République irakienne

Irak

Jumhuriyah al `Iraqiyah

Capitale: Bagdad
Population: 25,5 millions (2002)
Langue officielle: arabe classique
Groupe majoritaire: arabe mésopotamien (51,3 %)
Groupes minoritaires: dialectes arabes (22 %), kurde (18 %), azéri (4 %), assyrien (1,3 %), farsi (1,2 %), turkmène (1 %), arménien (0,27 %), circassien (0,08 %), etc.
Système politique: république militaire à parti unique
Articles constitutionnels (langue): art. 5, 7 et 19 de la Constitution provisoire de 1990 (actuellement suspendue) ; art. 4 de la Constitution de 2005.

Lois linguistiques: sans objet

1 Situation géographique

Au Proche-Orient, la république d’Irak (en arabe: Jumhuriyah al `Iraqiyah) est un pays de 434 128 km², soit quatre fois plus grand que la Jordanie, mais 3,7 fois plus petit que l'Iran. L'Irak est bordé par la Turquie (779 452 km²) au nord, par l'Iran (1 648 000km²) à l'est, par l'Arabie Saoudite (2 240 000 km²) et le Koweït (17 800 km²) au sud, par la Jordanie (92 000 km²) et la Syrie (185 180 km²) à l'ouest (voir la carte du pays avec ses provinces). 

Le pays est traversé du nord au sud par deux fleuves, le Tigre et l'Euphrate, qui se rejoignent au sud pour former le Chatt-al-Arab débouchant sur le golfe Persique par un vaste delta. L'Irak ne possède que 20 kilomètres de façade maritime sur le Golfe. Le pays tire son nom de sa situation géographique: en effet, le mot arabe Iraq signifie «bord de l'eau».  

L'Irak est composé de 18 gouvernorats ou provinces administratives (muhafazat), sans réelle autonomie: Al Anbar, Al Basrah, Al Muthanna, Al Qadisiyah, An Najaf, Arbil (Erbil), As Sulaymaniyah, At Ta'mim, Babil, Bagdad, Dahuk, Dhi Qar, Diyala, Karbala', Misan, Ninawa, Salah ad Din et Wasit.

Provinces
(Muhafazat)

Population
(en million: 2002)

Superficie
(en km2)

Capitale
(province)

Al Anbar (sunnite) 1 258,7 138 501 km2 Ramadi
Al Basrah (chiite) 1 337,6 19 070 km2 Bassora
Al Muthanna  --   484,4 51 740 km2 Samawah
Al Qadisiyah (chiite)   858,6 8 153 km2 Diwaniyah
An Najaf --   905,0 28 824 km2 Najaf
Arbil / Erbil (kurde) 1 181,6 14 471 km2 Erbil
As Suleimaniyah (kurde) 1 459,6 17 023 km2 Sulaymaniyah
At Ta'mim (sunnite/kurde)    922,1 10 282 km2 Kirkouk
Babil (chiite) 1 701,7 6 468 km2 Hillah
Baghdad (sunnite) 6 211,2 734 km2 Bagdad
Dahuk / Dohuk (kurde)   448,3 6 553 km2 Dahouk
Dhi Qar (chiite) 1 412,6 12 900 km2 Nasiriyah
Diyala (sunnite/kurde) 1 474,0 6 828 km2 Baqwbah
Karbala'  (chiite)   719,7 5 034 km2 Kerbala
Misan  (chiite)   747,6 16 072 km2 Amarah
Ninawa (sunnite) 2 435,6 37 323 km2 Mawsil
Salah ad-Din (sunnite) 1 113,6 24 751 km2 Samarra
Wasit  (chiite)   866,0 17 153 km2 Kout
TOTAL 25 537 900 434 128 km2 Bagdad

Le pays est aujourd'hui dirigé par un gouvernement irakien régie par une nouvelle constitution (2005). Il s'agit d'un gouvernement de coalition partagé entre le président (d'origine kurde, donc favorable à la séparation de l'Irak en trois entités distinctes), le premier ministre (d'origine chiite) et le président du Parlement (d'origine sunnite). C'est un gouvernement très fragile aux prises avec des violences quotidiennes provenant non seulement des attaques de soldats et de convois de l'armée américaine par des insurgés irakiens, mais aussi par la guerre civile entre chiites et sunnites, puis entre les sunnites baassistes et les sunnites salafistes, sans oublier les groupuscules islamistes.

Le drapeau de l'Irak est formé de fait de trois bandes horizontales rouge, blanche et noire, et reprend ainsi les couleurs panarabes, frappées de la devise en arabe Allah akbar («Dieu est grand»). Le 22 janvier 2008, le Parlement irakien a adopté un drapeau national provisoire en supprimant les trois étoiles, lesquelles comprenaient la devise Wihda, Hurriyah, Ishtirrakiyah, c'est-à-dire «Unité, Liberté, Socialisme». C'est Saddam Hussein qui a décidé de placer les mots Allahu Akbar («Allah est plus grand)» entre les étoiles.

2 Données démolinguistiques

Il ne faudrait pas croire que l'Irak est un pays homogène au point de vue linguistique. Bien que l'arabe puisse prédominer, il existe une bonne trentaine de langues dans le pays. On peut diviser le pays en trois grandes zones diagonales, formant ainsi trois bandes parallèles en partant du nord jusqu'au sud: un bande kurde entre la frontière iranienne et le Tigre (en vert), une bande arabe au centre entre le Tigre et l'Euphrate (en rouge) et une bande pratiquement inhabitée (en blanc) tout au sud entre l'Euphrate et la frontière avec l'Arabie Saoudite (voir la carte ci-dessous).

2.1 L'arabe et ses variétés

L’Irak compte une population de quelque 25 millions d'habitants dont 75 % d’arabophones. Ceux-ci parlent des idiomes différents de la famille chamito-sémitique. Citons, entre autres, l’arabe mésopotamien (51,3 %), parlé au nord et au sud de Bagdad, l’arabe nadji (4 %) dans les régions arides du désert (le Sud-Ouest), l’arabe égyptien (2 %) surtout à Bagdad et l’arabe du Golfe (0,18 %) dans la région de Bassorah. Il existe aussi un grand nombre de dialectes arabes (env.15 %) et de variétés d'arabe telles que l'arabe palestinien, l'arabe syrien, l'arabe judéo-irakien, etc. Bref, pour les Irakiens arabophones, l'arabe classique constitue une langue seconde qu'ils apprennent à l'école. 

2.2 Le kurde est ses variétés

Les Kurdes constituent la minorité non arabophone la plus importante de l'Irak et elle représente environ 18 % de la population, soit quatre millions de locuteurs. Les Kurdes vivent au nord-est du pays, notamment autour des villes de Mossoul, Erbil (Arbil) et Kirkouk. La région qu'ils habitent est appelée le Kurdistan (voir la carte du Kurdistan), ce qui comprend non seulement l'Irak, mais aussi une partie de la Turquie, de la Syrie et de l'Iran. Avec un total de 25 millions de personnes, on peut dire que c'est le plus grand peuple du monde, sans pays. Avec les Arabes, les Perses et les Arméniens, les Kurdes constituent l'un des peuples les plus anciens de la région.

Les Kurdes parlent le kurde, une langue indo-européenne appartenant au groupe indo-iranien, mais c'est une langue non unifiée. Il convient de distinguer le kurde sorani (ou central), le kurde kurmanji (ou septentrional) et le kurde méridional. De plus, chacun des ces groupes comptent un grand nombre de variétés dialectales. Ainsi, le kurde n'est apparenté ni à l'arabe ni au turc.

Le kurmanji est parlé par environ 90 % des Kurdes de Turquie; il est également parlé dans les régions kurdes d'Iran et d'Irak, ainsi qu'en Syrie, soit 60 % de l'ensemble des Kurdes.  Le sorani est parlé dans les régions centrales du Kurdistan en Iran et en Irak; le zazai est parlé dans certaines régions du Kurdistan de Turquie; dans les trois parties du sud du Kurdistan, on parle le gorani et d'autres dialectes.

De plus, les Kurdes de Géorgie et d'Arménie écrivent leur langue en alphabet cyrillique, ceux de Turquie en alphabet latin, ceux d'Irak, d'Iran et de Syrie en alphabet arabe ou arabo-persan. Ils sont davantage unifiés par la religion, étant presque tous des musulmans sunnites.

2.3 Les autres minorités linguistiques

Parmi les nombreuses minorités non arabophones, mentionnons aussi l’azéri (4 %), l’assyrien appelé généralement syriaque (1,3 %), le farsi ou persan (1,2 %), le turkmène (1 %), l’arménien (0,27 %), le circassien ou adyguéen (0,08 %), etc. La plupart de ces minorités (sauf le farsi) résident dans le nord du pays, c’est-à-dire dans la région kurde au nord-est,

L’azéri (ou azerbaïdjanais), le turkmène et le turc anatolien font partie de la famille altaïque. L’arménien est un isolat parmi les langues indo-européennes; le circassien ou adyguéen est une langue caucasienne.

Mentionnons également l'araméen, une autre langue chamito-sémitique, parlée par des groupes nomades dispersés dans le sud-est de l'Irak. Ces communautés sont installées dans ce pays depuis le VIIe siècle. Leur langue, l'araméen oriental (le koy sanjaq surat), est aujourd'hui reconnue dans les zones à majorité assyrienne de l'Irak. Selon des données approximatives, il y aurait entre 130 000 et 260 000 Araméen, mais seule une petite minorité parle l'araméen (900 locuteurs), car les persécutions dont ils ont fait l'objet dans le passé ont mis leur langue en péril.

