République d'Ukraine

Ukraine

Données historiques

1 Les occupations étrangères

L'Ukraine fut à l'origine peuplée par les Scythes, puis par les Sarmates. Ensuite, la région subit plusieurs vagues d’invasions barbares avant que les Varègues ne s’y installent pour fonder en 822 la principauté de Kiev, capitale du premier État russe aux XIe et XIIe siècles. Au XIIIe siècle, les Mongols envahirent la région, ce qui provoqua le démembrement de la Russie kiévienne. À l’ouest, la principauté de Galicie-Volhynie, fondée en 1199, souffrit moins de l’invasion mongole que le reste de la région, mais passa sous le contrôle de la Pologne au XIVe siècle. Au même moment, Kiev et sa région furent conquises par la Lituanie, puis devinrent des possessions polonaises. Toutefois, la Pologne ne réussit pas à soumettre les Cosaques zaporogues, alliés de la Russie.

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Les terres situées à l’est du Dniepr (la partie orientale de l'Ukraine actuelle) furent cédées à la Russie en 1667, lors du traité d’Androussovo. Le reste de l’Ukraine, à l’exception de la Galicie rattachée à l’Empire austro-hongrois de 1772 à 1919, fut annexé par l’Empire russe après le second partage de la Pologne en 1793. Dès 1667, sous le règne d'Alexis Ier (1645-1676), l'Ukraine commença à subir l'influence de la langue russe. La Russie prit le contrôle de la rive gauche de l’Ukraine y compris Kiev et reconnut les droits de la Pologne sur la rive droite du fleuve.

Les territoires situés à l'Ouest du Dniepr restèrent dans l'orbite de Varsovie (Pologne) jusqu'en 1793-1795. Tout le temps que l'ouest de l'Ukraine fut soumis à la tutelle des Habsbourg, il fut autorisé à développer sa culture et sa langue nationales, surtout après la Constitution de 1867. Dès le XVIIIe siècle, les Ukrainiens purent développer leurs propres écoles qui enseignaient en ukrainien. L'impression de journaux en ukrainien fut autorisée à partir de 1848. La Galicie et, dans une moindre mesure, la Bucovine devinrent en quelque sorte le terrain fertile des revendications des Ukrainiens en faveur de leur langue. Il faut préciser que, de la part de l'Empire austro-hongrois, l'usage de l'ukrainien constituait un moyen d'enrayer la propagande panslaviste de Saint-Pétersbourg. Les Ukrainiens de Pologne et de l'Empire austro-hongrois furent traditionnellement appelés «Ruthènes».

Par contre, l'Est et le Sud subirent la russification des tsars, puis des Soviétiques. Durant deux siècles d'occupation, les décrets (oukazy) se succédèrent pour limiter, voire interdire l'usage de la langue ukrainienne. Pour les tsars, l'ukrainien était perçu non seulement comme un «dialecte inférieur au russe», mais aussi comme un «dialecte de transition» entre le polonais et le russe pour susciter l'agitation politique. C'est pourquoi les tsars pratiquèrent une vigoureuse politique de russification à l'égard de l'ukrainien. En 1863, le ministre russe de l'Intérieur d'Alexandre II (1855-1881), Pyotr Valuev, publia une circulaire interdisant l'impression de documents pédagogiques et de livres religieux (y compris la Bible) et populaires en ukrainien. C'est à lui qu'on doit cette formule célèbre: «Il n'y a jamais eu de langue ukrainienne, il n'y en a jamais eu et il n'y en aura jamais.» Seules les œuvres littéraires furent tolérées. L'enseignement en ukrainien dans les écoles fut simplement interdit. Ces dispositions furent encore renforcées par l'oukase d'Ems du 18 mai 1867, qui interdit l'importation de livres en ukrainien dans l'Empire russe ainsi que l'impression de textes originaux ou de traductions en ukrainien, sauf pour les documents historiques (sans adopter l'orthographe ukrainienne moderne) et de certains romans (sous réserve d'adopter l'orthographe russe). Ce ne fut pas tout, car les représentations théâtrales furent interdites en 1876, ainsi que toute déclamation et lecture publique, sans oublier l'édition des partitions musicales en ukrainien. Puis la chaire d'ethnographie de l'Université de Kiev fut supprimée. Si la politique réformiste d'Alexandre II avait pour objectif l'alphabétisation des campagnes, elle devait exclure les Ukrainiens, sauf s'ils étaient totalement russifiés! De fait, à la fin du XIXe siècle, les Ukrainiens formaient une classe sociale essentiellement rurale, l'ukrainien étant considéré comme la langue de ruraux incultes!

Le tsar Alexandre III (1881-1894) poursuivit la même politique, mais en y ajoutant une autre trouvaille: l'interdiction de choisir un nom de baptême en ukrainien pour les nouveaux-nés. Les Piotr russes remplacèrent les Petro ukrainiens. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent les unes aux autres. En 1881, l'ukrainien fut interdit dans les sermons à l'église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de l'interdiction dans les théâtres mais dans toutes les provinces; puis, en 1895, l'interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants en ukrainien. Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit en 1901 l'usage du mot «Ukraine» et imposa la dénomination de «Malorossiia» («Petite-Russie»). Les Ukrainiens furent officiellement appelés «Petits-Russes».

Déjà, les Russes avaient commencé à industrialiser l'Ukraine. Des dizaines de milliers de Russes vinrent habiter à l'est du pays, en Ukraine-Sloboda et au sud (la Novorossija: la «Nouvelle Russie»). Beaucoup d'Ukrainiens ruraux s'exilèrent dans les villes où ils adoptèrent le plus souvent le russe.

