Histoire du français au Québec
Section 2
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Le Régime britannique
(1760-1840)
Une majorité française
menacée
|
Plan de l'article
C'est au printemps de 1756 que débuta
en Europe la guerre de Sept Ans (1756-1763).
La plupart des grandes puissances européennes de l'époque étaient impliquées
dans cette guerre qui opposait, d'un côté, la Prusse, la Grande-Bretagne et le
Hanovre, et de l'autre, l’Autriche, la Saxe, la France, la Russie, la Suède et
l’Espagne. Certains historiens parlent aussi d'une sorte de «première guerre
mondiale», car le conflit couvrait le monde entier, de l'Europe aux Indes, des
Antilles aux Philippines et de l'Amérique du Nord à l'Asie. Ainsi, le conflit
aux Indes opposait la France à la Grande-Bretagne, alors que celui en Amérique
du Nord opposait la Couronne anglaise et ses colonies de la Nouvelle-Angleterre
aux Français et à leurs alliés amérindiens.
1.1 Une question de
vocabulaire
Cependant, pour l'Amérique du Nord,
on parle davantage de guerre de la Conquête
(1756-1760) qui, tout en coïncidant avec la guerre de Sept Ans (1756-1763), se
termina trois ans avant la guerre en Europe. Or, la guerre de la Conquête, qui porte
plusieurs noms, a eu des conséquences déterminantes en Amérique du Nord. Si l'on
utilise généralement en français les appellations
guerre de la Conquête (War of the Conquest) et
guerre de Sept Ans (Seven Years' War),
on emploie plus souvent en anglais les termes French
and Indian War («guerre contre les Français et les Indiens» ou
«Guerre franco-indienne»), Seven Years’ War
(guerre de Sept Ans), ou encore War for Empire
(«guerre pour l'Empire»), parfois British Conquest
(«Conquête britannique»). Mais les deux appellations les plus
significatives sont dans aucun doute guerre de la
Conquête pour les francophones du Canada et
French and Indian War pour les anglophones pour lesquels cette
dernière expression témoigne de l'imbrication des alliances franco-indiennes.
1.2 La chute de la
Nouvelle-France
Au cours de la guerre de Conquête, les armées
britanniques du jeune major général James Wolfe assiégèrent Québec et taillèrent
en pièces les troupes
franco-canadiennes du général Montcalm (un Français), lors de la bataille des
Plaines d'Abraham du 13 septembre 1759. Pourtant, lors de cette bataille ultime,
Montcalm pouvait disposer de 10 000 hommes contre les 9000 de Wolfe (dont 33 %
de Rangers — des futurs Américains —, 25 % d'Irlandais, 23 % d'Anglais, 15 %
d'Écossais et 4 % de Suisses et d'Allemands). Au moment de la bataille des
Plaines d'Abraham, il ne restera plus que 4440 hommes valides, car il y avait
déjà plus de 850 morts, un millier de blessés et 1600 soldats détachés pour
détruire les villages environnants. Pour sa part, Montcalm disposait de 4400
hommes. Les deux armées étaient, au point de vue du nombre, de force à peu près
égale. Toutefois, l'armée britannique était composée uniquement de soldats
réguliers, bien entraînés et habitués à combattre en terrain découvert. Au
contraire, l'armée française était formée de 2000 réguliers, le reste étant
composé de miliciens et d'Amérindiens (1600), de volontaires canadiens et
acadiens (600), souvent inexpérimentés dans les batailles
à l'européenne, et mal armés, car ne disposant que de simples fusils dépourvus
de baïonnettes; de plus, en arrivant sur les Plaines, ces hommes étaient
fatigués de leur longue marche depuis Beauport. Par ailleurs, les forces franco-canadiennes
étaient commandées par deux chefs (Vaudreuil et Montcalm) aux vues
diamétralement opposées.
- La bataille des
Plaines
Le général Montcalm, qui contrôlait l'armée française,
croyait alors qu'il ne pouvait attendre les renforts de
Louis-Antoine de Bougainville pour coincer les Britanniques entre deux feux, mais
il ne pouvait pas savoir (ce que nous connaissons aujourd'hui) qu'il aurait eu
le temps d'attendre deux ou trois heures parce que l'armée britannique était déjà
au complet et ne pouvait se renforcer davantage. Il pensait que le risque d'attendre
était plus grand que celui d'attaquer immédiatement. Montcalm avait pris la
décision d'incorporer à chaque régiment de l'armée un corps de miliciens
canadiens et acadiens, dont il se méfait (non sans raison). Il aurait commis
l'imprudence de faire avancer ses troupes en terrain découvert, ce qui était un
risque énorme, puisque la puissance de feu adverse pouvait pleinement s'exercer,
d'autant plus que l'armée britannique était composée uniquement de soldats
réguliers et professionnels. Puis il imposa à
cette milice une bataille rangée à l'européenne, ce qui la paralysa en moins de
quinze minute. Il n’y eut aucune cohésion entre les soldats français et les
miliciens canadiens, avec comme conséquence que les rangs furent vite rompus. Montcalm donna aussitôt un ordre de
repli derrière les remparts de Québec, le tout dans dans un désordre
catastrophique. Par la suite, la milice retrouva ses
moyens et mitrailla férocement les Britanniques. Montcalm reçut
une blessure mortelle, Wolfe fut tué ainsi que son second, le général Monckton.
Au total:
658 tués ou blessés chez les Britanniques, 644 chez les
Français, le nombre de Français et de Canadiens et d'Acadiens tombés durant la
bataille demeurant à peu près équivalent à celui des Britanniques. En fait, les
combats avaient duré près de cinq heures, soit de 7 h du matin, au moment où les
Britanniques se sont présentés sur les plaines, jusqu'à midi. Le gros des pertes
françaises a eu lieu lors de la bataille rangée, tandis que les Britanniques ont
subi leurs pertes importantes aux mains des miliciens canadiens et des
Amérindiens, qui couvraient la retraite des Français.
Dans la nuit du 13 au 14
septembre, juste avant de
mourir, Montcalm exprima ses regrets à Vaudreuil et lui recommanda de reprendre
le combat avec l'armée française qui était encore intacte, car elle n'avait pas
participé à la bataille des Plaines. Jusqu'à ce moment-là, rien n'était joué:
aucun des deux camps n'avait gagné ni perdu. Puis tout se précipita du côté
français.
- La retraite
Par malheur, Gaston-François de
Lévis, le commandant en second des troupes françaises, était à Montréal. Il
se passa quatre jours avant son arrivée à Québec, soit le 17 septembre. Quant à Vaudreuil, il n'eut aucune influence sur les officiers
français, qui refusèrent de suivre le gouverneur canadien, un «colonial» peu
crédible pour
eux. Cédant à la panique, celui-ci ordonna la retraite de l'armée française et
il alla se réfugier avec les troupes à 12 lieues (env. 50 km) de Québec, vers la
rivière Jacques-Cartier, laissant le commandement
de la ville à
Jean-Baptiste-Nicolas-Roch de Ramezay, qui ne disposait plus que
de 2000 hommes. Ayant pris le commandement de l'armée française désorganisée,
Lévis estima que quitter Québec avait été une grave erreur. Le 18 septembre 1759,
de Ramezay,
ignorant que Lévis se préparait à reprendre la ville,
sur les plus
pressantes instances des notables et des marchands, à court de vivres et
intimidés par le déploiement des forces britanniques, rendit
la ville aux Britanniques, avec en mains
le texte de la capitulation prévue par Montcalm. Les notables craignaient «de
tomber sous le joug de l’ennemi pour devenir les victimes de leur fureur» et
croyaient qu’il «n'est point honteux de céder quand on est dans l’impossibilité
de vaincre». Lorsque Lévis
arriva devant Québec, il était trop tard, la reddition avait été acceptée par le
général Towshend. Lévis s'écria: «Il
est inouï que l'on rende une place sans qu'elle ne soit attaquée ni investie.»
Il dut alors rebrousser chemin et s'en aller à la rivière
Jacques-Cartier.
Au printemps de 1760, Lévis
revint à Québec et gagna la bataille de Sainte-Foy contre les Britanniques.
Québec fut de nouveau assiégée, mais les Français manquèrent de munitions et de
vivres. Lévis devait attendre des renforts de France avant de lancer l’assaut
décisif: ils n’arrivèrent jamais. Les premiers navires qui se présentèrent à l'embouchure du
Saint-Laurent arboraient le pavillon anglais...
- La capitulation
Le 6 septembre 1760, l'armée britannique,
qui comptait 17 000 hommes, se présenta devant les pauvres remparts de Montréal.
Le lendemain, Anglais et Français parlementèrent. Le général Jeffrey Amherst (le successeur de Wolf) avait prévenu
les défenseurs français qu'il était prêt à tout: «Je suis venu prendre le Canada
et je ne me contenterai de rien de moins.» Le 8 septembre 1760, sans avoir livré bataille
mais voulant protéger les droits des Canadiens, leur intégrité physique, leurs
biens, leur religion et leurs lois,
le gouverneur général de Vaudreuil se résolut à signer la capitulation du Canada, de
l'Acadie française et des postes de l'Ouest aussi éloignés que le «pays des Illinois».
S'il voulait éviter un véritable bain de sang et la dévastation complète de la
région, les Britanniques ayant déjà démontré leur férocité en Acadie avec la
déportation des Acadiens, le gouverneur général n'avait pas d'autre choix. Humilié, le chevalier de Lévis brûla les drapeaux français plutôt que de les remettre aux Anglais. Exaspéré d'une si longue lutte, le général Amherst refusa «fort incivilement»
aux troupes françaises les «honneurs de la guerre».
|

Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759) |

Pierre de Rigaud de Vaudreuil
(1898-1778) |

James Wolfe (1727-1759) |
1.3 Les conséquences
immédiates de la guerre
Le 18 octobre,
le gouverneur Vaudreuil partit de
Québec sur un navire britannique et débarqua à Brest le 28 novembre. Le roi Louis XV rendit Vaudreuil personnellement responsable
d'avoir capitulé «sans les honneurs de la guerre», ce qui était considéré à
l'époque comme
une «infamie» qui frappait toute l'armée française. Le dernier gouverneur de la
Nouvelle-France, un Canadien, devait payer pour cet échec militaire
déshonorant. Enfermé à la Bastille, l'ex-gouverneur de la Nouvelle-France et du Canada allait être
finalement disculpé de toute accusation, le 10 décembre 1763, après un interminable procès
de deux ans, l'un des plus fameux du siècle, et quinze
mois de détention, par le tribunal du Châtelet qui jugea l'«Affaire du Canada»,
car le roi voulut faire la lumière sur la corruption qui aurait contribué à la
perte du Canada. Les hauts fonctionnaires français rapatriés furent tous appelés
à comparaître et certains furent condamnés, dont l'ex-intendant François Bigot.
En septembre 1764, Louis XV permit à Vaudreuil de recevoir la grand-croix de l’Ordre de
Saint-Louis, qui lui avait été décernée en 1756-1757, mais que l'on avait
jusque-là différé de lui remettre. Le marquis de Vaudreuil allait décéder en 1778
à l'âge de 80 ans au château de Colliers à Muides-sur-Loire (près de Chambord).
- La nouvelle
puissance dominante
Au point de vue diplomatique, la
Grande-Bretagne s’imposait dorénavant comme la plus grande puissance mondiale.
Sa flotte et son armée lui permettaient de contrôler toute l’Amérique du Nord et
l'Inde, ainsi que toutes les mers du monde. Quant à la France, elle sortait très
affaiblie par le conflit.
Pour certains historiens, la perte de la Nouvelle-France constitue dans
l'histoire de la France «la plus grande défaite du monde français». Par
comparaison, les défaites de Napoléon peuvent être considérées comme
«négligeables». Mais pour la France, la perte du Canada semblait minime en
comparaison de ce que serait la perte des colonies américaines pour la
Grande-Bretagne. Douze ans plus tard, les colonies de la Nouvelle-Angleterre se
soulèveront contre la mère patrie et ce sera grâce au soutien de la marine
française qu'elles pourront accéder à l'indépendance.
Ironie du sort, la Grande-Bretagne
allait perdre les Treize Colonies qu'elle détenait depuis longtemps, pour ne
conserver essentiellement que les anciennes possessions françaises: l'Acadie,
l'île du Cap-Breton, l'île Saint-Jean (île du Prince-Édouard), le Canada et la
colonie de Plaisance (Terre-Neuve).
- Les exactions et
les destructions
Cependant, les méthodes des
Britanniques en Nouvelle-France furent aussi extrêmement cruelles lors de cette
longue guerre. Il suffit de penser à la déportation des Acadiens, surtout à la
façon dont les Britanniques ont traité les civils en les entassant comme du
bétail dans des navires infects pour les envoyer «en territoire ennemi», en
séparant les familles, alors que la moitié des déportés mourront de maladies et
de privations. Au Canada, les troupes du général Wolfe furent aussi sans pitié.
Elles ravagèrent les campagnes le long du Saint-Laurent et détruisirent les
récoltes juste avant l'hiver, condamnant la population civile à la famine pour
deux années. Wolfe avait comme mission de «nettoyer les côtes», ce qu'il fit
avec un zèle ravageur. La moitié des villes du Canada fut détruite, la plupart des maisons
et fermes le long du Saint-Laurent, ont été incendiées. Le général Wolfe avait
mis à contribution les Rangers de la Nouvelle-Angleterre, dont la mission était
d'incendier et de détruire sur leur passage toutes les habitations, de tuer tout
le bétail et les chevaux, et de ravager entièrement les campagnes. En route vers
Québec, alors qu'il traversait l'Atlantique, James Wolfe
avait pris la décision, à bord du Neptune, un navire de guerre de 90 canons, de
dévaster le pays. Voici ce qu'il écrivait à Amherst le 6 mars 1759 :
| If, by accident in
the river, by the enemy’s resistance, by sickness or slaughter in
the army, or, from any other cause, we find that Quebec is not
likely to fall into our hands (persevering however to the last
moment), I propose to set the town on fire with shells, to destroy
the harvest, houses and cattle, both above and below, to send off as
many Canadians as possible to Europe and to leave famine and
desolation behind me; but we must teach these scoundrels to make war
in a more gentleman like manner. |
[ S'il
arrivait que, soit lors d'un accident maritime, soit par résistance
de l'ennemi, soit par maladie, soit que nos troupes aient été
décimées, nous réalisions que Québec malgré tous nos efforts, a peu
de chance de tomber entre nos mains (en persévérant cependant
jusqu'au dernier moment), je me propose de l'incendier par nos tirs
de boulets, de détruire les récoltes, les maisons et le bétail, tant
en aval qu'en amont, d'exiler le plus grand nombre possible en
Europe, et de ne laisser derrière moi que famine et désolation; mais
nous devons apprendre à ces crapules à faire la guerre d'une manière
qui soit plus digne d'un gentilshomme.] |
Wolfe mit ses menaces à exécution, mais
non à la manière d'un gentilhomme : toutes les fermes de la vallée du
Saint-Laurent furent incendiées acculant la population à la famine durant deux
hivers. De plus, non seulement le général anglais n'épargna aucune ferme sur les
deux côtés du Saint-Laurent, mais les habitants qui résistèrent furent aussitôt
tués, parfois pendus haut et court s'ils étaient pris avec des armes à la main.
Wolfe n'hésita pas à l'occasion de demander à ses Rangers de scalper «à
l'indienne» les habitants. Il fit incendier les villages abandonnés, même
vides de femmes, d'enfants et de vieillards. Il ne faut pas oublier qu'il ne
restait plus beaucoup d'hommes valides dans les campagnes. Tous ceux qui étaient
en état de porter les armes, y compris de nombreux Acadiens, étaient rassemblés
à Québec, à Carillon, sur le lac Ontario, à Niagara, dans les postes du lac Érié
et de la partie de la vallée de l’Ohio. La ville de Québec fut pratiquement
rasée, alors que l'armée française était stationnée à Beauport, et qu'il ne
restait essentiellement que des civils à l'intérieur des fortifications.
Avant de prendre Québec, James Wolfe
envoya aux Canadiens, à partir de l'île d'Orléans où son armée était cantonnée,
un «Manifeste» destiné à assurer leur neutralité, sinon à les terroriser (voir
le texte en cliquant ICI, s.v.p.). Ce Manifeste était un leurre, car
Wolfe avait semé la désolation des deux côtés du fleuve, alors que la plupart
des habitants demeuraient impassibles et impuissants. Le 24 mai 1758, Wolfe
exprimait ainsi ses sentiments de vengeance au lieutenant-général George
Sackville:
| It would give me
pleasure to see the Canadian vermin sacked and pillaged and justly
repaid their unheard-of cruelty. |
[J’aurai
plaisir, je l’avoue, à voir la vermine canadienne saccagée, pillée
et justement rétribuée de ses cruautés inouïes.] |
La vengeance constituait une bonne
partie des motivations de Wolfe qui écrivit que, si les Français continuaient
d'employer les Sauvages, il ferait fusiller tous les prisonniers de guerre, que
ce soit des Français ou des Canadiens. On sait que le général
Wolfe, lui-même un gentilhomme et un chrétien, sachant aussi parler le français
qu'il avait appris à Paris au cours de l'hiver 1752-1753, était rempli de haine et de
fanatisme contre les Français et surtout contre la religion qu'ils pratiquaient. Il avait
maintenant l'occasion d'assouvir sa vengeance. Wolfe avait écrit le 22 août:
«J'ai l'intention de brûler toute la campagne depuis Kamouraska jusqu'à
Pointe-Lévy.» L'entreprise de destruction (plus de 4000 fermes), qui dura tout le
mois d’août et une partie du mois de septembre de 1759. Seules les églises
furent épargnées, parfois les presbytères. Durant toutes ces semaines, la fumée des fermes en feu
obscurcit constamment le ciel du Saint-Laurent. De plus, le général obligea les
soldats britanniques à des actes abominables, dont des viols, des tortures, des
scalps, des massacres, etc., une boucherie incroyable contre des civils. La
plupart des soldats ne les ont probablement pas commis de bonne grâce. Chose
certaine, George Townshend, qui prit le commandement de l'armée britannique après
la mort de Wolfe, le désapprouvait, de même qu'une bonne partie des officiers
britanniques. Ainsi, James Gibson, aumônier naval des forces britanniques, écrivit,
horrifié :
|
Je crains que la campagne
ne se solde par la ruine totale de ce pays. Nous avons brûlé
tous les champs de blé sur pied et toutes les maisons sur 30 milles
de chaque côté du fleuve, ce qui veut dire toutes les terres
habitées jusqu’à Québec. |
S'il y avait eu à l'époque la notion de
«crime de guerre», Wolfe aurait sûrement comparu devant un tribunal
international.
