus), on remarque que le niveau moyen des connaissances générales des jeunes Américains se dégrade constamment. Il suffit de constater le nombre d'illettrés (env. 25 millions) et d'analphabètes (jusqu'à 15 % dans les États du Sud et du Nord-Est). En général, les analphabètes regroupent surtout des Noirs et des Hispaniques, alors que les illettrés sont le lot des White ethnics. Une étude de la National Assessment of Educational Progress («Évaluation nationale du progrès en éducation») démontrait en 1992 que 49 % des Hispaniques et 43 % des Noirs n'avaient pas leur diplôme du high school, comparativement à 19 % chez les Blancs.

Le problème fondamental en serait un d'identité collective. Le président d'English Plus, Osvaldo Soto, déclarait en 1985:

L'anglais ne suffit pas. On ne veut pas une société monolingue. Ce pays a été fondé sur la diversité des langues et des cultures; nous voulons préserver cette diversité.

D'autres organismes se sont joints à English Plus après le vote de la Proposition 63 en Californie, notamment la Spanish American League Against Discrimination, la League of United Latin American Citizens, l'EPIC (English Plus Information Clearinghouse).  Une écrivaine latino, Gloria Anzaldua, explique ainsi son attitude à l'égard de la langue:

Si vous voulez vraiment me blesser, dites du mal sur ma langue. L'identité ethnique est jumelée avec l'identité linguistique. Je suis ma langue. Tant que je ne suis pas libre d'écrire dans les deux langues, tant que je dois parler anglais ou espagnol, alors que je préfère parler ''spanglish'', ma langue restera illégitime.

Dans son livre Borderlands: La Frontera - The News Mestiza (1987), Mme Anzaldua associe au totalitarisme le comportement de certains Américains qui nient la légitimité de sa langue maternelle. Cette attitude de considérer la langue comme une capital social est loin d'être comprise par l'ensemble de la population anglo-saxonne. Elle n'est défendue que par ceux qui revendiquent une véritable politique axée sur le pluralisme culturel et linguistique. Les tenants de cette idéologie croient que tout recours à des moyens de pression juridiques pour préserver l'unité nationale ne produirait que des effets contraires, car il n'est pas possible d'étouffer impunément le sentiment d'attachement culturel et linguistique des communautés hispanophones.

7.5 La poursuite de la discrimination à l'égard des minorités

Dans les grandes villes américaines, tous les indicateurs économiques montrent que les habitants s’appauvrissent. C'est pourquoi beaucoup de villes se sont senties obligées de mettre en place des programmes d’aide sociale qui, bien souvent, ont contribué à alourdir les finances des municipalités. Depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Ronald Reagan en janvier 1981, les contributions sociales fédérales ont considérablement diminué au profit de l'armement. Le budget fédéral consacré à l'éducation bilingue a particulièrement été réduit avec le résultat que ce type de programme est tombé en disgrâce par la suite, tandis que les communautés hispaniques ont vu leur pourvoir politique se réduire considérablement.

- Le tiers monde américain

Le président Bill Clinton a bien tenté d'augmenter l'aide fédérale, mais devant les refus du Congrès, il a fini par céder. L’accession de George W. Bush à la présidence n’a rien changé et la récession est venue aggraver les choses, avec pour résultat un cercle vicieux se traduisant par l’apparition de ghettos de la misère, surtout noirs ou hispaniques. Dans ces ghettos, le crime et la drogue apparaissent souvent comme les seules solutions possibles pour sortir de la misère. Dans les quartiers noirs, il n'est pas rare de voir des jeunes mourir à 20 ans d’une balle d’Uzi ou de Kalachnikov. Citons un extrait d'un article de L'Humanité qui résume assez bien la situation des minorités aux États-Unis:

