Graubünden
Grigioni
Grischun

Canton des Grisons

Kanton Graubünden (all.)
Cantone dei Grigioni (ital.)
Chantun Grischun (romanche)

 

Capitale: Coire (en all.: Chur)
Population: 173 890 (1990)
Langues officielles: allemand, italien et romanche
Groupe majoritaire: allemand (65,3 %)
Groupes minoritaires: romanche (17 %), italien (11 %), autres langues (6,6 %)
Système politique: canton souverain au sein de la Confédération suisse
Articles constitutionnels (langue): art. 4 et 70 de la Constitution suisse (2000); art. 46 de la Constitution cantonale de 1982
Lois linguistiques: Règlement du 29 mai 1956 du Grand Conseil; décret du 2 juin 1961 relatif à l'organisation et au règlement; loi du 7 octobre 1962 sur l'exercice des droits politiques dans le canton des Grisons; Loi relative à la protection du patrimoine naturel et culturel et de la création scientifique dans le canton des Grisons (Loi pour la promotion de la culture) votée par référendum le 24 octobre 1965; décret du 30 novembre 1966 relatif à l'organisation, au règlement et aux frais judiciaires; Règlement scolaire (1973) relatif à l'école cantonale de Coire en vertu de l'article 19 de la Loi portant sur les cycles d'orientation; Loi communale du canton des Grisons votée par référendum en date du 28 avril 1974; Décret relatif à la publication d'un nouveau recueil de lois pour le canton des Grisons et continuation d'un répertoire officiel de lois (1975); Décret relatif à l'état civil (1984).

1 Situation géographique

Le canton des Grisons (all.: Graubünden; ital.: Grigioni; romanche: Grischun) est situé dans les Alpes à l’est, soit au sud des cantons de St-Gall, Glaris et Uri, au sud également du Lichtenstein et de l’Autriche, à l’est du canton du Tessin et au nord de l’Italie (voir la carte au sigle GR pour Grisons). 

Le canton des Grisons est le plus étendu des cantons suisses (7105 km2), mais c’est aussi celui dont la densité démographique est la plus faible. En effet, le canton représente 17,2 % de la superficie du pays, mais contient seulement 2,5 % de la population totale. Par comparaison, le canton de Berne  représente 13,9 % de la population (voir la carte au sigle BE), le canton de Zurich, 17,2 % (voir la carte au sigle ZH), le canton du Valais, 12,7 % (voir la carte au sigle VS), le canton de Vaud, 8,8 % (voir la carte au sigle VD), etc. 

2 Données démolinguistiques

Au point de vue linguistique, ce canton se démarque des autres cantons suisses en raison de son plurilinguisme enchevêtré. On compte trois langues officielles dans les Grisons: l’allemand, l’italien et le romanche. Les chiffres concernant les langues maternelles pour l'ensemble de la population grisonne sont les suivants: la majorité est de langue allemande (65,3 %), les minorités nationales parlent le romanche (17 %) et l'italien (11 %). Les citoyens parlant une autre langue forment 6,6 % de la population. 

Comme partout en Suisse alémanique, les germanophones parlent le suisse-allemand comme langue maternelle, mais écrivent en allemand standard (dit «bon allemand»). 

Quant aux italophones, ils parlent généralement, à l’exemple des Suisses alémaniques, un italien différent de celui en usage en Italie. En fait, l’italien de la Suisse italienne se compose de trois types d’«italien»: le dialecte local (différent selon les vallées et inintelligible pour un Italien), l’italien régional (celui des Grisons et du Tessin) et l’italien standard (celui d’Italie). La langue maternelle de la majorité des Suisses italophones (environ 80 %) est un «dialecte local», non l’italien standard. Si les personnes âgées de plus de 40 ans parlent couramment leur dialecte local, les plus jeunes parlent également un italien régional qu’ils considèrent comme de l’italien standard. L’italien standard est appris à l’école. C’est la langue officielle dans les cantons du Tessin et l'une des trois langues officielles des Grisons (avec l'allemand et le romanche). Les italophones habitent quatre Valli ou vallées (Val-Bregaglia, Val-Mesocco, Val- Poschiavo et Val-Calanca) séparées les unes des autres par des montagnes; ces Valli comptent 38 communes italophones et comprenant les «cercles» (circonscriptions) de Brusio, Poschiavo, Bregaglia, Calanca, Mesocco et Roveredo.