À l'automne de 1758, en
Nouvelle-Écosse, les troupes de
Robert Monckton avaient procédé
méthodiquement à la destruction des maisons, du bétail et des
récoltes des Acadiens. Il faut rappeler que les mœurs de l'époque étaient
féroces et barbares. Les mêmes atrocités pouvaient effectivement être perpétrées de la
part des Français. Depuis le mandat de Frontenac, les incendies, les meurtres et
les scalps étaient monnaie courante en Nouvelle-France et en Nouvelle-Angleterre. Il est manifeste que les raids français à
l'encontre des colonies anglaises avaient laissé des traces indélébiles. Il n'en
demeure pas moins que la politique de dévastation systématique du général Wolfe suscite
encore aujourd'hui un certain malaise.
- Les décès et les
départs
Le Canada avait perdu au cours de cette
guerre le dixième de sa population, soit près de 7000 personnes, d'après les
historiens. En réalité, la population enregistra un recul de 10 000 personne sur
un total de 70 000 en raison des décès dus aux maladies et à la famine. Les mœurs de l'époque n'étaient pas
très édifiantes en temps de guerre, et les Britanniques allaient utiliser les
mêmes exactions contre les colons de la Nouvelle-Angleterre lors de la guerre
d'Indépendance, en détruisant leurs fermes et leurs récoltes. Quant ils
voulaient gagner, les Britanniques ne faisaient pas de quartier. Ils se
comportaient comme les «Sauvages» dont ils dénonçaient la férocité. À la fin de
la guerre, ce sont les populations civiles qui avaient payé le lourd tribut des
exactions anglaises, l'armée française étant sortie pratiquement indemne bien
que fortement humiliée.
Il y a eu
aussi les départs de Français et de Canadiens du pays. L'article 4 du
traité de Paris de 1763 accordait
dix-huit mois aux habitants pour vendre leurs biens et quitter le pays en toute
liberté, s'ils le souhaitaient. Dans les faits, une assez grande liberté de
circuler semble avoir subsisté au-delà de cette date limite. Quant au nombre
total des départs, il demeure assez difficile à évaluer. Dès la capitulation de Québec (1759), quelque 1200
marins et officiers de la marine marchande avaient quitté la colonie, sans compter
un certain nombre d'administrateurs, de civils et de négociants français.
Après la capitulation générale de Montréal (1760), plus de 2560 officiers
et soldats, accompagnés de leur suite, s'embarquèrent pour la France sur
22 navires. Toute la noblesse française (env. 200 personnes) quitta le pays,
ce qui représente une véritable décapitation;
seule la
noblesse canadienne resta. Entre 1754 et 1770, plus de 4000 Canadiens de
naissance ou établis par mariage allaient aussi quitter le Canada, ce qui
représentait néanmoins 5,7 % de la population (sur 70 000). Ces Canadiens
et Français allaient
se disperser dans l'ensemble du royaume de France et dans les autres colonies
françaises. Cependant, en vertu du traité («Capitulation de
Montréal») conclu entre le gouverneur général Pierre de Rigaud de Vaudreuil et
le général Jeffrey Amherst, ceux qui restaient au pays devenaient ipso facto
des sujets britanniques:
|
Article XLI
Les
François, Canadiens et Acadiens, qui
resteront dans la colonie, de quelque état
et condition qu'ils soient, ne se seront ni
ne pourront être forcés à prendre les armes
contre Sa majesté très Chrétienne ni ses
Alliés, directement ni indirectement, dans
quelque occasion que ce soit; le
gouvernement britannique ne pourra exiger
d'eux qu'une exacte neutralité. Ils
deviennent sujets du Roi. («Capitulation de
Montréal») |
Amherst reconnaîtra, dans les ordres
généraux adressés à ses troupes, que les Canadiens
étaient devenus, en raison de leur soumission, des
«sujets britanniques» et qu'en conséquence ils
avaient le droit à la protection du souverain
anglais.
|

Jeffrey
Amherst |
Après la capitulation de Montréal (1760) par le gouverneur Vaudreuil, les
Britanniques prirent le commandement de la colonie de ce qui était encore
juridiquement la Nouvelle-France.
Pendant que se poursuivait l'occupation
militaire du Canada, le général anglais, le successeur de Wolfe, procéda à l'organisation d'un régime
administratif provisoire, car, tant que la guerre continuait en Europe, le
sort du pays demeurait incertain. Jeffrey Amherst fut
le premier gouverneur sous
l'occupation militaire au Canada, soit de 1760 à 1763.
En 1761, les francophones formaient 99,7 % de la population; le poids
du nombre interdisait aux Anglais de pratiquer une politique colonisatrice
trop radicale. Le nombre d'anglophones n'était en effet pas très élevé, il
ne dépassait pas les 600 en 1765. Pragmatique, le conquérant adopta le statu quo.
Étant donné que le peuple ne pouvait obéir aux ordres que s'il les
comprenait, les autorités britanniques émirent leurs ordonnances en
français et permirent aux Canadiens d'occuper de nombreux postes dans
l'administration et la justice. |
2.1 Le maintien du
français par défaut
L'administration de la
nouvelle colonie, la Province of Quebec
— à l'époque le mot «province», tant en Angleterre qu'en France,
désignait une «colonie» —,
s'organisa donc en français, par défaut peut-on dire. D'ailleurs, gouverneurs et officiers supérieurs
étaient bilingues et pouvaient communiquer directement avec les Canadiens. Les actes notariés continuèrent d'être rédigés en
français, de même que les registres de l'état civil tenus par les curés.
Autrement dit, rien ne paraissait avoir changé. Cependant, la connaissance de la langue anglaise
allait devenir dorénavant
très utile pour assurer la promotion sociale et économique; l'élite
canadienne se mit lentement à l'apprentissage de la nouvelle langue.
2.2 L'organisation administrative
 |
Au point de vue administratif, la nouvelle province de Québec fut divisée en trois entités
distinctes, qui correspondaient aux trois anciens gouvernements de Québec, des
Trois-Rivières et de Montréal. La différence, c'est qu'il s'agissait de
trois «pays» maintenant distincts, chacun ayant sa capitale (Québec,
Trois-Rivières et Montréal), son
administration propre, son armée, etc.
Pour passer d'un secteur à l'autre, il fallait
un passeport accordé par le gouverneur du lieu, car les frontières étaient protégées par des garnisons militaires.
Même l'Église catholique ne pouvait plus désigner un représentant unique qui
pouvait exercer une autorité sur l'ensemble des trois colonies. |
2.3 La nouvelle monnaie
|
1 denier |
= |
monnaie de cuivre |
00,02 $ |
|
1 sol (sous) |
= |
12 deniers |
00,20 $ |
|
1 livre |
= |
20 sols ou 240
deniers |
03,75 $ |
|
1 écu |
= |
6 livres en or |
22,50 $ |
|
1 louis d'or |
= |
4 écus |
90,00 $ |
|
Il en était ainsi de la
monnaie qui était plus ou moins différente selon les trois secteurs
de la colonie. Durant le régime
militaire, la monnaie française et la monnaie anglaise étaient
toutes deux acceptées. Mais le tout devenait complexe
à comptabiliser.
Ainsi, la livre sterling en argent, la pound, suivait un cours différent à
Québec (cours d'Halifax), à Montréal (cours de New York) et aux
Trois-Rivières (les deux cours). À Québec, la livre anglaise valait
24 livres françaises; à Montréal, 14 livres françaises. De plus, la
livre française était une monnaie «imaginaire» (une monnaie de
compte), car aucune
pièce d'une livre n'a été émise ni mise en circulation.
|
Il fallait
distinguer aussi les écus en or, les écus en argent, les sols (ou
sous), dont les sols «vieux» et les sols «marqués», les
liards (le quart d'un sol), les louis, les deniers, les pistoles (10
livres), sans oublier la
piastre (piastra) espagnole, la piastre (piastra) portugaise, la guinée
(guinea) anglaise, etc.
Il fallait 12 deniers pour faire un sol (ou sous), 3 deniers pour un
liard, mais 20 sols ou 240
deniers pour faire une livre française, 120 sols (ou 4 x 30 sols) pour une
piastre espagnole. Pour les monnaies les plus élevées, un écu valait 6 livres en
or et 1 louis d'or valait 4 écus. Il fallait distinguer aussi le louis d'or
(double-louis, louis et demi-louis) valant 24 livres et le louis d'argent (demi-écu de 30 sols,
quart d'écu de 15 sols, sixième d'écu de 10 sols, douzième d'écu de 5 sols). Comme si ce n'était pas suffisant, les pièces
ne portaient pas toutes un chiffre pour en indiquer la valeur, ce qui impliquait
d'interminables discussions et variations dans les échanges commerciaux; il
fallait donc peser les pièces. En
fait, comme en France, le denier étant la monnaie courante, la livre de 240
deniers (20 sols) jouait le rôle de monnaie de compte.
Après la signature du
traité de Paris de 1763, la livre sterling remplaça définitivement la
monnaie française en étant subdivisée en 20 shillings (ou chelins),
chacune de 12 pence (singulier : un penny), avec la piastre espagnole circulant à une valeur de
5 shillings (selon le cours d'Halifax). La guinée anglaise valait 21 shillings
ou une livre et un shilling, alors que la livre anglaise valait 240 pence. Le
système monétaire anglais connaissait aussi le mark qui valait les deux tiers
d'une livre, un mark équivalait à 160 pennies ou à 13 shillings et 4 pennies.
Évidemment, c'était avant la décimalisation des monnaies.
De cette courte période militaire, il n'y que peu à dire dans la mesure où
une sorte de statu quo
se perpétuait.
En réalité, Londres a laissé perpétuer le système français durant environ cinq
années, c'est-à-dire jusqu'à ce que le gouverneur James Murray réorganise la
colonie.
Avec le
traité de Paris du 10 février 1763,
l'empire français en Amérique était définitivement terminé, y compris la
Louisiane qui était devenue espagnole. Seules les îles Saint-Pierre et Miquelon
restèrent françaises. Forcément, les articles de la capitulation de Montréal
devenaient caducs comme clauses temporaires et transitoires.
Les capitulations de Québec (voir
le texte original) et de Montréal furent rédigées
en français, ainsi que le traité de Paris de 1763. Donc, les documents officiels
qui ont fait du Canada une colonie britannique ont été rédigés en
français, même si la France avait perdu la guerre. Voici ce qu'on peut lire dans un article séparé (art. 2) au
sujet de la langue:
| Article séparé - 2
Il a été convenu et arrêté que la Langue
Françoise, employée dans tous les Exemplaires du présent Traité, ne formera
point un Exemple, qui puisse être allégué, ni tiré à conséquence, ni porter
préjudice, en aucune Manière, à aucune des Puissances Contractantes; Et que
l'on se conformera, à l'avenir, à ce qui a été observé, et doit être observé,
à l'égard, et de la Part, des Puissances, qui sont en usage, et en Possession,
de donner, et de recevoir, des Exemplaires, de semblables Traités, en une autre
Langue que la Françoise.
|
3.1 Le choix
délibéré de la France
Si elle avait voulu, la France
aurait pu conserver le Canada: elle a préféré le céder
pour garder plutôt les «îles à sucre» des Caraïbes, notamment la Guadeloupe, la
Martinique, Sainte-Lucie et surtout Saint-Domingue (Haïti), considérées au plan
économique comme des colonies rentables.
Par exemple, juste les
exportations de sucre de la Guadeloupe rapportaient deux fois plus que toutes
les exportations de fourrure du Canada
considéré, pour sa part, comme une vaste
territoire glacé et sans importance stratégique.
La canne à sucre était au
XVIIIe
siècle un peu ce que sera le pétrole au
XXe
siècle!
D'ailleurs, de
nombreux hommes d'affaires ainsi que des politiciens britanniques auraient
préféré, eux aussi,
conserver les Antilles, qu'ils avaient capturées et enlevées à la France, et
rendre par le fait même le Canada aux Français. Ainsi, le général James Murray, l'un des
principaux acteurs anglais de la Conquête, avait confié en juin 1760 à un officier
français du régiment de Béarn
qu'il avait en haute estime,
Maurès de Malartic (1730-1800),
au sujet des intentions des Anglais pour le
Canada:
|
Si nous sommes sages, nous ne le garderons pas. Il faut que la
Nouvelle Angleterre ait un frein à ronger et nous lui en donnerons
un qui l'occupera en ne gardant pas ce pays-ci. |
Au cours des
négociations de paix de l'été 1761,
le duc Étienne-François
de Choiseul fit
une confidence au négociateur britannique, Hans Stanley (1721-1780), qui mérite d'être
rapportée:
|
Je m'étonne que votre grand Pitt attache tant d'importance à
l'acquisition du Canada, territoire trop peu peuplé pour devenir
jamais dangereux pour vous, et qui, entre nos mains, servirait à
garder vos colonies dans une dépendance dont elles ne manqueront pas
de s'affranchir le jour où le Canada sera cédé.
|
D'ailleurs, lors des pourparlers de
paix de 1762 et 1763, la France n'a jamais revendiqué le Canada; il n'en a même
pas été question. Le 22
février 1762, le secrétaire d'État britannique,
lord Egremont, reçut une lettre de la main du duc Étienne-François de
Choiseul déclarant
clairement que le roi de France «trouve juste que l’Angleterre conserve le
Canada», mais qu’il voulait en dédommagement «la restitution de la Martinique et
de la Guadeloupe». La priorité du roi était de négocier la paix pour la France,
non pour ses colonies. Ce choix fut perçu par les Canadiens comme un abandon. La
France avait pourtant engagé plus de 25 millions de livres françaises pour le Canada dans
la même année, mais elle était maintenant à court d'argent et de vaisseaux, la
guerre en Europe accaparant toutes les énergies.
Pour la France, le Canada était avant tout un gouffre financier; ils coûtait
plus cher qu'il ne rapportait! Pour comble, la France remboursa moins de la
moitié de sa dette financière envers les Canadiens. Pour ces derniers, la perte
économique fut une véritable catastrophe: c'est comme si, au
XXIe
siècle, 250 milliards de dollars (ou 180 milliards d'euros) s'étaient
volatilisés. La blessure historique allait être profonde.
C'est le
traité de Paris, signé et négocié au
nom de Louis XV par le ministre des Affaires étrangères (13 octobre 1761
- avril 1766), le comte César-Gabriel de Choiseul (1712-1785), duc de Praslin
— à distinguer de son cousin le duc
Étienne-François de Choiseul —, qui
scella définitivement le sort du Canada et de la Nouvelle-France, et non pas les batailles perdues ou gagnées
en Amérique ou en Europe! Contre toute attente, le traité de Paris fut plutôt
bien accueilli en France. En février 1763, quelques semaines avant la
signature du traité de Paris, Voltaire, qui n'avait jamais aimé le Canada, avait
écrit cette lettre au duc Étienne-François de Choiseul, alors ministre de la
Guerre:
|
Le 6 septembre
1762
Monseigneur,
Préoccupé
dans la crise des affaires où vous êtes, je
voudrais vous faire entendre ma voix et
celles de beaucoup d'étrangers. Je suis
comme le public, j'aime mieux la paix que le
Canada et je crois que la France peut être
heureuse sans Québec. Recevez, avec votre
compréhension ordinaire, le profond respect
de Voltaire. |
Dans son dernier rapport à Louis XV en
1770, alors qu'il quittait ses fonctions, le duc de
Choiseul écrivait qu’il n’y
avait aucun regret à avoir abandonné le Canada : «Je crois que je puis avancer
que la Corse est plus utile de toutes les manières à la France que ne l’était ou
ne l’avait été le Canada.» La Corse avait été achetée aux Génois en 1768 —
pour 200 000 livres tournois, somme devant être payée chaque année pendant dix
ans —
afin de
rétablir la maîtrise de la France en Méditerranée. En réalité, les Français
n'étaient pas malheureux d'avoir perdu le Canada, mais ils étaient humiliés d'avoir été
«vaincus» par la Grande-Bretagne. Même les Britanniques eurent du mal à croire
que la France avait abandonné le Canada si aisément.
- Le choix des
Britanniques
Choiseul n'avait pas
compris que les Britanniques voulaient le Canada avant tout comme base
stratégique, une tête de pont, pour se défendre dans les guerres à venir contre
les Treize Colonies. Les 70 000
habitants de la vallée du Saint-Laurent pourraient fournir à l’armée britannique
une partie de la logistique dont elle aurait besoin dans l’éventualité d’une
guerre majeure contre les Yankees.