Mais les politiques pratiquées par les tsars conservateurs et rétrogrades suscitèrent l'opposition des révolutionnaires. Alexandre II, après avoir survécu à quatre tentatives d'assassinat, périt lors d'un attentat (le 13 mars 1881) à la grenade artisanale lancée par un révolutionnaire polonais. Alexandre III dut également faire face à des tentatives d'assassinat. En 1905, sous l'impulsion des premiers mouvements révolutionnaires, les publications en ukrainien et les associations culturelles ukrainiennes furent à nouveau autorisées. On remit en place des structures culturelles afin de relever le niveau de culture et d'instruction des Ukrainiens, dont seulement 13 % étaient alphabétisés en 1897.

Au cours de la Première Guerre mondiale, à la suite de la Révolution bolchevique de 1917, appelée «Grande Révolution socialiste d'octobre», l'Ukraine proclama son indépendance. Au même moment, en Galicie, en Bucovine et en Ukraine carpatique, les Ukrainiens sous domination autrichienne s'affranchirent et fondèrent, en 1918, leur propre république en Galicie orientale, qui ne tarda pas à rejoindre l'Ukraine russe pour former une fédération. Cette période d'indépendance permit de prendre des mesures favorisant la langue ukrainienne.

2 L'Ukraine et l'URSS

Proclamée en novembre 1917, la République autonome ukrainienne eut à faire face à la République soviétique d'Ukraine soutenue par les bolcheviques. La Russie soviétique créa en 1922 la République socialiste soviétique d'Ukraine. L'Ukraine de l'Ouest et l'Ukraine du Sud-Est furent réunies et annexées à l'URSS.

2.1 La politique d'ouverture envers les nationalités

En principe, la nouvelle Ukraine soviétique eut le droit d'utiliser sa langue. Soulignons que, sous le régime de Lénine, l'Union soviétique s'était engagée officiellement dans une politique dite «d'enracinement» (korenizaciâ). Les diverses nationalités de l'URSS obtinrent aussitôt le droit d'utiliser leur langue dans les écoles et les administrations locales. C'est ainsi que l'ukrainien fut introduit dans les écoles primaires en 1921. L'ukrainisation favorisa une certaine consolidation de la nation ukrainienne et davantage de citoyens s'intéressèrent à la langue nationale.  Cependant, l'ukrainien demeura une langue limitée dans son vocabulaire, notamment dans les domaines technique et scientifique. De plus, l'ukrainien de cette époque comptait encore un grand nombre de particularismes régionaux et de variantes dialectales.

Au cours de cette période, les besoins ethniques et culturels des minorités nationales de l’Ukraine devinrent pour la première fois un élément des politiques nationales. Afin de mettre en oeuvre la politique de l’État dans le domaine des nationalités, un organisme national spécial, le Secrétariat des nationalités, fut créé, ainsi que plusieurs organismes nationaux locaux, particulièrement des organismes juifs, polonais et russes. Les institutions d’éducation ukrainiennes, polonaises, juives et autres, ainsi que les bibliothèques et les théâtres nationaux, interdits sous le tsarisme, reprirent leurs activités.

2.2 Le retour de la déculturation

À partir des années trente, c'est-à-dire sous Staline, les succès relatifs de l'ukrainien furent arrêtées net. La répression commença à s’exercer contre les Ukrainiens et les membres des minorités nationales, notamment à l’égard des Polonais. Dès 1933, des politiques d'épuration furent engagées par les Russes. Toutes les concessions linguistiques et culturelles accordées aux nationalités non russes furent réduites à néant par une politique agressive de russification. Des Ukrainiens, des Polonais et plusieurs membres des autres minorités ethniques furent déportés. En 1938, le russe devint une matière obligatoire dans toutes les écoles ukrainiennes.

Le 19 septembre 1941, la Wehrmacht d'Adolf Hitler entra dans Kiev, qui comptait alors 900 000 habitants, dont 120 à 130 000 Juifs. Les nazis avaient décidé d'exécuter tous les Juifs. Selon les rapports allemands, 33 771 Juifs furent exécutés durant l'opération. Après les exécutions de masse, un camp de concentration fut créé à Babi Yar. Dans les mois qui suivirent, 60 000 exécutions eurent lieu au même endroit sur des Juifs, des Polonais, des Tsiganes et des Ukrainiens.

Puis l'Ukraine devint la cible préférée des mouvements de migration décidés par Moscou. Dès que les Soviétiques construisaient une usine en Ukraine, presque toujours dans l'Est et le Sud, ils faisaient venir des Russes. Le nombre de Russes fut multiplié par trois: de 8,2 % en 1920, ils passèrent à 16,9 en 1959 avant d'atteindre 22,1 % en 1989. Progressivement, se sont façonnées des mentalités entre l'Ouest et l'Est, qui n'ont pas évolué au même rythme. Le russe réussit à reléguer l'ukrainien à l'arrière-plan social, surtout à l'est du fleuve Dniepr, avec comme résultat que le russe a fini par s'imposer dans toute l'Ukraine, notamment dans les domaines de la politique, de l'économie, de l'enseignement supérieur, etc. Toute la terminologie ukrainienne fut alors formée sur le modèle russe, avec quelques adaptations phonétiques. Le russe devint le symbole de la réussite sociale, de l'instruction et de l'intégration urbaine. Pour l'Ukrainien, le Russe était «le grand frère», la référence, l'autorité, mais également l'oppresseur à la fois redouté et méprisé («moskal»). Pour le Russe, l'Ukrainien était le «provincial». Se développèrent alors des stéréotypes opposant, d'une part, le paysan, le provincial, le non-instruit, le «grand benêt», d'autre part, l'urbain, l'instruit, le débrouillard, le «petit malin», bref, l'Ukrainien par opposition au Russe!   