Les Romanches habitent dans 120 communes sur 213 que compte le canton. La carte des cinq aires linguistiques montre où sont parlées les variétés de romanche: le sursilvan (17 000 locuteurs) dans vallée du Rhin antérieur, le vallader (5500 locuteurs) en Basse-Engadine et le Val-Müstair, le surmiran (3000 locuteurs) dans les Surses et les vallées de l’Alvra et de la Gelgia (sauf Bravuogn), le sutsilvan (1500 locuteurs) dans la vallée du Rhin postérieur et le putèr ou ladin (3500 locuteurs) en Haute-Engadine et à Bravuogn. Le vallader (zone 4) et le putèr (zone 5) sont, pour leur part, des idiomes restés très proches du ladin parlé en Italie. Il existe également une profusion de dialectes villageois. Au-delà de cette apparente hétérogénéité, les cinq variétés de romanche demeurent néanmoins étroitement apparentés.

C'est pourquoi, en 1982, la Lia Rumantscha (ou Ligue romanche) a créé un romanche normalisé, appelé le Rumantsch Grischun, basé essentiellement sur trois des cinq variétés de romanche: le sursilvan, le vallader et le surmiran, tout en prenant en considération le sutsilvan et le putèr. Une Uniun Rumantsch Grischun a été fondée en 1991 dans le but de promouvoir la diffusion de la langue standard et de publier des ouvrages dans cette langue. Depuis 1994, la Ligue romanche utilise le Rumantsch Grischun comme langue standard pour les textes administratifs et officiels destinés à l’ensemble de l’aire de langue romanche. Ainsi, grâce à cette langue unifiée, le romanche touche maintenant des domaines jusque-là réservés à l’allemand, au français et à l’italien, par exemple le domaine des affiches et de la signalisation, ainsi que dans celui de l’Administration, des médias et, à un degré moindre, de l’école.

Rappelons que l’allemand est une langue germanique et que l’italien ainsi que le romanche font partie des langues romanes. Cependant, le romanche appartient à un petit sous-groupe particulier, celui des langues rétho-romanes (voir la structure arborescente et la carte linguistique). Ces langues comprennent le romanche (sursilvan, surmiran, sutsilvan, vallader et putèr) parlé dans le canton des Grisons, le ladin, parlé dans le nord de l'Italie (région du Trentin / Haut-Adige) et le frioulan parlé dans la région du Frioul en Italie, à l'est des Alpes.

3 Données historiques

Le canton des Grisons fut habité à l’origine par des Celtes rhétiens — les Rhètes —, dans la région qui formait la Rhétie, laquelle comprenait les Grisons actuels, le Tyrol autrichien et la Lombardie (Italie). En l’an 15 avant notre ère, les Rhètes furent soumis par les Romains qui latinisèrent ce qui était devenu la province de Rhétie (la Raetia). C’est pourquoi les langues dites rhéto-romanes ont été influencées par le parler gaulois.

Puis, la province de Rhétie fut abandonnée aux peuples germaniques en 450 pour faire partie du duché de Souabe (aujourd’hui en Allemagne méridionale). À partir de 452, la province fut gouvernée par les évêques de Coire (la capitale). Devenus princes d’Empire en 1170, ces derniers s’allièrent aux Habsbourg d’Autriche contre la volonté des populations grisonnes qui, pour leur résister, constituèrent en 1367 la Gotteshausbund (la «ligue de la Maison-Dieu»), en 1395 l’Obere Bund ou Graue Bund (la «Ligue grise»), formée par les habitants de la vallée supérieure du Rhin qui a donné son nom au canton, et en 1436 la Zehngerichtenbund (la «ligue des Dix Juridictions») formée par le nord de la région.