La prédiction de Choiseul à Hans Stanley allait se
réaliser quinze ans plus tard. Mais, pour le moment, ce fut
la vision expansionniste et belliciste du diplomate américain Benjamin Franklin, qui l'emporta, car
celui-ci avait convaincu les
ministres britanniques que jamais les Treize Colonies ne se ligueraient contre
«leur propre nation» et qu'il faudrait plutôt que la mère patrie se comporte de
façon très hostile pour envisager un tel scénario invraisemblable, par exemple
en remettant le Canada à la France. Pourtant, les Treize Colonies allaient se
révolter contre l'Angleterre dès 1775! Franklin sera même l'un des plus ardents
partisans de l'indépendance et de la
rébellion contre l'Angleterre.
Si Montcalm
avait gagné la bataille des Plaines, il n'est pas certain que la Grande-Bretagne aurait été
en mesure de répéter l'expérience l'année suivante (1760), compte tenu de l'énorme effort
entrepris en 1759. Dans l'éventualité d'une victoire des Français, il en aurait
résulté un grand désarroi tant en Grande-Bretagne qu'en Nouvelle-Angleterre, ce
qui aurait contribué à changer le cours des événements, mais ce n'est pas ce qui
s'est passé. De plus, les
Britanniques avaient pris Louisbourg, l'Acadie continentale, la vallée de
l'Ohio, ce qui coupait le Canada de toute communication avec la France. Les
Britanniques ont donc conservé le Canada, mais ils ont accordé aux Français des droits de
pêche au large des côtes de Terre-Neuve.
Dès les négociations avec la Grande-Bretagne en 1761, les représentants du
gouvernement français avaient affirmé que la pêche à Terre-Neuve demeurait plus
précieuse que le Canada et la Louisiane réunis «comme source de richesse et de
puissance».
L'honneur était sauf!
- La garantie des droit
civils et religieux
En acceptant les capitulations de Québec
et de Montréal, les successeurs de Wolfe avaient
garanti les droits civils et religieux, ainsi que les propriétés des Canadiens.
|
ARTICLE 4 Sa Majesté Très
Chretienne renonce à toutes les Pretensions, qu'Elle a formées
autrefois, ou pû former, à la Nouvelle Ecosse, ou l'Acadie, en toutes
ses Parties, & la garantit toute entiere, & avec toutes ses Dependances,
au Roy de la Grande Bretagne. De plus, Sa Majesté Trés Chretienne cede &
garantit à Sa dite Majesté Britannique, en toute Proprieté, le Canada
avec toutes ses Dependances, ainsi que l'Isle du Cap Breton, & toutes
les autres Isles, & Côtes, dans le Golphe & Fleuve S' Laurent, &
generalement tout ce qui depend des dits Pays, Terres, Isles, & Côtes,
avec la Souveraineté, Proprieté, Possession, & tous Droits acquis par
Traité, ou autrement, que le Roy Très Chretien et la Couronne de France
ont eus jusqu'à present sur les dits Pays, Isles, Terres, Lieux, Côtes,
& leurs Habitans, ainsi que le Roy Très Chretien cede & transporte le
tout au dit Roy & à la Couronne de la Grande Bretagne, & cela de la
Maniere & de la Forme la plus ample, sans Restriction, & sans qu'il soit
libre de revenir sous aucun Pretexte contre cette Cession & Garantie, ni
de troubler la Grande Bretagne dans les Possessions sus-mentionnées. De
son Coté Sa Majesté Britannique convient d'accorder aux Habitans du
Canada la Liberté de la Religion Catholique; En Consequence Elle donnera
les Ordres les plus precis & les plus effectifs, pour que ses nouveaux
Sujets Catholiques Romains puissent professer le Culte de leur Religion
selon le Rit de l'Eglise Romaine, en tant que le permettent les Loix de
la Grande Bretagne.-Sa Majesté Britannique convient en outre, que les
Habitans François ou autres, qui auroient eté Sujets du Roy Très
Chretien en Canada, pourront se retirer en toute Sûreté & Liberté, où
bon leur semblera, et pourront vendre leurs Biens, pourvû que ce soit à
des Sujets de Sa Majesté Britannique, & transporter leurs Effets, ainsi
que leurs Personnes, sans être genés dans leur Emigration, sous quelque
Pretexte que ce puisse être, hors celui de Dettes ou de Procés
criminels; Le Terme limité pour cette Emigration sera fixé à l'Espace de
dix huit Mois, à compter du Jour de l'Echange des Ratifications du
present Traité. |
Dès 1760, la Nouvelle-France était passée sous administration britannique. Le
général Jeffrey Amherst nomma James Murray gouverneur militaire provisoire de Québec.
- L'absence
de protection linguistique
Au sujet de la langue, soulignons qu'aucune disposition du
traité de cession ne garantissait aux Français, aux Canadiens ou aux Acadiens quelque droit que ce soit
en la matière. La
France de Louis XV n'a aucunement songé à faire insérer une
quelconque disposition linguistique dans le traité, ce que la Grande-Bretagne n’aurait
certainement pas refusé. Les négociateurs français savaient probablement comment
protéger les biens et défendre les intérêts des
personnes, mais la survie de la langue ne
les préoccupait guère. La France fera de même en 1803 lors de la vente par
Bonaparte de la
Louisiane aux Américains (traité d'achat de
la Louisiane) et en 1954 lors de
la cession de Pondichéry à l'Inde (traité officiel
de la cession de Pondichéry).
- Une guerre de
religion
Nous pouvons imaginer sans peine que la
chute de la Nouvelle-France fut perçue en Nouvelle-Angleterre comme une grande
victoire de Dieu sur les «papistes». Les cloches sonnèrent à toute volée dans
toutes les villes. Le pasteur Eli Forbes (1726-1804), un aumônier des troupes
coloniales du Massachusetts, en donnait ainsi ce témoignage en 1763:
|
God has given us to sing this day the downfall of
New France, the North American
Babylon, New England's rival. |
[Dieu a permis, en ce
jour, que nous chantions la chute de la Nouvelle-France, la Babylone
nord-américaine, rivale de la Nouvelle-Angleterre.] |
Toute la victoire britannique
fut perçue
comme une «guerre sainte» :
|
Thus God was our salvation and our strength ; yet he who directs the
great events of war suffered not our joy to be uninterrupted, for we
had to lament the fall of the valiant and good General Wolfe, whose
death demands a tear from every British eye, a sigh from every
Protestant heart. Is he dead? I recall myself. Such heroes are
immortal; he lives on every loyal tongue ; he lives in every
grateful breast ; and charity bids me give him a place among the
princes of heaven. |
[Ainsi Dieu était notre
salut et notre force; pourtant, lui qui dirige les grands événements
de la guerre n'a pas partagé notre joie ininterrompue, car nous
n'avions à déplorer la fin de l'héroïque et bon général Wolfe, dont
la mort exige une larme de tout œil britannique, un soupir de tout
cœur protestant. Est-il mort? Je me le rappelle à moi-même. De tels
héros sont immortels; Wolfe vit dans chaque langue loyale; il vit dans
chaque poitrine reconnaissante; et la charité me commande de lui
laisser une place parmi les princes du ciel.] |
Ce genre de perception était très courante à l'époque dans
une société puritaine où les Français étaient considérés comme des antéchrist.
La plupart des pasteurs protestants ont cru que la chute de la
Nouvelle-France était une œuvre voulue par Dieu pour punir les Français
de leurs nombreux péchés.
3.2 La disparition
de la Nouvelle-France et de ses entités
 |
Selon les
dispositions du traité de Paris de 1763, la Grande-Bretagne contrôlait
dorénavant un immense territoire couvrant la Terre de Rupert, la baie d'Hudson,
le Canada (l'actuelle province de Québec, la grande région des Grands Lacs et la
vallée de l'Ohio), l'île de Terre-Neuve, l'île du Cap-Breton, l'Acadie (qui
deviendra la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick), l'île
Saint-Jean (île du Prince-Édouard), toute la Nouvelle-Angleterre
(treize colonies) et la Floride prise aux Espagnols. Le traité de
Paris se trouvait à confirmer que la Grande-Bretagne était devenue
le plus grand empire du monde et que l'Amérique du Nord serait
dorénavant anglaise. De son
empire en Amérique du Nord, la France ne conservait que les îles de
Saint-Pierre-et-Miquelon au sud de Terre-Neuve et des droits de pêche.
Quant à la lointaine Louisiane,
elle avait été cédée à l'Espagne; le 3 novembre 1762, donc un an avant le traité
de Paris, l'Espagne avait signé l'acte d'acceptation de la Louisiane (Acte
d'acceptation de la Louisiane par le roi d'Espagne) à Fontainebleau. C'est
le duc Étienne-François de Choiseul (1719-1785) —
cousin de César-Gabriel de Choiseul —,
alors secrétaire d’État aux Affaires étrangères (de 1758 à 1761), qui avait
négocié ce traité secret entre la France et l'Espagne, un pays allié.
|
En fait, des problèmes financiers avaient convaincu le ministre Choiseul qu'il
valait mieux larguer la Louisiane afin de faire des économies, et ce, sans
aucune consultation auprès de la population concernée. Le ministre préférait
recevoir six millions de livres de l'Espagne, comme prévu au traité de
Fontainebleau pour l'abandon de la Louisiane, plutôt que d'en dépenser le
double pour la conserver. Tout à ses amours avec la comtesse du Barry, Louis XV
ne voulait surtout pas entendre parler de la Louisiane et de ses habitants. Son
bien-aimé cousin, le roi d'Espagne, n'avait qu'à prendre soin lui-même de son
nouvel empire! Quant à la France, il ne lui restait plus, de son immense
empire en Amérique du Nord, que le minuscule archipel de
Saint-Pierre-et-Miquelon. Paradoxalement, la France abandonnait son empire au
moment où le français allait devenir la langue véhiculaire de l'Europe.
3.3 Une colonie désormais britannique
La Conquête britannique au Canada entraîna non
seulement une rupture politique, mais aussi une rupture économique, sociale et,
comme il se doit, linguistique. En devenant une colonie britannique, le pays se
vit décapité de sa classe dirigeante française en transférant le pouvoir
politique et économique aux conquérants anglais.
|
Les gouverneurs
de la province de Québec
Jeffery Amherst
(1760-1763)
Thomas Gage
(1763-1764)
James Murray
(1764-1768)
Guy Carleton
(1768-1778)
Frederick Haldimand
(1778-1786)
Guy Carleton
(1786-1796)
|
|
On assista à la réduction de
l'univers économique des Canadiens français qui, pour survivre, se
replièrent sur l'agriculture, l'artisanat et le petit commerce. Les Canadiens durent apprendre à vivre dans une
Amérique britannique. La société canadienne-française développa des réflexes de survivance axés sur la défense
de sa religion, de sa langue et de ses droits. Toute
l'histoire des Canadiens français sera marquée par cette trilogie
religion
- langue - loi, c'est-à-dire la religion catholique, la langue française et les lois
civiles françaises. |
La Conquête anglaise marqua aussi le début de la «traversée du désert» qui
entamait le processus de détérioration du statut de la langue française au
Canada. Malgré les visées assimilatrices des conquérants, les francophones
allaient survivre grâce à leur opiniâtreté, à leur isolement, à leur surnatalité
et... aux erreurs de leurs maîtres. Mais il faut retenir surtout que, à partir
de cette période, lhistoire de la langue française au Canada devint le
reflet d'une langue dominée.
Le régime britannique dotera aussi les Canadiens de nouveaux outils
pour se défendre, dont la presse (journaux), les imprimeries, les bibliothèques publiques
(une pour commencer) et le recours aux avocats, sans oublier une Église
catholique devenue officiellement la porte-parole du nationalisme
canadien-français. En même temps, l'Église va figer les francophones dans
l'agriculture et prendre le contrôle des écoles, des hôpitaux, de la presse,
etc.
À partir de cette époque, le terme de «Canadiens»
(ou Canadians en anglais) désigna les descendants des colons français qui s'étaient établis en
Nouvelle-France et qui avaient continué à parler français, par opposition aux
«Britanniques» (ou British) ou aux «Anglais», les nouveaux occupants et
les nouveaux immigrants, qui parlaient anglais, voire l'écossais ou l'irlandais.
3.4 Le sort des autochtones
La
conquête anglaise allait aussi entraîner un désastre plus grand au plan
humain : le génocide des populations
autochtones. La chute de la Nouvelle-France laissait la plupart des
autochtones à la merci des Britanniques, qui rendirent caduques les alliances
franco-amérindiennes. Les Iroquois alliés des Britanniques, parfois appuyés par
des soldats, décidèrent aussitôt de se dédommager des coûts subis par la guerre
en pillant les villages algonquins, en incendiant et accaparant tout ce qu'ils
pouvaient. De leur côté, beaucoup de militaires britanniques se montrèrent
arrogants, des spéculateurs avides de terres firent des pressions et,
contrairement aux Français, les nouveaux administrateurs se révélèrent peu
empressés de combler les autochtones de présents pour s'en faire des alliés. Il
est vrai que les Français avaient longtemps excellé dans l'art de couvrir les
autochtones de cadeaux. Avec la disparition de la Nouvelle-France, les
Amérindiens trouveront un gouvernement britannique pas mal moins
accommodant. Contrairement à la France, la Grande-Bretagne n'avait pas
besoin d'alliés autochtones.
Ceux-ci allaient vite s'en rendre compte. Ce fut l'époque où des prophètes autochtones
firent leur apparition dans les tribus. Leurs propos soulevaient l'enthousiasme
en prêchant l'indianité et la renaissance des valeurs amérindiennes. Selon le
«Maître de la vie», il fallait «jeter les Blancs à la mer», c'est-à-dire les
Britanniques!
Mais les autochtones n'étaient pas de taille à se mesurer à la plus grande
armée du monde.
Ainsi, lors de la révolte de 1763 du chef outaouais Pontiac
(vers 1714–1769)
avec une coalition de tribus autochtones (les Outawouais, les Miamis, les
Wyandots, les Chippewas, les Potawatomies, les Shawnees, les Renards, les
Winnebagos, etc.), les autorités britanniques ne
firent pas de quartier: la répression fut sanglante et terrible. D'ailleurs, les
mots qui revenaient le plus souvent dans la bouche des Britanniques étaient, en
anglais, Vermin («vermine»), Savage («sauvage»), Total Extermination
(«extermination totale») ou Total
Extirpation («éradication totale»). Les Amérindiens durent se soumettre, ce qui entraîna un long
processus d'assujettissement. Les années qui suivirent la défaite française
apportèrent à la plupart des autochtones un surcroît de maladies, de famines et
de décadence culturelle.
Beaucoup de langues amérindiennes allaient être en voie d'extinction.
 |
Après le traité de
Paris, l'Angleterre assura aux habitants qui décidaient
de rester au Canada le droit de conserver leurs propriétés
et de pratiquer leur religion catholique «en autant que le permettent les
lois de la Grande-Bretagne». Or, les lois de la Grande-Bretagne ne permettaient
pas grand-chose à ce sujet!
4.1 La
nouvelle Constitution La Proclamation royale du 7
octobre 1763 délimita officiellement les frontières de la nouvelle colonie en la réduisant
à la zone habitée, c'est-à-dire la vallée du Saint-Laurent, désormais connue
sous le nom de Province of Quebec.
Le reste de la colonie était désormais considéré comme un «territoire indien»,
du moins jusqu'en 1774. Cependant, la Proclamation royale de 1763 souleva la
colère des colons des Treize Colonies, parce que nombre d'entre eux s’étaient
déjà installés dans ces territoires devenus «britanniques»; ils durent rendre les
terres aux Indiens et revenir en Nouvelle-Angleterre. |
Le premier gouverneur anglais de la
nouvelle «province de Québec», James Murray (qui parlait français), dut mettre en application la politique du gouvernement
britannique: faire du Québec une nouvelle colonie en favorisant l'immigration
anglaise et l'assimilation des francophones, en implantant la religion officielle
de l'État l'anglicanisme et en instaurant de nouvelles structures
politiques et administratives conformes à la tradition britannique. La Proclamation
royale prévoyait que le gouverneur devait convoquer une assemblée générale des représentants
du peuple, quand les circonstances le permettraient. Cette convocation ne vint
jamais.
Dès 1764, James Murray établit les premières institutions
judiciaires et décréta que dorénavant il fallait juger «toutes
les causes civiles et criminelles conformément aux lois de l'Angleterre
et aux ordonnances de cette province». De plus, tout employé de
l'État devait prêter le «serment du test», lequel comportait une
abjuration de la foi catholique et la non-reconnaissance de l'autorité
du pape. Ces mesures vinrent à écarter presque automatiquement tous les Canadiens français (à l'exception de quelques huguenots,
donc protestants, restés au pays) des fonctions publiques telles que
fonctionnaire, greffier, avocat, apothicaire, capitaine, lieutenant, sergent,
etc. Les Britanniques interdirent que les contrats soient rédigés en français
ou que le système judiciaire soit administré en français.
