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Japon (3) Données historiques sur la langue |
Pendant de nombreux siècles, les Japonais ne se sont guère préoccupés de leur langue nationale du point de vue de son statut, dans la mesure où le japonais était subordonné au chinois. Quand les premières politiques linguistiques virent le jour, ce fut pour promouvoir la variété linguistique des bourgeois de la ville de Tokyo. Les premières véritables politiques linguistiques japonaises commencèrent à l’époque de l’ère Meiji en 1868 avec l’installation de Mutsuhito et de sa cour à Edo (rebaptisée Tokyo).
Dès le début de l’ère Meiji («gouvernement éclairé», 1868), les autorités élaborèrent la construction de la «langue nationale» — c'est ainsi qu'on appelle la langue japonaise au Japon — en intervenant avec vigueur dans tout l’Empire. Or, il n’existait pas de japonais codifié et normalisé. Il n’y avait qu’un ensemble de variétés dialectales très diversifiées, tant à l’oral qu’à l’écrit. Pour institutionnaliser la «langue nationale», le Japon a dû d'abord «créer» sa grammaire en choisissant parmi tous les dialectes celui des classes bourgeoises de Tokyo (d'où l'expression «dialecte de Tokyo»), qui semblait mieux «représenter» la langue de tous les Japonais.
1.1 La langue comme symbole du pouvoir
La politique linguistique du Japon impérial prit une orientation plus active après la guerre sino-japonaise (1894-1895) en faisant du japonais un symbole du pouvoir. C'est à partir de ce moment que fut élaboré le concept de «langue nationale» (kokugo). La langue japonaise fut considérée comme devant former et édifier la nation, ce qui eut pour effet d'exclure les autres langues indigènes et les autres variantes du japonais. C'est également à partir de cette période que les dirigeants sentirent le besoin de simplifier la langue afin d'en permettre une meilleure diffusion. Ils firent appel à des linguistes reconnus pour leur patriotisme!
Le linguiste japonais Ueda Kazutoshi (1867-1937) fut l'un des principaux initiateurs de cette politique. De 1888 à 1894, Ueda avait étudié à l'étranger, soit en Allemagne et en France. Il avait alors été influencé par le concept d'État-nation, très populaire en France. Il constata qu'il manquait au Japon une véritable langue nationale. L'année de son retour, il donna une conférence intitulée «Langue nationale et État» (Kokugo to kokka to); il préconisa la nécessité d'une langue nationale pour l'unité du pays. Il associa étroitement les notions de «langue nationale», d'«État» et de «nation» dans une formule demeurée célèbre: «La langue nationale est le rempart qui protège la maison impériale; elle est la mère affectueuse de la nation.» Ueda soulignait en même temps que la «langue nationale» ne faisait pas l'objet d'une attention suffisante de la part des dirigeants japonais et qu'il fallait lui trouver une forme plus adaptée à l'ensemble de la population: «Quelle tristesse! Dans notre propre pays, la langue japonaise ne bénéficie toujours pas de l'attention à laquelle elle a droit!»
La victoire du Japon sur la Chine (1895) a eut pour effet d'exalter un fort sentiment patriotique chez les Japonais. Il parut alors nécessaire de créer un organisme destiné à élaborer une politique linguistique destinée à forger une «langue nationale» unifiée. Une commission d'enquête fut formée en 1902 afin de fixer la «langue standard» (hyôjungo) et d'établir la «grammaire de la langue contemporaine» (kôgo bunpô). Enseignant à l'Université impériale de Tokyo, ils forma des spécialistes de la politique linguistique pour la Commission d'enquête du ministère de l'Éducation, qui fonctionnera jusqu'en 1913. Un autre linguiste japonais, Ôtsuki Fumihiko (1847-1928), proposa de choisir comme norme de la langue nationale la langue parlée par les gens instruits de Tokyo:
| Les normes ont été fixées en prenant comme référence la langue parle par les habitants instruits de Tokyo et en intégrant les usages largement répandus dans l'ensemble du pays. Cette opération nous a permis d'élaborer les règles de la langue contemporaine que présente cet ouvrage. |
2.2 L'impérialisme linguistique
Il y eut ensuite une véritable «chasse aux dialectes» au moyen de l’école obligatoire. Il faut comprendre que les peuples assujettis aux Japonais devaient nécessairement parler des «dialectes», que ce soit les variétés japonaises, le coréen, le mandchou, etc. C’est le ministère de l'Éducation, créé en 1871, qui rendit obligatoire l'enseignement primaire en japonais standard, tandis que des programmes de formation supérieure, inspirés des modèles occidentaux, furent mis en place.