Après avoir conclu des alliances, ces trois ligues établirent une entente avec la Confédération helvétique (aujourd'hui la Confédération suisse) en 1497-1498 et vainquirent les Habsbourg en mai 1499. En 1512, les trois ligues grisonnes s’emparèrent d’une partie des Alpes italiennes qu’elles dominèrent jusqu’en 1797. Par la suite, la partie italienne des Grisons tomba sous la coupe des Lombards. Les Grisons constituèrent le 18e canton suisse lors de l’Acte de médiation de 1803.

Le romanche resta la langue majoritaire dans les Grisons jusque vers le milieu du XIXe siècle bien que le ladin soit resté très apparenté au vallader et au putèr. Les autres langues rhéto-romanes, soit le frioulan et le ladin, se sont développées de façon autonome en Italie. Avec l’ouverture des routes et l’arrivée du chemin de fer, les Grisons subirent une vague d’immigration venue des cantons voisins germanophones, ce qui eut pour effet de réduire considérablement l’aire linguistique du romanche dans le canton. Ainsi, lorsque l’on compare les données de 1880 et celles de 1990, on constate une progression constante de l’allemand. Le romanche est passé de 40 % comme langue maternelle en 1880 à 17 % comme première langue en 1990.

Aujourd’hui, plus de 600 000 locuteurs parlent une langue rhéto-romane. De ce nombre, 90 % des locuteurs habitent l’Italie et parlent le frioulan ou le ladin (9 %); les Romanches ne constituent donc que 1 % des locuteurs du rhéto-roman. Selon une étude réalisée par l'Office fédéral de la statistique et l'Office fédéral de la culture à partir des recensements fédéraux de la population, le romanche est la langue de la majorité de la population dans 72 communes (sur 121 situées dans l’aire romanche). Celles-ci forment quatre îlots géographiques séparés les uns des autres par des communes devenues germanophones.

4 La protection fédérale

Rappelons que l’article 4 de la dernière Constitution suisse, celle entrée en vigueur le 1er janvier 2000, déclare que «les langues nationales sont l'allemand, le français, l'italien et le romanche». L’article 70 de cette constitution stipule également ce qui suit:

Article 4

1) Les langues officielles de la Confédération sont l'allemand, le français et l'italien. Le romanche est aussi langue officielle pour les rapports que la Confédération entretient avec les personnes de langue romanche.

2) Les cantons déterminent leurs langues officielles. Afin de préserver l'harmonie entre les communautés linguistiques, ils veillent à la répartition territoriale traditionnelle des langues et prennent en considération les minorités linguistiques autochtones.

3) La Confédération et les cantons encouragent la compréhension et les échanges entre les communautés linguistiques.

4) La Confédération soutient les cantons plurilingues dans l'exécution de leurs tâches particulières.

5) La Confédération soutient les mesures prises par les cantons des Grisons et du Tessin pour sauvegarder et promouvoir le romanche et l'italien.

Ainsi, en vertu de l’article 70, la Constitution élève le romanche au rang de langue officielle régionale (canton des Grisons). Le texte constitutionnel reconnaît encore la primauté des cantons en matière de langue, mais ceux-ci, notamment le canton des Grisons, ont désormais l’obligation de protéger et de promouvoir les langues minoritaires que sont l’italien et le romanche. Or, la sauvegarde de la quatrième langue de la Suisse, le romanche, est considérée comme «une tâche d'importance nationale», à tel point que la Confédération accorde une contribution annuelle (actuellement de sept millions de francs suisses, soit l'équivalent d'environ quatre millions de dollars US) afin de financer le fonctionnement des organisations de défense de la langue et de l'agence de presse romanche. Bref, il est établi, selon le droit suisse, que la Constitution garantit le maintien des quatre langues nationales et prend les dispositions qu’il faut pour protéger particulièrement l’italien et le romanche dans le canton des Grisons.