Cependant, il fut généralement impossible d'appliquer à la
lettre les lois civiles anglaises; et les gouverneurs
Murray et
Carleton durent faire preuve de
tolérance. Ils laissèrent la hiérarchie catholique exercer ses
fonctions, dispensèrent du serment du test (destiné à exclure les catholiques de
toute charge administrative) les Canadiens dont ils avaient
besoin pour les postes publics et tolérèrent qu'on puisse plaider en français en
recourant aux lois civiles d'avant la Conquête. Commentant
cette situation, l'historien et archiviste québécois André Vachon (1933-2003)
décrivit ainsi la situation dans son Histoire
du notariat canadien (Québec, 1962):
|
L'on assista alors à ce spectacle insolite d'une
population française de 70 000 âmes gouvernée par des
conseillers de langue anglaise, représentants de quelque deux cent
marchands et fonctionnaires anglais installés aux pays: d'une population
française jugée suivant des lois dont elle ignorait le premier
mot, et par des juges qui ne comprenaient pas les parties, pas plus que
celles-ci ne comprenaient les juges; les jurés mêmes, aussi
de langue anglaise, n'entendait rien aux témoignages des parties
de langue française. De tout cela ne pouvait résulter qu'incertitudes,
confusions et quiproquos.
|
Devant ce fait, les Canadiens français boudèrent systématiquement
les tribunaux et la fonction publique, laissant toute la place aux Anglais
qui remplacèrent rapidement les cadres francophones dans les domaines de
linformation, du commerce, de léconomie, de lindustrie et de
ladministration. Dans la revue Langue française (no
31, déc. 1976, Paris, Larousse, p. 6-7), le linguiste québécois Jean-Claude Corbeil
écrivait ce qui suit:
|
L'Angleterre, par ses représentants, dirige l'économie
du pays, exige que le commerce se fasse par l'intermédiaire de sociétés
installées soit dans les colonies anglaises du littoral atlantique,
soit en Angleterre même. Les commerçants français,
ou bien ont quitté le pays, ou sont ruinés par la défaite.
Ceux qui persistent ne connaissent pas et ne sont pas connus des sociétés
anglaises, ou encore n'obtiennent pas crédit de ces sociétés.
Les commerçants des colonies américaines envahissent le Québec
et s'y comportent comme en territoire conquis.
|
C'est donc l'anglais qui, après 1763, servit naturellement de langue
véhiculaire porteuse de la «civilisation universelle». Dans les
faits, l'anglais ne remplaça pas toujours le français, mais il le relégua certainement dans un rôle de second ordre. Propriétaires
de leurs terres, les Canadiens se replièrent alors sur l'agriculture pour
s'assurer le minimum vital: la nourriture et le logement.
4.2 Une voie sans issue
La Proclamation royale de 1763 se révéla vite un
véritable carcan
pour la nouvelle colonie britannique. Même le commerce
des fourrures le secteur le plus dynamique de l'économie périclita
parce qu'il n'était plus possible de s'approvisionner dans le réservoir pelletier
des Grands Lacs et celui du Nord. L'instauration des lois civiles anglaises menaçait la langue française et
minait le fondement de la société canadienne-française. La prestation du serment du test avait
fini par exclure les
Canadiens de l'Administration publique et les avait soumis à l'arbitraire
d'une minorité protestante et anglophone. De plus, le fait de ne pas reconnaître
l'autorité du pape rendait impossible la nomination d'un successeur
à l'évêque de Québec (décédé
à un fort mauvais moment en 1760) et, par voie de conséquence, vouait à l'extinction
le clergé catholique, qui ne pouvait plus ordonner de nouveaux prêtres.
En 1766, le procureur général de la province de Québec de 1766 à 1769,
Francis Maseres (1731-18240, un Anglais d'origine huguenote peu sympathique à l'égard
des francophones, affirmait que les Canadiens «ignorent presque tous la langue
anglaise et qu'ils sont absolument incapables de s'en servir dans un débat». Il
prônait d'ailleurs ouvertement l'assimilation des Canadiens:
|
It is a question of maintaining
peace and harmony and of merging, so to speak, into a single one, two
races which at the moment practise two different religions, speak
languages which are reciprocally foreign, and are led by their instincts
to utter different laws. The mass of inhabitants is comprised of Frenchmen
originally from old France or of Canadians born in the colony, speaking
the French language only, and making up a population estimated at ninety
thousand souls or, as the French would have it from memory, at ten
thousand heads of household. The remainder of the inhabitants is composed
of natives of Great Britain or Ireland or of British possessions in North
America, which at the moment reach the number of 600 souls. Nevertheless,
if the province is managed in a manner pleasing to the inhabitants, this
number will increase daily with the arrival of new colonists, who will
come with the intention of taking up business or agriculture, so that in
time it might become equal, even superior, to that of the French
population.
|
[Il s'agit de maintenir dans la paix et
l'harmonie et de fusionner, pour ainsi dire en une seule, deux races qui
pratiquent actuellement deux religions différentes, parlent des langues
qui leur sont réciproquement étrangères et sont par leurs instincts portés
à proférer des lois différentes. La masse des habitants est composée de
Français originaires de la vieille France ou de Canadiens nés dans la
colonie, parlant la langue française seulement et formant une population
évaluée à quatre-vingt-dix mille âmes ou, comme les Français l'établissent
par leur mémoire, à dix mille chefs de famille. Le reste des habitants se
compose de natifs de la Grande-Bretagne ou d'Irlande ou des possessions
britanniques de l'Amérique du Nord qui atteignent actuellement le chiffre
de six cents âmes. Néanmoins, si la province est administrée de manière à
donner satisfaction aux habitants, ce nombre s'accroîtra chaque jour par
l'arrivée de nouveaux colons qui y viendront dans le dessein de se livrer
au commerce ou à l'agriculture, de sorte qu'avec le temps il pourra
devenir égal, même supérieur, à celui de la population française.] |
Cependant, l'immigration anglaise
demeura trop faible, les Britanniques
ne furent pas assez nombreux (environ 500 familles) dans la colonie pour assimiler
rapidement les Canadiens. Les autorités britanniques
avaient espéré que les soldats s'installent en grand nombre dans la province
afin de hâter l'assimilation des Canadiens, mais les militaires étaient presque
tous retournés dans leur pays après le
traité de Paris de 1763, sauf
pour les troupes régulières stationnées au pays. Il y a bien eu quelques
mariages entre des Canadiennes et des soldats anglais, mais en nombre nettement
insuffisant.
Toutefois, l'agitation grandissante des Treize Colonies força le gouverneur Murray, et plus tard le
gouverneur Carleton, à
pratiquer une politique conciliante à l'égard de la majorité francophone
et à rechercher son appui malgré l'indignation de la population
anglaise nouvellement arrivée dans la «province» britannique. De plus, les
Britanniques étaient fauchés, la guerre de la Conquête avait coûté très cher.
Ils ne disposaient donc pas des ressources nécessaires pour assimiler la
population locale. Il fallait trouver des compromis.
Devant les difficultés de faire fonctionner la colonie avec
leurs lois et leur langue, les Britanniques finirent par se plier aux circonstances
et battre en retraite. L'Acte
de Québec (Quebec Act), promulgué en 1774, rendit la domination anglaise
plus tolérable pour les Canadiens. C'est en grande partie le gouverneur
Guy Carleton
qui rédigea l'Acte de Québec, même si le gouvernement de Londres n'a pas
retenu toutes les recommandations de son représentant. Ainsi, les anglophones de
la colonie ont été déçus qu'une assemblée élue n'ait pas été acceptée.
5.1 L'absence d'immigrants anglophones
 |
Pour que le
gouvernement britannique ait pu assimiler les Canadiens de langue française, il
lui aurait fallu compter sur une forte immigration anglaise. Les habitants de
la Nouvelle-Angleterre n'avaient pas afflué comme prévu. Il est vrai que 7000
loyalistes étaient arrivés en Nouvelle-Écosse pour prendre les terres
involontairement abandonnées par les Acadiens, mais après une décennie le nombre
d'immigrants anglophones au Québec se limitait encore à quelques centaines. Pendant ce
temps, les francophones continuaient de se reproduire allègrement, ce qui
incitait les anglophones à s'assimiler aux francophones, surtout que les
premiers épousaient des filles de famille canadienne-française. Complètement
désabusé, le gouverneur
Guy Carleton
reconnut que, à moins d'une catastrophe, le Canada serait français «jusqu'à la
fin des temps». Malgré ses nouveaux maîtres britanniques, le Canada avait
conservé son visage français.
|
5.2 La fidélisation des
francophones
 |
Londres approuva l'Acte de Québec dans le but de
se conserver la fidélité
de la population francophone du Québec tout au long du conflit avec les Treize
Colonies américaines.
La population française
du Canada se montra, pour sa part, relativement satisfaite de la nouvelle Constitution
promulguée dans l'Acte de Québec, car elle agrandissait
considérablement le territoire de la «province», qui s'étendit dès lors du
Labrador (incluant l'île d'Anticosti et les îles de la Madeleine) jusqu'à la région des Grands Lacs. La nouvelle loi constitutionnelle abolissait en outre le serment du test, autorisait le clergé catholique
à percevoir la dîme et rétablissait les lois civiles françaises. De plus,
l'Acte de Québec reconnaissait comme légal le régime seigneurial en usage en
Nouvelle-France. Bref, cette loi était comme une reconnaissance du caractère
distinct des Canadiens de langue française au sein de l'Empire britannique. Par le fait
même, la loi refusait aux anglophones des privilèges auxquels ils croyaient
avoir droit en tant que «loyaux sujets britanniques».
|
5.3 Le statut
juridique du français
Bien que l'Acte de Québec, comme c'était la coutume à
l'époque, demeurât silencieux au sujet de la langue, il assurait implicitement
au français un usage presque officiel en rétablissant les
lois civiles françaises. En tout cas, c'est principalement à partir d'un texte
juridique ambigu que s'autoriseront, dans les régimes ultérieurs, les défenseurs
de la langue pour justifier les droits acquis du français au Canada (article VIII):
| Il
est aussi Établi, par la susdite autorité, que tous les sujets Canadiens
de Sa Majesté en ladite province de Québec (les Ordres religieux et
Communautés seulement exceptés) pourront aussi tenir leurs propriétés et
possessions, et
en jouir, ensemble de tous les us et coutumes qui les
concernent, et de tous leurs autres droits
de citoyens, d'une manière aussi
ample, aussi étendue, et aussi avantageuse, que si lesdites proclamation,
commissions, ordonnances, et autres actes et instruments, n'avoient point été
faits, en gardant à Sa Majesté la foi et fidélité qu'ils lui doivent, et la
soumission due à la couronne et au parlement de la Grande-Bretagne: et que dans
toutes affaires en litige, qui concerneront leurs propriétés et leurs droits
de citoyens, ils auront recours aux lois du Canada, comme les maximes sur
lesquelles elles doivent être décidées: et que tous procès qui seront à
l'avenir intentés dans aucune des cours de justice, qui seront constituées dans
ladite province, par Sa Majesté, ses héritiers et successeurs, y seront
juges, eu égard à telles propriétés et à tels droits, en conséquence desdites
lois et coutumes du Canada, jusqu'à ce qu'elles soient changées ou
altérées par quelques ordonnances qui seront passées à l'avenir dans ladite
province par le Gouverneur, Lieutenant-Gouverneur, ou Commandant en chef, de
l'avis et consentement du Conseil législatif qui y sera constitué de la
manière ci-après mentionnée.
|
En réalité, ces «us et coutumes» étaient de nature profondément
conservatrice, puisque l'Acte de Québec ne restaurait officiellement, en
plus des lois civiles françaises, que les privilèges quasi féodaux de l'Église
catholique et ceux des seigneurs canadiens. S'il semblait évident pour les
Canadiens que leur langue française faisait partie des «us et coutumes qui les
concernent», il n'en était pas ainsi pour les colons britanniques, particulièrement chez
les marchands. D'ailleurs, lorsque la situation politique et sociale allait se détériorer au cours
de prochaines décennies, les Britanniques seront encore moins enclins à considérer
que le français fait partie des «us et coutumes» et des droits garantis. De
plus, ils
remettront constamment en question l'emploi des lois civiles françaises. Quoi
qu'il en soit, la Constitution de 1774 n'allait pas durer longtemps, car elle
allait être remplacée par l'Acte constitutionnel de 1791.
En 1774, Michel Chartier de Lotbinière (1723-1798), seigneur de
Lotbinière, de Rigaud, de Vaudreuil, de Villechauve, d'Hocquart et d'Alainville,
demanda la reconnaissance officielle du français:
|
La langue françoise étant générale et presque l’unique en Canada,
que tout étranger qui y vient n’ait que ses intérêts en vue, il est
démontré qu’il ne peut les bien servir qu’autant qu’il s’est
fortifié dans cette langue et qu’il est forcé d’en faire un usage
continuel dans toutes les affaires particulières qu’il y traite; il
est indispensable d’ordonner que la langue françoise soit la seule
employée dans tout ce qui se traitera et sera arrêté pour toute
affaire publique, tant dans les cours de justice que dans
l’assemblée du corps législatif, etc., car il paraîtrait cruel que,
sans nécessité, l’on voulut réduire la presque totalité des
intéressés à n’être jamais au fait de ce qui serait agité ou serait
arrêté dans le pays. |
Il recommandait aussi une politique de
francisation de sorte que les nouveaux arrivants, aussi bien que les anciens
habitants, puissent participer sur un pied d’égalité à la vie économique et
politique de la colonie. Cependant, le seigneur de Lotbinière était probablement
en avance sur son époque. Son point de vue demeura sans conséquence juridique.
Le 1
er mai 1775, on inaugura à Montréal un buste
de George III (1738-1820) pour souligner la mise en vigueur de l'Acte de Québec. La foule
des Montréalais constata avec surprise que le buste portait l'inscription
«Voilà le pape du Canada et le sot Anglois» (sic). Il semble que des marchands anglo-protestants avaient été à l'origine de cet acte de vandalisme.
En 1778, Frederick Haldimand, un
Britannique francophone d'origine suisse, était nommé gouverneur de la
«province de Québec» (1778-1786), laquelle comprenait alors une grande partie
de l'Ontario. Il exerça ses fonctions à Québec au cours de la Révolution américaine. Il
trouva la plupart de ses appuis dans le French Party pour faire face
au parti britannique des marchands et colons anglais. Craignant les
Canadiens sympathiques à la cause américaine, il fit arrêter des Français
d'origine soupçonnés de sédition ou de libelle: Fleury Mesplet (imprimeur),
Valentin Jautard (journaliste et critique littéraire) et Pierre du Calvet
(commerçant).
Dans l'Amérique du Nord britannique, la
Révolution américaine eut des conséquences importantes tant sur l'Acte de
Québec de 1774 que sur l'Acte constitutionnel de 1791. Par la suite,
l'indépendance des Treize Colonies anglaises entraînera non seulement une
modification des frontières canado-américaines, qui furent considérablement
réduites, mais la population du Canada changea radicalement en raison de
l'arrivée de dizaines de milliers de loyalistes américains. Par ailleurs, ces
bouleversements entraîneront la création d'une autre «province» ou colonie
britannique, le Nouveau-Brunswick, et la séparation de la province de Québec en
deux colonies distinctes: le Haut-Canada (l'Ontario) à l'ouest et le
Bas-Canada à l'est (le Québec).
6.1 L'opposition des Treize
Colonies
De fait,
l'Acte de Québec (voir
le texte original) souleva une vive
opposition des marchands anglais et de tous les habitants des colonies
américaines de la Nouvelle-Angleterre (les Treize Colonies), qui protestèrent
contre la reconnaissance du catholicisme et des lois civiles françaises
dans cette partie de l'Empire britannique; de plus, les colonies américaines
n'acceptaient pas l'élargissement des
frontières de la Province
of Quebec de 1774, qui les privaient de l'accès aux Grands Lacs
dans la traite des fourrures. Ils furent donc profondément révoltés
de constater que le gouvernement britannique concédait des droits à un peuple —
les «papistes canadiens» — qu'ils combattaient depuis cent cinquante ans. En réalité,
enfin débarrassés du rival français «qui ne laissait pas un moment de repos» (d'après Benjamin Franklin), les colons américains refusaient l'intervention de la Métropole, qui
les empêchait de protéger leurs intérêts commerciaux et de jouir pleinement des
libertés qu'ils croyaient enfin acquises.
De plus, Londres
avait décidé d'imposer certaines taxes à ses colonies américaines. Il est vrai
que, pour conquérir le Canada et assurer la sécurité de la Nouvelle-Angleterre,
la Métropole avait déboursé d'énormes sommes d'argent et avait accumulé une
«dette de guerre» de 137 millions de livres
anglaises,
sans compter les lourdes pertes humaines. Pendant les années qui suivirent le
traité de Paris de 1763, le seul versement de intérêts de la dette absorbait
plus de 60 % du budget annuel en temps de paix. Il
apparaissait donc normal que les colonies américaines contribuent à défrayer les
dépenses encourues pour leurs bénéfices. C'est pourquoi les
Treize Colonies perçurent l'Acte de Québec comme une manœuvre dirigée contre
elles. Comment expliquer en effet que les
Britanniques ait fait des concessions aux Canadiens, alors qu'ils les avaient
refusées aux «Yankees»?
À l'automne (du 5 septembre au 26 octobre) de 1774, les députés des colonies américaines (à l'exception de la Géorgie) tinrent un
Congrès. Ils
adressèrent alors leurs griefs au roi George III. Au nombre de ces griefs, le
Congrès continental avait placé l'Acte de Québec, qui reconnaissait la
religion catholique, abolissait le système des lois anglaises et établissait une
tyrannie civile et spirituelle au Canada, et ce, au grand danger des colonies
voisines, lesquelles avaient contribué de leur sang et de leur argent à sa
conquête: «Nous ne pouvons, ajoutait le Congrès, nous empêcher d'être étonnés
qu'un parlement britannique ait consenti à donner une existence légale à une
religion qui a inondé l'Angleterre de sang et répandu l'hypocrisie, la
persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties du monde.»
Puis le Congrès adressa aux
Canadiens une lettre officielle (Lettre adressée aux habitants de la
province de Québec, 26 octobre 1774) dans laquelle il les pressait de s'unir
aux députés des colonies. Ceux-ci désiraient «éclairer leur ignorance et leur apprendre les bienfaits de
la liberté». Ils plaignaient le peuple canadien «non seulement lésé mais
outragé»; ils dénonçaient l'Acte de Québec comme «une leurre et une perfidie».