Peuple (Irak) Langue maternelle Groupe linguistique Population Religion
Arabes irakiens arabe irakien (mésopotamien) chamito-sémitique 11 500 000 islam
Arabes arabe mésopotamien du Nord chamito-sémitique   5 400 000 islam
Kurdes sorani kurde sorani indo-iranien   3 000 000 islam
Kurdes kurmanji kurde kurmanji (septentrional) indo-iranien   1 457 000 islam
Azéris azerbaïdjanais du Sud altaïque      900 000 islam
Arabes bédouins arabe najdi chamito-sémitique      900 000 islam
Kurdes du Centre kurde central indo-iranien      462 000 islam
Turkmènes turkmène altaïque     277 000 islam sunnite
Persans farsi de l'Ouest indo-iranien     250 000 islam
Arabes du Golfe arabe du Golfe chamito-sémitique      200 000 islam
Chaldéens (Assyriens) assyrien (chaldéen) chamito-sémitique      160 000 traditionnelle
Assyriens du Sud assyrien turoyo chamito-sémitique       68 481 traditionnelle
Louri louri indo-iranien       67 000 islam
Arméniens arménien isolat indo-européen        60 000 christianisme orthodoxe
Tsiganes Ghorbati domari (tsigane) indo-iranien        50 000 islam
Mandaeans arabe mésopotamien chamito-sémitique       45 000 autre
Arabes palestiniens arabe leventin du Nord chamito-sémitique       34 000 islam
Assyriens assyrien chamito-sémitique        30 000 traditionnelle
Arabes égyptiens arabe égyptien chamito-sémitique        26 339 islam
Turcs anatoliens turc altaïque       22 000 islam sunnite
Hawrami hawrami indo-iranien        22 000 islam
Shikaki shikaki indo-iranien       22 000 islam
Herki herki indo-iranien        22 000 islam
Bajelan bajelan indo-iranien        20 000 islam
Adyguéens adyguéen caucasien       19 000 islam
Arabes syriens arabe standard (syrien) chamito-sémitique       13 169 islam
Circassiens (Tcherkesses) adyguéen caucasien        12 795 traditionnelle
Surchi surchi indo-iranien       11 000 islam
Russes russe slave        2 200 christianisme orthodoxe
Ourdous ourdou indo-iranien         2 200 islam
Koi-sanjaq Sooret koy sanjaq surat (araméen) chamito-sémitique           900 islam
Juifs arabe judéo-irakien chamito-sémitique           100

judaïsme

2.4 Les religions

Près de 95 % des Irakiens sont musulmans et environ 60 % de ceux-ci adhèrent au rite chiite, les autres (40 %), au rite sunnite. Ainsi, contrairement à la plupart des pays musulmans (qui sont sunnites), l'Irak (comme l'Iran) compte une majorité de chiites, d'ailleurs tous situés au sud près de la frontière iranienne. La plupart des chiites irakiens sont des Arabes parlant l'arabe mésopotamien et pratiquant une religion d'origine persane. Quant aux sunnites irakiens (qui contrôlent le pays depuis 1920), ils constituent une minorité arabe basée dans le centre-ouest du pays.

Rappelons que, chez les musulmans, les sunnites (du mot arabe as-Sunna : «la tradition») sont restés fidèles à la branche «orthodoxe» de l'islam, celle qui reconnaît comme légitime la succession du prophète Mahomet telle qu'elle aurait eu lieu. Toutefois, une partie des musulmans ont contesté cette succession après l'assassinat, en 680, du quatrième calife Ali, gendre du prophète ; ils se sont eux-mêmes baptisés «chiites» (en arabe chî’a : «partisans» d'Ali). Le parti d’Ali considère les trois premiers califes comme des imposteurs; pour eux, c’est dans la descendance d’Ali que le chef de la communauté (l’imâm) doit être recherché. Ainsi, le sunnisme se considère comme «orthodoxe» par rapport au chiisme, qui s'en sépara au Ier siècle de l'hégire (VIIe siècle de notre ère) pour des raisons plus politiques que religieuses, et portant sur le mode de désignation des califes. Néanmoins, pour l'essentiel, tous les musulmans, qu'ils soient sunnites ou chiites, partagent les mêmes croyances et les mêmes pratiques. Outre l'Iran majoritairement chiite, seuls cinq pays arabes ont une partie importante de leur population qui se rattache au mouvement chiite : l'Irak, le Bahreïn, le Liban, Oman, le Yémen et la Syrie.

Les Kurdes, pour leur part, sont en majorité des musulmans sunnites, mais comme ils ne sont pas arabes (mais indo-européens) ils ne s'identifient guère aux sunnites. Les Turkmènes sont également sunnites. On compte aussi moins de 5 % de chrétiens et d'autres confessions religieuses. Les Assyriens sont des communautés chrétiennes non arabisées, qui utilisent le syriaque comme langue maternelle. Il existe aussi de petites communautés de Syriens catholiques, de Syriens orthodoxes, de Chaldéens catholiques, d'Arméniens orthodoxes, de Grecs orthodoxes, de Coptes, etc. Tous les chrétiens, ce qui comprend les juifs, ont été persécutés par le régime de Saddam Hussein et ont été obligés de vivre dans des ghettos. La situation est différente aujourd'hui.

Bref, on compte en Irak trois grandes communautés qui se méfient les unes des autres: les Persans chiites, les Arabes sunnites et les Kurdes sunnites. Les premiers ont une frontière commune avec les chiites d'Iran, les seconds (Arabes sunnites) avec les sunnites de Syrie et les troisièmes (Kurdes) avec les Kurdes de Turquie, de Syrie et d'Iran. 

3 Données historiques

L’Irak est situé dans la région de l’ancienne Mésopotamie (le nom de l'Irak à ce moment-là), l’un des berceaux de la civilisation de l’Antiquité où se sont succédé les Sumériens, les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Parthes, les Grecs, les Romains, les Byzantins, etc. Puis les Arabes conquirent la Mésopotamie au VIIe siècle et fondèrent des cités fortifiées. La victoire d’al-Qadisiya, en 638, fit entrer définitivement la région, rebaptisée Iraq-al-Arabi, dans le monde arabo-musulman.

Le pays devint l’un des centres les plus brillants de la vie économique, politique, culturelle et religieuse de l’islam. À partir de la seconde moitié du IXe siècle, se multiplièrent les révoltes politico-religieuses — celle des Zenj, des chiites et des qarmates —, tandis que les régions périphériques échappaient progressivement au contrôle de Bagdad. En 945, la dynastie iranienne des Buyides prit le pouvoir à Bagdad. Elle en fut chassée en 1055 par les Turcs seldjoukides dont le chef, Toghrul Beg, restaura le sunnisme et l’autorité du califat abbasside.

Cette période prospère prit fin lors de la conquête mongole au XIVe siècle avant de passer sous la domination ottomane au XVIe siècle, ce qui laissa la Mésopotamie à l’abandon et à la merci des razzias de la part des milices bédouines. Une grande partie du territoire irakien échappa au contrôle ottoman, car les Kurdes, les Bédouins et les chiites demeurèrent insoumis. À partir de la première moitié du XVIIe siècle, l’Irak, toujours placé sous suzeraineté ottomane, fut gouverné par plusieurs dynasties locales. Cependant, le poids de l’administration ottomane, notamment en matière d’imposition, alimenta un fort ressentiment local et favorisa la naissance du nationalisme arabe.

3.1 Le mandat britannique

La Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne commencèrent à s’intéresser à cette région au XIXe siècle; les trois pays entrèrent en compétition pour étendre leur zone d’influence sur la Mésopotamie.  Après la Première Guerre mondiale et le démantèlement de l’Empire ottoman, le sud de l'Irak resta sous mandat britannique, et le nord, sous mandat français, en vertu d'accords internationaux. Lorsque la Grande-Bretagne se rendit compte qu'il y avait du pétrole au nord, elle dénonça ces accords. Les Français eurent alors le mandat sur la Syrie et le Liban. En fait, ce fut le 16 mai 1916 que la Grande-Bretagne et la France conclurent des accords secrets, les accords Sykes-Picot, par lesquels elles se partageaient les terres arabes sous domination ottomane. Cet accord résulte d'un long échange de lettres entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et sir Edward Grey, secrétaire d'État au Foreign Office; par la suite, un accord ultra-secret fut conclu à Downing Street entre sir Mark Sykes pour la Grande-Bretagne et François Georges-Picot pour la France. Il équivaut à un véritable dépeçage de l'espace compris entre la mer Noire, la Méditerranée, la mer Rouge, l'océan Indien et la mer Caspienne. La région fut découpée ainsi:

1) Une zone bleue française, d'administration directe (Liban et Cicilie);
2) Une zone arabe A, d'influence française (Syrie du Nord et province de Mossoul);
3) Une zone rouge anglaise, d'administration directe (Koweït et Mésopotamie);
4) Une zone arabe B, d'influence anglaise, (Syrie du Sud, Jordanie et Palestine);
5) Une zone brune, d'administration internationale comprenant Saint-Jean-d'Acre, Haiffa et Jérusalem.