Par la suite, la notion de «langue standard» fut opposée aux «dialectes» (hôgen) et fortement valorisée. On en vint à suggérer que la «langue nationale» constituait, contrairement aux dialectes, le vecteur de la «spiritualité nationale» (kokumin seishin). En même temps, plusieurs spécialistes associèrent la «langue nationale» à la nécessité de sa diffusion à l'étranger, notamment sur le «continent asiatique». C'est alors que de nombreux Japonais en vinrent à penser que la «langue nationale» devait devenir un instrument de domination coloniale; ils exigèrent la normalisation de la «langue nationale» pour cette raison. En devenant une grande puissance, le Japon devait se doter d'une grande langue nationale.
En 1908, Ôtsuki Fumihiko (1847-1928) préconisa l'adoption d'une orthographe phonétique en kana afin de l'enseigner dans les colonies:
| Il faut aujourd'hui diffuser la langue japonaise à Taiwan, en Corée, en Mandchourie et encore ailleurs; il faut aussi l'enseigner aux étrangers, et je me demande si l'écart entre la prononciation et l'écriture ne constitue pas un inconvénient majeur à cet égard. |
La Commission d'enquête du ministère de l'Éducation proposa comme principe la suppression des caractères chinois. En 1900, le ministère de l'Éducation émit une ordonnance pour mettre en application un système de notation phonétique des kana dans les mots sino-japonais; en 1905, le ministère de l'Éducation élabora un projet de réforme des kana pour l'enseignement de la «langue nationale» au secondaire.
Les propos de Ôtsuki Fumihiko semblent significatifs des intentions «civilisatrices» japonaises:
| Taiwan et la Corée ayant été intégrés à notre empire, il est nécessaire, pour en civiliser les indigènes, de leur inculquer la langue contemporaine de notre pays. Il faut donc, à cet égard aussi, disposer d'une norme définie. Ces règles grammaticales sont véritablement indispensables aujourd'hui. |
La diffusion, pour ne pas dire l'imposition, de la «langue nationale» ne pouvait qu'être considérée comme une noble entreprise qui consistait à «civiliser» le «sauvage» et le «primitif». Ainsi, les autorités japonaises étaient justifiée d'imposer la «langue nationale» et d'assimiler les populations indigènes dans les colonies. En réalité, l'élaboration de la «langue nationale» poursuivait deux objectifs: l'établissement d'une langue standard pour le Japon (la métropole) et la diffusion de cette langue dans les colonies.
Au cours de siècles passés, d'autres pays envahisseurs ont développé une idéologie similaire de leurs vertus civilisatrices. On peut mentionner l'Espagne, le Portugal, la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis, pour n'en nommer que quelques-uns!
Le Japon a dominé une cinquantaine d'années ses voisins. La guerre sino-japonaise (1894-1895) vit triompher l’armée japonaise. Aux termes du traité de Shimonoseki (1895), la Chine cédait au Japon l'île de Formose (Taïwan) et l'île Penghu, ainsi que la péninsule de Liaodong (sud de la Mandchourie). En août 1910, la conquête de la Corée constitua une autre étape importante du colonialisme japonais. De 1910 à 1918, le Japon consolida ses positions en éliminant les nationalistes, en prenant le contrôle des terres et en imposant des changements administratifs draconiens.