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, le régime stalinien déporta près de 400 000 Allemands d’Ukraine en URSS, puis 180 000 Tatars de Crimée, ainsi que des Grecs, des Bulgares et des Arméniens. Rappelons que Moscou avait pour politique de brasser les populations dans toute l'URSS afin de mélanger les peuples et favoriser la formation d'un «peuple soviétique» superposé à celui de chacune des régions. On espérait ainsi susciter une double identité, celle de la communauté soviétique à laquelle pouvait s'ajouter celle du lieu de naissance. La russification, tant linguistique que sociale, se faisait surtout dans les villes de l'Ukraine où le russe était pratiquement obligatoire pour assurer sa promotion sociale. La ville de Kiev illustrait bien cette dominance du russe dans la vie urbaine en Ukraine.

Après la mort de Staline en 1953 et la nomination de Nikita Khrouchtchev comme nouveau secrétaire du Parti communiste de l'URSS, l'Ukraine connut un certain «dégel» qui aboutit à un nouvel korenizaciâ : les Ukrainiens occupèrent les postes de direction dans leur pays. En 1954, la Crimée, qui faisait alors partie de la république de Russie, fut rattachée à l'Ukraine par Nikita Khrouchtchev. À partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine suivit un cours parallèle à celle de l'Union soviétique qui poursuivit sa russification en Ukraine, ce qui suscita aussi des mouvements nationalistes. C'est que, dès la fin des années cinquante, le «dégel» avait déjà pris fin, alors que s'amorçait une politique des nationalités moins libérales: l'assimilation des nationalités non russes au peuple russe et à sa langue, qui représentaient l'État soviétique. La réforme scolaire de 1958-1959 laissait les parents libres d'envoyer leurs enfants dans les écoles linguistiques de leur choix. Dans les faits, cette politique entraîna l'affaiblissement de toutes les langues autres que le russe, y compris l'ukrainien. Lors du XXIIe congrès du Parti communiste de 1961, Khrouchtchev inventa le concept de «deuxième langue maternelle» à l'égard du russe pour tous les citoyens soviétiques non russophones. Au cours des deux décennies suivantes, la politique de russification se radicalisa, notamment dans l'enseignement, ce qui affermit encore davantage le russe en Ukraine. Le russe dominait dans tous les domaines, que ce soit l'école, l'université, la recherche scientifique, la culture, l'administration publique, l'économie, les médias, les relations extérieures, etc. Non seulement l'ukrainien fut considéré comme la caractéristique des citoyens incultes et ruraux, mais il fut relégué à la vie de famille, à l'école maternelle et primaire, à la radio locale et à certaines revues. Les élèves ukrainiens pouvaient encourir des sanctions à l'école secondaire lorsqu'ils étaient surpris à prononcer des mots en ukrainien.

3 La situation juridique de la langue sous l’URSS

Bien que l'épanouissement des nationalités d'URSS fût toujours présenté par les autorités soviétiques comme un «phénomène positif», cette philosophie demeurait une exception. Officiellement, le régime considérait que le maintien des langues des nationalités devait demeurer un fait temporaire, dont il convenait de tenir compte en attendant et en préparant pour l'avenir la «fusion» des peuples de l'URSS en une Grande Nation soviétique, dont la langue ne saurait être que le russe. C'est pourquoi les dirigeants locaux durent composer avec la prééminence du russe sur leur territoire, et ce, malgré les protections constitutionnelles dont bénéficiaient, du moins en théorie, les citoyens de l’Ukraine soviétique.

Ainsi, les articles 32 et 34 de la Constitution du 20 avril 1978 proclamaient l’égalité de tous les citoyens:

Article 32

Les citoyens de la République socialiste soviétique (RSS) d'Ukraine sont égaux devant la loi indépendamment de leur origine, de leur situation sociale et de leurs biens, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur niveau d'instruction, de leur langue, de leur attitude vis-à-vis de la religion, du genre et du caractère de leurs occupations, de leur lieu de résidence et autres circonstances.

L'égalité en droit des citoyens de la RSS d'Ukraine est garantie dans tous les domaines de la vie économique, politique, sociale et culturelle.

Article 34

Les citoyens de la RSS d'Ukraine de races et de nationalités différentes jouissent de droits égaux.

L'exercice de ces droits est garanti par la politique de développement harmonieux et de rapprochement de toutes les nations et ethnies de l'URSS, par l'éducation des citoyens dans l'esprit du patriotisme soviétique et de l'internationalisme socialiste, par la possibilité d'utiliser sa langue maternelle et la langue des autres peuples de l'URSS.

Toute restriction directe ou indirecte des droits, tout établissement de privilèges directs ou indirects pour les citoyens en raison de la race ou de la nationalité, de même que toute propagande d'exclusivisme racial ou national, de haine ou de mépris sont punis par la loi.

Article 43

Les citoyens de la RSS d'Ukraine ont droit à l'instruction.

Ce droit est garanti par la gratuité de tous les types de formation, par la réalisation de l'enseignement secondaire obligatoire universel de la jeunesse, par le vaste développement de l'enseignement secondaire spécialisé, de l'enseignement professionnel et technique et de l'enseignement supérieur sur la base du rapport de l'enseignement avec la vie et avec la production; par le développement des cours par correspondance et des cours du soir; par l'octroi de bourses du gouvernement et d'avantages aux élèves et aux étudiants; par la possibilité d'un enseignement à l'école dans la langue maternelle; par la création de conditions pour l'autodidaxie.