Deux autres lettres «aux habitants opprimés de la province de Québec» allaient
suivre, sans plus de succès: la
Lettre adressée aux habitants opprimés de la province de Québec du 29
mai 1775, puis par la Lettre aux
habitants de la province du Canada du 24 janvier 1776. La plupart des
Canadiens restèrent indifférents aux belles promesses du Congrès. Devant le peu
de zèle des Canadiens pour la liberté, les autorités du Congrès décidèrent
d'envahir le Canada pour leur en faire goûter tous les bienfaits.
Or, le gouverneur
Guy Carleton n'avait à sa disposition
que deux régiments, soit environ 800 hommes, pour repousser l'ennemi. Il lui
fallait, d'une part, éviter que les Canadiens prennent le parti des insurgés,
d'autre part, que les Canadiens aident les Britanniques à faire la guerre.
Comblée par l'Acte de Québec, l'élite canadienne-française contribua à
repousser les i
nsurgés. Si très peu
de Canadiens sympathisèrent avec ces derniers, il faut reconnaître aussi que peu
de Canadiens manifestèrent un grand enthousiasme à aller combattre les
Américains. Pour la plupart, c'était une guerre «entre Anglais». Mais la
campagne de propagande menée par les
insurgés connut néanmoins un certain soutien dans la province de Québec,
particulièrement à Montréal, où il existait un mouvement proaméricain. Quoi
qu'il en soit, seuls quelques Français venus de France s'enrôlèrent dans
les milices américaines, dont le plus connu est le
marquis de La Fayette.
De plus, l’Acte de Québec garantissait la fidélité à la couronne
britannique chez les principaux représentants du clergé. En témoigne le
mandement de M
gr
Briand, l'évêque de Québec, «au sujet de l’invasion
des Américains au Canada», ce qui constituait une réponse directe à la
propagande du Congrès auprès des habitants de la province de Québec :
|
JEAN-OLIVIER
BRIAND, par la miséricorde de Dieu et la grâce du Saint-Siège,
évêque de Québec, etc., etc., etc.
À tous les Peuples de
cette Colonie, Salut et Bénédiction.
Une troupe de sujets
révoltés contre leur légitime Souverain, qui est en même temps le
nôtre, vient de faire irruption dans cette Province, moins dans
l'espérance de s'y pouvoir soutenir que dans la vue de vous
entraîner dans leur révolte, ou au moins de vous engager à ne pas
vous opposer à leur pernicieux dessein. La bonté singulière et la
douceur avec laquelle nous avons été gouvernés de la part de Sa Très
Gracieuse Majesté le Roi George III, depuis que, par le sort des
armes, nous avons été soumis à son empire ; les faveurs récentes
dont il vient de nous combler, en nous rendant l'usage de nos lois,
le libre exercice de notre Religion, et en nous faisant participer à
tous les privilèges et avantages des sujets Britanniques,
suffiraient sans doute pour exciter votre reconnaissance et votre
zèle à soutenir les intérêts de la couronne de la Grande-Bretagne.
Mais des motifs encore plus pressants doivent parler à votre
cœur
dans le moment
présent. Vos serments, votre religion, vous imposent une obligation
indispensable de défendre de tout votre pouvoir votre patrie et
votre Roi. Fermez donc, Chers Canadiens, les oreilles, et n'écoutez
pas les séditieux qui cherchent à vous rendre malheureux et à
étouffer dans vos cœurs
les
sentiments de soumission à vos légitimes supérieurs, que l'éducation
et la religion y avaient gravés. Portez-vous avec joie à tout ce qui
vous sera commandé de la part d'un Gouverneur bienfaisant, qui n'a
d'autres vues que vos intérêts et votre bonheur. Il ne s'agit pas de
porter la guerre dans les provinces éloignées : on vous demande
seulement un coup de main pour repousser l'ennemi, et empêcher
l'invasion dont cette Province est menacée. La voix de la religion
et celle de vos intérêts se trouvent ici réunies, et nous assurent
de votre zèle à défendre nos frontières et nos possessions.
Donné à Québec, sous
notre seing, le sceau de nos armes et la signature de notre
Secrétaire, le 22 mai 1775.
J. OL., Évêque de
Québec.
|
Ce mandement de M
gr Briand obtint les résultats escomptés, car il
assura au gouvernement britannique toute l'influence dont pouvait disposer le
clergé. La noblesse canadienne suivit l'exemple en manifestant un dévouement à
toute épreuve, afin de conserver à la Grande-Bretagne un pays que la France ne
méritait plus de posséder et à qui les colonies révoltées n'offraient
apparemment aucune garantie de paix et de liberté véritable. À la suite de la
capitulation de Montréal, le 12 novembre 1775 (voir
les articles de la capitulation), le brigadier général Richard
Montgomery s'installa au château Ramezay, lieu de résidence des autorités
politiques de la province. Puis l'armée du colonel
Benedict Arnold (700 hommes) et celle du général Richard Montgomery (300 hommes)
mirent le siège devant Québec au commencement de décembre 1775. La garnison,
aidée de quelque 550 Canadiens, réussit aisément à repousser les insurgés dans
la nuit du 31 décembre 1775, alors Montgomery périt au combat et qu'Arnold fut
sérieusement blessé. Il ne restait que 350 volontaires pour poursuivre un siège
devenu désormais inutile devant Québec. Celui-ci fut définitivement levé, le 12
mai 1776, lorsque le général John Thomas, ayant appris l'arrivée imminente des
secours de Grande-Bretagne, crut plus prudent de prendre la direction de la
frontière; il décéda de la variole, le 2 juin suivant, pendant la retraite de
l'armée, près de Chambly. Les colonies révoltées continuèrent la guerre contre
la Grande-Bretagne, sans les Canadiens, en restant sur leur propre territoire.
Ce fut la guerre de l'Indépendance. Le 29 avril 1976, le colonel Benedict Arnold
accueillit à Montréal au château Ramezay trois émissaires du Congrès américain :
Benjamin Franklin, Samuel Chase et Charles Carroll de Carrollton. En mai 1776,
Benjamin Franklin quitta Montréal sans avoir obtenu le succès escompté. C'est
alors qu'il déclara qu’il aurait été plus facile d’acheter le Canada que de
rallier les Canadiens à la cause américaine:
| It
would have been easier to buy Canada than conquer it. |
[Il
aurait été plus facile d'acheter le Canada que de l'envahir.] |
À part quelques escarmouches autour de
Montréal, l'invasion américaine n'eut pas de suite au Canada, bien qu'elle se
soit poursuivie aux États-Unis jusqu'en 1783, soit six ans après la Déclaration
d'indépendance de Thomas Jefferson (4 juillet 1776) au Congrès. Entre les mois
de septembre 1774 et janvier 1775, quelque 700 miliciens canadiens avaient
participé à la défense de la ville de Québec. Les Canadiens de langue française
avaient ainsi démontré qu'il leur était possible d'être à la fois catholiques et
francophones tout en demeurant loyal envers la Couronne anglaise, ce qui, à
cette époque, semblait impensable en Grande-Bretagne. Il n'en demeure pas moins
que, si les Américains avaient réussi leur conquête de la «Province of Quebec»,
le Canada ferait vraisemblablement partie des États-Unis aujourd'hui. En juin
1776, la Grande-Bretagne envoya une force additionnelle composée de 10 000
hommes, dont 4800 mercenaires allemands, afin de rétablir et maintenir l'ordre
dans sa colonie. Parmi ces mercenaires allemands, environ 1400 s'établiront dans
la «province de Québec» à la fin des hostilités et la plupart d'entre eux
s'assimileront en épousant des francophones.
6.2 La guerre de l'Indépendance
américaine (1775-1783)
 |
Un second Congrès eut lieu en mai 1775: la situation
s'envenima et l'état de guerre fut déclaré, tandis que George Washington se vit
confier le commandement de l'armée des Treize Colonies.
Dans ces conditions, l'Acte de Québec
de 1774 connut
une existence très éphémère en raison de la guerre d'Indépendance qui éclata
l'année suivante. La province de Québec allait perdre définitivement
la partie sud des Grands Lacs. Ce sera l'une des clauses du traité de Versailles
de 1783, alors que la frontière des nouveaux États américains devait suivre
dorénavant le sud des lacs Ontario, Érié, Huron et Supérieur. La province de
Québec perdit ainsi ses meilleurs postes de traite et une partie de sa population
(alors francophone) passa à la république voisine. Les nombreux conflits entre
la Grande-Bretagne et les Treize Colonies (américaines) amenèrent la déclaration d'Indépendance
du 4 juillet 1776. |
 |
Dès 1777, le marquis de La Fayette (1757-1834) avait pris une part active à la
guerre de l'Indépendance américaine aux côtés des insurgés (rebelles); il
contribua même à la victoire décisive de Yorktown (6-19 octobre 1781), où la
reddition britannique fut une étape décisive pour l'indépendance des Treize
Colonies. Lafayette avait auparavant équipé à ses frais un vaisseau de guerre et
était venu à Philadelphie offrir ses «services désintéressés». Très lié avec
Benjamin Franklin, il fut également le compagnon de campagne de George
Washington.
Convaincu qu'il était possible de rallier les Canadiens, La Fayette proposa à
George Washington, sous la pression de certains officiers américains, d'envahir
la «province de Québec» sous les auspices de la France (celle-ci avait massé des
troupes aux États-Unis d'environ 8000 hommes, afin de soutenir les Américains
contre les Britanniques). Le marquis écrivit à sa femme (3
février 1778) à ce sujet:
|
|
Je ne vous ferai pas de longs
détails sur la marque de confiance dont l'Amérique m'honore. Il vous
suffira de savoir que le Canada est opprimé par les Anglais; tout cet
immense pays est en possession des ennemis; il y ont une flotte, des
troupes et des forts. Moi, je vais m'y rendre avec le titre de général de
l'Armée du Nord et à la tête de 3000 hommes, pour voir si l'on peut faire
quelque mal aux Anglais dans ces contrées. L'idée de rendre toute la
Nouvelle-France libre et de la délivrer d'un joug pesant est trop
brillante pour s'y arrêter. J'entreprends un terrible ouvrage, surtout
avec peu de moyens. |
Mais le général de l'Armée du Nord dut renoncer à son projet
de conquérir le Canada, car Washington, qui craignait de redonner à la jeune
république américaine un voisin gênant, n'acquiesça pas au projet; il ne pouvait
tolérer qu'une puissance coloniale comme la France
puisse encore se tenir à la frontière canado-américaine. Il fit
en sorte que La Fayette soit dans l'obligation de renoncer à son projet en le
privant de tout moyen efficace, alors que c'était l'hiver et qu'il devait
traverser le lac Champlain, brûler la flottille anglaise bloquée par les glaces
et gagner Montréal où il agirait comme il l'entendait. Au lieu des 3000 hommes
promis, il n'en disposa même pas d'un millier; il n'eut pas les vêtements
nécessaires, ni les vivres, ni les raquettes et encore moins les traîneaux que
le Bureau de la guerre devait lui fournir pour assurer le succès de l'expédition.
Washington s'empressa d'excuser La Fayette (alors âgé de vint ans) en lui
écrivant ces mots sibyllins : «Je suis persuadé que tout
le monde approuvera la prudence qui vous a fait renoncer à une entreprise dont
la poursuite vous eût engagé dans une lutte vaine contres des impossibilités
physiques.»
Le roi
Frédéric II de Prusse (1712-1786) avait vu juste
sur les intentions de la France, comme en témoigne cette lettre (extrait)
adressée à son ambassadeur à Paris:
|
On se trompe fort en
admettant qu'il est de la politique de la France de ne point se mêler de
la guerre des colonies. Son premier intérêt demande toujours d'affaiblir
la puissance britannique partout où elle peut, et rien n'y saurait
contribuer plus promptement que de lui faire perdre ses colonies en
Amérique. Peut-être même serait-ce le moment de reconquérir le Canada.
L'occasion est si favorable qu'elle n'a été ne le sera peut-être dans
trois siècles. |
Soulignons que l'effort militaire de la France a été plus grand pour aider les
États-Unis à conquérir leur indépendance que pour permettre au Canada de
demeurer français. La guerre aura coûté au Trésor français
un milliard de livres tournois, soit l'équivalent de huit milliards d'euros
d'aujourd'hui (ou de dix milliards de dollars US). Une somme colossale qui ruina
la France de Louis XVI. Comme si ce n'était pas assez, l'effort de Louis XVI ne
permit pas davantage de récupérer le Canada. Pire, le pays allait se peupler
de royalistes ou loyalistes (parlant anglais) fuyant les États-Unis pour une terre
restée britannique, ce qui entraînera la minorisation des francophones au Canada. Par la suite, Louis XVI dut convoquer les états généraux pour
réformer les impôts, ce qui entraîna la Révolution française (1789) ainsi que la
décapitation du roi (1793). Pour sa part, la dette américaine envers la France,
qui s’élevait à quelque à 35 millions de francs, contribua à assombrir le climat
des relations entre les deux pays. Bref, la France n'en a jamais tiré le profit
escompté.
6.3 L'arrivée massive des
Américains
Après une longue
guerre d'usure, les forces britanniques se rendirent en octobre 1781. Le traité
de Paris
de 1783 reconnut officiellement les États-Unis d'Amérique. Mais ce ne fut
qu'en
1787 que l'Union fédérale des États-Unis vit le jour, alors
que les colonies américaines acceptaient de renoncer à une partie considérable
de leur autonomie locale pour fondre les Treize Colonies indépendantes en une seule, ce qui
donnait naissance à un État central puissant pouvant tenir tête à la
Grande-Bretagne.
- Les loyalistes
Avec l'indépendance américaine, de très nombreux
loyalistes quittèrent les États-Unis, car il n'y
avait plus de place pour eux dans leur pays. Plus de 100 000 loyalistes quittèrent le
pays pour la Grande-Bretagne et les autres colonies britanniques. Dès
1783, plus de 40 000 étaient partis en exil, soit pour la Nouvelle-Écosse (35 600)
soit pour la province de Québec (env. 8000). La plupart des loyalistes s'établirent en
Nouvelle-Écosse (qui incluait avant 1784 le territoire du Nouveau-Brunswick
actuel, l'île St John (I.-P.-É.) et l'île du Cap-Breton), ce qui représentait 80 % du total des
réfugiés. Dans la province de Québec, qui incluait encore à ce moment-là le
«pays d'en haut: la future province de l'Ontario), seuls 18 % y trouvèrent refuge.
La
Nouvelle-Écosse vit sa population doubler d'un seul coup, alors que la province
de Québec accueillait pour la première fois un bon contingent d'anglophones
ayant fui ou quitté les États-Unis. Le
gouverneur Frederik Haldimand a tôt fait de diriger les loyalistes vers les
Grands Lacs, dans l'ouest de la province, une région encore peu peuplée qui
deviendra bientôt le Haut-Canada (Ontario). D'autres s'installèrent en Gaspésie,
notamment à Pasbépiac.
Les loyalistes étaient considérés par les Américains
républicains comme étant soumis à la Couronne britannique, comme étant aussi plus
conservateurs, moins démocrates et plus violemment anticatholiques.
De façon un peu simpliste, on peut tenter de décrire les loyalistes comme
appartenant à des catégories particulières de citoyens: les administrateurs, les
pasteurs de l'Église anglicane, les légalistes attachés au Parlement
britannique, les riches planteurs, les négociants, les adulateurs de la famille
royale, etc. Quant aux patriotes ou républicains, ce fut en principe le lot des
gens du peuple, des agriculteurs, ouvriers, etc. En réalité, ce n'était pas
aussi simple, car de riches planteurs prirent la cause des républicains, alors
que des paysans se joignirent aux loyalistes. Lorsque les Britanniques perdirent
la guerre, ils ne furent plus en mesure de protéger les loyalistes. La politique
de discrimination à l'égard des loyalistes se traduisit par une redistribution
des terres et, plus tard, une fuite massive vers la Canada et la
Grande-Bretagne, c'est-à-dire la Nouvelle-Écosse et la province de Québec.
|
Colonie |
Nombre des loyalistes |
Pourcentage |
| Nouvelle-Écosse |
21
000 |
48,1
% |
| Nouveau-Brunswick |
14
000 |
32,1
% |
| Cap-Breton (Cape
Breton Island) |
100 |
0,2
% |
| Île Saint-Jean (St
John Island) |
500 |
1,1
% |
| Québec (vallée du
Saint-Laurent) |
2
000 |
4,5
% |
| Québec («pays d'en
haut» ou Ontario) |
6
000 |
13,7
% |
|
Total des loyalistes |
43 600 |
100 % |
Quelques centaines de loyalistes de 1783, soit de 500 à 600
personnes, se sont réfugiés près du lac Champlain, à partir de la baie de
Missisquoi et un peu vers l'est. Plusieurs familles se sont installées dans les
anciennes seigneuries françaises de Foucault, Saint-Armand et Noyan et ont
établi les fondations de plusieurs
cantons jusque dans les années 1790. Ils sont à l'origine des villages tels
que Clarenceville, Philipsburg, Pigeon Hill, Frelighsburg, etc.
- L'invasion américaine
Après la première vague de loyalistes, d'autres Américains
quittèrent les États-Unis pour venir occuper les nouvelles terres que le
gouvernement colonial offraient aux nouveaux arrivants. Ceux-ci refusèrent
d'être soumis aux lois civiles françaises et au régime seigneurial de la
province de Québec. C'est pourquoi le gouvernement colonial ouvrit de nouvelles
concessions dans l'Ouest (régions à l'ouest de l'Outaouais, ce qu'on appelait
auparavant «le pays d'en haut») de telle sorte aussi qu'ils puissent vivre à
l'écart des lois civiles françaises. Les anglophones exercèrent de plus en plus
de pressions afin que le gouvernement de Londres consente à réformer
l'administration de la colonie en leur faveur. Il faudra attendre en 1791 pour
voir le Québec divisé entre le Bas-Canada (Québec) à l'est et le Haut-Canada
(Ontario) à l'ouest.