Dans les limites des compétences du gouvernement fédéral, l'allemand, le français et l'italien sont les trois langues officielles «à égalité de rang», mais le romanche jouit aujourd’hui du même statut pour les rapports que la Confédération entretient avec les personnes parlant cette langue dans le canton des Grisons. En principe, toutes les langues nationales ont droit de cité au Parlement fédéral de Berne. Néanmoins, le romanche reste à peu près inusité, tout en n’étant pas interdit. Le Parlement fédéral dispose d'un système de traduction simultanée pour l’allemand, le français et l’italien, mais non pour le romanche. Le romanche, qui ne jouit du statut de langue officielle que dans les Grisons ne bénéficie pas de ce «service», car celui-ci aurait entraîné, semble-t-il, des complications et des coûts jugés «disproportionnés» aux moyens d'un État relativement petit.

Conformément à la Loi sur les publications officielles du 21 mars 1986, qui règle l’emploi des langues dans les textes législatifs fédéraux, toutes les lois sont promulguées et publiées simultanément — sauf exceptions — dans les trois langues officielles importantes que sont l’allemand, le français et l’italien. Mais l’Ordonnance sur les publications officielles du 15 avril 1987 précise particulièrement l’emploi du romanche de la part du gouvernement fédéral. L’article 11 traite spécifiquement des actes législatifs de la Confédération en romanche:

Article 11

La Chancellerie fédérale propose au Conseil fédéral, après avoir consulté le gouvernement du canton des Grisons, la traduction d'actes législatifs qui doivent être publiés en romanche selon l'article 14, 3e alinéa, de la loi. [...]

Selon l’article 11 de l’Ordonnance sur la traduction au sein de l'administration générale de la Confédération du 19 juin 1995, le Conseil fédéral émet des directives réglant les tâches de traduction en romanche qui incombent à la Confédération, tandis que la Chancellerie d'État du canton des Grisons collabore à la traduction en romanche de textes et d'actes importants du droit fédéral. Le Conseil fédéral a également approuvé un programme de traduction de lois importantes relatives au droit fédéral, par exemple le Code pénal, la Loi sur l´égalité et la Loi sur l´assurance-accidents, la loi fédérale sur la poursuite pour dettes et la faillite, etc.

Dans les faits, et ce, depuis de nombreuses années, la plupart des textes législatifs sont préparés en allemand, puis traduits en français et ensuite en italien; il est rare que des projets de loi soient rédigés à l'origine en français ou en italien. Et, bien qu’aucun projet de loi ne soit rédigé originellement en romanche, certaines lois sont également traduites dans cette langue depuis 1988, soit en Romantsch Grischun.

À Berne, l'Administration centrale est trilingue (allemand, français, italien): elle répond dans la langue utilisée par le citoyen, que ce soit par écrit ou à l'oral (p. ex. dans les échanges téléphoniques). Dans le canton des Grisons, l’Administration fédérale a généralement été trilingue allemand-italien-romanche. Depuis 1986, la Confédération suisse se sert de plus en plus du Rumantsch Grischun pour les «imprimés présentant un lien particulier avec l’aire linguistique rhéto-romane». Mais depuis le 10 mars 1996 et l’adoption de l’article 70 de la nouvelle Constitution, l’Administration fédérale est tenue d’utiliser le romanche lorsqu'elle s’adresse à l’ensemble de la population romanche.

En matière judiciaire, dans tous les tribunaux fédéraux, les citoyens des Grisons parlant le romanche ont le droit d'utiliser leur langue maternelle. Le Tribunal fédéral accepte même les pièces et mémoires rédigés en romanche et les fait traduire aux frais de la Caisse fédérale. Toutefois, même si un procès peut se dérouler en deux langues, le Tribunal fédéral ne rend ses sentences écrites que dans une seule: celle de la «partie attaquée» (ou celle de la partie défenderesse). Que ce soit pour les causes relevant du droit public, du droit civil ou du droit pénal, le Tribunal fédéral rédige toujours ses arrêts dans la langue (allemand, français, italien ou romanche) de la décision attaquée, et ce, peu importe le canton où se déroule le procès.

5 La délégation législative des autorités cantonales

Le canton des Grisons se distingue de tous les autres cantons par le fait que les autorités cantonales ont délégué leur juridiction aux communes en matière de langue. Cela signifie que l'emploi des langues dans les Grisons est régi par les administrations communales (Gemeinden) et que le fameux principe de la territorialité des langues n'est pas appliqué intégralement: le canton des Grisons n'a jamais garanti, ni dans sa Constitution ni dans une loi, l'immutabilité du territoire romanche. C'est le seul canton de toute la Suisse à avoir agi ainsi. Ainsi, seules les communes sont compétentes pour déterminer leur langue officielle (administrative) et scolaire. 