La politique linguistique coloniale dont il sera question ici concerne les territoires annexés qui suivent: les îles de Hokkaido, de Ryukyu, d'Okinawa, puis la Corée et Taiwan, sans oublier la Mandchourie (Chine). Ont été exclus, dans le cadre de cette présentation, les territoires occupés en Asie du Sud-Est, comme les Philippines, le Timor, la Malaisie, l'Indonésie, la Micronésie, etc.
2.1 L'annexion des îles de Hokkaido, de Ryukyu et d'Okinawa
Dans ses politiques expansionnistes, le Japon annexa l'île de Hokkaido en 1869, puis en 1879 prit possession des îles Ryukyu (sous protectorat japonais depuis 1609) et de l'île d'Okinawa, un royaume jadis indépendant et conquis par la Chine. Les habitants de ces îles possédaient leur langue et leur culture spécifiques. Ces territoires furent aussitôt considérés comme une partie intégrante du Japon. Ils furent placés sous la juridiction du gouvernement central et du ministère de l'Intérieur. La nationalité japonaise fut accordée aux habitants. Le Japon pratiqua ensuite une politique linguistique dirigiste en matière d'éducation.
En 1889, le Japon créa un Centre d'enseignement de la conversation en «langue nationale» (kokugo), ce qui correspondait à langue japonaise (nihongo). Ce centre devint rapidement une école normale destinée à la formation des enseignants. Puis le gouvernement imposa la langue nationale dans les écoles et inculqua le culte de l'empereur en distribuant des portraits. L'instruction fut dispensée en japonais standard et en dialecte local au moyen de manuels bilingues. L'objectif était de supprimer les langues locales en adoptant une période de bilinguisme transitoire. Dans ces territoires (ainsi qu'en Corée et à Taiwan, plus tard), la maîtrise du japonais devint la norme de la civilisation et le gage de la loyauté envers le Japon impérial. Il faut comprendre que cette intégration ne consistait pas à parler le japonais tout en conservant sa langue d'origine, mais il fallait l'abandonner. Après la Première Guerre mondiale, les enfants qui étaient surpris à parler leur «dialecte» local devaient porter une pancarte restée célèbre sous le nom de «pancarte de dialecte» (hôgen fusda). Pire, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'armée japonaise annonça officiellement que toute personne qui utiliserait le «dialecte local» serait considérée comme un espion et fusillée.
2.2 L'annexion de l'île de Taiwan
L'île de Formose (Taiwan) fut annexée au Japon en 1895, devenant alors la première colonie japonaise d'outre-mer après la guerre du sino-japonaise de 1894-1895. Aussitôt, le gouvernement japonais inculqua le culte de l'empereur (par la distribution des portraits) et l'introduction de la «langue nationale». En 1897, le directeur des affaires éducatives du Commandement général, Izawa Shûji, prôna la japonisation de la population taiwanaise. Izawa imposa un régime plus sévère qu'au Japon en ajoutant deux années de plus au primaire (six au lieu de quatre). Il voulut aussi obliger les écoles à enseigner l'histoire (du Japon), la géographie (du Japon) et la cuisine (japonaise), des cours qui n'avaient jamais été dispensés au Japon même. L'île de Taiwan devait servir de «terrain d'expérimentation» en matière de politique d'éducation. Toutefois, le plan d'Izawa fut rejeté par le gouvernement afin de limiter les coûts de la japonisation.