À partir de 1791, beaucoup d'Américains vinrent s'installer au
Bas-Canada dans les Eastern Townships, ce qui fut appelé en français
«Townships de l'Est» par opposition aux Western Townships
(Haut-Canada) ou «Townships de l'Ouest). Il faudra attendre en 1858 pour voir
apparaître l'appellation Cantons-de-l'Est et vers 1940 pour Estrie
(voir la cartes des
régions administratives du Québec d'aujourd'hui).
Ce vaste territoire du sud du Québec fut créé en 1792 par la proclamation du
lieutenant-gouverneur du Bas-Canada, Alured Clarke. Contrairement aux
seigneuries, cette région fut subdivisé en cantons,
c'est-à-dire à la mode anglaise de division des terres selon un «plan carré»,
non en rectangles étroits orientés en direction nord-ouest sud-est), en vertu du
modèle britannique dit «tenure en
franc et commun socage» ("free and comon soccage"), donc en propriété libre de
toute redevance. Le processus prit plusieurs années pour finalement aboutir à la
création de 95 cantons (voir la carte). C'est à partir de cette année-là que les autorités
coloniales écarteront la concession de toute nouvelle seigneurie pour favoriser
l'attribution de terres divisés en cantons.
Les Américains déferlèrent dans les nouveaux cantons non encore
colonisés et situés tout près de la frontière américaine (voir
la carte). Le flot d'immigration américaine ne sera stoppé que durant
trois ans, durant la guerre canado-américaine de 1812 à 1815. La population des
Townships de l'Est passa de 5000 habitants (1799) à 18 000 (1812). La plupart
des immigrants étaient des Américains qui avaient étendu vers le nord le
mouvement de colonisation ayant débuté en Nouvelle-Angleterre. Beaucoup
d'immigrants venaient du Vermont, du New Hampshire et de l'État de New York.
- Les Britanniques
Après la guerre de 1812, le gouvernement du Bas-Canada décida
d'offrir des terres à des officiers et soldats licenciés; ils s'installèrent
dans la région de Drummondville, puis dans les cantons d'Orford et d'Ascot. Les
immigrants britanniques commencèrent à arriver après 1815. Si la plupart
prennent la direction du Haut-Canada, d'autres choisirent les Townships de
l'Est. C'est ainsi que des Écossais et des Irlandais vinrent s'installer dans
les cantons d'Iverness, Leeds et Ireland au nord de la région, ainsi que dans
les villages de Richmond et la ville de Sherbrooke (voir
la carte). D'autres iront rejoindre la Gaspésie attirés par la pêche et
son économie. Mais l'immigration britannique diminua beaucoup après 1837.
Avant 1840, l'immigration américaine comptait pour environ les deux tiers de la
population des Canton-de-l'Est, l'autre tiers était britannique. Mais la
proportion des immigrants d'origine américaine pouvait atteindre 90 % dans les
cantons situés le long de la frontière (voir
la carte). Il n'y avait guère de Canadiens français dans ces régions;
ils arriveront plus tard et deviendront majoritaires à peu près partout.
 |
L'afflux des loyalistes dans la province de
Québec obligea les autorités britanniques à trouver des solutions de compromis:
les Anglais furent régis par des lois anglaises pendant que les Canadiens
français conservèrent les lois françaises. Dans l'espoir de
mettre fin aux luttes entre francophones et anglophones, le secrétaire
d'État aux colonies (le Colonial Office),
lord Grenville, présenta au Parlement
britannique un projet de loi qui divisait la province selon un clivage ethnique et créait deux colonies distinctes:
le Bas-Canada (le Québec) et le Haut-Canada (l'Ontario). Ainsi, en créant une
enclave réservée aux loyalistes, les fidèles sujets de Sa Majesté
britannique n'auraient plus à souffrir des revendications de la majorité
française et catholique. C'était aussi une façon pour le gouvernement
britannique d'amadouer les Canadiens français à sa cause, car la menace d'une
guerre avec les États-Unis demeurait toujours présente; elle éclatera en
1812.
La loi constitutionnelle, adoptée par le Parlement britannique,
c'est-à-dire l'Acte constitutionnel de 1791, avait séparé
la «province de Québec» en deux colonies distinctes: le Bas-Canada
(Lower Canada) et le
Haut-Canada (Upper Canada), ce qui revenait à abroger une partie de l'Acte
de Québec, notamment
l'article XII. |
7.1 Les deux colonies
Le Bas-Canada comptait alors environ 140 000 francophones et 10 000 anglophones,
tandis que le Haut-Canada ne recensait que 10 000 loyalistes
anglophones, sans compter les francophones et les Amérindiens déjà installés
bien auparavant. Cette loi constitutionnelle accordait aux Canadiens
français et aux Britanniques des concessions aussi bien géographiques que politiques : le
Bas-Canada (français) et le Haut-Canada (anglais). Une fois mis en place, ce
régime dualiste allait se révéler immuable.
Considérant
que la nouvelle province était faite pour eux, les loyalistes du Haut-Canada ne
s'embarrassèrent pas des questions linguistiques. John Graves Simcoe
(1752-1806), qui devint le premier lieutenant-gouverneur du Haut-Canada (de 1791
à 1796), fit en sorte d'effacer toute trace française, et même amérindienne. Dès
1792, John Graves Simcoe décida d'ignorer ses sujets francophones en limitant
leur influence dans le Haut-Canada; avec l'arrivée des loyalistes, les
francophones furent exclus des postes administratifs. Le gouverneur Simcoe
anglicisa un certain nombre de toponymes: Toronto devint York, le
lac des Claies fut changé en Simcoe Lake, la rivière La Tranche
en Thames River, la rivière Chippewa en Welland River, la
rivière Toronto en Humber River, la rivière Wonscoteonach
en Don River, etc. Cette pratique était destinée à supprimer le plus
possible la toponymie française et amérindienne, tout en rendant hommage aux
amis du régime. Parce que les dénominations amérindiennes rappelaient encore
l'alliance franco-indienne, elles furent supprimées dans la mesure du possible.
Quant à la majorité francophone du Bas-Canada, elle ne tarda pas à s'opposer
à la minorité anglophone pour le contrôle des institutions politiques de la
colonie. La petite bourgeoisie anglophone ne pouvait accepter d'être évincée des
décisions les concernant: elle devait protéger ses intérêts économiques contre
les Canadiens, la plupart des agriculteurs dirigés par des membres des
professions libérales. Par ailleurs, certains leaders anglophones n'avaient pas
oublier leur vieux rêve d'assimilation, ce qui était devenu impossible avec la
division de la colonie en deux entités distinctes. Pour le moment, il était
encore impensable d'unir le Haut-Canada et le Bas-Canada, car les Britanniques
auraient été dans l'obligation d'accorder un nombre de sièges plus élevé aux
Canadiens français. Dans cinquante ans, le rêve d'assimilation allait devenir
réalisable, alors que les anglophones seront devenus majoritaires dans
l'ensemble des deux Canadas.
7.2 La Révolution
française de 1789
Ce n'est
pas un hasard si la nouvelle Constitution
«canadienne» a été adoptée en 1791, soit deux ans après la Révolution
française. C'était une façon pour Londres d'amadouer les Canadiens français en
leur accordant une Assemblée qu'ils réclamaient depuis longtemps. La
Constitution de
1791 marqua
l'avènement du parlementarisme chez les Canadiens français. Chacun des deux Canadas possédait
son Assemblée législative, son Conseil législatif,
son Conseil exécutif (créé en 1792) et son lieutenant-gouverneur.
Au sommet de la hiérarchie, Londres avait nommé un gouverneur
général qui disposait d'une autorité absolue sur les
deux Canadas: il pouvait opposer son veto aux lois adoptées par chacune
des assemblées législatives. Quant aux conseils, ils pouvaient disposer de budgets et contrôler les dépenses du gouvernement
sans rendre de comptes aux élus; de ce fait, le rôle du Conseil consistait à rendre les lois adoptées par l'Assemblée
compatibles avec les intérêts britanniques et ceux des marchands
anglais du Bas-Canada (Québec). Ce sera là une source de conflits continuels
entre les représentants du peuple et les dirigeants britanniques.
Quant à la Révolution française, beaucoup d'Anglais en Grande-Bretagne et au
Canada s'y montrèrent favorables au début, notamment parce qu'il voyaient que la
France mettait fin à l'absolutisme royal. Mais tout changea après l'exécution de
Louis XVI (21 janvier 1793) et de Marie-Antoinette (16 octobre 1793), la
décapitation de la noblesse ainsi que les innombrables boucheries humaines à la
guillotine. Les Canadiens ne demeurèrent pas indifférents à ce qui se passait en
France. Cependant, toute la population canadienne, la française comme l'anglaise,
était restée très attachée à la monarchie. Le régicide des Français fut
considéré au Canada comme un crime inacceptable. De plus, l'anti-catholicisme de la
Révolution française suscita une réaction de rejet de la part des
Canadiens français, dont le clergé demeurait la seule institution de protection.
L'Église catholique du Canada préféra partager le pouvoir avec l'occupant
anglais plutôt que de conserver des liens avec une France «ennemie de la
religion». En 1792, l'évêque de Québec, Jean-Olivier Briand (de 1766 à 1784), se
plaignait de certaines influences françaises: «Il s'est introduit dans ce pays
une quantité prodigieuse de mauvais livres, avec un esprit de philosophie et
d'indifférence qui ne peut avoir que de mauvaises suites.» Après la déclaration de guerre contre la Grande-Bretagne, la
Révolution française fut totalement discréditée au Canada, la France étant
devenue une ennemie de la colonie et de la Grande-Bretagne. Beaucoup de
Canadiens français se considéreront même privilégiés de pouvoir pratiquer leur
religion et de vivre en paix sous la bienveillante protection du roi d'Angleterre. Par la suite, les tentatives de «libération» du Canada par les
Américains allaient toutes échouer grâce à la collaboration de la population francophone.
7.3
La démocratie de façade
Seuls les loyalistes du Haut-Canada
(Upper Canada) demeurèrent satisfaits de la
loi constitutionnelle de 1791 parce qu'ils n'étaient plus soumis aux lois françaises
et contrôlaient leurs institutions politiques. La minorité anglophone
du Bas-Canada (Québec), bien qu'elle disposât de la majorité
au Conseil exécutif et au Conseil législatif, accepta mal
d'être mise en minorité à l'Assemblée législative,
où elle ne comptait que 15 députés sur 50. Les anglophones furent insultés
d'être abandonnés à une majorité de «papistes paysans» et à une petite
bourgeoisie de notaires, d'avocats et de curés. Quant aux
francophones, ils ne tardèrent pas à comprendre les mécanismes
de cette «démocratie de façade»: les députés étaient élus par la population, mais ils
n'avaient pas de pouvoir réel
au sein du gouvernement formé et contrôlé par la minorité
anglophone. N'oublions pas que le Conseil législatif, entièrement
composé d'hommes nommés par le gouverneur (en général des marchands et des
fonctionnaires britanniques, parfois des francophones soumis), conservait un
droit de veto sur tous les projets de lois présentés par l'Assemblée. Le Conseil
finira par bloquer systématiquement toutes les initiatives des élus de
l'Assemblée qui refusera d'adopter les budgets, ce qui paralysera l'État.
Dans ces conditions, il était normal que toute cette période
de 1791-1840 connaisse des conflits permanents entre francophones et anglophones,
conflits qui dégénéreront en lutte armée lors
de la rébellion de 1837. Les gouverneurs anglais durent régulièrement
suspendre l'Assemblée et déclencher de nouvelles élections afin d'assujettir
les élus francophones. Peine perdue, à chaque fois, les Canadiens reprenaient
le pouvoir et continuaient le combat de plus bel. En 1836, l'Assemblée décida
de suspendre indéfiniment ses travaux jusqu'à ce que Londres lui accorde un Conseil législatif élu. Or, Londres refusa le principe du
«gouvernement responsable» réclamé. Il n'était pas possible que le
gouvernement britannique accepte qu'une population d'origine française et
catholique (vaincue par surcroît) prenne le contrôle des institutions d'une
colonie de Sa Majesté britannique. Depuis plusieurs années, le journal The
Montreal Gazette avertissait ses lecteurs que l'ambition des Canadiens
français était de fonder "a French Canadian domination and a French Canadian
nationality in America [...], a French Republic in the hearth of British
American province'', ce qui signifie «une domination canadienne-française
et une nationalité canadienne-française en Amérique [...], une république
française au coeur d'une province américano-britannique». De plus, on n'hésita
guère à présenter les marchands anglais du Bas-Canada comme
une classe opprimée par une majorité francophone sourde et aveugle à ses propres intérêts.
7.4 Les
premiers conflits linguistiques
La question de la langue fut l'objet des premiers affrontements entre
francophones et anglophones. Comme l'Acte de Québec (1774), la Constitution
de 1791 ne faisait pas allusion à la langue. Dès la première
séance de la première législature du Bas-Canada (le
17 décembre 1792), le débat s'engagea aussitôt sur la
question linguistique. Députés francophones et anglophones
se chamaillèrent au sujet du choix du président de l'Assemblée;
la majorité francophone proposa la candidature de Jean-Antoine Panet,
qui parlait peu l'anglais, alors que la minorité anglophone lui opposait
celles de William Grant, de James McGill et de Jacob Jordan, en faisant
valoir qu'il était nécessaire que le président parlât parfaitement
la langue du souverain. Jean-Antoine Panet finit par être élu au grand
mécontentement des anglophones par 28 voix contre 18. Le 20 décembre 1792,
Panet se présenta devant le lieutenant-gouverneur de la province (Alured
Clarke) en lui
déclarant: «Je supplie Votre Excellence de considérer que je ne puis
m'exprimer que dans la langue primitive de mon pays natal, et d'accepter la
traduction en anglais de ce que j'aurai l'honneur de lui dire.»
Pour le premier ministre britannique,
William Pitt (comte de
Chatham), il paraissait extrêmement désirable que les Canadiens et les Britanniques du Bas-Canada fussent unis et induits universellement à préférer les lois et les institutions anglaises. «Avec le temps,
croyait-il, les Canadiens adopteront peut-être les lois anglaises par conviction. Ce sera l'expérience qui devra enseigner aux Canadiens que les lois anglaises sont les meilleures.» Quant à la langue, les députés britanniques
l'ignorèrent tout simplement. Ils connaissaient
probablement la forme de bilinguisme qui s'était installée au sein de l'Administration
locale, notamment dans les tribunaux et les journaux. Que le président de la Chambre du Bas-Canada soit
un francophone et qu'il connaisse mal la «langue de l'Empire» ne semblait pas un
obstacle considérable, mais la question de la langue était soulevée et le
vrai débat restait à venir.
 |
La tenue des procès-verbaux de la Chambre ramena la question dès le 27 décembre
1792. Le député William Grant proposa l'anglais avec traduction «dans la langue française pour l'usage de ceux qui le désirent»,
alors que le député Louis-Joseph Papineau défendit l'usage du bilinguisme. Le 14
janvier 1793, on convint de présenter les motions et propositions en anglais et en français,
mais rien ne fut décidé au sujet de la langue des textes de lois. Le député Pierre-Amable
de Bonne (qui deviendra plus tard un fidèle membre du Conseil législatif
au service des Britanniques) proposa deux registres «dans l'un desquels
les procédés de la Chambre et les motions seront écrits en langue
française, avec la traduction des motions originairement faites en langue
anglaise», et l'inverse pour l'autre registre. |
Le député John Richardson
précisa: «Afin de préserver cette unité de langue légale indispensablement nécessaire dans l'Empire [...], l'anglais sera considéré le texte légal.»
Après trois jours de débats, la Chambre accepta que les textes de lois soient
«mis dans les deux langues», étant entendu que chacun des députés pouvait
présenter une motion dans la langue de son choix, laquelle serait traduite pour
être «considérée dans la langue de la loi à laquelle ledit bill [«projet de
loi»] aura
rapport». Bref, les Canadiens désiraient l'unilinguisme
français, alors que les Anglais refusaient de reconnaître le français
comme langue officielle.
Cela signifiait que les lois
civiles seraient en français, tandis que celles correspondant aux matières
criminelles ou à la religion protestante seraient en anglais.
Le gouverneur, lord Dorchester, donna son accord pour les deux langues «pourvu
que tout bill soit passé en anglais». Cette disposition n'a pas eu l'heur de plaire aux autorités
britanniques. En septembre de la même
année (1793), le gouvernement de Londres
décréta que l'anglais devait être la seule langue
officielle du Parlement, le français n'étant reconnu
que comme «langue de traduction». La langue française demeura donc,
durant cette période, sans garantie constitutionnelle ni valeur juridique, bien qu'elle continuât à être employée
dans les débats, les procès-verbaux et la rédaction
des lois (comme langue traduite). De 1793 jusqu'en 1840, ce sera la pratique
jusqu'à l'adoption de la Loi d'Union (Union Act) de 1840, qui fera de l'anglais la seule
langue officielle.
7.5 La lutte pour le pouvoir
Les premières années d'application de la Loi constitutionnelle de 1791 correspondaient à une période économique relativement
prospère. Le Bas-Canada exportait facilement ses excédents
agricoles vers la Grande-Bretagne pendant que le commerce des fourrures
et l'exploitation forestière connaissaient un essor considérable.
Cependant, ce ne sont pas les Canadiens français qui profitèrent le
plus des entreprises commerciales. Les marchands anglais contrôlaient
90 % de l'économie du Bas-Canada: ils dirigeaient le commerce du bois,
comme ils monopolisaient le commerce de la fourrure.