Le seul cas où la Constitution mentionnait la langue ukrainienne concernait la procédure judiciaire. Selon l’article 157, celle-ci devait être conduite en ukrainien ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée:

Article 157

La procédure judiciaire dans la RSS d'Ukraine est conduite dans la langue ukrainienne ou dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

En dépit des dispositions soviétiques proclamant le droit de chaque citoyen au libre choix de sa langue, notamment en matière d'enseignement et de création intellectuelle, en dépit également de l'égalité des ressources en vue de la conservation, de l'étude et du développement de toutes les langues des peuples de l’Union, en dépit encore de la préoccupation particulière de l'État soviétique envers les langues minoritaires et en dépit aussi de la nécessité de connaître les langues des relations interethniques, le russe conservait une préséance certaine sur toute autre langue, ce qui incluait l’ukrainien.

La situation était devenue telle en Ukraine qu’une majorité de parents préférait faire instruire ses enfants dans les écoles russes plutôt que dans les écoles ukrainiennes. Le russe était devenu la véritable langue de la promotion sociale, de la vie politique et de la réussite économique. Pourtant, la Loi sur les langues de 1989, adoptée par la RSS d’Ukraine proclamait l’ukrainien comme langue officielle (art. 2):

Article 2

1) Conformément à la Constitution de la RSS d'Ukraine, la langue officielle de la RSS d'Ukraine est l’ukrainien.

2) La RSS d'Ukraine garantit sous tous les aspects, le développement et le fonctionnement de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie sociale (État, république) et locale, les partis politiques, les organismes publics, les institutions et les organisations fondées, les conditions nécessaires pour l'étude de la langue.

Malgré le caractère formel de la proclamation de l'ukrainien comme langue officielle de la RSS d'Ukraine, le russe restait la «première» langue officielle, l'ukrainien, la «seconde». Certes, depuis l’indépendance, la situation a considérablement changé, mais l’ukrainien n’a pas encore, partout sur le territoire de l’Ukraine, le statut réel auquel il aurait droit, notamment dans les oblasts du Sud et de l'Est, principalement dans les grandes villes.

Au cours de cette époque, le développement de l'ukrainien fut continuellement entravé par de constantes conquêtes russes. La grammaire et l'orthographe furent modifiées à répétition pour ressembler davantage au russe. Cette situation a eu des conséquences sur la langue ukrainienne à un point tel qu'un Ukrainien surpris à parler sa langue dans un lieu public passait pour un «nationaliste» nécessairement suspect, voire dangereux! Aujourd'hui encore, beaucoup d'Ukrainiens utilisent un cocktail d'ukrainien et de russe lorsqu'ils parlent. Chacun mélange les langues à sa manière. On appelle ce phénomène de «bilinguisme alterné» le sourjyk écrit aussi surzhik ou surgik. Finalement, des Ukrainiens sont devenus tellement bilingues, qu'ils ne savent plus s'ils parlent le russe ou l'ukrainien, et ce, d'autant plus que les deux langues sont assez rapprochées. Souvent, ils alternent d'une langue à l'autre au cours d'une même conversation avec le même interlocuteur. Par exemple, de jeunes auteurs peuvent écrire leur premier roman en russe, le second en ukrainien (ou l'inverse), et ainsi de suite alternativement. Le phénomène du sourjyk est également présent dans tous les journaux ukrainiens, même si l'ukrainien standard et normalisé tend à s'affirmer de plus en plus. Certes, l'indépendance ne pouvait certainement pas suffire à balayer par magie des siècles d'histoire et d'assimilation.

4 Depuis l'indépendance de l'Ukraine (1991)

Puis les réformes commencées par Mikhaïl Gorbatchev en 1985 donnèrent un nouvel élan aux mouvements des nationalités au sein de l’URSS. Le 16 juillet 1990, alors que l'URSS existait encore, le Rada (Conseil) suprême de l’Ukraine adopta une Déclaration sur la souveraineté nationale de l’Ukraine, qui indique, entre autres:

La République soviétique ukrainienne garantit à tous les citoyens de la République, indépendamment de leur origine, de leur situation sociale, de leur propriété, de leur appartenance raciale et nationale, de leur sexe, de leur formation, de leur langue, de leurs opinions politiques, de leurs convictions religieuses, de leur profession, de leur domicile et d'autres circonstances, l'égalité devant la loi (paragraphe IV). La République soviétique ukrainienne .. garantit à toutes les nationalités qui vivent sur le territoire de la République le droit au libre développement nationale culturel (paragraphe VII). L'Ukraine donne au droit international la primauté sur le droit national (paragraphe X). 

Soulignons que, d'après le paragraphe, les lois nationales qui contrediraient les traités internationaux tels que ceux de l'ONU, du Conseil de l'Europe, de l'OSCE, etc., seraient sans effet.

Puis, le 1er novembre 1991, le Parlement ukrainien adopta une déclaration solennelle la Déclaration des droits des nationalités d'Ukraine. Cette déclaration a joué un rôle important pendant la campagne précédant le référendum sur l'indépendance de l'Ukraine, qui eut lieu le 1er décembre. Les citoyens des diverses nationalités ont cru que le nouveau pays pouvait construire un État démocratique légitime. En effet, l'article 1 de la Déclaration garantissait à tous les peuples, groupes nationaux et citoyens vivant sur le territoire de l'Ukraine l'égalité des droits politiques, économiques, sociaux et culturels. À l'article 2, l'État ukrainien garantissait à toutes les nationalités le droit de préserver leur habitat traditionnel et d'assurer l'existence d'unités administratives nationales, et d'assumer la responsabilité de créer les conditions propices au développement des langues et des cultures nationales. Quant à l'article 3, il garantissait à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information:

Article 3

L'État ukrainien garantit à tous les peuples et groupes ethniques le droit d'employer librement leurs langues maternelles dans toutes les sphères de la vie publique, y compris dans l'éducation, l'élaboration, la réception et la diffusion de l'information.