Ce n’est pas un hasard si les Afro-Américains figurent en tête du bilan des victimes de la révolte de Los Angeles, immédiatement suivis par les «Latinos». En mars 1992, le taux national de chômage atteignait 38 % pour les Noirs de moins de vingt ans contre 15% pour les Blancs de la même classe d’âge. La pauvreté s’est aggravée dans les grandes villes où 35 % des Noirs vivent en dessous de ce seuil. Et on compte également dans ces métropoles 15% de Blancs pauvres. La mortalité infantile frappe très inégalement aux États-Unis avec un taux (pour mille naissances) de 17,7 au niveau national chez les Noirs, contre 8,2 chez les Blancs. À Los Angeles, ce taux passe à 21,4 chez les Noirs contre 8,2 pour les Blancs. Près de 30 % des cas de SIDA recensés aux États-Unis touchent des Noirs, et 52 % des femmes américaines séropositives sont noires.

Vingt-quatre pour cent des 22,4 millions d’Américano-Hispaniques vivent en dessous du seuil de la pauvreté. À Los Angeles la situation est encore plus catastrophique, car ils forment la communauté de loin la plus nombreuse de la ville, mais aussi l’une des plus pauvres, avec 1,5 million de personnes, soit 40 % de la population totale la mégalopole californienne. Depuis 1980, le nombre de «Latinos» a augmenté de 60 % à Los Angeles, la plupart du temps chassés de leur pays par les guerres et la misère, selon le Mexican American Legal Defense Fund (MALDEF), une des principales organisations d’Hispaniques aux États-Unis. En Californie, le pourcentage de pauvres est plus élevé chez les Hispaniques que dans la communauté noire, 28,1 % contre 24,7 %, indiquent les chiffres officiels de l’État.

La longue histoire d’exclusion et de racisme s’exerce toutefois autant à l’encontre des Hispaniques que des Noirs. Pour Mme Andrade, conseillère régionale du MALDEF, le verdict de Simi Valley a servi de «catalyseur» à un sentiment de «frustration» des deux communautés. «Cela a brisé leur foi dans le système. Quand ils ont perdu cette confiance, ils ont perdu le sens de l’ordre public et ils ont pris ce qu’ils avaient envie de prendre, ils sont allés se saisir du système, même si c’était dans leur propre communauté», explique-t-elle.
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Source: «Ghettos urbains» dans L'Humanité, Paris, 4 mai 1992

Or, cet article date de 1992, alors que la situation s'est nettement détériorée depuis. De là à penser que beaucoup de Latinos sont pauvres parce qu'ils parlent espagnol ou sont bilingues, il n'y a qu'un pas vite franchi par les WASP. Pourtant, les Noirs, qui ne parlent tous que l'anglais, sont encore plus pauvres! Pour les gens de couleur comme les Hispaniques et les Noirs, le taux de mortalité infantile est deux fois supérieur à celui de la population blanche. Cela étant dit, jamais aucun gouvernement américain, même pas sous les démocrates, n'a réussi à s'attaquer à un système économique fondé sur la primauté des intérêts privés avant les besoins fondamentaux des citoyens.

En même temps, les États-Unis se sont inquiétés du sort réservé à la minorité kurde en Irak, mais n'ont pu résoudre le problème des minorités amérindiennes chez eux; ils ont pu engager 500 000 soldats dans une guerre contre la drogue à l'étranger, sans trouver le moyen de venir en aide aux millions de drogués américains; ils ont pu provoquer de terribles conditions sanitaires dans des pays bombardés par leurs avions, alors que plus de 50 millions de leurs concitoyens ne peuvent recevoir de soins médicaux. Jusqu'ici, tous les présidents américains qui ont tenté de réformer le système de santé s'y sont cassé les dents. En 1993-1994, Mme Hillary Clinton avait piloté une vaste réforme, et elle avait échoué, ce qui avait entraîné la chute des démocrates à la Chambre des représentants. En 2009, ces mêmes démocrates faisaient pression sur Barack Obama pour qu'il corrige les injustices qui perdurent depuis trop longtemps. Pour le moment, l'égalité des droits et le rêve américain restent l'apanage des White Ethnics, mais le tiers monde existe encore dans la maison de l'Oncle Sam, notamment chez les Noirs et les Hispaniques.