L'unilinguisme allemand s'impose sans difficulté dans les communes allemandes, mais l'unilinguisme italien s'applique avec moins de succès dans les communes italiennes et romanches. Quant à l'unilinguisme romanche, il a fait place au bilinguisme romanche-allemand. De toute façon, le sort du romanche n’a jamais, jusqu’à récemment, sembler inquiéter les autorités du canton des Grisons qui, rappelons-le, ont délégué leur juridiction aux communes. La situation devrait s’améliorer avec l’implication du gouvernement fédéral dans la protection et la promotion des langues minoritaires, en particulier le romanche et l’italien dans le canton des Grisons.

Le canton des Grisons compte 212 communes (Gemeinden), dont 138 sont officiellement allemandes (65 %), 49 officiellement romanches (23,1 %) et 25 italophones (11,7 %). Hétérogènes, cloisonnées et marginalisées, ces populations romanches montagnardes communiquent difficilement entre elles tout en étant économiquement dominées par les germanophones. Il n'est alors pas surprenant que la langue allemande tende à devenir prépondérante à peu près partout, et ce, avec l'assentiment des administrations communales. Quelques-unes des communes italophones des vallées grisonnes sont menacées par l'allemand. 

Dans les 49 communes romanches, l'application du principe de la territorialité est très sérieusement remise en question à cause de l'évolution de la situation démolinguistique. En effet, de nombreuses communautés romanches se sont transformées, en l'espace de quelques décennies, en communautés mixtes, c'est-à-dire assimilées à l'allemand; plusieurs communes romanches n'ont pas hésité à changer d'allégeance linguistique. Un projet de loi a déjà été présenté au gouvernement cantonal dans le but de constituer des communes identifiées comme italiennes, allemandes, romanches et mixtes. Le projet de loi n’a pas été adopté et le bilinguisme romanche-allemand continue à régresser au profit de l'unilinguisme allemand. Le principe de la territorialité devient d'autant plus difficile à respecter que très peu de locuteurs romanches tiennent encore à leur langue.

6 La politique linguistique

La Constitution de 1982 ne contient qu'un très bref article sur la langue. Il s'agit de l'article 46 qui se lit comme suit: «Les trois langues du canton sont garanties comme langues nationales.» Cet article a toujours été interprété comme une reconnaissance officielles de l'allemand, de l’italien et du romanche. En outre, selon l’opinion juridique généralement admise, tous les cinq idiomes régionaux romanches étaient, jusqu’à 1996, des langues officielles cantonales. Pour des raisons pratiques, le gouvernement des Grisons se limitait toutefois à deux variantes, le sursilvan et le vallader. Le 2 juillet 1996, le gouvernement grison a pris la décision d’utiliser le Rumantsch Grischun comme unique langue officielle pour ses communications écrites avec la population romanche dans son ensemble.

6.1 Les langues de la législation

Au Grand Conseil, le Parlement cantonal, les trois langues nationales sont permises, mais l'allemand y est nettement prépondérant avec plus de 80 % des interventions. La langue allemande (ou le suisse-allemand) est de facto la langue du législatif cantonal, car les interventions en italien et en romanche, bien qu’autorisées, sont plutôt rares. D’ailleurs, d’apès l’article 49 du Règlement législatif, les procès-verbaux des délibérations ne sont tenus qu'en langue allemande. En principe, les lois sont rédigées en allemand, puis traduites en italien et parfois en romanche (pour les lois les plus importantes), notamment dans les variétés sursilvan et vallader. L'article 11 de l'Arrêté du Grand Conseil en date du 28 mai 1975 précisait toutefois certaines modalités:

Article 11

Le gouvernement se charge de publier une version des lois importantes en langue italienne et une édition rhéto-romane dans les idiomes surselvan et ladin. C'est le texte allemand qui fait loi.