D'ailleurs, les résultats du référendum ont démontré que la grande majorité de la population, soit 90,3 % des citoyens toutes ethnies confondues, ont voté OUI à l'indépendance de l'Ukraine. À la fin de 1991, l'Ukraine proclama son indépendance de l’URSS, ratifiée ensuite par un référendum national, le 1er décembre de la même année.

Puis des tensions avec la Russie au sujet de la Crimée ne tardèrent pas à apparaître. Peu après l'indépendance, un mouvement sécessionniste dirigé par des Russes se forma en Crimée. La Crimée proclama même son indépendance, mais celle-ci fut finalement abrogée en mai 1992. Puis, le même mois, le Parlement de la fédération de Russie déclara nul et caduc le transfert de 1954 qui rattachait la Crimée à l'Ukraine. Les Russes se ravisèrent et finirent par reconnaître la Crimée comme faisant partie de l’Ukraine. Dans l’état actuel des choses, la république de Crimée est une entité autonome, mais faisant partie «intégrante et inséparable» de l’Ukraine; elle est peuplée de Russes orthodoxes, d’Ukrainiens, de Tatars musulmans, et de quelques minorités grecques, bulgares et juives karaïtes. Plusieurs dispositions de la Constitution ukrainienne de 1996 — les articles 134 à 139 — sont consacrées à la République autonome de Crimée qui, par ailleurs, est dotée de sa propre constitution selon laquelle elle exerce le pouvoir dans des domaines comme la préservation de la culture.

Aujourd'hui, les Ukrainiens sont redevenus plus libres de leurs mouvements, mais cette nouvelle liberté semble encore limitée. L'imposition des visas et la fermeture de petits passages frontaliers ne correspondant pas aux normes de l'Union européenne représentent un douloureux retour en arrière. Beaucoup d'Ukrainiens sont déçus, particulièrement la minorité hongroise, qui forme 13 % de la région frontalière. Cette minorité habite un pays qui se développe économiquement à pas de tortue et ne sont pas sans observer la mère patrie s'aligner vers les changements, la prospérité et la démocratie. Alors, ils plient bagage. Des milliers d'Ukrainiens d'origine hongroise prennent, chaque année, le chemin de l'eldorado européen, laissant derrière eux un pays à l'avenir incertain.

Depuis l'indépendance de 1991, le pays a perdu plus de 60 % de son PNB et la moitié de la population vit sous le seuil de la pauvreté. La situation paraît d'autant plus grave que, en une dizaine d'années de présidence, Leonid Koutchma, un dirigeant népotique qui parlait fort mal l'ukrainien, n'a rien fait pour améliorer le sort des démunis. Il a préféré veiller sur la fortune de sa famille, alors que la criminalité organisée devenait la nouvelle force motrice de l'Ukraine indépendante.  Avant son élection, Koutchma avait promis de faire du russe un «langue officielle» en conservant à l'ukrainien le statut de «langue d'État», la distinction entre les deux termes étant peu significative (elle ne l'est pas en français). Mais le président n'a jamais tenu sa promesse, bien qu'il ait rappelé en décembre 2001 que le russe ne devait pas être considéré en Ukraine comme une «langue étrangère». En réalité, Koutchma savait bien que le russe avait le statut de langue co-officielle de facto. Fait anecdotique: lors de la visite du pape Jean-Paul II en Ukraine (2001), des Ukrainiens ont affirmé que le pape polonais parlait mieux l’ukrainien que leur ex-président ukrainien russophone Koutchma!

4.1 L'État de droit

En accédant à l'indépendance en 1991, la république d’Ukraine s'est trouvée confrontée à la question des minorités ethniques au sein d’un État de droit. Il faut signaler que la défense des droits des minorités nationales a été dès lors l'un des objectifs prioritaires du gouvernement ukrainien sur le plan des relations interethniques. Nous le savons, du fait que la population ukrainienne est composée de plusieurs ethnies — plus du quart des citoyens du pays ne sont pas des «Ukrainiens de souche» — et que ces groupes très diversifiés au plan culturel, religieux et linguistique vivent ensemble depuis longtemps, l’Ukraine a opté pour une société multiculturelle.

Rappelons également que, le 9 novembre 1995, l’Ukraine est entrée au Conseil de l'Europe et a ainsi contracté un certain nombre d'obligations auprès de cet organisme. Le pays s'est acquitté de l'une de ces obligations en adoptant une nouvelle constitution fondée sur les principes démocratiques et inspirée de l'idée de la primauté du droit. La Constitution du 28 juin 1996 a donné une dimension nouvelle à l’État ukrainien en consacrant le principe suivant lequel les droits de l'homme et les libertés fondamentales ainsi que leur sauvegarde doivent déterminer la teneur et l'orientation des politiques de l'État. À l’article 1er, la Constitution proclame que l'Ukraine forme un «État souverain et indépendant, démocratique, social et fondé sur le droit». Il est déclaré dans la Constitution que les traités internationaux ratifiés par la Verkhovna Rada (Parlement) de l'Ukraine font partie intégrante du droit interne. L'article 10 de la Constitution déclare l'ukrainien comme langue officielle:

Article 10

1) La langue d'État de l'Ukraine est l'ukrainien.