- L'anglais n'est pas en danger!

Le sociolinguiste américain Joshua Fishman, l'une des plus hautes autorités en la matière, ne voit, pour sa part, aucun danger pour l'avenir de l'anglais aux États-Unis, car il est parlé par 82 % de la population comme langue maternelle et 96 %, si l'on additionne ceux qui le parlent comme langue seconde. Les résidents nés à l'étranger forment aujourd'hui 10 % de la population américaine, contre 15 % à l'époque de T. Roosevelt et de T. Wilson

Par ailleurs, une enquête menée en 1996 a révélé que, sur cinq objectifs assignés à l'enseignement, 51 % des parents hispaniques considéraient l'étude de l'anglais comme prioritaire, contre seulement 11 % pour l'espagnol et 4 % pour la culture hispanique; seulement 17 % des parents d'origine hispanique souhaitaient que leurs enfants apprennent d'abord l'espagnol, mais 63 % donnaient la première place à l'anglais. Pour Fishman, les campagnes menées par les organismes tels que US English et English First ne correspondraient qu'à la volonté de trouver des boucs émissaires pour les graves problèmes sociaux que connaît le pays et dont les véritables causes ne sont pas d'ordre linguistique. 

De fait, dans une étude datant de 1989, Calvin Veltman a démontré que 75 % des immigrants hispaniques parlaient l'anglais quinze ans après leur arrivée. L'éducation bilingue n'aurait aucun effet de ralentissement chez les Hispaniques sur l'adoption de l'anglais dont le statut n'est aucunement contesté. Pour le linguiste James Crawford (Bilingual Education: History, Politics, Theory and Practice, 1989), les Hispaniques sont bien conscients qu'il leur faut apprendre l'anglais: «Ils ne deviendront pas de ''meilleurs citoyens'' ni des ''Américains plus purs'' si l'on décrète une langue officielle.» Pour Harry Reid, le chef de file de l'opposition au Sénat, toute mesure destinée à restreindre les droits des Hispaniques correspond à une action «raciste».

Le discours officiel est parsemé d'allusions à la «loyauté» envers la langue anglaise, une attitude obligatoire à tout citoyen américain. William Bennet, secrétaire à l'Éducation, affirmait lors d'une entrevue au Miami Herald (25 novembre 1985): «Tous les Américains doivent connaître la Constitution américaine et la Déclaration d'indépendance en anglais. Ils doivent les lire et les comprendre en version originale.»  On n'est pas sans penser qu'on demande des exigences similaires aux musulmans pour lire le Coran en arabe! Lorsqu'on est non anglophone aux États-Unis, vouloir préserver sa langue et sa culture devient un acte «anti-américain» et «anti-patriotique». Or, une telle attitude ouvre toutes grandes les portes à la chasse aux sorcières linguistique.

Les États-Unis sont devenus un pays multiculturel, n'en déplaise aux White Anglo-Saxon Protestants qui voient leur pays éventuellement leur échapper. De George Washington à George W. Bush, tous les présidents américains furent d'origine anglo-saxonne (parfois irlandaise) et de religion protestante, sauf John Kennedy qui était catholique (et d'origine irlandaise). Comme l'a écrit le politicologue Andrew Hacker: «Dans presque toute l'histoire de ce pays, les grandes décisions ont été prises par des hommes, des Blancs, des chrétiens.»