Bref, la Syrie et le Liban actuels revirent à la France, l’Irak et la Palestine furent attribuées au Royaume-Uni. Par la suite, la Grande-Bretagne installa sur le trône le roi Fayçal Ier, le premier roi d'Irak (1921-1933). Le royaume hachémite d’Irak fut doté d’un gouvernement, dirigé par un Conseil de ministres arabes (chiites) et supervisé par un haut fonctionnaire britannique, ainsi que d’une constitution parlementaire.

C’est donc après la Première Guerre mondiale que l'Irak hérita de ses frontières actuelles, en dépit d'une courte parenthèse d'indépendance pour le Kurdistan qui finira par être partagé essentiellement entre l'Irak, la Turquie et l'Iran, avec une petite partie en Syrie et dans l'ex-Union soviétique. Mais les frontières du nouveau royaume furent rapidement contestées par l’Arabie Saoudite et la Turquie qui revendiqua la région de Mossoul accordée par la Société des nations à l'Irak en 1925. À cette époque, des minorités importantes peuplaient Bagdad et Mossoul au nord, dont les Assyriens chrétiens, les Turkmènes sunnites et chiites, ainsi que les Kurdes-Fails chiites; la capitale (Bagdad) comptait également une importante minorité juive. Mais l'Irak ne réussit pas à s'unifier comme un État-nation dans lequel les différents groupes de population auraient pu s'identifier. Le pouvoir politique fut aussitôt accaparé par les Arabes sunnites, qui réussirent à se maintenir à la tête du pays grâce à un appareil d'État fort utilisant la violence généralisée et la répression. C'est pourquoi les dirigeants sunnites virent l'intégrité de l'État qu'ils contrôlaient menacée de l’intérieur par les aspirations sécessionnistes des chiites au sud et des Kurdes au nord. Tous les rouages administratif du nouvel État furent investis par des élites arabes sunnites, ce qui entraîna la mise à l'écart des chiites (majoritaires) et des Kurdes des sphères du pouvoir.

L’agitation contre le mandat britannique perdura. L’indépendance de l’Irak ne fut reconnue qu’en 1932, lorsque le pays fut admis à la Société des Nations. Cette admission resta formelle: en 1930, un traité d’alliance, conclu pour vingt-cinq ans entre Britanniques et Irakiens, prévoyait le libre déplacement des troupes britanniques sur le territoire irakien, où étaient établies deux bases de la Royal Air Force. 

À la question chiite s'ajouta la question kurde. En 1945 et 1946, les Kurdes, qui ne se retrouvaient pas dans un État se définissant comme «arabe», se soulevèrent tout en recevant le soutien de l’Union soviétique. Les Britanniques, craignant que les Soviétiques ne prennent le contrôle des champs pétrolifères du Nord, intervinrent militairement. En avril 1947, les royaumes hachémites d’Irak et de Transjordanie signèrent un traité d’amitié et d’alliance prévoyant un soutien militaire et diplomatique mutuel. Aussitôt après la création d’Israël en mai 1948, les armées des deux pays attaquèrent le nouvel État. Défaits, l’Irak et la Transjordanie se résolurent à signer un armistice début 1949.

Le 24 février 1955, la signature du pacte de Bagdad conclu avec la Grande-Bretagne, la Turquie, le Pakistan et l’Iran constitua un un système de défense contre le bloc soviétique. Après la crise de Suez, l’influence britannique en Irak s’estompa au profit des États-U
nis. Le 14 février 1958, en réaction à la création de la République arabe unie (RAU) liant l’Égypte et la Syrie, l’Irak et la Jordanie se fédérèrent en une Union arabe de Jordanie et d’Irak.

Le 14 juillet 1958, un coup d’État, dirigé par le général Abd al-Karim Kassem et soutenu par les nassériens (Égypte) et les communistes (URSS), renversa la monarchie irakienne. Le roi Fayçal et le prince héritier furent massacrés au cours du soulèvement, alors que le premier ministre Nuri al-Saïd (pro-britannique) fut pourchassé et lynché par la foule. Le lendemain, le nouveau gouvernement, qui avait proclamé la République, annonça la dissolution de l’Union arabe et le rapprochement avec la République arabe unie. En mars 1959, l’Irak se retira du pacte de Bagdad. La même année, alors qu'il est étudiant en droit, Saddam Hussein participa à un attentat manqué contre le général Kassem; condamné à mort par contumace, il s'exila en Égypte.

3.2 La république d'Irak

Dès 1963, la population kurde fut persécutée et massacrée : 4 500 villages furent détruits, sous les ordres du général Kassem. Mais ce dernier exerça un pouvoir si dictatorial qu'il finit par être renversé par un groupe d’officiers du Parti Bass et exécuté le 8 février 1963. Saddam Hussein, qui poursuivait des études de droit au Caire, revint en Irak et devint, à 26 ans, secrétaire général du Parti Baas. Le 18 novembre de la même année, les membres du Parti Baas tentèrent un soulèvement qui fut renversée par Abdulasalam Arif, lequel s'installa au pouvoir et fit arrêter et éliminer plusieurs têtes dirigeantes du Parti Baas soupçonnées de comploter contre lui; Saddam Hussein fut arrêté et emprisonné. Pendant ces années de détention, il sera torturé et interrogé par la police du régime en place. Durant les années qui suivirent, diverses dictatures se succédèrent les unes aux autres, avec comme trame de fond une politique de panarabisme, qui ne pouvait que déplaire aux Kurdes. 

En 1966, Saddam Hussein s'évada de prison et devint sous-secrétaire du commandement régional du Parti Baas. Après avoir passé un an à préparer le renversement du gouvernement Arif, Hussein, à la tête d'une armée de révolutionnaires, passa à l'action et, le 17 juillet 1968, il prit place sur le premier char d'une colonne qui montait à l'assaut du palais présidentiel, où le régime Arif vivait ses dernières heures. Quelques jours plus tard, Hussein limogea le premier ministre et le ministre de la Défense en personne, puis prit la tête des services de sécurité. Il occupa la fonction de vice-président du Bureau révolutionnaire. En 1970, le nouveau régime irakien, croyant régler la question kurde, accorda une autonomie politique aux Kurdes. Ce fut l'accord du 11 mars 1970, alors que les Arabes et les Kurdes parvinrent à s’entendre sur une autonomie pour accordée, dans un délai fixé à quatre ans, aux gouvernorats peuplés majoritairement de Kurdes. L'article 14 de l'accord prévoyait «l'autonomie du peuple kurde dans la région formée par l'unification des gouvernorats et unités administratives habités par une majorité kurde, conformément au recensement officiel qui aura lieu».  Les autres articles précisaient que le kurde serait la langue officielle et la langue d'enseignement dans les régions peuplées en majorité par les Kurdes, et que le recrutement de Kurdes dans l'administration et l'armée constituerait une part «équitable» des budgets de développement pour les régions kurdes, la nomination d'un vice-président kurde, et leur participation au pouvoir législatif en fonction du pourcentage de la population en Irak. Enfin, le PDK pouvait reprendre ses activités et publier son journal Al-Taakki.

En réalité, si Saddam Hussein a lui-même négocié et signé cet accord, c'est parce qu'il n'avait pas l'intention de l'appliquer: il voulait simplement gagner du temps avec les Kurdes. De fait, tout traîna en longueur à un point tel que les Kurdes finirent par se soulever contre le gouvernement. Saddam Hussein se donna le titre de «général honoraire», puis général en 1973. Les révoltes kurdes furent finalement réprimées dans le sang en 1975 par les Forces armées irakiennes. Les populations kurdes furent déplacées hors des zones les plus sensibles du Kurdistan irakien. 

C'est alors que Saddam Hussein déclencha une «campagne nationale pour l'éradication de l'illettrisme» destinée à combattre l'analphabétisme. L'école devint obligatoire, gratuite et laïque tant pour les garçons que pour les filles. En moins de dix-huit mois, le nombre des enseignants passa à 62 000, alors que trois fois plus de filles se sont scolarisées. Même l'Unicef dut reconnaître que l'Irak avait éliminé l'analphabétisme et scolarisé massivement les Irakiens.

Le 16 juillet 1979, Saddam Hussein fut élu secrétaire général du commandement régional du Baas, président du conseil de commandement de la Révolution CCR et, devenu général, il succéda au président al-Bakr. Il imposa rapidement un pouvoir personnel : rompant avec le Parti communiste, il procéda à des purges massives au sein du Parti Baas – un parti nationaliste arabe, laïc et socialiste, dont tous les dirigeants sont originaires de la ville de Tikrit – et renoua avec les monarchies pétrolières du Golfe ainsi qu’avec les pays occidentaux.

Le pouvoir de Saddam Hussein s'est donc constitué au départ autour de l'idéologie baasiste, relativement laïque et républicaine, puis s'est resserré autour du clan, de la ville de Takrit, d'où sa famille élargie est issue. Ce système clanique s'est appuyé sur une terreur permanente, considérant l'Islam comme une composante essentielle de la culture arabe, tout en forçant les dirigeants religieux à s'abstenir de toute immixtion dans les affaires politiques.

Puis la révolution de 1979 en Iran constitua une menace directe pour Saddam Hussein et le Parti Baas sunnite. L’Irak se rapprocha alors de l’Arabie Saoudite pour assurer leur sécurité réciproque, tandis que la répression s’abattit de nouveau sur les chiites d’Irak. En septembre 1980, le président Saddam Hussein (un musulman sunnite) fit déporter 30 000 chiites irakiens qui menaçaient son autorité.