2) L’État assure le développement et le fonctionnement de la langue ukrainienne dans tous les domaines de la vie sociale partout sur le territoire de l’Ukraine.

En vertu des obligations inhérentes pour adhérer au Conseil de l'Europe, l'article 11 accorde des droits linguistiques substantiels aux minorités:

Article 11

L'État favorise la consolidation et le développement de la nation ukrainienne, sa conscience historique, ses traditions et sa culture, et aussi le développement des particularités ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses de tous les peuples autochtones et des minorités nationales de l'Ukraine.

En son article 24, la Constitution de l'Ukraine garantit à tous les citoyens les mêmes droits et libertés constitutionnels et interdit la discrimination fondée sur la race, la couleur, les convictions politiques, religieuses et autres, l'origine ethnique ou sociale, la fortune, la langue ou toute autre situation:

Article 24

Les citoyens ont des libertés et des droits constitutionnels identiques, et sont égaux devant la loi. Il ne saurait exister aucun privilège, ni restriction fondé sur la race, la couleur de peau, les convictions politiques, religieuses ou autres, les origines sociales ou ethniques, la richesse, le lieu de résidence, la langue ou toute autre élément.

L’article 26 reconnaît aux étrangers et aux «apatrides» se trouvant légalement en Ukraine les mêmes droits et libertés que ceux dont jouissent les citoyens ukrainiens dans leur pays, sous réserve des restrictions formulées dans la Constitution, les lois ukrainiennes ou les traités internationaux auxquels le pays est partie. De plus, l'article 2 de la Loi sur le statut des étrangers reconnaît l'égalité des étrangers devant la loi:

Article 2

Les étrangers ou les apatrides sont égaux devant la loi ukrainienne quelle que soit leur origine, leur position sociale, leur richesse, leur race, leur nationalité ou toute autre caractéristique.

Conformément à sa nouvelle orientation politique, l’État ukrainien a entrepris la révision systématique des lois et règlements nationaux afin de les aligner sur les règles et principes européens, ainsi que sur les principes universaux du droit international. Afin d’éliminer les effets néfastes d'une politique par laquelle l'URSS avait cherché à faire perdre aux républiques qui la constituaient leur identité nationale, l'Ukraine a pris diverses mesures législatives et administratives dans le but de préserver l'originalité culturelle des ethnies peuplant le territoire national, dont bien sûr le groupe constituant la majorité nationale du pays: les Ukrainiens de souche, qui avaient connu un grand nombre d’injustices. Par ailleurs, dans son arrêt du 14 décembre 1999, le Tribunal constitutionnel a confirmé l'obligation d'utiliser l'ukrainien dans l'ensemble des domaines officiels.

L'une des difficultés pour l'État est de fonder la nation ukrainienne sur la base d'une langue nationale, l'ukrainien, et l'obligation de faire des concessions importantes aux minorités, notamment la minorité russe. Il s'agit là d'une sorte de contradiction juridique qui entraîne des difficultés dans l'application des droits de la majorités et de ceux des minorités.

4.2 La Révolution orange (novembre 2004)

Puis, est survenue la fameuse «Révolution orange». Pourquoi orange? En Ukraine, une tradition veut qu'une jeune femme voulant dire non à un prétendant place une citrouille (donc orange) devant sa porte. Au soir du 23 novembre 2004, quelque 200 000 manifestants hissant des drapeaux de couleur orange (ou le jaune du drapeau national) occupèrent le centre de Kiev, la capitale, pour dire non au résultat des élections entachées de fraudes (en réalité: des élections truquées!). Dénonçant ces «fraudes», le chef de l’opposition, Viktor Iouchtchenko, exigea que de nouvelles élections soient organisées au mois de décembre. Le pouvoir a bien tenté de résister à la marée de l’opposition et aux pressions de l’opinion internationale.


La Révolution orange

Au cours de la campagne électorale, Viktor Iouchtchenko avait trouvé une alliée de taille en la personne de Yulia Tymoshenko, une femme d'affaires ayant réussi dans l'industrie du gaz et devenue depuis l'une des personnalités les plus riches de l'Ukraine. Les publications de certains médias avaient surnommé la populiste charismatique tantôt de «Jeanne d'Arc de la Révolution orange», tantôt de «princesse Leila de la Révolution orange», tantôt de «égérie de la Révolution orange», tantôt de «pasionaria ukrainienne».  C'est que cette femme millionnaire, au demeurant fort jolie, exerce une fascination certaine chez les Ukrainiens, mais pas du tout chez les russophones! Mme Tymoshenko, avec son prénom «Yulia» et ses tresses blondes, a été l'un des symboles de la Révolution orange!

Comme on s'y attendait, les élections présidentielles de décembre 2004 ont été remportées par Viktor Iouchtchenko, mais elles ont aussi porté un dur coup au légendaire bilinguisme ukrainien-russe. Les ukrainophones sont tous voté en bloc pour le nouveau président (couleur orange), mais beaucoup de Russes de Kiev en ont fait autant.

Par contre, tous les Russes et russophiles convaincus résidant dans les oblasts du Sud-Est (en bleu: Kharhiv, Donetsk, Luhansk, Zaporozhia, etc.), ainsi qu'en Crimée, ont voté pour le candidat pro-russe, Viktor Yanukovych.