Le japonais devint néanmoins la langue officielle de Taiwan; l'instruction fut dispensée dans la langue du vainqueur (la
«langue nationale»), les noms des villes furent japonisées. En 1888, le Commandant général du Japon présenta aux établissements d'enseignement le Règlement sur l'éducation publique. On y lit à l'article 1 que les enfants doivent être incités à apprendre le kokugo («langue nationale»):|
Article
1er L'école publique doit enseigner aux enfants taiwanais des principes moraux et des connaissances pratiques, et leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise ainsi que les inciter à être compétents en kokugo (langue nationale). |
De plus, l'article 9 du Règlement énumère les matières devant être apprises comme la morale, le kokugo, la composition (en japonais et en chinois classique), la lecture (en japonais et en chinois classique), la calligraphie, l'arithmétique, la musique et l'éducation physique et la couture pour les filles comme matière complémentaire. L'article 10 vise à faire des Taiwanais de bons citoyens japonais:
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Article 10 Les principes moraux doivent initier les enfants vers les voies pratiques de l'humanisme, les habituer à la courtoisie et aux bonnes manières, et leur enseigner la pensée fondamentale du Rescrit impérial sur l'éducation et celle des institutions importantes que les Taiwanais doit pieusement conserver. |
En réalité, les premières écoles publiques japonaises apparurent en 1899, mais la japonisation fut lente. La langue japonaise devait occuper la première place au cours des six années du primaire. Au début, le primaire devait durer six ans, mais il fut ramené à quatre en 1900. L'une des difficulté dans l'enseignement du japonais fut que le système d'écriture était différent de celui utilisé au Japon. À partir de 1922, l'histoire et la géographie du Japon y furent systématiquement enseignées. Le fameux Règlement sur l'éducation publique fut révisé plusieurs fois ensuite, en fonction de l'état des progrès réalisés. Ainsi, la version de 1919 se lisait comme suit:
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Article 2
Les activités pédagogiques
doivent être basées sur la pensée fondamentale du Rescrit impérial
sur l'éducation et éduquer les Taiwanais à devenir de pieux sujets de
l'Empire. L'éducation normale doit viser comme objectif, tout en portant une attention prudente au développement physique des enfants, de leur dispenser en plus des principes moraux des connaissances et des habiletés normales, et de leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise et la diffusion de la langue nationale. |
En 1937, tout l'enseignement fut dispensé uniquement en japonais et des cours du soir (cours de rattrapage) furent mis en place pour les enfants taïwanais qui ne maîtrisaient pas suffisamment la langue japonaise. Les résultats de la politique de japonisation furent relativement efficaces. En 1936, on estimait que 32 % de la population de Taiwan était devenue nippophone, puis à 51 % en 1940. Puis les autorités japonaises obligèrent les foyers à coller dans chacune des maisons des étiquettes sacrées et les populations furent incitées à adopter des noms japonais. Après la Deuxième Guerre mondiale et la défaite japonaise, l'île de Taiwan fut restituée à la Chine (le 25 octobre 1945), qui imposa le mandarin comme langue officielle. Les Japonais furent tous rapatriés.
2.2 L'annexion de la Corée
En 1905, le Japon imposa à la Corée un «traité de protection» à partir duquel il prit le contrôle des Affaires étrangères coréennes, puis de la police et de l'armée, de la monnaie et du système bancaire, des communications et de tous les autres secteurs vitaux. Ces changements furent obstinément combattus par les Coréens, en vain. L'annexion pure et simple par le Japon fut réalisée par traité en 1910, malgré l'hostilité des Coréens.
Au plan linguistique, le Japon fit tout pour éliminer la langue coréenne et la remplacer par le japonais. La langue chinoise, enseignée depuis longtemps en Corée, fut non seulement placée au même rang que les autres langues étrangères, mais aussi reléguée au rang de «dialecte», le japonais devenant la langue officielle de la Corée.
La politique linguistique reposa sur l'enseignement forcé du kokugo, la «langue nationale», c'est-à-dire le japonais. Les autorités japonaises encouragèrent les populations locales à abandonner d'elles-mêmes le coréen pour la «langue nationale». Dès 1911, un décret impérial (Rescrit) sur l'éducation fut promulgué en Corée sur l'éducation; très similaire à celui de Taiwan, il était destiné à «faire des Coréens un peuple fidèle». Les article 2 et 5 se lisent comme suit: :
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Article 2
Les activités pédagogiques
doivent être basées sur la pensée fondamentale du Rescrit impérial
concernant l'éducation, et éduquer les Coréens à devenir de pieux sujets
de l'Empire. L'éducation normale doit viser comme objectif, de dispenser aux enfants des connaissances et des habiletés normales, et de leur inculquer les caractéristiques de la citoyenneté japonaise et la diffusion de la langue nationale. |
Après le soulèvement coréen du 1er mars 1919, un second décret impérial établit en 1922 un système d'enseignement primaire en six années, et supprima les écoles traditionnelles coréennes qui assuraient l'éducation en coréen. Dans ces nouvelles écoles, on utilisa uniquement des manuels japonais identiques à ceux de la métropole. Un autre décret impérial fut promulgué en 1937. C'est alors que la japonisation devint plus sévère. Naisen ittai était le slogan officiel, c'est-à-dire «faire des Coréens des Japonais à part entière» (littéralement «Japon et Corée, un seul corps»).