L’«idiome» ladin dont il est question dans le texte vise la variété vallader. Comme on le constate, les autorités cantonales ne tiennent pas compte des trois autres idiomes romanches. Cependant, sur la base des recommandations d’un groupe du travail, le gouvernement grison a décidé, le 2 juillet 1996, de reconnaître le Rumantsch Grischun (romanche normalisé par la Ligue romanche) comme langue officielle. Les autorités cantonales se serviront dorénavant du Rumantsch Grischun pour s’adresser à l’ensemble de la population romanche, mais celui-ci pourra continuer à se servir des cinq idiomes traditionnels avec les régions, communes et citoyens pris isolément.

6.2 Les langues de la justice

Dans les cours de justice, les procès se déroulent en allemand, en italien ou en romanche, selon le district où siège le tribunal. Toutefois, en vertu de l'article 28 du Décret relatif à l'organisation et au règlement judiciaire (1961), l'égalité des langues n'existe pas et il n’est même pas fait mention du romanche:

Article 28

1) La sentence est prononcée en langue allemande.

2) Elle sera accompagnée d'une traduction en langue italienne pour les parties qui sont dans les régions de langue italienne.

3) Le texte allemand du verdict et de la sentence est déclaré avoir force de loi.

Il n’en demeure pas moins que le Rumantsch Grischun peut, à la demande d’une partie romanche en cause, être utilisé pour les arrêts, notifications et sentences, ainsi que pour les procès-verbaux d’auditions lors d’enquêtes pénales. Cet type de romanche écrit est dorénavant la seule forme utilisée dans le Livre de droit grison.

6.3 Les langues de l’enseignement

La région romanche connaît plusieurs types d’écoles. On compte des écoles allemandes pour les germanophones, des écoles italiennes pour les italophones et des écoles romanches pour les Romanches.

- Les écoles allemandes

Dans les Grisons alémaniques, l’enseignement se fait uniquement en allemand, mais l'apprentissage de l’italien est obligatoire dès la 4e année du primaire (ou français facultatif). Dans les écoles où l’enseignement de la langue seconde se fait en italien, on espère ainsi assurer un lien avec les vallées italophones des Grisons et celles du canton du Tessin, améliorer la situation de l’italien en tant que langue nationale minoritaire et comme langue de communication avec l’Italie voisine, tout en gardant une ouverture vers une autre langue latine, le français.

- Les écoles italiennes

Pour ce qui est des Grisons italophones qui compte 38 communes et quatre Valli ou vallées (Val-Bregaglia, Val-Mesocco, Val-Poschiavo et Val-Calanca), l’enseignement tant à l’école maternelle qu’à l’école primaire se fait en italien. Au secondaire, l’allemand est obligatoire comme langue seconde, mais certaines matières sont enseignées en italien (histoire, biologie, géographie et chimie), alors que les autres matières sont dispensées en allemand. À la fin du secondaire, l’allemand est devenu plus important que l’italien. Ainsi, les élèves italophones subissent une immersion tardive en allemand.

Il semble que l’italien soit menacé dans certaines vallées grisonnes, notamment dans le Val-Bregaglia. Mais le nouvel article 70 de la Constitution suisse impose désormais à la Confédération d'aider le canton des Grisons à promouvoir l'italien.

- Les écoles romanches

Le système scolaire grison est régi par la Loi scolaire cantonale ainsi que par les programmes prévus pour les différents niveaux scolaires. Dans le domaine scolaire, les textes juridiques cantonaux sont très clairs à ce sujet. L'article 4 du règlement scolaire du 29 janvier 1973 proclame qu'«en établissant son programme d'enseignement, l'école tient compte des trois langues du canton; la langue d'enseignement est en règle générale l'allemand». Toutefois, dans le canton des Grisons, en raison de la «délégation législative», le choix de la langue administrative communale et de la langue d’enseignement relève de la compétence des communes et non des autorités cantonales.