Or, ceux-ci ont toujours considéré les «gens de couleur» comme inférieurs et non assimilables! La victoire du démocrate John Kerry  — défait par le républicain George W. Bush  — en novembre 2001 aurait constitué aux États-Unis un événement majeur : non seulement il était catholique, polyglotte et démocrate, mais il était marié à une immigrante d'origine portugaise (née au Mozambique). On comprend que, pour de nombreux Américains, la victoire du «Métis» Barack Obama à la présidence des États-Unis symbolisait l’avenir de la question raciale dans leur pays. Quand B. Obama est né, en 1961 à Honolulu, les mariages mixtes étaient encore interdits dans 16 États américains. Il est maintenant le premier Noir à la Maison-Blanche! Après huit années de conservatisme républicain, l'arrivée du démocrate Barack Obama est une bouffée de fraîcheur, même si la droite américaine l'a accusé d'être un «socialiste extrémiste» et un «marxiste», des mots «diaboliques» aux États-Unis. Le 3 juin 2008, à Saint Paul (Minnesota), il avait déclaré: «Amérique, c'est notre moment, c'est notre heure, le temps de tourner la page sur les politiques du passé, le temps d'apporter une nouvelle énergie et de nouvelles idées pour les difficultés auxquelles nous faisons face, le temps d'offrir un nouveau cap au pays que nous aimons.» Obama est plus subtil que ses adversaires qui ont exploité la peur des électeurs devant ce Noir pas tout à fait noir, dont le second prénom, Hussein, est d'origine «arabe». Son défi, c'est d'incarner maintenant un espoir de changement. En raison notamment de la révulsion incroyable qu'a inspiré l'administration Bush (2001-2009), les Américains ont décidé de tourner le dos au passé et de porter Obama à la Maison-Blanche. Les Noirs et les Latinos se souviennent aussi qu'ils sont mieux traités avec un démocrate. Chose certaine, on ne pourra plus accuser les Américains de racisme et de xénophobie depuis qu'ils ont élu un Noir à la présidence de leur pays.

Malgré tout, il subsiste toujours un ressac anglo-saxon qui se comprend aisément à l'égard des «minorités ethniques». Les stratégies utilisées jusqu'ici semblent la manifestation d'une évidente xénophobie de la part des Blancs qui se posent en nouvelles «victimes» de programmes bilingues qu'ils estiment injustes, donc illégitimes. C'est pourquoi ils exercent des pressions pour que le Congrès ou les États adoptent des lois restrictives sur l'immigration ou découragent le maintien des autres langues que l'anglais. Ils perçoivent l'attitude des Latinos comme une manifestation de leur appartenance ethnique particulière, ce qui équivaut à une contestation du modèle anglo-saxon blanc, sinon une véritable subversion. Or, la défense de l'anglais et le rejet du bilinguisme permettent apparemment d'apaiser les craintes du «péril latino» pour l'avenir de la Nation. Pourtant, aucun immigrant ne s'oppose à l'anglais, même s'il souhaite en même temps maintenir sa langue maternelle. Pour la majorité blanche, cette double identité ou double appartenance semble inconciliable et correspond à une sorte de «coup de poignard dans le dos».

Il est vrai que les Américains pourraient néanmoins percevoir l'espagnol de façon plus positive. Après tout, les Mexicains et, de façon différente, les Cubains (qui ont déjà été espagnols) en Floride sont les seuls à immigrer sur un territoire qui a déjà été le leur, et qui porte encore les empreintes de leur culture. Comme l'affirme le célèbre écrivain mexicain Carlos Fuentes dans Le Miroir enterré (1994): «Ce n'est pas le monde hispanique qui est arrivé aux États-Unis, mais l'inverse. Et il y a peut-être une justice poétique dans le fait que le monde hispanique revient aujourd'hui, dans le fait qu'il recouvre une partie de son héritage ancestral dans l'hémisphère occidental.»

Les Américains blancs pourraient même profiter du grand nombre d'hispanophones dans leur pays pour faire avancer l'enseignement de cette langue. Ils pourraient doter leur pays d'un fort grand nombre d'Américains bilingues. Non! Ils oublient même que l'enseignement bilingue puisse être d'un quelconque avantage, ils ont tendance à oublier également la mauvaise qualité de leur système d'éducation, le taux élevé d'analphabètes (15 millions) et d'illettrés en anglais (25 millions), sans compter la maîtrise insuffisante des langues étrangères pour un grand pays comme les États-Unis. À l'opposé, dans le Livre blanc sur la formation et l'éducation, l'Union européenne recommande à ses États membres d'assurer l'apprentissage, dans toutes les écoles, d'au moins trois langues. Les États-Unis n'en sont pas là! Néanmoins, il n'est pas impossible de penser qu'à plus long terme certains États des États-Unis vont devenir officiellement bilingues.