Les députés
britanniques tentèrent de faire adopter à l'Assemblée législative des lois favorables
au commerce (qu'ils contrôlaient), mais l'opposition de la majorité
francophone finit par excéder la minorité anglophone, qui aspirait à
l'union des deux Canadas dans l'espoir de récupérer totalement
le pouvoir politique. Les intérêts économiques divergents
entre les deux groupes linguistiques s'accentuèrent davantage au tournant
du XIXe siècle et se transformèrent en conflits idéologiques
qui contribuèrent à détériorer encore le climat sociopolitique.
Déjà, à cette époque, on parlait de «nation distincte»
et de «peuple distinct», une notion qu'on reprendra dans la décennie 1990 dans
l'expression «société distincte».
En 1836, un mouvement s'est même
dessiné en faveur de la partition de l'île de Montréal et du comté de
Vaudreuil (situé à la frontière ouest), afin de les rattacher au Haut-Canada
anglais. Devant le tollé des anglophones des Townshippers
(Cantons de l'Est) et de la ville de Québec, le mouvement n'eut pas de
suite.
 |
Le début du
XIXe siècle
fut marqué par
l'éveil du sentiment nationaliste, qui s'inscrivait dans les mouvements
internationaux de libération nationale, notamment en Europe et en
Amérique du Sud. En effet, entre 1804 et 1830, accédèrent à l'indépendance
la Serbie, la Grèce, la Belgique, le Brésil, la Bolivie et
l'Uruguay. Dans le Bas-Canada, ce mouvement prit la forme de luttes parlementaires.
6.1 La
persistance du fait français
Les années 1805-1810 semblèrent capitales à cet égard.
James Henry Craig, qui
gouvernait le pays à ce moment, raconte que les Canadiens
français ne cessaient de parler de la «nation canadienne» et de ses libertés:
«Il semble que ce soit leur désir d'être considérés comme une nation
séparée; la nation canadienne est chez eux une expression habituelle.»
Il s'agissait là d'une attitude nouvelle. Le gouverneur Craig
écrivait en 1810 à propos des Canadiens français:
|
|
I mean that in language,
religion, attachment, and customs, [this people] is completely French,
it has no other tie or attachment to us than a shared government; and
that it in fact holds us in mistrust [...], feels hatred […]. The
dividing line between us is complete.
|
[Je veux dire que par la langue, la religion, l'attachement
et les coutumes, (ce peuple) est complètement français, qu'il ne nous est pas
attaché par aucun autre lien que par un gouvernement commun; et que, au
contraire, il nourrit à notre égard des sentiments de méfiance [...], des
sentiments de haine [...]. La ligne de démarcation entre nous est totale.] |
En 1809,
Ross Cuthbert
(1776-1861), seigneur de Berthier, député anglophone de Warwick
(Bas-Canada) et conseiller exécutif, écrivit à propos des Canadiens ce
témoignage sur leur caractère français:
|
A
stranger travelling across the province without entering the cities
would be persuaded he was visiting a part of France. The language,
manners, every symbol, from vane to clog, join together to lead him
astray. […] Should he enter a house, French politeness, French dress,
French apparel will strike the eye. In the finest of French accents,
he’ll hear talk of French soap, French shoes; and so on, for
everything carries the adjective French. Should one of the
daughters of the house decide to sing, he’ll likely hear the lovely
ballad Sur les bords de la Seine, or some other song that
transports him to a beautiful valley of Old France. Among the
portraits of saints in the guest room he will also notice that of
Napoleon. In short, he could not imagine he had crossed the borders
of the British Empire.
|
[Un étranger qui voyagerait à
travers la province sans entrer dans les villes serait persuadé
qu'il visite une partie de la France. La langue, les manières,
chaque symbole, de la girouette aux sabots, s'unissent pour mieux le
tromper. [...] S'il entre dans une maison, la politesse française,
la tenue française, l'habillement français frapperont son regard.
Dans un des meilleurs accents français, il entendra parler de savon
français, de soulier français; et ainsi de suite, car tout se
distingue par l'adjectif français. Si une des filles de la
maison décide de chanter, il entendra probablement la jolie
pastorale de Sur les bords de la Seine, ou quelque autre
chanson, qui le transportera dans une de ces belles vallées de la
vieille France. En visitant la chambre de compagnie, il remarquera,
parmi les autres saints, le portrait de Napoléon. En résumé, il ne
pourrait pas s'imaginer qu'il a franchi les frontières de l'Empire
britannique.] |
Évidemment, Ross Cuthbert, qui était par ailleurs l'un des
citoyens les plus illustres de la société canadienne-anglaise du Bas-Canada,
considérait cette situation comme un anachronisme qui devait disparaître «dans
l'effervescence d'un dissolvant britannique». En 1803, dans L’Aréopage
publié à Québec, Cuthbert avait déploré l’ignorance de la population canadienne,
son attachement aveugle à des lois françaises considérées comme anciennes et poussiéreuses.
Quant à
James Stuart
(1780-1853),
procureur général du Bas-Canada, député de la circonscription de
William Henry et membre du Conseil exécutif, il remit le 6 juin 1823 un mémoire
sur un projet d'Union dans lequel il résumait ainsi les raisons des difficultés
dans l'assimilation des Canadiens:
|
Lower
Canada is mostly inhabited by what one could call a foreign people,
despite the fact sixty years have passed since the Conquest. This
population has made no progress towards assimilation with its fellow
British citizens, in language, manner, habit, or sentiment. It
continues, with a few, rare exceptions, to be as perfectly French as
when brought under British dominion. The main cause of this
adherence to national particularities and prejudices is certainly
the impolitic concession that was made to it, of a code of foreign
laws in a foreign tongue.
|
[Le Bas-Canada est en majeure partie habité
par une population qu'on peut appeler un peuple étranger, bien que
plus de soixante ans se soient écoulés depuis la Conquête. Cette
population n'a fait aucun progrès vers son assimilation à ses
concitoyens d'origine britannique par la langue, les manières, les
habitudes et les sentiments. Elle continue à quelques exceptions
près, d'être aussi parfaitement française que lorsqu'elle a été
transférée sous la domination britannique. La principale cause de
cette adhérence aux particularismes et aux préjugés nationaux est
certainement la concession insensée qui leur a été faite, d'un
code de lois étrangères dans une langue étrangère.] |
James Stuart est l'auteur
d'observations sur un projet d'union des provinces du
Haut-Canada et du Bas-Canada en une seule législature, respectueusement soumis à
Sa Majesté: Observations on the proposed union of the provinces of
Upper and Lower Canada, under one legislature, respectfully submitted to his
majesty's government, by the agent of the petitioners for that measure
(Londres, 1824): observations sur l'union des provinces du Haut et du Bas-Canada
en une seule législature, le tout respectueusement soumis au gouvernement de Sa
Majesté, par l'agent des pétitionnaires pour cette mesure.
Cependant, les francophones ne se
considéraient nullement comme des Français, mais comme des Canadiens.
Ainsi, le journal Le Canadien écrivait dans
son édition du 21 mai 1831:
|
Il n'y a pas, que nous sachions, de peuple français en
cette province, mais un peuple canadien, un peuple religieux et moral, un peuple
loyal et amoureux de la liberté en même temps, et capable d'en jouir; ce
peuple n'est ni Français, ni Anglais, ni Écossais, ni Irlandais, ni Yanké, il
est Canadien.
|
 |
Dès 1805, les marchands
anglais proposèrent union des deux Canadas. C'est pour combattre ce
mouvement que le journal Le Canadien fut fondé et aussi pour
s'opposer aux idées du journal anglophone The Quebec Mercury.
Le gouverneur James Henry
Craig suspendit Le Canadien parce qu'il s'opposait au
projet d'union des deux Canadas.
Cette époque fut caractérisée par les conflits entre
le gouverneur appuyé par les marchands anglais, et la majorité
parlementaire francophone: querelles religieuses, velléités
d'assimilation, crises parlementaires, guerre des «subsides», problèmes
d'immigration, projet d'union politique, etc.
En 1810, le gouverneur
Craig fit parvenir une dépêche au gouvernement britannique dans
laquelle il proposait une série de mesures afin de rétablir
l'harmonie au sein du Bas-Canada. Il fallait en venir à la
«nécessité d'angliciser la province», de prévoir le «recours à
l'immigration américaine massive pour submerger les Canadiens
français», ainsi que l'obligation de posséder «des propriétés
foncières importantes» pour être éligibles à l'Assemblée législative
et surtout prévoir «l'union du Haut et du Bas-Canada pour une
anglicisation plus certaine et plus prompte». Voici un extrait de la
dépêche du gouverneur Craig: |
For many years, English representatives have scarcely made up a
quarter of the total Assembly, and today out of fifty members
representing Lower Canada, only ten are English. One could posit
that this branch of government is entirely in the hands of
illiterate peasants under the direction of several of their fellow
countrymen whose personal importance, in contrast to the interests
of the country in general, depends on the continuation of the
current depraved system. [...]
The petitioners of Your Majesty cannot omit to note the excessive
scope of political rights that have been granted to this population
to the detriment of its fellow British subjects; and these political
rights, at a time when the population feels its strength growing,
have already given birth in the imagination of many to the dream of
a distinct nation called the “Canadian nation.” [...]
The French inhabitants of Lower Canada, today distanced from their
fellow subjects by their particularities and national prejudices,
and ardently aiming to become, through the current state of affairs,
a distinct people, would be gradually assimilated into the British
population and with it merge into a people of British character and
sentiment.
|
[Depuis nombre
d'années, la proportion des représentants anglais n'a guère atteint
un quart du nombre total de l'Assemblée et, à l'heure qu'il est sur
cinquante membres qui représentent le Bas-Canada, dix seulement sont
Anglais. On peut dire que cette branche du gouvernement est
exclusivement entre les mains de paysans illettrés sous la direction
de quelques-uns de leurs compatriotes, dont l'importance
personnelle, en opposition aux intérêts du pays en général, dépend
de la continuation du présent système vicieux. [...]
Les pétitionnaires de Votre Majesté ne peuvent omettre de noter
l'étendue excessive des droits politiques qui ont été conférés à
cette population, au détriment de ses co-sujets d'origine
britannique; et ces droits politiques, en même temps que le
sentiment de sa croissance en force, ont déjà eu pour effet de faire
naître dans l'imagination de plusieurs le rêve de l'existence d'une
nation distincte, sous le nom de «nation canadienne». [...]
Les habitants français du Bas-Canada aujourd'hui divisés de leurs co-sujets
par leurs particularités et leurs préjugés nationaux, et évidemment
animés de l'intention de devenir, grâce au présent état de choses,
un peuple distinct, seraient graduellement assimilés à la population
britannique et avec elle fondus en un peuple de caractère et de
sentiment britanniques.]
|
Au cours de cette même période, les
anglophones, pour leur part, ne se considéraient pas encore comme des Canadians. Ils
s'affirmaient encore comme des Britons (en français: Bretons) — ce qui
désignait alors les «Anglais» — et n'avaient d'autre appartenance qu'à la
«nation britannique», pas du tout à la «nation canadienne». Le terme anglais de
Canadians ne désignait qu'avec un certaine condescendance les
Canadiens de langue française.
6.2 Le rôle
des écoles
La première question à faire l'objet d'une lutte nationale fut la Loi de l'Institution royale
de 1801. Le but de cette loi
était de soumettre
le système d'éducation au contrôle des autorités
religieuses anglicanes anglaises par la création d'écoles
gouvernementales («royales»), publiques et gratuites. Ce faisant, les fabriques
paroissiales étaient remplacées par les écoles royales moyennant une taxe
scolaire. Cette loi
représentait la première prise en charge de l'éducation par l'État, bien que la
contribution financière du gouvernement était réduite à la rémunération des
maîtres. Il faut dire que la situation scolaire à cette époque au Bas-Canada
était tout simplement déplorable. Depuis l'établissement du Régime britannique,
la population était devenue majoritairement analphabète, souffrait d'une grave
pénurie de maîtres qualifiés et de manuels scolaires, sans compter que les
parents refusèrent de payer la taxe scolaire. Cette initiative de
renouvellement de l'instruction publique, qui était due à l'évêque anglican de Québec (Jacob Mountain) et
à l'administrateur du Bas-Canada (Robert Shores Milnes), demeura sans grand effet.
Par exemple, entre 1801 et 1818, les écoles «royales» passèrent de 4 à 35, dont
11 seulement furent implantées en milieu francophone. En 1829, on comptait 84
écoles, mais la loi «des écoles de syndics» fit diminuer le nombre des «écoles
royales», qui passa de 69 en 1832 à uniquement trois en 1846.
Il
faut dire que la hiérarchie catholique craignait comme la peste la création
des écoles d'État gratuites, car elle avait en tête la hantise de
l'assimilation, comme le laissaient croire ces propos de
Hugh Finlay
(vers 1730-1801), membre du
Conseil législatif en 1789:
|
What
the masters of school are English-speaking if we want to make English of
these Canadian people [... ]. We could anglicize completely the people by
the introduction of the English language. It will be done by free schools of
charge. |
[Que les maîtres d'école soient anglais si nous voulons
faire des Anglais de ces Canadiens [...]. Nous pourrions angliciser
complètement le peuple par l'introduction de la langue anglaise. Cela se fera
par des écoles gratuites.] |
H. Finlay craignait aussi de voir
les Canadiens élire des députés canadiens qui constitueraient une assemblée mal
adaptée à gouverner un pays commerçant et qui feraient des lois pour conserver
le droit français et la coutume canadienne.
Toutefois, la population francophone refusa d'envoyer ses enfants
dans les écoles «royales» et, à l'occasion, n'hésita même pas à les
brûler.
Cette épisode fut appelé la guerre des éteignoirs,
car elle a provoqué un soulèvement de masse durant la seconde moitié de la
décennie 1840. Le mot «éteignoir» tire son origine du fait que certains milieux
ruraux qui s'opposaient à la législation scolaire furent considérés comme des
«éteignoirs» qui étouffaient la «flamme du savoir». En fait, c'est contre la
nouvelle taxe qu'on s'opposait, non contre l'instruction elle-même; de plus, les
paysans avaient besoin de leurs enfants pour les aider dans les travaux de la
ferme. Ce sont les seigneurs, les propriétaires terriens, qui protestaient le
plus contre la législation britannique. Puisque ces taxes étaient fondées sur la
propriété foncière, les seigneurs devaient payer des sommes plus élevés que la
population rurale. C'est dans le district de Trois-Rivières que la contestation
fut la plus forte. On craignait que les sommes engagées dans la gestion du
système scolaire ne dépassent les revenus des taxes; on avait peur aussi que les
commissaires aient trop d'influence sur la communauté. Des émeutes éclatèrent,
car les protestations s'élevèrent contre les commissaires et contre leurs
représentants. La violence persista quelque temps. Puis le gouvernement colonial
décida d'agir en envoyant des représentants et des militaires afin que la
situation s'apaise progressivement. La situation revint au calme au fur et à
mesure que s'estompa l'opposition aux taxes scolaires.
Malgré les difficultés, les écoles se multiplièrent. En 1790, les Canadiens français ne possédaient qu'une
quarantaine d'écoles pour quelque 160 000 habitants, soit une moyenne d'une
école pour 4000 habitants, tandis que les Anglais en avaient 17 pour 10 000
habitants, soit une pour moins de 600 habitants. Quant au taux
d'alphabétisation, il descendit jusqu'à 13 % en 1779, et même à 4 % en 1810, pour se
relever lentement (entre les décennies 1820 et 1850) jusqu'à 27 % vers 1850. Les francophones prirent
ainsi un retard qu'ils ne combleront qu'au XXe
siècle, alors que le taux d'alphabétisation atteindra les 75 %, ce qui était
considéré comme une «alphabétisation générale». Ce retard dramatique au
point de vue scolaire fut, selon plusieurs historiens, surtout dû au refus
opposé par le clergé au système scolaire proposé par le gouvernement
britannique.
La plupart des enseignants
du Bas-Canada étaient des laïcs, car il n'y avait pas eu
de nouvelles communautés religieuses enseignantes depuis la Conquête. La
situation changera du tout au tout après l'Union de 1840 avec l'arrivée de
communautés françaises et la fondation de communautés religieuses canadiennes. Peu à
peu, les membres du clergé, tant chez les hommes que chez les femmes
deviendront majoritaires dans les écoles, sauf au primaire où les laïcs
resteront plus nombreux.
6.3 L'influence des journaux
Fait
significatif, dès le début du Régime britannique, les journaux furent
bilingues. Le premier journal, fondé en juin 1764, s'appelait La Gazette de
Québec / The Quebec Gazette (voir l'exemple du 24
juillet 1788). Sur les neufs titres créés entre 1764 et
1806, huit furent bilingues, la seule exception demeurant La Gazette
littéraire lancée en 1778 par le Français Fleury Mesplet (1734-1794). Bien souvent, le texte
anglais apparaissait en premier, le texte français en traduction en second; ou
bien le texte anglais occupait la colonne de gauche, traditionnellement
privilégiée, le français occupant celle de droite. Quoi qu'il en soit, la
plupart de sujets choisis étaient puisés à même les journaux étrangers, presque
exclusivement d'origine britannique ou américaine. Dans ces conditions, la
version française était obligatoirement une traduction. On devine l'arrivée
massive de la terminologie anglaise dans les journaux de l'époque. Cette
pratique du bilinguisme dans les journaux se perpétuera jusqu'au début du
XIXe
siècle.