Le canton, répétons-le, compte 212 communes dont 120 sont comprises dans l’aire traditionnelle du romanche et 38 dans l’aire italienne. Parmi les 120 communes «romanches», quelque 85 d’entre elles enseignent au primaire en romanche — soit le sursilvan, le surmiran, le sutsilvan, le vallader ou le putèr — avec un enseignement de l’allemand à partir de la quatrième année en raison de quatre à six heures par semaine. Les germanophones établis dans ces communes suivent leurs cours en allemand, mais sont soumis à une immersion romanche (l’un des cinq idiomes) pendant que les Romanches passent à une immersion progressive vers l’allemand. On compte aussi 16 communes de l’aire romanche dont l’école primaire se fait en allemand, mais avec un enseignement du romanche comme matière d’enseignement en raison de deux à trois heures par semaine. Dans la commune italophone de Beiva (Bivio), l’enseignement est trilingue, ce qui signifie qu’il se fait à la fois en italien, en allemand et en partie en romanche; dans les dernières années, l’enseignement se poursuit principalement en allemand. Dans 18 communes, les écoles n’enseignent strictement qu’en allemand.

Précisons également que l’enseignement en romanche dans les 85 «communes romanches» ne dure que durant les trois premières années, puis l’élève passe peu à peu à l’allemand. Enfin, dans la vingtaine de communes restantes, les écoles ignorent complètement le romanche dans l’enseignement et celui-ci est presque absent comme langue de communication scolaire (2,6 %), même parmi les enfants qui le parlent en famille. Les communes dont l'école de base est allemande peuvent décider d'obliger une école à enseigner le romanche comme langue seconde.

N’oublions pas que, dans les écoles primaires romanches, la langue d’instruction reste encore l’une des cinq variétés locales utilisées par les élèves, soit soit le sursilvan, le surmiran, le sutsilvan, le vallader ou le putèr. D’ailleurs, jusqu’à récemment, les manuels scolaires étaient encore édités en trois idiomes romanches, mais le professeur pouvait enseigner dans l'un des cinq idiomes. Aujourd’hui, les écoles visent uniquement à introduire certaines notions passives (comme une langue seconde) du Rumantsch Grischun, et ce, à partir de la deuxième année.

Par ailleurs, en 1974, les juges fédéraux ont considéré qu'une commune germanophone des Grisons de 60 habitants n'était pas tenue de fournir aux enfants de la minorité romanche (20 %) un enseignement dans cette langue. Ils ont en outre estimé que les parents ne pouvaient pas se fonder sur la liberté de la langue pour obtenir le remboursement par leur commune de domicile des frais de transport pour permettre à leurs enfants de suivre, dans une commune voisine romanche, un enseignement dans cette langue

Évidemment, l’emploi du romanche tend à reculer au profit de l’allemand dès que celui-ci apparaît dans l’enseignement et tombe à moins du quart chez les élèves. Ainsi, l’emploi d’une langue pour la communication en milieu scolaire dépend plus de la position de cette langue dans l’enseignement que de la composition linguistique de la population.

Pour être admis à l'école secondaire, les enfants romanches doivent subir un examen d'aptitude non seulement dans leur langue maternelle mais aussi en allemand. Dans les écoles secondaires, en vertu de la nouvelle loi scolaire du printemps 1999, le gouvernement grison autorise, à partir de l’an 2000/01, les communes à enseigner aussi le Rumantsch Grischun.

6.4 Les langues de l’Administration cantonale

Dans les rapports officiels avec l'Administration cantonale, la Chancellerie d'État est trilingue, mais seuls l'allemand et l'italien ont réussi à s'imposer. Le romanche (le Rumantsch Grischun), pour sa part, demeure sous-utilisé dans les avis officiels du canton, les formulaires, les panneaux routiers, les inscriptions apposées sur les véhicules publics, etc.

Toutefois, le gouvernement cantonal répond aux requêtes dans la langue utilisée par le requérant dans la mesure où il s'agit d'une des trois langues officielles du canton. L'affichage se fait dans les trois langues sur les édifices cantonaux, mais les communes s'en tiennent le plus souvent à l'allemand, parfois au bilinguisme allemand-italien, rarement en romanche.