La troisième version du programme en éducation (en 1938) supprima l'enseignement de la langue coréenne, demeuré facultatif, et accentua la japonisation dans les programmes d'études. Le Règlement sur les écoles primaires, qui a été révisé la même année, déclarait :
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Article
1er L'école primaire, tout en portant une attention prudente au développement physique des enfants, doit inculquer chez les enfants les principaux moraux de la nation et leur dispenser des connaissances normales essentielles à la vie nationale, et éduquer les Coréens à devenir de pieux sujets de l'Empire |
Plus loin, l'article 16 obligeait les écoles à utiliser le japonais (la «langue nationale») comme langue 'enseignement. Ainsi, l'enseignement du coréen fut interdit dans les écoles primaires dès 1939, les élèves étant surpris à parler coréen étaient punis. Les Coréens furent obligés d'adopter des noms japonais s'ils voulaient bénéficier de droits comme en tant que citoyen japonais. Cette obligation de renoncer à leur nom a vivement marqué les mentalités en Corée, où elle se heurta à une vive résistance. Le gouvernement japonais interdit aux Coréens de parler coréen dans la rue et décerna des diplômes d'honneur aux «familles qui n'utilisaient que le japonais à la maison». Toutes les publications en langue coréenne furent interdites: les premiers rédacteurs du grand dictionnaire de coréen furent arrêtés en 1942; l'année suivante, la Société pour l'étude de la langue coréenne, fondée en 1921, fut dissoute. Les écrivains coréens furent forcés de publier seulement en japonais. L'enseignement de l'anglais régressa (supplanté par le japonais) et fut même interdit à la suite de la guerre entre le Japon et les Alliés.
Parallèlement, les Japonais favorisèrent la chasse aux mots chinois dans la langue coréenne et dévalorisèrent l'usage des caractères chinois restés populaires en Corée. Cette période d'occupation a entraîné un rejet systématique de la culture japonaise par les Coréens et la montée du nationalisme coréen, bien que la langue coréenne s'imprégna de quantités de mots japonais.
2.4 La situation en Mandchourie
En 1931, les Japonais profitèrent de leur position de force sur la péninsule de Liaodong en Chine pour envahir et occuper toute la région. Après avoir annexé la province chinoise de Jehol aux trois provinces de Mandchourie (1933), ils donnèrent à cet ensemble le nom de «Mandchoukouo». Contrairement aux autres colonies, le Japon fit du Mandchoukouo un «pays indépendant» (dokuritsukoku) vassal de l'Empire.
Dans cette région chinoise, les Japonais tentèrent bien de répandre leur «langue nationale», mais en adoptant une politique linguistique plus tolérante, qui admettait jusqu'à un certain point les langues locales: le mandchou, le chinois, le mongol et le coréen, sans oublier le japonais. En fait, cette politique avait pour objectif de subordonner les langues locales autour de la langue japonaise proclamée «langue de l'État» (kokka no gengo) avec le titre de «langue commune de l'Asie orientale». En 1937, une directive ordonna que la priorité devait être accordée à la langue japonaise dans tout le système d'éducation, et ce, sur toute autre langue, considérant les liens spirituels et vertueux qui unissaient le Japon et le Manchoukuo, mais à la condition que les langues officielles soient le japonais, le mandchou (chinois) et le mongol, et que le japonais soit une langue commune plus importante que les autres. Le ministère de l'Éducation du Manchoukuo émit une directive précisant que les professeurs de japonais ne devaient pas traiter l'enseignement du japonais comme une langue d'enseignement, mais qu'ils devaient laisser les élèves comprendre l'âme japonaise ainsi que les coutumes et les moeurs japonaises, et ainsi essayer de les éclairer avec la langue japonaise. La directive obligeait les professeurs de chinois à apprendre le japonais, Toutefois, la langue japonaise ne fut pas véritablement enseignée, car la plupart des écoles continuèrent d'enseigner le chinois, le mandchou, le mongol ou le coréen.