Quelques jours plus tard (le 22 septembre), il déclencha une guerre contre l’Iran; ce fut une guerre des Arabes contre les Perses, des sunnites contre les chiites et aussi une guerre stratégique pour le contrôle du Golfe.  Débutait ainsi une longue et meurtrière guerre de huit années, durant laquelle le gouvernement irakien en profita pour réprimer les chiites du Sud ( les «Arabes des marais») et les Kurdes, qui avaient pris le contrôle des zones frontalières. La guerre Irak-Iran entraîna vers la mort un million de personnes et rendit l'Irak redoutable sur le plan militaire. 

En 1988, après l'accord de cessez-le-feu mettant fin à la guerre entre l’Iran et l’Irak, le régime de Saddam Hussein voulut encore mâter la rébellion kurde, recourant cette fois-ci aux armes chimiques; des milliers de Kurdes périrent, et des centaines de villages kurdes furent détruits par les troupes irakiennes. Entre 2003 et 2005, la coalition américano-britannique trouvera 288 charniers contenant quelque 300 000 cadavres de personnes exécutées par le régime baassiste.

Puis l’envahissement du Koweit par l’Irak de Saddam Hussein aussi maréchal, chef suprême des forces armées, secrétaire général du Parti Baas et président du Conseil de commandement de la Révolution en 1990 entraîna la guerre du Golfe. À la libération du Koweït et la débâcle de l'armée irakienne, s'ajouta le soulèvement des chiites et des Kurdes (mars 1991). Contre toute attente, Saddam Hussein parvint à rétablir la situation au prix d'une terrible répression. Les populations kurdes d'Irak furent de nouveau la cible de l’armée irakienne. L'exode massif des Kurdes fuyant les bombardements entraîna la réaction des pays occidentaux qui créèrent, au nord de l'Irak, des «zones refuges» sous mandat de l'Organisation des Nations unies. 

Depuis lors, le Kurdistan irakien est devenu le champ de tir des aviations tant turque qu'iranienne et irakienne, qui ont détruit des centaines de villages, tandis que des dizaines de milliers de paysans kurdes ont dû fuir les zones pilonnées part l'artillerie lourde de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak. Cela dit, Saddam Hussein a continué d’imposer son pouvoir personnel, les conflits avec les Kurdes n’ayant jamais été réglés, l’embargo décrété par l’Onu n’ayant rien donné, sinon appauvri davantage la population civile irakienne. Pendant ce temps, Saddam Hussein mena une politique d'arabisation de la région kurde. Quelque 100 000 Kurdes furent chassés de Kirkouk. Leurs maisons ont été occupées par des «colons» arabes. On les appela les «Arabes à 10 000 dinars» parce que le régime donnait cette somme pour les inciter à s'installer près du Kurdistan. En somme, le pouvoir de Saddam Hussein s'est trouvé renforcé.

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, Saddam Hussein fut soupçonné d'avoir trempé dans cette affaire parce qu'il était l'un des rares chefs d'État à ne pas avoir condamnés ces attentats. C'est pourquoi l'Irak fut désigné par le gouvernement américain comme un «dangereux ennemi de l'Occident», un pays faisant partie de «l'axe du mal» et soupçonné de développer, en collaboration avec des groupes terroristes internationaux, des armes de destruction massive. Le 20 mars 2003, commençait la seconde guerre du Golfe, destinée cette fois à renverser le régime du président Saddam Hussein. 

Ce dernier tentait depuis des années de s'ériger en leader et défenseur du monde musulman. Il faisait tout pour dépeindre l'Amérique comme le «Grand Satan» et, pour un homme qui n'était pas particulièrement pratiquant, il fit ériger des mosquées et accorda des privilèges aux dirigeants musulmans sunnites de son pays, en jouant constamment la carte religieuse.  Il s'organisa pour islamiser ses discours à des fins politiques. Il fit coudre des versets du Coran sur le drapeau irakien. Il en rajouta en faisant écrire le Coran avec son sang personnel dans la grande mosquée de Bagdad. Il se posa comme Saladin, un Kurde de Takrit, en grand vainqueur de l'Occident. Afin d'influencer l'opinion publique arabo-musulmane, Saddam Hussein développa des leitmotivs comme la libération de Jérusalem, la liquidation des Israéliens, la complicité américano-israélienne, etc. 

Saddam Hussein disposait en principe de 425 000 soldats qu'il disait prêts à combattre contre les 285 000 soldats occidentaux (américains, britanniques et australiens). Il estimait être sûr de vaincre les Américains et comparait les envahisseurs occidentaux aux «hordes mongoles qui ont envahi Bagdad au XIIIe siècle»; il pouvait alors ordonner à son peuple de défendre le territoire irakien coûte que coûte. Dans un message télévisé, le président Saddam Hussein proclamait, le 1er avril 2003, que dans cette guerre «Dieu nous a offert une grande occasion, une adversité par laquelle il veut tester notre foi et notre allégeance à Dieu». Et il poursuivit: «C'est pour cela que le jihad est un devoir. Celui qui est tué dans les champs sera récompensé par un paradis éternel et la bénédiction divine.» S'adressant à ses compatriotes (24 mars 2003) Saddam Hussein en appela à la résistance: «Frappez-les avec la force de la foi, partout où ils s'approchent de vous, résistez-leur. Par la volonté de Dieu, vous serez les vainqueurs et ils seront les vaincus.» 

3.3 La «libération américaine»

Cela n'a pas empêché les Américains d'entrer dans Bagdad le 9 avril, sans rencontrer de grandes résistances de la part des Irakiens, alors qu'un fort contingent de Bagdadis mettait la capitale à sac. Le régime de Saddam Hussein, l'un des plus répressifs de l'histoire, s'écroula dans les heures qui suivirent. Bref, l'armée américaine est entrée dans Bagdad dans la troisième semaine d'une campagne qui avait duré un mois. Si les Américains avaient eu plus de soldats sur le terrain, cette guerre aurait duré encore moins longtemps. Les historiens mettront des années à expliquer le peu de résistance de l'armée irakienne et, surtout, de la Garde républicaine, une «élite» qui n'a certainement pas été à la hauteur de sa réputation. 

Quant au président américain de l'époque, George W. Bush, il croyait Saddam Hussein incarnait «le Mal». En ce sens, l'intervention américaine se voulait une «guerre préventive» afin de combattre le terrorisme; c'était, selon l'ex-président américain, «une guerre du Bien contre le Mal». Dans un discours prononcé le 1er en juin 2002 à l'Académie militaire de West Point, George W. Bush déclarait ce qui suit: 

Certains craignent qu'il ne soit pas diplomatique ni bien poli de parler le langage du Bien et du Mal. Entre justice et cruauté, entre l'innocent et le coupable, on ne saurait rester neutre. Nous sommes dans un conflit entre le Bien et le Mal, et l'Amérique appellera le Mal par son nom. En nous attaquant au mal et aux régimes sans loi, nous ne créons pas un problème, nous le révélons. Et nous dirigerons la lutte mondiale pour nous y opposer.

Pour sa part, à la veille de l'invasion américain, Donald Rumsfeld (alors ministre de la Défense) déclarait: «Tous les Irakiens veulent devenir américains.»  C'est qu'il existe aux États-Unis une idéologie très forte qui fait croire que les Américains ont une mission messianique consistant à apporter les «vraies» valeurs au monde. L'imposition de la démocratie trouve ses origines dans l'inspiration religieuse et messianique de la Constitution des États-Unis par des sectes religieuses protestantes. D'où la «coalition du Bien contre l'axe du Mal» clairement exprimée par l'ancien président George W. Bush.

Moins de dix jours après le début de la guerre en Irak, le Congrès des États-Unis demandait au président la tenue d'une journée de «contrition nationale». Jamais, depuis Abraham Lincoln en 1863, n'a-t-on convié les Américains à «une journée de jeûne et de prière» dans le repentir «des péchés nationaux». Évidemment, il s'agit, dans un cas comme dans l'autre, de propos dignes des représentants du Moyen Âge! L'ennui, c'est que, depuis le début de cette sale histoire, on en a fait une question de morale, une «affaire divine», comme pour oublier l'homme et son «hommerie», sa vénalité, sa démence et... les victimes innocentes! La guerre n'a rien à voir avec la religion, c'est une question d'intérêts bassement matériels entre des hommes de pouvoir, cupides et belliqueux. Mais la religion sert souvent à camoufler des intérêts sordides et inavouables. Cela s'est déjà vu souvent au cours de l'histoire! Le XXIe siècle ne semble pas faire exception! Le fait que l'Amérique se découvre un ennemi qui n'est pas un simple ennemi, mais «le Mal» a des précédents historiques parfaitement établis. Souvenons-nous de Harry Truman (1884-1972), président des États-Unis de 1945 à 1953, qui remerciait Dieu d'avoir donné la bombe atomique aux Américains: «Nous remercions Dieu d'avoir mis la bombe entre nos mains plutôt qu'entre celles de nos ennemis; et nous prions pour qu'Il nous amène à l'employer à Ses fins et comme Il le voudrait.» Placé dans une situation similaire, ben Laden ne se fût guère exprimé différemment! Ainsi, les citoyens américains risquaient moins de s'opposer aux intentions d'un président un méthodiste du Sud désireux de vaincre quelqu'un d'aussi effrayant que le diable ou «le Mal» lui-même!