Bien que les États-Unis soient le pays le plus riche du monde — avec 5 % de la population mondiale, ils consomment 30 % des produits —, ils ont fabriqué une société où les écarts entre les classes sociales sont demeurés importants et constants. En 1991, seulement 1 % de la population du pays possédait plus de 40 % de la richesse nationale, alors qu'une sous-classe composée de 40 millions de personnes vivait dans la plus grande pauvreté, sans compter que des milliers d'enfants américains meurent de malnutrition ou de maladie à un taux plus élevé que dans tout autre pays industrialisé. Dans les années quatre-vingt, le revenu des 5 % les plus riches du pays a augmenté de 30 %, tandis que celui des classes moyenne et pauvre a chuté ou est resté au même niveau. En 1998, un Américain sur trois touchait un salaire inférieur ou égal au seuil officiel de la pauvreté. Le filet de sécurité sociale est pratiquement nul dans ce pays, alors que le système d'éducation favorise la reproduction de classes sociales très inégalitaires. Enfin, les taux de criminalité atteignent des sommets. Rappelons aussi que le racisme entre Blancs et Noirs demeure toujours présent aux États-Unis, qui ne se sont pas encore remis de leur passé esclavagiste, lequel ressurgit lors de chaque crise identitaire. 

Bref, la société américaine se caractérise par son caractère pluriethnique et multiculturel et par un niveau de vie parmi les plus élevés au monde. Avec 5 % de la population mondiale, les États-Unis possèdent la moitié de la richesse de la planète. Néanmoins, le pays semble toujours affecté par d’importants clivages sociaux et ethniques, qui ne vont pas disparaître au cours des prochaines décennies. Il reste aux États-Unis à trouver des solutions pour en arriver à une société plus juste. En 2002, un républicain désabusé, Kevin Phillips, publiait Richesse et démocratie, un réquisitoire impitoyable contre la «la dérive ploutocratique». Selon K. Phillips, les États-Unis ne sortiront pas de cette phase, qui encourage le développement d'une «aristocratie économique héréditaire», sans passer par des réformes profondes ou une violente secousse sociale. Afin de maintenir la prospérité de la classe moyenne américaine, il semble qu'il faille importer de la main-d'œuvre à bon marché des pays plus pauvres, notamment du Mexique. Ce faisant, les Américains n'ont pas encore compris que leur richesse va leur coûter leur culture, car les WASP vont devenir bientôt minoritaires. Le poète romain Juvénal avait raison, lui qui croyait que le luxe était vraiment plus impitoyable que la guerre. 

La rhétorique actuelle américaine, qui tourne autour de l'«empire du mal», de l'«axe du mal» ou de toute autre manifestation diabolique, peut faire sourire ou hurler d'indignation par son ineptie évidente. En voici un témoignage de la droite chrétienne américaine, par exemple l'organisme "Wake Up America", qui croit que le déclin moral du pays est la conséquence directe du rejet de Dieu (2001):

There is a storm raging across America. Alcoholism, drug abuse, teen pregnancy, abortion, homosexuality, school violence, child abuse, pornography, rape, robbery and murder pervade our nation. America is drowning in wickedness and immorality. By all measures, this storm threatens to erode the moral and political foundations of America.

As God and His principles continue to be systematically and incrementally removed from America, our nation and individuals will continue to experience even greater moral decay.

Une tempête fait rage dans toute l'Amérique. Alcoolisme, abus de drogue, grossesses adolescentes, avortement, homosexualité, violences scolaires, enfants maltraités, pornographie, viol, vol et meurtre ont envahi notre nation. L'Amérique se noie dans le mal et l'immoralité. Tout indique que cette tempête menace d'éroder les fondements moraux et politiques de l'Amérique.