Russophones et russophiles ont cru qu'ils faisaient face à des «nationalistes frustrés» qui allaient brimer leurs droits et que le candidat Viktor Iouchtchenko voulait entourer leurs régions de barbelés et y mettre le feu! Ils se figuraient aussi que les «méchants nationalistes» de l'Ouest tabassaient quiconque parlait russe! Chez les Ukrainiens, des murs ont été couverts d'expressions telles que «Moscovites, sortez». Le régime alors en place a même brandi le spectre de la guerre civile entre l'Ouest ukrainophone et gréco-catholique, et l'Est russophone et orthodoxe.

En fait, il faut admettre que les conflits entre l'Ouest ukrainophone et le Sud-Est russophone ont été exacerbés par des politiciens des deux clans, qui avaient intérêt à diviser le pays pour mieux régner : les «bons oranges» contre les «méchants bleus», ou sa variante les «bons bleus» contre les «méchants oranges».

Une chose est certaine: ce sont les ukrainophones de l'Ouest qui ont fait la Révolution orange, pas les russophones de l'Est, ni vraiment les ukrainophones de Kiev, qui ont toujours été plus conciliants, bien que, eux aussi, en ont eu raz le bol de la politique racoleuse et de la corruption généralisée. Mais les pancartes dans la foule de la Révolution orange à Kiev ne portaient aucune inscription en russe. Le 23 janvier 2005, soit après son élection à la présidence de l'Ukraine, Viktor Iouchtchenko déclarait aux Ukrainiens massés sur la place de l'Indépendance:

Nous, les citoyens d'Ukraine, sommes devenus une nation unie. Personne ne peut nous séparer, que ce soit sur la base des langues que nous parlons, des religions que nous pratiquons ou des opinions politiques que nous avons. Nous partageons un destin ukrainien commun. Nous avons une fierté ukrainienne commune. Nous sommes fiers d'être Ukrainiens. Nous venons de franchir une étape irréversible vers la démocratie.

Soulignons que Viktor Iouchtchenko, bien qu'ukrainien russophone de naissance, s'est toujours exprimé en ukrainien devant la foule. Maintenant que la «Révolution orange» a triomphé et qu'elle a créé bien des attentes, les déceptions devaient forcément être au rendez-vous, l'Ukraine étant encore dirigée par des humains!

4.3 Les déceptions du nouveau pouvoir

Le 4 février 2005, le nouveau président de l'Ukraine, Victor Iouchtchenko, signait le décret portant nomination de Yulia Tymoshenko au poste du premier ministre. Sa candidature a été soutenue par 373 députés de la Verkhovna Rada (Parlement), qui ont donné leur accord à sa nomination.


Le président Iouchtchenko
et Mme Tymoshenko
(Photo 2006 AP/ S.Chuzavkov)

Cependant, huit mois après la Révolution orange, la plus grande déception semblait être Viktor Iouchtchenko lui-même. Il s'est révélé un politicien médiocre, peu rassembleur et incapable de faire passer ses réformes. Plus de la moitié des projets de loi sont restés sur les tablettes! La presse ukrainienne a interprété ce fait comme «une défaite de l'équipe orange». Le Parlement ukrainien est formé d'un grand nombre de partis et plusieurs changent d'allégeance au gré de leur intérêts. Le président n'a pas su les rallier à sa cause. Les alliances se font et de défont, alors que l'équipe orange s'affaiblit. Puis, le 8 septembre 2005, après la démission de plusieurs hauts fonctionnaires, le gouvernement de Yulia Tymoshenko fut écarté par le président Iouchtchenko, espérant que cela puisse redorer son image. L'ancienne première ministre a fondé son propre parti politique (le Bloc) et a accusé à plusieurs reprises V. Iouchtchenko de coopérer avec les «oligarques» du pays et d'avoir une attitude permissive à l'égard de la corruption. Mais le départ prématuré de la populaire Yulia Tymoshenko, ainsi que les résultats peu concluants en matière de lutte contre la pauvreté et la corruption, ont quelque peu ébranlé l'enthousiasme des Ukrainiens vis-à-vis leur président.

Les réformes économiques ont continué à traîner de la patte. Les relations avec l'Est russophone sont devenues glaciales et le gouvernement ukrainien a fini par ne compter aucun ministre issu de cette région. Le bilan politique reste bien maigre. Après les élections législatives de mars 2006, à l'issue de quatre mois de crise, l'ancien candidat à la présidence et principal opposant du président Iouchtchenko, M. Viktor Yanukovych, a été choisi en août 2006 comme premier ministre de l'Ukraine. Le président Iouchtchenko a accepté sa candidature après voir obtenu du camp pro-russe un pacte comportant des assurances sur le maintien de la politique pro-occidentale en Ukraine. La cohabitation des anciens rivaux n'a pas été facile, surtout depuis que le président a perdu le pouvoir de limoger le premier ministre, au terme d'une réforme constitutionnelle entrée en vigueur au début de l'année 2006.

Une nouvelle élection présidentielle a eu lieu les 17 janvier 2010, avec un second tour prévu le 7 février. Le candidat pro-russe Viktor Yanukovych a remporté l'élection présidentielle, prenant sa revanche sur la Révolution orange de 2004, qui l'avait contraint de jeter l'éponge. Selon les résultats, Yanukovych a obtenu 48,6 % des suffrages et sa rivale Yulia Tymoshenko, alors première ministre, 45,8 %. Le 7 février, Yulia Tymoshenko perdit le second tour, en réunissant 45,47 % des voix, contre 48,95 % à son rival. Yanukovych s'est proclamé président et a promis d'être le président de tous les Ukrainiens. Il a aussi invité Mme Yulia Tymoshenko à démissionner.  Viktor Yanukovych exerce les fonctions de président de la république d'Ukraine depuis le 25 février 2010.