Cela dit, les États-Unis voulaient démocratiser l'Irak, une tâche herculéenne dans un pays qui n'a jamais connu la démocratie et où 40 % de la population est aujourd'hui illettrée. Mais les exemples du passé ne sont guère encourageants. M. Minxin Pei, un politicologue du Carnegie Endowment for International Peace, qui a analysé les 18 «changements de régime» effectués par les États-Unis depuis un siècle, est plutôt pessimiste: «En général, les changements de régime dans les pays en voie de développement ont échangé un dictateur cruel pour un dictateur un peu moins brutal.» Seuls cinq de ces pays ont été démocratiques, dix ans après l'opération: le Japon (1945), l'Italie (1944), l'Allemagne (1944), Panama (1989) et la Grenade (1983). Ce fut un échec pour les autres: Mexique (1914), Haïti (1915 et 1994), Cambodge (1970), Vietnam (1965), République dominicaine (1965), Cuba (1906 et 1917), Honduras (Belize: 1924), Nicaragua (1909 et 1927), Somalie, Afghanistan (2001), etc.

Saddam Hussein a fini par être arrêté et il fut exécuté par pendaison, le 29 décembre 2006 à Bagdad, pour «crimes contre l'humanité» à la suite à une procédure judiciaire expéditive et dirigée par les autorités américaines. Sa mort mit fin à toutes les poursuites qui avaient été engagées contre lui, en particulier le «procès Anfal», où il devait être jugé pour génocide contre la population kurde et accusé d'être responsable de la mort de quelque 180 000 personnes en 1987-1988. Depuis lors, la démocratie «progresse», alors que l'Irak continue de sombrer dans l'anarchie! Pendant ce temps, avec la bénédiction de Washington, les congrégations évangéliques ont envoyé des missionnaires en Irak afin de détourner les musulmans de ce qu'ils considèrent comme une fausse religion, sinon démoniaque, et les convertir.

L'Administration américaine a clamé haut et fort que la «libération» (comprendre «invasion») était nécessaire pour instaurer la démocratie. Évidemment, il s'agit plutôt d'un exercice de vengeance, d'humiliation, de destruction, de mise en tutelle, d'affirmation de la puissance américaine et de contrôle des approvisionnements pétroliers. Lorsque les États-Unis se rendront compte, dans quelques années, qu'ils frappent un mur devant le caractère irréductible des populations du Proche-Orient, il leur faudra tenter de retisser les liens entre le monde arabe et musulman, et celui des Occidentaux. En attendant, la guerre en Irak coûte très cher; avec celle de l'Afghanistan, les opérations militaires auraient coûté jusqu'à la fin de 2007, d'après un comité du Congrès américain, plus de 1600 milliards de dollars aux citoyens américains. Dans le pire des scénarios, la facture s'élèvera à quelque 3500  milliards dans dix ans, ce qui constitue une réelle menace pour l'économie américaine, donc pour l'économie mondiale!

Le nouveau président américain, Barack Obama, s'est dit prêt à retirer les troupes américaines de l'Irak à l'été 2010. Seuls quelques soldats resteraient dans les villes irakiennes, mais dans un rôle d'entraînement et de conseil. Les autres seraient cantonnés à l'extérieur des villes, jusqu'au retrait complet.

4 La politique linguistique de l’Irak de Saddam

Le gouvernement irakien de Saddam Hussein n’avait d’autre politique que celle de l’arabisation intensive. Cette politique consiste à imposer simplement l’unilinguisme arabe par tous les moyens... surtout militaires. D’ailleurs, la Constitution provisoire ne reconnaît que l’arabe dans l’ensemble du pays, sauf dans la région kurde où le kurde est théoriquement co-officiel avec l’arabe. Compte tenu de la chute du régime de Saddam Hussein, cette constitution est appelée à changer.

4.1 La Constitution irakienne

En 1970, l’Irak a adopté une Constitution provisoire qui a été plusieurs fois modifiées depuis. La plus récente Constitution provisoire date de 1990. Elle proclamait toujours l’islam comme religion d’État (art. 4), garantissait la liberté de religion (art. 25) et prohibait toute discrimination raciale, religieuse ou linguistique (art. 19):

Article 19

1) Les citoyens sont égaux devant la loi, sans discrimination quant au sexe, à la race, à la langue, à l’origine sociale ou à la religion.
2) La loi garantit les chances égales à tous citoyens.

L’article 26 de la Constitution garantit même la liberté d'opinion, de publication, de réunion, de formation de partis politiques, de syndicats et de sociétés diverses. Quant à l’article 5, il porte sur les nationalités irakiennes dont on reconnaît deux composantes principales:

Article 26

1) L’Irak est une partie de la nation arabe.
2) Les citoyens irakiens sont composés de deux nationalités principales: la nationalité arabe et la nationalité kurde.
3) Cette Constitution reconnaît les droits nationaux des citoyens kurdes et les droits légitimes de toutes les minorités dans l'union irakienne.

En ce qui a trait aux langues, la Constitution provisoire irakienne reconnaît dans son article 7 l’arabe comme langue officielle du pays mais aussi le kurde dans la région kurde:

Article 7

1) L’arabe est la langue officielle.
2) Le kurde est, en plus de l’arabe, la langue officielle dans la région kurde.

Enfin, en vertu de l’article 17 de la Constitution, l’État doit lutter contre l'analphabétisme et garantir à tous les citoyens le droit à l’instruction gratuite aux niveaux primaire, secondaire et universitaire; l'État doit aussi rendre obligatoire l'instruction primaire, accroître l’instruction technique et professionnelle dans les villes et les régions rurales, et encourager particulièrement l’«éducation du soir» afin de permettre aux masses populaires de combiner la science et le travail; de plus, l'État garantit la liberté de recherche scientifique, encourage et récompense l'excellence et l’initiative dans toutes les activités intellectuelles, scientifiques et artistiques, ainsi que tous les aspects de «l'excellence populaire».

4.2 La politique réelle

La politique linguistique est très simple: c'est l'arabisation. De fait, seul l’arabe est utilisé au Parlement national (Bagdad), dans les cours de justice, les écoles, l’administration publique, etc. Si l'on fait exception de la zone kurde protégée par l'aviation américaine et britannique, Saddam Hussein pratiquait une politique d'arabisation intensive et radicale. Sous l'occupation américaine,  les élèves des écoles ont cessé subitement d'entonner d'hymnes à la gloire du «grand dirigeant». Beaucoup sont déconcertés d'autant plus que les enseignants n'expliquent pas toujours pourquoi le rituel a changé. Le soldats américains sont venus dans les écoles pour demander aux professeurs de retirer les portraits du dictateur, qui étaient accrochés dans toutes les classes et figuraient à la première page de tous les manuels scolaires. La nouvelle administration, sous contrôle américain, a exigé le retrait des cours d'éducation physique, qui étaient des outils de propagande en faveur du Parti Bass et désignaient les trois «ennemis éternels» de l'Irak: Israël, les États-Unis et l'Iran.  

Rappelons que dans les villes de Mossoul et de Kirkouk au nord, plus de 250 000 Kurdes ont été chassés de leurs maisons et remplacés par des Arabes; ces Kurdes vivent aujourd'hui dans des camps de réfugiés. Des quartiers kurdes ont été rasés, des moquées démolies, des villages voisins bombardés. Même les noms kurdes sur les tombes des cimetières ont été effacés et remplacés par des inscriptions arabes. Dans les villes qui ne sont pas sous le contrôle des Kurdes, il n'était pas possible pour un Kurde d'acheter une voiture, une maison ou une terre. Il était strictement interdit de parler kurde en public. Selon un rapport de l'Alliance internationale pour la justice, tout est absolument interdit aux habitants non arabes de Kirkouk: si les Kurdes refusent de changer d'identité ethnique, ils n'ont pas droit à un emploi, un héritage, une maison, au téléphone, à l'instruction de leurs enfants, ni de quitter leur quartier sans autorisation. En fait, les Kurdes ddevaient se dire arabes s'ils voulaient survivre. 

Du côté des médias, non seulement ceux-ci ne étaient diffusés qu’en arabe, mais ils étaient totalement inféodés à la tutelle de l’État irakien. En effet, les journalistes irakiens étaient tous fonctionnaires du ministère de l'Information et étaient obligatoirement membres du Parti Baas. Il avaient pour principale fonction de diffuser la position des autorités de Bagdad. Pas question de critiquer le président Saddam Hussein, le Conseil de commandement de la Révolution, le Parti Baas, le gouvernement ou l'Assemblée nationale: les contrevenants étaient passibles de lourdes peines de prison. Quant aux journalistes étrangers, ils étaient impérativement accompagnés d'un fonctionnaire du ministère de la Culture et de l'Information – en réalité un agent des services de renseignements – qui limitait strictement leurs mouvements. La population, pour sa part, ne pouvait posséder d'antennes paraboliques et était, de fait, privée de tout contact avec l'extérieur.

L’Irak a toujours été un pays unilingue arabe dirigé de main de maître, sauf dans la région kurde laissée à elle-même depuis la guerre du Golfe de 1991. La reconnaissance des langues des minorités nationales n’est restée que formelle dans la Constitution provisoire, que ce soit pour le kurde, l’azéri, le syriaque, le farsi, le turkmène, l’arménien et le circassien. En effet, aucun droit réel n’était accordé aux minorités nationales. Précisons que la plupart des minorités nationales résident dans le Kurdistan qui n’est plus sous le contrôle du gouvernement irakien depuis la résolution no 688 du Conseil de sécurité des Nations unies qui créait, au lendemain de la guerre du Golfe en 1991, une «zone de protection» des populations kurdes.