Comme Dieu et ses principes continuent d'être systématiquement et progressivement supprimés de l'Amérique, notre nation et les individus continueront l'expérience d'une plus grande décrépitude morale.

Cette idéologie doit être néanmoins être prise au sérieux, car elle exprime une sorte d'obsession américaine du mal qui viendrait apparemment de l'extérieur, mais qui provient en fait de l'intérieur même des États-Unis. Cette menace du mal s'affiche partout, que ce soit dans l'intolérance face au multilinguisme, l'analphabétisme et l'illettrisme, les injustices sociales entre les gens de couleur et les Blancs, le retour de l'obsession raciale, l'application de plus en plus fréquente de la peine de mort, la montée d'une ploutocratie irresponsable, l'omniprésence de l'obésité et la vie à crédit pour la société de surconsommation, sans oublier les armes en vente libre et la quasi-absence de sécurité sociale. Pour financer ses réductions d'impôt, le président George W. Bush avait réduit le budget d'entretien des digues de la Nouvelle-Orléans ; pour faire la guerre en Irak, il a eu besoin des soldats de la Louisiane, qui n'ont pu ensuite protéger la population des inondations ; pour faire plaisir à l'industrie automobile, le même président avait subventionné l'achat des véhicules utilitaires sport, qui sont aussi gourmands que polluants. Pendant ce temps, l'économie des États-Unis a continué de dépendre entièrement du pétrole étranger, notamment du monde arabe, du Venezuela, du Nigeria, donc des pays particulièrement instables, considérés par les Américains eux-mêmes comme dangereux, voire anti-américains! Elle semble bien révolue l'époque où la puissance économique et militaire se combinait à la tolérance intellectuelle et culturelle! L'Amérique d'aujourd'hui se retranche dans l'intolérance! Certains y voient déjà un signe du déclin de l'empire américain! Les États-Unis seraient-ils devenus vulnérables?

La question linguistique est en train de se confondre avec l'inégalité sociale. Malgré tout, les États-Unis continuent de faire rêver des millions d'êtres humains. Ils demeurent toujours le «Pays de Cocagne» par excellence, attirant annuellement les immigrants par centaines de milliers et accueillant 40 % des migrations internationales. Quant aux Américains, malgré la diversité de leurs origines et leur fragmentation multiculturelle, ils ont montré dans le passé qu'ils sont capables d’une grande cohésion lorsqu'ils sont mobilisés par des enjeux majeurs, et ils restent en général satisfaits de leur pays et de son mode de fonctionnement. Mais une certaine élite américaine n'a pas encore appris que toute politique qui encourage la coexistence linguistique réussit aussi à promouvoir un esprit de compréhension et de tolérance. Au contraire, une politique qui prône le mépris pour la langue et la culture d'une partie des citoyens risque de susciter la méfiance, le sectarisme et l'hostilité. Il semble bien que certains dirigeants américains ne l'aient pas compris! Ce n'est pas dans la tradition américaine! Il n'est pas certain que le nouveau président, Barack Obama, réussira à renverser la vapeur, mais c'est possible. Il devra se heurter à une tradition nombriliste où toutes les autres langue que l'anglais sont souvent considérées comme de simples dialectes peu dignes d'intérêt.

Dernière mise à jour: 14 sept. 2009

 

Les États-Unis d'Amérique
Histoire sociolinguistique des États-Unis

 

(1) Les premiers habitants
(2) La colonisation européenne
(3) La révolution américaine (1776-1783)
(4) L'expansion territoriale (1803-1867)
(5) L'Amérique anglocentrique
(1790-1865)
(6) L'Amérique eurocentrique
(1865-1960)
(7) L'Amérique multiculturelle
(1960 jusqu'à nos jours)
(8) La superpuissance
et l'expansion de l'anglais
(9) Bibliographie  

  

L'Amérique du Nord

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