6.5 La vie économique

Les médias paraissent massivement en langue allemande dans le canton des Grisons. Mais les minorités italienne et romanche ont accès à la radio et à la télévision dans leur langue. Il en est ainsi pour les journaux et les magazines.

Dans la vie économique, le romanche est pratiquement inexistant. Il est inutile de chercher des textes en romanche sur les emballages, ainsi que dans les prospectus et les annonces publicitaires. Les données sur l’emploi des langues au travail témoignent de la marginalisation du romanche. Dans la région romanche, 37,9 % des personnes actives mentionnent l'utiliser au travail, alors que 81,9 % indiquent l’allemand et 30,1 % l’italien. Même dans les 72 communes où le romanche est majoritaire, 71,2 % des personnes actives mentionnent le romanche et 72,2 % l’allemand. La diffusion du romanche diffère suivant le type d'activité ou le secteur considéré. Par exemple, si l’on prend la situation dans professionnelle, on constate que les directeurs et les cadres supérieurs sont ceux qui se servent le moins du romanche et le plus de l’allemand. Par ailleurs, le romanche est le plus répandu dans les activités plus traditionnelles (agriculture), alors qu’il est peu utilisé non seulement dans les professions liées au tourisme, mais aussi par exemple dans celles de la santé. Notons aussi l’importance des mariages mixtes germano-romanches dans le canton des Grisons, alors que le phénomène semble moins développé dans les autres régions linguistiques du pays.

En pratiquant la séparation territoriale des langues, la Confédération suisse a su préserver les différentes communautés linguistiques et éviter les conflits linguistiques. Le système présente quand même des lacunes, notamment au sujet du romanche qui ne jouit pas tout à fait du même statut que les autres langues. Le gouvernement fédéral a dû intervenir pour remédier à la situation, ce qui est très rare en Suisse. Il a chargé un groupe de travail d'étudier la question des langues en Suisse et de lui soumettre des propositions. Le sort du romanche était particulièrement visé du fait qu'il semblait délaissé par ceux-là qui devraient s'en préoccuper le plus: les autorités cantonales des Grisons.

Les propositions visant à améliorer le statut des langues en Suisse sont très nombreuses et ont été publiées en août 1989 dans un volumineux rapport intitulé Le quadrilinguisme en Suisse - présent et futur. Le groupe de travail du Département fédéral de l'Intérieur a recommandé de modifier l'article 116 de la Constitution suisse de façon à reconnaître le quadrilinguisme et de le sauvegarder. En octobre 1992, le Conseil des États a rejeté le projet d'un nouvel article 116 soumis par le Conseil fédéral, notamment au sujet du principe de la liberté des langues. En 1996, des commissions de révision constitutionnelle des Chambres fédérales ont été formées et l’examen préalable de la réforme s'est achevé à la fin de l'année 1997. Les Chambres se sont ensuite saisies du projet et l'ont adopté en 1998. Le projet a été soumis au peuple helvétique le 18 avril 1999; la population et les cantons ont accepté la nouvelle Constitution. La nouvelle Constitution entrait officiellement en vigueur le 1er janvier 2000. 

Or, on sait que l’article 70 (intitulé Langues) reconnaît maintenant le romanche comme «langue officielle pour les rapports que la Confédération entretient avec les personnes de langue romanche». De plus, dorénavant, la Confédération «soutient les mesures prises par les cantons des Grisons et du Tessin pour sauvegarder et promouvoir le romanche et l'italien». Ainsi, la Constitution suisse élève maintenant le romanche au rang de langue officielle régionale. Cette modification constitutionnelle est importante parce qu’elle donnera certains moyens au gouvernement fédéral pour protéger et promouvoir les langues minoritaires du canton des Grisons dans la mesure où celui-ci se ferait toujours tirer l’oreille. Espérons que ces mesures puissent diminuer, voire éliminer, le processus d’assimilation — ou plutôt de germanisation — qui désarticule la société romanche.

Dernière mise à jour: 15 février, 2007
 

La Suisse

 

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Les cantons unilingues
(allemands, français et italien)

Les cantons bilingues
(allemands-français)

Le canton italophone du Tessin

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Bibliographie

 

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