5 L'autonomie kurde

Le 11 mars 1970, rappelons-le, un accord est intervenu entre le gouvernement irakien et le mouvement nationaliste kurde. En vertu de cet accord, une autonomie politique a été octroyée au Kurdistan dans le nord-est de l’Irak. Celle-ci comportait la reconnaissance de la réalité binationale de l’Irak (art. 5 de la Constitution) et de l’existence du peuple kurde sur son territoire propre (art. 7 de la Constitution), une détermination administrative précise du Kurdistan irakien, l’élection au Kurdistan d’une assemblée législative (115 membres élus par la représentation proportionnelle) dont serait issue un Conseil exécutif, l’enseignement de la langue kurde aux niveaux primaire, secondaire et universitaire dans l’ensemble du Kurdistan. De plus, les Kurdes pouvaient développer leurs propres journaux, radios et télévisions, le tout en langue kurde. Enfin, comme la plupart des minorités irakiennes sont situées dans la région kurde, l’administration locale kurde se voyait chargée de veiller aux intérêts et aux droits des Assyriens, des Arméniens, des Turkmènes, etc. 

5.1 La politique colonialiste

Cependant, l’autonomie kurde fut de courte durée. Les négociations avec le gouvernement irakien échouèrent parce que les Kurdes trouvèrent insuffisante l’autonomie accordée. Dès lors, soutenus financièrement et encouragés par l’Iran qui refusait toute concession à ses propres Kurdes, les Kurdes d’Irak se soulevèrent contre le gouvernement de Bagdad. La guerre se termina en 1975 lorsque l'Iran retira son soutien aux Kurdes irakiens, après avoir conclu un accord avec l'Irak. De plus, l'invasion, l'occupation et la division du Kurdistan n'ont pas seulement affecté les Kurdes, mais aussi les minorités assyrienne, arménienne, turkmène, etc. 

En réalité, la politique colonialiste imposée par Bagdad a eu pour effet de monter ces peuples contre les Kurdes et de susciter une hostilité réciproque, provoquant affrontements, déportations et exils. Il faut aussi préciser que la région compte désormais une bonne proportion d'Arabes irakiens, car Saddam Hussein a poursuivi une politique d'arabisation intensive (et de minorisation des Kurdes) de la région: des milliers de familles kurdes ont été chassées des villes de Kirkuk et de Mossoul. Les maisons qu'elle sont fuies sont aujourd'hui occupées par des «colons» arabes irakiens. En réalité, plus de 400 000 habitants non arabophones de Kirkouk ont été ainsi forcés de renoncer à leur nationalité et de se déclarer Arabes ou ont dû chercher refuge dans les zones libérées (sous contrôle international) du Kurdistan irakien. Depuis 1991, la création d'une zone d'exclusion aérienne dans le nord de l'Irak, protégée par les militaires américains et britanniques, confère néanmoins aux Kurdes une autonomie sans précédent. En 1992, les Kurdes d'Irak tinrent leurs premières élections démocratiques, mais les guerres fratricides, encouragées par les pays voisins (Iran et Turquie), ont plongé la région dans le chaos.

5.2 La «solution finale»

Malgré la politique d'arabisation intensive dans le Kurdistan, les «déplacements» de population, les exécutions des leaders kurdes, les guerres qui durent par intermittence depuis 1961, le gouvernement irakien n’a pu venir à bout de ses Kurdes. C’est alors que commença en 1987 la campagne génocidaire du régime du président Saddam Hussein contre les Kurdes. En effet, le décret no 160 du 29 mars 1987 du Conseil de commandement de la Révolution (CCR) mettait en oeuvre la «solution finale» au problème kurde en recourant aux armes chimiques. 

Bien que formellement interdit par la convention de Genève depuis 1925, l'usage des armes chimiques fut ainsi utilisé pour la première fois par un État contre une partie de sa propre population. Le 3 juin 1987, le proconsul, un cousin de Saddam Hussein, signa sa directive personnelle no 28/3650 qui déclarait «zone interdite» un territoire couvrant plus de 1000 villages kurdes d'où toute vie humaine ou animale devait être éliminée:

Toute circulation de nourriture, de personnes ou de machines vers des villages prohibés pour des raisons de sécurité est totalement interdite [...]. Concernant les moissons, elles doivent être terminées avant le 15 juillet et, à partir de cette année, l'agriculture ne sera plus autorisée dans cette région [...]. Les Forces armées doivent tuer tout être humain ou animal présent dans ces zones.

Afin de «nettoyer» les réduits des maquisards et les villages de montagnes difficiles d'accès, les Forces armées irakiennes devaient évacuer et détruire tous les villages kurdes, regrouper leurs habitants dans des camps aménagés le long des grands axes routiers et éliminer physiquement les populations considérées comme hostiles. 

Au total, 200 000 soldats – dont un bataillon d’armes chimiques – soutenus par l’aviation menèrent une «campagne de nettoyage final» dans le Kurdistan, particulièrement dans la province kurde du Bahdinan, qui longe la frontière turque. Les destructions des villes et villages kurdes se poursuivirent jusqu’en 1989 alors que Qala Diza, une ville de 120 000 habitants près de la frontière iranienne, fut évacuée, dynamitée et complètement rasée. Au total, plus de 4500 villages furent rayés de la carte dans le cadre de la campagne Anfal, dans l'indifférence générale de la communauté internationale. Plus de 200 villages furent gazés, dont Halabja où 5000 habitants succombèrent au cocktail chimique déversé par l'aviation irakienne. Le nettoyage ethnique fut exécuté lors de raids nocturnes, d'exécutions de masse, les corps jetés dans des fosses communes anonymes. La plupart des corps des 180 000 victimes n'ont jamais été retrouvés. Puis, en 23 avril 1989, le président Saddam Hussein, estimant la question kurde réglée, abolit le Comité des affaires du Nord du CCR qu'il avait créé dix ans auparavant et révoqua les pouvoirs spéciaux conférés au proconsul, son cousin. Tout ne fut pas terminé pour autant! À cette époque, Saddam Hussein, en guerre contre l'Iran, n'était pas encore inscrit sur la liste noire des Américains.

Peu de temps après la guerre du Golfe, en mars 1991, les populations kurdes d'Irak furent de nouveau la cible des militaires irakiens: massacres des populations civiles par des gaz chimiques et exode de trois millions de kurdes. C’est pourquoi, en avril 1991, la résolution no 688 de l'ONU imposa à l’Irak une «zone de protection» dans le nord du pays et décida d'en garantir la sécurité par des patrouilles aériennes au nord du 36e parallèle surveillées par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne lors de l'opération appelée «Provide Comfort». 

Mais les Kurdes irakiens ont dû se débrouiller tout seuls dans leur zone soumise à l'embargo international contre l'Irak qui leur avait interdit d'importer le moindre équipement technique et de concevoir le moindre projet de développement économique. Cet isolement fut accentué par un blocus irakien, décrété en octobre 1991: Bagdad avait retiré tous ses fonctionnaires des provinces kurdes et interdit l'entrée dans celles-ci de l'essence et de tout autre produit pétrolier. Lorsque la guerre du Golfe a éclaté en 1991, le Kurdistan irakien était déjà en ruines.

5.3 Les luttes interkurdes

En 1992, sous la caution des organisations internationales, la tenue d'élections libres permit la création, à Arbil, d'un parlement kurde autonome et d'un gouvernement régional démocratiquement élu. Le Parlement autonome comptait 100 sièges réservés aux Kurdes, 5 aux Assyriens et 10 aux Turkmènes. Soucieux de rassurer les États voisins, le Parlement kurde se prononça en faveur d'un fédéralisme respectant l'intégrité territoriale de l'Irak. 

Toutefois, faute de moyens, l’administration kurde n'a pu mettre sur pied une force de police autonome, ni même payer régulièrement les fonctionnaires assurant les services de base. Les milices des partis, héritées de la période de guérilla, assurèrent alors l'ordre public. De plus, les partis kurdes au pouvoir, n’ayant pu élaborer de politique commune – les élections au suffrage universel de mai 1992 avaient donné une supériorité d’un seul siège au Parti démocratique kurde (PDK) de Massoud Barzani sur l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani – soutinrent des milices séparées qui ont rapidement dégénéré en guerres interkurdes. 

Le Kurdistan autonome fut rapidement scindé en deux entités tribalo-politiques, l'une au nord, adossée à la Turquie et dominée par le PDK de Barzani, l'autre, au sud, adossée à l'Iran, et sous le contrôle de l’UPK de Talabani: autrement dit, un «Barzaniland» contre un «Talabaniland». Pire, pendant que le premier quémandait de l’aide au maître de Bagdad, le second faisait de même auprès de Téhéran, le tout ponctué de fortes embrassades télévisées. Selon toute vraisemblance, les Américains auraient versé aux deux chefs kurdes près de 100 millions de dollars afin d’humilier, harceler et affaiblir le président Saddam Hussein. 

Ces luttes fratricides ne se sont terminées que vers la fin de 1996 au prix de milliers de morts. Massoud Barzani, le leader du Parti démocratique kurde, est devenu temporairement le maître du Kurdistan irakien. La situation chaotique au Kurdistan irakien a certainement favorisé les interventions de l'armée iranienne et surtout de l'armée turque. 