Par la suite, on introduisit le japonais dans les textes officiels au sein de l'Administration locale. Dans les écoles, ce fut le bilinguisme institutionnalisé, généralement le mandchou-japonais ou le mongol-japonais, en accordant une certaine prédominance au japonais. En somme, la politique linguistique appliquée en Mandchourie correspondait davantage qu'ailleurs à une série de compromis.
2.4 Le cas particulier de l’aïnou
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Les Aïnous connurent leur apogée vers les XIIIe et
XIVe siècles et formaient alors une population d’environ 100 000 à 200 000 habitants. Par la
suite, ces aborigènes japonais furent progressivement repoussés dans le nord
de l'île principale du Japon (Hokkaido) et furent soumis à la domination
japonaise. En 1853, le gouvernement japonais proclama sa souveraineté sur les
territoires des Aïnous. Pendant l'ère Meiji (1868-1912), les Aïnous furent soumis
à une brutale assimilation. Les écoles ne dispensèrent l'enseignement qu'en
japonais et les toponymes furent systématiquement japonisés.
Dès 1869, le Japon commença son projet de
développement de l’île d'Hokkaido par l’envoi de milliers de colons
japonais et annexa unilatéralement les terres aïnoues.
Le Japon justifia l'annexion de ces territoires en s'appuyant sur la doctrine de la Terra nullius, c’est-à-dire des terres considérées «comme n’appartenant à personne». De plus, les Aïnous de l'île Sakhaline furent pour la plupart déportés sur Hokkaido, devenant encore plus minoritaires. |
Le sort des Aïnous fut définitivement réglé en 1899 par l’adoption de la Loi de protection des anciens indigènes de Hokkaido. La population autochtone (environ 30 000 personnes) fut systématiquement dépossédée de ses terres au profit des colons japonais. À l’époque, seule une superficie totale de 91 km² de terres agricoles, soit 0,1 % du territoire de l'île (83000 km²), fut allouée à 3850 familles aïnoues. La population totale de l’île d’Hokkaido augmenta à plus d'un million de Japonais et les Aïnous devinrent minoritaires sur leur propre territoire. Non seulement, les Aïnous furent contraints à apprendre et parler le japonais, ils ont aussi été dans l'obligation de vivre progressivement selon les coutumes japonaises et de se fondre dans la société dominante. Par exemple, le Japon interdit le tatouage des femmes, les boucles d’oreilles des hommes, l’incinération de la maison ainsi que le déménagement de la famille lors du décès d’un de ses membres. Langue sans écriture, l’aïnou fut progressivement délaissé avec la scolarisation obligatoire en japonais.
La politique d’assimilation pratiquée par le gouvernement japonais et les mariages interethniques ont fini par avoir raison des Aïnous. En effet, aujourd’hui, le peuple aïnou compte moins de 15 000 individus, pratiquement tous assimilés puisqu’en 1996 il ne restait plus que 15 locuteurs actifs — il n'y a pas d'erreur: c'est bien seulement 15 locuteurs, tous âgés! — parlant encore l’aïnou.
Cette langue se rattacherait au groupe des langues proto-altaïques, comme le japonais et le coréen, mais il existe plus de traits communs entre le coréen et l'aïnou qu'entre le japonais et l'aïnou. Pour la plupart des spécialistes de la question, l’aïnou reste une langue isolée parmi les langues du monde. Il existe environ une trentaine de langues que les linguistiques ne peuvent rattacher génétiquement à aucune autre, l’aïnou étant l’une d’elles.