La Révolution orange a servi de modèle à d'autres peuples qui voudraient prendre de façon pacifique le virage démocratique, comme en Biélorussie, au Kirghizistan, au Kazakhstan ou en Azerbaïdjan. Si l'Ukraine a quelque peu raté sa révolution, on peut bien se demander qui la réussira?

4.4 Les conflits entre ukrainophones et russophones

Auparavant, la plupart des russophones voyaient l'ukrainien comme une «langue folklorique», alors que certains considèrent maintenant l'ukrainien comme un symbole de l'indépendance face à la corruption généralisée et à la Russie de Vladimir Poutine. On rapporte ces propos de Lénine: «Si nous perdons l’Ukraine nous perdons la tête.» Est-ce que cela signifie que l'Ukraine a maintenant repris en mains son destin et que les jours de la langue russe sont comptés en Ukraine? Est-ce plutôt que Moscou craint que le virus démocratique ukrainien ne contamine la Biélorussie, puis la Russie? Beaucoup de Russes d'Ukraine considèrent maintenant l'Ukraine comme «leur pays» et sont prêts à se bilinguiser.

En 2003, l'Institut de sociologie de Kiev avait fait un sondage pour savoir si l'Ukraine était une patrie pour ses habitants russophones: 76 % avaient répondu par l'affirmative, 16 % s'étaient abstenus et à peine plus de 6 % avaient répondu non. Ces résultats ont le mérite d'être clairs: les habitants de la partie orientale de l’Ukraine ne s’identifient pas comme des Russes, mais comme des «gens d'ici», ce qui signifie des Ukrainiens russophones. Pour certains observateurs, l’encadrement politique dans lequel vivent les russophones du Sud-Est n’en fait pas nécessairement des militants pro-communismes ou pro-Russie, mais plutôt des citoyens encore politiquement passifs qui ont peur de revendiquer quoi que ce soit; ce n'est pas dans leur culture. Ils se cherchent encore une identité propre. S'il faut reconnaître des différences héritées de l'histoire entre les territoires situés de part et d'autre du Dniepr, une nouvelle identité ukrainienne pourrait bientôt se profiler, dans laquelle les éléments russes et ukrainiens seraient mieux intégrés. Malgré sa position prédominante depuis des décennies dans les villes, le russe commence à régresser, notamment dans l'Administration, l'éducation et surtout dans l'affichage exclusivement ukrainien. 

Cependant, l'Ukraine aura toujours un grand voisin qu'il sera impossible de balayer sous le tapis. Pour instaurer l'État de droit et la démocratie en lieu et place de l'ancien système opaque et qualifié de corrompu, qui n'hésitait pas à recourir à des méthodes criminelles, le nouveau président doit faire vite. L'opposition pro-russe veille au grain et on parle de faire du russe la «seconde langue officielle» du pays, comme en Biélorussie. Pourtant, seule une minorité souhaite donner au russe le statut de «seconde langue officielle», même parmi les russophones qui, dans une proportion de 70 %, considèrent aujourd'hui qu'une «bonne connaissance de l’ukrainien» est nécessaire, alors que la nécessité de la bonne connaissance du russe n'est appuyé que par 44 % d'entre eux.

Cela dit, le Parlement ukrainien (Verkhovna Rada) aurait vu apparaître de nombreux projets de loi sur le statut de l'ukrainien. Pas moins d'une quinzaine de projets de loi auraient été reçus au Comité parlementaire en matière de culture et de moralité, dont quatre prévoyant un statut particulier au russe. Selon plusieurs observateurs, la plupart de ces projets seraient inconstitutionnels, car la Constitution adoptée le 28 juin 1996 prévoit que la seule langue officielle est l’ukrainien. En effet, le paragraphe 1 de l’article 10 énonce que «la langue officielle de l'Ukraine est l'ukrainien». En même temps, le Comité parlementaire en matière de culture et de moralité préparerait un décret présidentiel octroyant un statut particulier à la langue russe. Certains disent que les députés voudraient diviser le pays sur une base linguistique pour les élections parlementaires de 2006. 

La nouvelle Ukraine mise maintenant sur Bruxelles, veut s'intégrer à l'Union européenne et faire partie de l'OTAN. On imagine déjà les convulsions du Kremlin qui a encore le droit de maintenir sa flotte russe basée à Sébastopol... jusqu'en 2017, en vertu d'un accord conclu entre le président Poutine (Russie) et l'ex-président Koutchma (Ukraine). C'est pourquoi l'Ukraine cherche des relations de partenariat équilibré avec Moscou, à condition que la souveraineté de l'Ukraine soit respectée. Les nouveaux dirigeants savent qu'ils ne peuvent pas mener une politique ouvertement anti-russe, car ils connaissent très bien les formidables moyens de pression dont dispose la Russie sur l’Ukraine, ainsi que l’attachement de la population du Sud-Est à la langue et à la culture russes. On ne change pas sa géographie ni son histoire! L’Ukraine devra toujours jongler entre l’Europe, son partenaire commercial principal, et la Russie qui lui fournit l’énergie. Néanmoins, pour la plupart des Ukrainiens, le 26 décembre 2004 constituait le jour de l'accès à leur réelle indépendance par rapport à la Russie. Rien ne sera plus comme avant!

Dernière mise à jour: 05 avr. 2011
     
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(1) Données démolinguistiques (2) Données historiques (3) Politique relative à la langue ukrainienne (4) politique linguistique relative aux minorités nationales (5) Bibliographie

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