En avril 1993, c’étaient les troupes iraniennes qui occupèrent une partie du territoire du Kurdistan d'Irak, et des dizaines de villages nouvellement reconstruits furent détruits et plus de 10 000 paysans kurdes durent fuir les zones pilonnées part l'artillerie lourde de l'armée iranienne. 

En mars 1995, la Turquie poursuivit ses ingérences et 35 000 militaires envahirent la zone dite «de protection» de l’Irak pour multiplier, un mois et demi durant, destructions et massacres... Le 22 octobre 1997, le quotidien turc Hurriyet, s’appuyant sur des sources officielles, révéla que 8000 soldats turcs resteraient à l'intérieur de l'Irak dans une zone tampon d'une profondeur de 15 kilomètres, le long des 330 kilomètres d'une frontière qui sépare les deux pays. 

Au terme de cette guerre génocidaire, 90 % des villages kurdes ont été rayés de la carte, ainsi qu'une vingtaine de villes. Les campagnes sont restées truffées d'environ 15 millions de mines afin de les rendre impropres à l'agriculture et à l'élevage. De plus, 1,5 million de paysans kurdes ont été internés dans des camps. Depuis 1974, la guerre de Bagdad contre les Kurdes s’est soldée par plus de 400 000 morts, dont près de la moitié disparus, soit environ 10 % de la population kurde de l'Irak.

5.4 Le Kurdistan irakien autonome

Néanmoins, c’est dans ce contexte apocalyptique de crise économique, de pénurie (eau, électricité, pétrole, alimentation, soins de santé, etc.) et de violence et avec l'aide de certaines organisations non gouvernementales que les Kurdes ont pu reconstruire une partie de leurs villages détruits, redémarrer tant bien que mal l'agriculture, rouvrir de nombreuses écoles et même assurer le fonctionnement intermittent de trois universités.  Depuis 1991, les Kurdes ont reconstruit plus de 70 % de ce que Saddam Hussein avait réussi à détruire, dont plus de 3000 villages.

En fait, depuis le survol quotidien du territoire par les avions américains et britanniques, les Kurdes vivent un véritable «âge d'or». Mais la carte du Kurdistan irakien (ligne verte) s'étend maintenant bien au-delà de l'enclave protégée par la zone d'exclusion aérienne (ligne rouge) au nord du 36e parallèle. Juste au sud, se trouve la ville de Kirkuk, dont les Kurdes rêvent de faire leur capitale nationale. Ils n'attendent que la chute de Saddam Hussein pour s'en emparer et agrandir leur territoire.

Le gouvernement autonome (et le Parlement) utilise évidemment le kurde dans ses relations avec la population locale. Quarante partis politiques représentent les divers courants ethniques et religieux de la région, et possèdent leurs propres médias.

La justice – ou ce qui en reste – fonctionne en kurde, et les fonctionnaires du régime en exil utilisent également le kurde.   

En éducation, la résolution SCR-986 du gouvernement régional kurde prévoit, depuis 1997, l'affectation de fonds plus substantiels pour le développement du système éducatif. Le gouvernement kurde a construit 160 établissements secondaires et 85 jardins d'enfants. En ce qui concerne les études supérieures, le gouvernement kurde d'Irak a préparé un plan global représentant un budget de 25 millions de dollars US et, depuis l'application de la résolution SCR-986, un changement significatif s'est produit dans l'éducation, car le nombre d'accès aux études universitaires (l’Université de Salah al-Din) a augmenté.

Établissements scolaires au Kurdistan d'Irak en 1998/1999

Établissements scolaires Nombre d'enseignants Nombre  d'étudiants Nombre de collèges et d'écoles Nombre de
départements
Universités
Salahadin 444 7 524 12 44
Sulaimani 159 3 067 7 18
Duhok 149 1 689 7 16
Instituts de Technologie        
Erbil Technical 35 1 077 1 9
Sulaimani Technical 35 1 628 1 8
Duhok Technical 56    845 1 5
Écoles secondaires  -  -
Erbil 2982 42 612 146 -
Sulaimani 2492 52 124 182 -
Duhok 1020 27 004 97 -

Source : http://www.gy.com/www/ww1/ku_e.htm

En matière d’éducation, il reste encore à accroître le nombre des professeurs, développer l’Université de Salah al-Din et ouvrir des établissements d’enseignement à Erbil et à Sulaimaniyya, afin de disposer d’équipements adéquats pour les étudiants. Les établissements scolaires accusent une pénurie alarmante de matériel pédagogique: livres en kurde, mobiliers, tableaux noirs, etc. 

Dans le domaine des médias, il existe deux journaux quotidiens en kurde de même que cinq hebdomadaires et mensuels, 15 petits réseaux de télévision et de radio, sans compter le canal MED-TV. Ouverts sur le monde, les Kurdes regardent les chaînes américaines et européennes à la télévision. De plus, le gouvernement autonome garantit les droits culturels des minorités du Kurdistan, notamment les Assyriens, les Turkmènes, les Arméniens et les arabophones. 

Cette situation reste strictement provisoire. Les Occidentaux, qui d’ailleurs ne peuvent même pas empêcher les aviations turque, iranienne et irakienne de semer leurs engins de mort, ne pouvaient pas rester éternellement au Kurdistan. De plus, l’Irak n’a jamais reconnu, depuis la révolte de 1970, le Parlement et le gouvernement autonome kurde. Les Kurdes d'Irak savent bien qu'ils bénéficiaient d'une «parenthèse de liberté» et de prospérité; ils savent aussi qu'ils devront y renoncer dans l'«Irak de l'après-Saddam». Ils ont maintenant leurs propres militaires, leur police, leur système d'éducation et même leur monnaie kurde (le dinar), qui vaut 10 fois la monnaie ayant cours dans le reste de l'Irak. Mais la situation actuelle ne peut être maintenue indéfiniment. Même si un État fédéral devait s'établir à Bagdad après la chute de Saddam Hussein, les Kurdes devront faire des compromis et accepter de perdre une partie de leur autonomie.

Toutefois, la question kurde ne sera résolue que lorsque la question de tout le Kurdistan (irakien, turc, iranien et syrien) aura trouvé une solution. Ce n’est pas pour demain! L’Irak – sans oublier la Turquie, l’Iran et la Syrie – illustre l’un des pires cas de répression sanguinaire de la part d’un État contemporain à l’égard de ses minorités. 

Depuis le déclenchement de la guerre de la part des États-Unis contre l'Irak, les Kurdes irakiens craignent davantage une invasion de l'armée turque qu'une offensive des troupes irakiennes. De fait, des milliers de soldats turcs (40 000 militaires) se sont massés à la frontière depuis janvier et février 2003.  Pour la Turquie, un conflit armé risque de provoquer la désintégration de l'Irak et de favoriser la naissance d'un État kurde indépendant au nord de l'Irak. Or, cet éventuel État rallumerait les velléités sécessionnistes des Kurdes de Turquie. Les Turcs redoutent que la richesse que procurerait le pétrole aux Kurdes irakiens leur permette d'obtenir leur indépendance. C'est pourquoi les puissants généraux turcs ont prévenu qu'ils ne laisseraient jamais les Kurdes irakiens déclarer leur indépendance, quitte à lancer une opération militaire unilatérale dans la région. Pour la plupart des Kurdes, même s'ils avaient beaucoup à perdre d'une guerre contre Bagdad, une intervention militaire américaine constituait le seul moyen de se débarrasser de Saddam Hussein, un tyran sanguinaire qui les a persécuté durant trente-cinq années.

6 La nouvelle Constitution irakienne

Les électeurs irakiens ont ratifié, par près de 79 % des voix, le projet de Constitution qui dote leur pays d'un régime parlementaire et fédéral, mais des responsables sunnites ont qualifié de frauduleux les résultats du référendum du 15 octobre 2005. Sur l'ensemble du territoire, le «oui» l'a emporté avec 78,5 % des suffrages, contre 21,4 % pour le «non», ont annoncé les responsables de la commission électorale. L'issue du référendum a été jugée digne de foi par une représentante des Nations unies en Irak et par les responsables de la commission électorale. Plusieurs provinces chiites et kurdes ont approuvé le texte à plus de 95 %. Toutefois, dans la province d'Anbar, où les sunnites sont majoritaires, le texte qui instaure le fédéralisme a été rejeté par près de 97 % des voix. Certains Irakiens sunnites estiment que la nouvelle Constitution, d'inspiration américaine, est imposée par une occupation militaire étrangère et sont contre le fédéralisme. De façon générale, les sunnites craignent que le fédéralisme ne leur laisse que des régions pauvres en pétrole. C'est pourquoi ils privilégient un État au pouvoir centralisé, avec un contrôle direct sur les réserves de pétrole dans tout le pays.  De plus, les sunnites craignent que l'Irak soit façonné sur le modèle de l’Iran à majorité chiite. Ces disparités illustrent certainement le caractère multiethnique et multiconfessionnel de l'Irak.

Quoi qu'il en soit, les nouvelles dispositions sur la question linguistique ne peuvent qu'être plus positives pour l'ensemble des communautés qui habitent ce pays. L'article 4 de la Constitution de 2005 édicte ce qui suit:

Article 4

1) L'arabe et le kurde sont les deux langues officielles de l'Irak. Le droit des Irakiens d'instruire leurs enfants dans leur langue maternelle est garanti, comme le turkmène, le syriaque et l'arménien, dans des établissements d'enseignement publics, conformément aux directives éducatives, ou en toute autre langue dans des établissements d'enseignement privés.