En 1987, l'Association Utari, qui défend les droits du peuple aïnou, s'est adressée directement aux Nations unies (Genève) devant des centaines de représentants des peuples autochtones du monde entier:
| Malgré la politique d'assimilation menée par le gouvernement japonais, nous, les Aïnous, avons maintenu notre ethnicité en tant que peuple autochtone du Japon. Nous avons le droit à l'autodétermination. Nous, les Aïnous, avons notre propre culture, notre religion et nos traditions que personne ne peut bafouer. Les Aïnous n'ont jamais abandonné ces droits. C'est pourquoi nous continuons à détenir fermement ces droits de culture, de religion et de traditions |
Depuis lors, les Aïnous ont continué de subir la discrimination de la part des Japonais. En 1997, un arrêt de la Cour suprême du Japon reconnut que l'expropriation des Aïnous de leurs terres avait fondée sur une procédure illégale. Dans son jugement, la cour locale de justice du district de Sapporo a aussi reconnu que le peuple aïnou habitait ses terres ancestrales avant que le Japon n'étende sa juridiction sur celles-ci et que la colonisation japonaise s'est appliquée sans respect de ses droits. Le gouvernement japonais promulgua la Loi sur la promotion de la culture aïnoue, mais aucune disposition ne fut prévue concernant les droits à la terre. En réalité, le Japon légalise le système colonial pratiqué à Hokkaido pendant plus d’un siècle, mais affirme en même temps «la spécificité de la culture aïnoue au sein de la nation japonaise». Il est bien temps maintenant!
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Pour conclure, on peut affirmer que la politique linguistique que le Japon a pratiquée en Asie pendant presque un demi-siècle constitue un exemple manifeste d'impérialisme linguistique. De plus cette politique fut accompagnée d'une «politique linguicide» destinée à liquider les langues locales parlées par les peuples soumis à l'autorité japonaise.
En définitive, la politique linguistique coloniale du Japon impérial fut très comparable à celle pratiquée en France à partir de la Révolution française. Ce fut pour le Japon une politique autoritaire et assimilatrice destinée à imposer par tous les moyens le parler de la classe dirigeante japonaise. La politique linguistique du Japon fut adaptée pour servir des stratégies politiques et militaristes, en répandant la langue japonaise et faire des vaincus de fidèles et loyaux sujets de l'Empire. En ce sens, il parut nécessaire aux Japonais de présenter la langue japonaise comme une langue «divine» au dessus de toutes les autres. Autrement dit, l'enseignement du japonais devait servir bien davantage qu'un instrument d'assimilation linguistique, mais également comme instrument d'acculturation en devenant un symbole de l'identité japonaise. Ce n'est pas seulement la langue que les Japonais voulaient transmettre, mais ils désiraient aussi supprimer l'identité des peuples vaincus et leur inculquer la leur, et la langue japonaise constituait le moyen par excellence.
Quoi qu'il en soit, si le Japon n'est pas parvenu à éradiquer le coréen en Corée, ni les autres langues en l'Asie du Sud-Est. Le japonais n'est pas devenu non plus la «langue commune de l'Asie du Sud-Est», ni en Corée ni à Taiwan. Tout au plus, le Japon a réussi, grâce à l'immigration de ses propres ressortissants, à se constituer de petits îlots linguistiques tels que la ville de São Paulo au Brésil et l'île d'Hawaï dans le Pacifique. Après sa défaite lors de la Seconde Guerre mondiale, le Japon allait perdre non seulement toutes ses acquisitions dans le Sud-Est asiatique, mais aussi la Corée et Taiwan; il ne conserva que les îles de Hokkaido, de Ryukyu et d'Okinawa.
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(1) Situation générale |
(2) La langue et l'écriture japonaises |
(3) Données historiques sur la langue |
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(4) La politique linguistique |
(5) Bibliographie |
La famille linguistique japonaise |