2) La portée du terme de langue officielle et les moyens d'appliquer les dispositions du présent article seront définis conformément à la loi qui doit inclure :

a) La publication de la Gazette officielle en deux langues;

b) Les discours, communications et manifestations dans leurs formes officielles, telles que le Conseil des représentants, le Conseil des ministres, les tribunaux et les conférences officielles, dans chacune des deux langues;

c) La reconnaissance et la publication des documents et correspondances officiels en deux langues;

d) Les écoles publiques qui enseignent les deux langues, conformément aux directives d'enseignement;

e) L'usage des deux langues dans toute disposition décrétée en vertu du principe de l'égalité comme les billets de banque, les passeports et les timbres.

3) Les institutions et agences fédérales dans la région du Kurdistan doivent employer l'arabe et le kurde.

4) Le turkmène et le syriaque sont deux autres langues officielles dans les unités administratives au sein desquelles elles représentent une densité d'occupation.

5) Chaque région ou gouvernorat peut adopter une autre langue locale comme une langue officielle complémentaire si la majorité de sa population en décide lors d'un référendum général.

L’arabe et le kurde sont maintenant les deux langues officielles de l’Irak, les autres minorités (chaldo-assyrienne et turkmène) ayant le droit d’utiliser leur langue dans leurs établissements d'enseignement et les entités administratives locales.  Les sunnites avaient demandé que seul l'arabe soit la langue officielle de l'Irak et le kurde, la langue officielle pour le Kurdistan, ce que refusaient les Kurdes. De plus, les Kurdes ont réussi à obtenir que soient mentionnées les autres langues, telles que le turkmène et le syriaque, et le droit de ces minorités de faire instruire leurs enfants dans leur langue maternelle. Le Kurdistan conserve son statut d'autonomie dans le cadre d'une fédération, alors que les autres provinces du pays pourront élaborer un éventuel gouvernement local, en attendant que cette question soit réglée par un gouvernement dûment élu. L'islam continue d'être la religion officielle de l’État et l’une des sources de législation, tout en garantissant la liberté totale de toutes les autres religions et de leurs pratiques.

De plus, l'article 121 garantit des droits administratifs, politiques, culturels et éducatifs aux diverses nationalités, telles que les Turkmènes, les Chaldéens, les Assyriens et tous les autres composants du pays:

Article 121 :

La présente Constitution garantit les droits administratifs, politiques, culturels et éducatifs aux diverses nationalités, telles que Turkmènes, les Chaldéens, les Assyriens et tous les autres composants du pays. Il en sera prévu ainsi conformément à la loi.

N’oublions pas que le premier droit fondamental reconnu aux minorités est le droit à la vie, et d'abord à la vie physique. La communauté internationale doit donc proscrire toute mesure tendant au génocide, à l'expulsion, à la dispersion, à la déportation ou à l'extermination d'une minorité; elle doit proscrire également le rabaissement, la persécution, la répression et l'interdiction des langues, des religions, des cultures et institutions minoritaires, bref toute mesure d'assimilation forcée. 

Dans le passé, il n’y avait pas lieu de parler de «droits linguistiques», alors que même le droit à la vie n’était pas respecté. Mais le droit à la vie suppose aussi le droit à l'existence collective et à l'identité ethnique. Il n’y aura pas d’autre issue pour les 20 à 25 millions de Kurdes que par cette reconnaissance officielle de l’identité kurde de la part des États concernés: l’Irak, la Turquie, l’Iran et la Syrie. Dans de nombreux pays, le droit à la langue est un droit fondamental, mais il suppose aussi le droit à la vie. On était loin de tout cela en Irak! Depuis plusieurs années, les Kurdes ont disposé d'une certaine liberté d'action, grâce à la protection internationale. Ce n'était pas l'idéal! En outre, pendant que le régime de Bagdad restait sous la menace de représailles militaires américaines, cela n'incitait guère les autorités irakiennes à se montrer favorables à l'égard des minorités du pays.

Chose certaine, tout retour à la situation qui prévalait avant 1991 semble impossible. Les Kurdes irakiens jouissent de facto d'une autonomie réelle en dépit de Bagdad. Après la guerre USA-Irak, la question kurde exigeait dorénavant soit une approche fédérale soit l'indépendance. Cette dernière éventualité demeurait improbable, car elle heurtait les susceptibilités de la Turquie, principal allié des États-Unis dans la région. Et les Kurdes irakiens pourraient devenir la clé de la stabilité de l'Irak de demain.

Rappelons que l'Irak est en guerre depuis plus de 22 ans, sans répit: guerre contre l'Iran de 1980 à 1988, guerre économique contre le Koweït de 1988 à 1990, guerre menée par les États-Unis pour l'expulser su Koweït en 1990-1991, et guerre de sanctions de l'ONU depuis 1990. Dans ces conditions, le patriotisme est de rigueur. Une guerre de la part des États-Unis n'arrangera probablement pas les choses, d'autant plus que les Arabes irakiens estiment qu'il s'agit d'une «guerre injuste». Un poète irakien d'origine chaldéenne, Théodore X... affirme: «Bush veut nous changer le régime? Il le veut pour les Irakiens et les Palestiniens. Et pourquoi pas pour les Égyptiens, qui sont pris avec Moubarak depuis plus de vingt ans, et pas pour les Jordaniens ni pour les Arabes de la Péninsule condamnés à subir les Hachémites, les Saoudiens et autres émirs rétrogrades et machos depuis quarante, cinquante, cent ans?» Sans vouloir excuser le régime dictatorial de Saddam Hussein, on sait qu'il n'était pas le seul dictateur et despote de la planète. La liste serait longue et inclurait des régimes abusifs tels que ceux qui perdurent en Birmanie (Myanmar), en Libye, en Corée du Nord, au Zimbabwe, etc. S'il fallait que les États-Unis déclarent la guerre à chaque dictateur, le pays serait en guerre perpétuelle sur plusieurs continents à la fois.  Pourquoi l'Irak? Comment expliquer qu'hier encore ben Laden et AL Queda étaient des ennemis de premier plan et qu'aujourd'hui ils aient complètement disparu du décor? Parce que le président des États-Unis a décidé que l'Irak est maintenant synonyme de danger imminent envers les États-Unis et le reste du monde? Pourtant, dans le passé, Washington n'a jamais eu le moindre scrupule à soutenir Saddam Hussein (dans les années quatre-vingt) et d'autres dictateurs tels que Marcos aux Philippines, Suharto en Indonésie, le shah en Iran, Somoza au Nicaragua, Batista à Cuba, Trujillo à Saint-Domingue, Pinochet au Chili, Mobutu au Congo-Kinshasa, etc.

Dans certaines circonstances, les États-Unis s'accommodent très bien des dictateurs quand cela les arrange! Ceux qui croient que les États-Unis voulaient intervenir en Irak pour restaurer la démocratie sont bien naïfs. Certains stratèges sont plutôt convaincus que l'objectif est plutôt de perpétuer la domination des USA dans le monde en contrôlant le plus longtemps possible à leur profit les réserves de pétrole irakiennes. Si les États-Unis réussissaient à contrôler la production irakienne, ils pourraient ruiner l'Arabie Saoudite (dont ils se méfient) et l'Iran, exercer un chantage sur la Russie et, surtout, retarder l'industrialisation de ses deux futurs rivaux, la Chine et l'Inde qui, en 2020, auront besoin de consommer la totalité de la production mondiale actuelle de pétrole. Bref, l'Irak constitue la première bataille d'une guerre pour la domination économique du monde. N'oublions jamais que la moindre initiative militaire ou politique de la Maison-Blanche s'explique généralement par l'or noir.

À l'heure actuelle, les Irakiens ont bien d'autre préoccupations que la protection des minorités. Pour le moment, au nord, les Kurdes, armés, réclament un État fédéral qui leur permettra de conserver l'autonomie que leur conférait le parapluie américain; si l'on en croit les rumeurs, les Kurdes ne tiennent pas à participer au pouvoir à Bagad; leur participation se limiterait à des activités parlementaires. Au centre, la minorité sunnite, maintenant dépossédée du pouvoir absolu de l'ère Saddam, appréhende des jours sombres et semblent maintenant étrangement discrets; ils estiment que les Américains, comme les Britanniques avant eux, s'appuieront finalement sur leur communauté pour refaire l'Irak, par crainte d'un État théocratique chiite plus ou moins apparenté là la révolution islamique iranienne et qu'ils sont plus cosmopolites que les chiites et, enfin, qu'ils sont majoritaires dans le reste du monde arabe. À Bagdad et dans le Sud, les imans de la majorité chiite, longtemps réprimée et exclue du pouvoir, prennent déjà le contrôle des communautés. 

Dans le futur, sans reconnaissance de la spécificité des chiites comme des sunnites, mais aussi des Kurdes, des Turkmènes et des Assyriens, sans tout cela, il n'y aura jamais de coexistence pacifique dans ce pays miné par les guerres et les conflits ethniques. De leur côté, si les Américains laissent jouer la démocratie irakienne qu'ils ont l'ambition d'exporter, l'Irak deviendra probablement une république islamique à l'image de l'Iran voisin. Par ailleurs, il faut prévoir une progression intensive de la langue anglaise en Irak, surtout si les Américains restent longtemps sur le territoire.

Dernière mise à jour: 12 août 2009

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