6.4 Les
partis politiques
Dans le domaine politique, les députés francophones devirent de plus en plus agressifs
et se regroupèrent dans un parti politique, le Parti canadien, tandis que
les anglophones se rassemblèrent dans le Tory Party (ou Parti loyaliste). Chaque groupe posséda
son propre journal: Le Canadien (Parti canadien) et le Quebec Mercury
(Tory Party) s'invectivaient à qui mieux mieux. Les antagonismes s'accrurent entre francophones
et anglophones, et les débats s'envenimèrent. Le 27 octobre 1806, un certain
Anglicanus attaquait les Canadiens en ces termes dans le Quebec
Mercury:
|
This province is already too much
a French province for an English colony. To unfrenchify it, as much as
possible, if I can use this expression, should be the primary object. To
oppose [French power] is a duty. To assist it...is criminal [...]. After
forty seven years possession of Quebec it is time the Province should be
English.
|
[Cette province est déjà beaucoup trop française pour
une colonie anglaise. La défranciser devrait, autant que possible, si je peux me
servir de cette expression, être notre premier objectif. Résister
[au pouvoir des Français] est un devoir. Le soutenir est... criminel
[...
]. Après quarante sept ans de possession du Québec, il est temps d'en faire
une province anglaise.] |
Les Britanniques réclamaient
l'union des deux Canadas et parlaient ouvertement d'assimilation pendant que
les Canadiens dénonçaient le favoritisme, la corruption et l'arbitraire
du gouverneur et des Conseils. Les francophones exigeaient un Conseil
législatif élu, le contrôle des dépenses gouvernementales,
le maintien du régime seigneurial et menaçaient même de
s'annexer aux États-Unis. Le gouverneur Craig tenta quelques coups de
force et réussit à dissoudre arbitrairement certaines Chambres d'assemblée.
Francophones et anglophones s'installèrent pendant plusieurs années
dans une intransigeance opiniâtre qui eut pour effet de paralyser totalement
l'État. Lorsque les députés Louis-Joseph Papineau et Robert Nelson commencèrent
à galvaniser le peuple excédé par la crise économique,
l'inflation, le chômage, les épidémies de choléra,
les mauvaises récoltes et le pourrissement politique, le conflit était mûr pour
un affrontement armé.
6.5 Lord Durham et la politique
d'assimilation
 |
Les leaders des Patriotes tinrent des assemblées publiques et
dénoncèrent les injustices, surtout le fait que le pouvoir soit
entre les mains de la minorité anglophone. La révolte armée des Patriotes éclata à l'automne de
1837. L'armée britannique intervint aussitôt et écrasa
rapidement la rébellion en répandant la terreur, pillant
et brûlant plusieurs villages, pendant que le clergé catholique
prêchait la loyauté, la soumission et la résignation. Cette lettre pastorale,
datée du 24 octobre 1837, de Mgr Jean-Jacques Lartigue, alors évêque du
district de Montréal
(1821-1836), est révélatrice de cette
attitude:
|
Que tout le monde, dit saint Paul aux Romains, soit
soumis aux puissances qui viennent de Dieu. Et c'est lui qui a établi toutes
celles qui existent. Celui donc qui s'oppose aux puissances résiste à
l'ordre de Dieu. Et ceux qui résistent acquièrent pour eux-mêmes la
damnation. Le prince est le ministre de Dieu pour procurer le bien. Et comme
ce n'est pas en vain qu'il porte le glaive, il est aussi son ministre pour
punir le mal. Il vous est donc nécessaire de lui être soumis non seulement
par crainte du châtiment, mais aussi par un devoir de conscience. [...] Et
vous devez voir à présent que nous ne pouvions, sans blesser nos devoirs et
sans mettre en danger notre propre salut, omettre d'éclairer votre conscience
d'un pas si glissant.
|
|
Dépêché d'urgence par Londres, Lord Durham débarqua
à Québec en ayant pour mission d'enquêter et de faire
rapport sur la situation au Canada. Durham considéra que les différences ethniques et linguistiques étaient à l'origine
des difficultés dans le Bas-Canada et que laisser subsister ces différences
ne ferait qu'aggraver la situation. Il avait choqué les Canadiens français
pour avoir affirmer que «c'est un peuple sans histoire et sans littérature»:
 |
| There can
hardly be conceived a nationality more destitute of all that
can invigorate and elevate a people, than that which is
exhibited by the descendants of the French in Lower Canada,
owing to their retaining their peculiar language and manners.
They are a people with no history, and no literature. The
literature of England is written in a language which is not
theirs; and the only literature which their language renders
familiar to them, is that of a nation from which they have
been separated by eighty years of a foreign rule, and still
more by those changes which the Revolution and its
consequences have wrought in the whole political, moral and
social state of France |
[On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de
tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que les
descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu'ils
ont gardé leur langue et leurs coutumes particulières. C'est
un peuple sans histoire et sans littérature. La littérature
anglaise est d'une langue qui n'est pas la leur ; la seule
littérature qui leur est familière est celle d'une nation
dont ils ont été séparés par quatre-vingts ans de domination
étrangère, davantage par les transformations que la
Révolution et ses suites ont opérées dans tout l'état
politique, moral et social de la France.] |
|
Pourtant, lord Durham avait raison, bien que la colonisation britannique fût en
partie responsable de la situation peu enviable des francophones. En effet, l'histoire
des Canadiens avait été celle de la France, puis de la
Grande-Bretagne. Les Canadiens n'avaient ni historiens, ni écrivains, ni
dramaturges pour raconter leur passé: c'était bel et bien une triste réalité. Le «grand réveil» allait se produire après
la publication du rapport de Durham, avec l'arrivée de l'historien François-Xavier Garneau (Histoire du Canada, 1845),
des écrivains Pierre-Joseph-Olivier Chauveau (Charles Guérin, 1846),
Georges de
Boucherville (Une de perdue, deux de trouvées, 1849), Philippe-Aubert de
Gaspé (Les Anciens Canadiens, 1863), ainsi que des célèbres poètes Octave
Crémazie (1827-1879) et Louis Fréchette (1839-1908). L'historien
Garneau sera celui qui aura une influence déterminante, car c'est lui qui
façonnera ou magnifiera les personnages historiques dans l'imaginaire québécois.
De plus, ses thèses patriotiques seront reprises par l'abbé Henri-Raymond Casgrain (1831-1904), l'abbé Lionel Groulx (1878-1967) et l'historien Guy
Frégault (1918-1977). Toute l'histoire des francophones du Québec sera définie
pour longtemps comme une «Bible», contre laquelle il ne faudra pas déroger,
grâce au premier historien F.-X. Garneau.
Son rapport à l'appui, lord Durham allait préconiser une série de mesures
assimilatrices. On aurait intérêt à lire à ce sujet quelques-unes des
recommandations de lord Durham reproduites dans le texte
ci-joint (cliquer ici, s.v.p.).
D'après Durham, le fait de mettre les francophones dans un état de subordination
politique et démographique devait permettre de les angliciser et d'assurer une
majorité anglaise, donc loyale à Sa Majesté britannique. D'où la nécessité de
peupler rapidement le Bas-Canada de «loyaux sujets de Sa Majesté»
et d'unir les deux Canadas, voire de former ultérieurement une fédération de
toutes les colonies britanniques de l'Amérique du Nord dans laquelle les Canadiens
de langue française seraient définitivement mis en état de minorisation
(sujétion).
Ainsi, l'échec de la rébellion de 1837-1838
allait entraîner
des conséquences déterminantes pour le développement
de la société canadienne-française. Profondément
déçus et humiliés, les habitants se replièrent davantage
sur eux-mêmes et se résignèrent à leur sort. Pendant
plus d'un siècle, ils se retranchèrent dans la soumission, la religion,
l'agriculture et le conservatisme.
En réalité, les Britanniques ne pouvaient pas prévoir la réaction de défense
et d'identité de la part des Canadiens de langue française, ni leur réveil
pour conserver leur culture et leur langue.
Dans le domaine de la langue elle-même, le français du Canada ne
subit plus de dirigisme de la part des élites françaises puisque celles-ci avaient regagné la France.
En même temps, les Canadiens ne purent connaître les nombreuses transformations
linguistiques qui ont lieu en France, notamment après la révolution de 1789. Or,
la Révolution entraîna la montée de nouvelles classes sociales, qui
introduisirent peu à peu leurs normes. Les francophones du Canada ne se plièrent
pas aux nouveaux usages parce qu'ils ne les connaîtront que plusieurs décennies
plus tard.
Dans les circonstances, le français d'Amérique commença
à évoluer dans un sens différent de celui dEurope.
Certains particularismes phonétiques et lexicaux, apportés
par les colons des XVIIe et
XVIIIe siècles,
et qui avaient tout de même survécu malgré l'implantation
du français commun, réapparurent, libres désormais
de toute entrave. En même temps, la langue des Canadiens français s'imprégna
de fortes influences normandes et poitevines, en raison de l'important
apport démographique de ces deux provinces de France. Parallèlement,
son caractère populaire s'accentua, alors que les emprunts à
l'anglais commencèrent à s'introduire en grand nombre.
7.1 Un français différencié
Aussi, il n'est pas surprenant de constater que,
dès le début du XIXe
siècle, les différences entre le français de France
et celui du Canada étaient déjà très prononcées. Lorsqu'on
lit les témoignages relatifs à cette époque du régime
britannique, il n'est plus question de «pureté» de la langue chez
les Canadiens français.
En 1803, Constantin-François de Volney (1757-1820), un voyageur français venu au Canada,
écrivait:
|
Le langage des Canadiens de ces endroits n'est pas un patois comme
on me l'avait dit, mais un français passable, mêlé de beaucoup de
locutions de soldats. |
Le français des Canadiens était alors devenu un
français... «passable». Il s'agit là d'une des premières remarques dépréciatives
sur le parler des Canadiens. Et ce ne sera pas la seule!
En 1806, vint au Bas-Canada un voyageur anglais du nom de
John Lambert (v. 1775-après 1811). Il y demeura
en 1806 et en 1807, et visita Québec, Montréal, ainsi que les agglomérations
situées entre ces deux villes. Connaissant le français, Lambert s'est attaché à
décrire les us et coutumes de la population des villes et des campagnes qu'il
visitait. Après un séjour aux États-Unis, il revint à Québec en 1809 pour
repartir presque immédiatement pour Londres. L’année suivante, il fit paraître
en trois volumes ses célèbres Travels, dont le long titre témoigne du
caractère descriptif de l'
œuvre: Travels through
Lower Canada, and the United States of
North America, in the years 1806, 1807,
and 1808, to which are added, biographical
notices and anecdotes of some of
the leading characters in the United
States ; and of those who have,
at various periods, borne a conspicuous
part in the politics of that
country. Son œuvre fut publiée en français en 2006 sous le titre de
Voyage au Canada dans les années 1806, 1807 et 1808, à Québec aux Éditions
du Septentrion. Voici quelques commentaires dignes d'être mentionnés (en
traduction française):
|
Les Français sont en
nette majorité à la Chambre d'Assemblée. Par conséquent, les
interventions se font le plus souvent en français. En effet, tous les
membres anglais comprennent et parlent cette langue, alors que très peu
de membres français ont la moindre connaissance de l'anglais. [...] Un curieux
jargon a cours sur le marché, entre les Français qui ne comprennent
pas l'anglais et les Anglais qui ne comprennent pas le français.
Chacun essaie de rencontrer l'autre à mi-chemin, dans sa propre
langue; de cette manière, ils réussissent à se comprendre
mutuellement au moyen de tournures boiteuses. Les échanges entre les
Français et les Anglais ont forcé les premiers à intégrer de
nombreux anglicismes dans leur langue, ce qui, pour un étranger
arrivant d'Angleterre et ne parlant que le français d'école, est au
début assez déconcertant.
Les Canadiens ont eu la
réputation de parler le français le plus pur; mais je mets en doute
qu'ils le méritent à l'heure actuelle. [...]
Avant la conquête du pays par
les Anglais, les habitants étaient réputés pour parler un français
aussi pur et aussi correct que dans l'ancienne France. Depuis lors,
ils ont adapté beaucoup d'anglicismes dans leur langue et ont aussi
plusieurs expressions désuètes, qui doivent probablement provenir de
leurs contacts avec les nouveaux colons. Pour
froid, ils prononcent frète. Pour ici, ils prononcent
icite. Pour prêt, ils prononcent parré — en plus
de plusieurs autres mots désuets dont je ne me souviens pas à présent.
Une autre pratique corrompue très commune parmi eux, c'est de prononcer
les lettres finales de leurs mots, ce qui est contraire à la tradition
du français européen. Cela doit peut être aussi avoir été acquis au
cours des communication durant cinquante ans avec les colonisateurs
britanniques; sinon, ils n'ont jamais mérité l'éloge de parler un
français pur. |
John Lambert était un voyageur et un aquarelliste, pas un spécialiste de la
langue; il ignorait que les traits qu'il remarquait chez les Canadiens (frète,
icitte, paré, lettres finales) n'étaient pas dus à l'influence des
colons britanniques, mais provenaient d'archaïsmes phonétiques et lexicaux en
usage dans la France des
XVIe
et
XVIIe siècles.
À partir du début du
XIXe
siècle, le ton semble être donné
quant à la perception qu'auront les voyageurs sur la langue des Canadiens. Entre 1810 et 1900, les historiens ont relevé 47 témoignages de
voyageurs ayant fait des commentaires sur la langue parlée par les Canadiens.
Ces appréciations seront toutes négatives! Ainsi, en une quarantaine d'années, les éloges sur la langue des
Canadiens ont fait place aux
critiques dépréciatives. Que s'est-il donc passé? Les Canadiens auraient-ils changé leur langue
aussi rapidement? En fait, leur langue n'a justement que fort peu changé, elle
est restée assez similaire à celle de l'Ancien Régime. Par contre, la langue des
Français, elle, a été modifiée considérablement, notamment avec la Révolution
(1789) et la montée des nouvelles classes sociales. À Paris, sous la
Restauration (entre 1814 et 1830), le style soutenu (ou discours public)
de la bourgeoisie avait définitivement supplanté le style familier (ou
bel usage) de la
cour et des salons, alors qu'au Canada seul le style familier avait survécu.
Au Canada, quelques hommes de lettres
se mirent à rédiger des glossaires sur les mots «vulgaires» ou «bizarres», les
«locutions vicieuses» et les anglicismes employés par les gens du peuple. À
titre d'exemple, le premier maire de Montréal, de 1833 à 1836, Jacques Viger
(1787-1858), un nationaliste engagé auprès du
célèbre homme politique que fut Louis-Joseph Papineau (1786-1871), entreprit en
1810 la rédaction d'une
uvre qu'il ne publia jamais, mais dont le titre en est très significatif:
Néologie canadienne ou Dictionnaire des mots créés
en Canada et maintenant en vogue, des mots dont la prononciation et l'orthographe
sont différents de la prononciation et orthographe française,
quoique employés dans une acceptation semblable ou contraire, et
des mots étrangers qui se sont glissés dans notre langue.
7.2 Un français déjà anglicisé
Dans le journal L'Aurore du 17 juillet 1817,
un lecteur, qui signait «Un Québécois», s'indignait des corruptions
langagières et des anglicismes utilisés dans la langue parlée des
Canadiens:
|
Les anglicismes et surtout les
barbarismes sont déjà si fréquents qu'en vérité je crains fort que
bientôt nous ne parlions plus la langue française, mais un jargon semblable
à celui des îles Jersey et Guernesey.
|
|

|
Voyageant en Amérique, le Français
Alexis de Tocqueville (1805-1859) vint passer quelques jours au Bas-Canada en août 1831.
Il fut particulièrement frappé par l'influence de la langue anglaise
dans la vie des Canadiens. Après avoir lu le seul journal francophone,
Le Canadien, il écrivit: «En général, le style
de ce journal est commun, mêlé d'anglicismes et de tournures
étrangères.» Ayant assisté à une plaidoirie
dans un tribunal de Québec, il fit en 1831 cet étrange commentaire (Voyages
en Sicile et aux États-Unis):
|
|
[...] L'avocat de la défense se levait avec indignation et
plaidait sa cause en français, son adversaire lui répondait en anglais. On
s'échauffait de part et d'autre dans les deux langues sans se comprendre sans
doute parfaitement. L'Anglais s'efforçait de temps en temps d'exprimer ses
idées en français pour suivre de plus près son adversaire; ainsi faisant
parfois celui-ci. Le juge s'efforçait tantôt en anglais, tantôt en français,
de remettre de l'ordre. Et l'huissier criait: Silence! en donnant
alternativement à ce mot la prononciation anglaise et française. [...]
Les avocats que je vis là et qu'on dit les meilleurs
au Québec ne firent preuve de talent ni dans le fond des choses
ni dans la manière de dire. Ils manquent particulièrement
de distinction, parlent français avec l'accent normand des classes
moyennes. Leur style est vulgaire et mêlé d'étrangetés
et de locutions anglaises. Ils disent qu'un homme est chargé de dix
louis. — Entrez dans la boîte, dirent-ils au témoin pour lui indiquer de se
placer dans le banc où il doit déposer. L'ensemble du tableau a quelque chose de
bizarre, d'incohérent, de burlesque même. [...]
Le fond de l'impression qu'il faisait
naître était cependant triste. Je n'ai jamais été plus convaincu qu'en sortant
de là que le plus grand et plus irrémédiable malheur pour un peuple c'est d'être
conquis.
|
Il remarqua également que les Anglais et les Canadiens formaient deux
sociétés distinctes au Canada et il est frappé par l'omniprésence de
l'anglais dans l'affichage à Montréal:
|
Les villes, et en particulier
Montréal (nous n'avons pas encore vu Québec), ont une ressemblance frappante
avec nos villes de province. Le fond de population et l'immense majorité est
partout française. Mais il est facile de voir que les Français sont le
peuple vaincu. Les classes riches appartiennent pour la plupart à la race
anglaise. Bien que le français soit la langue presque universellement parlée,
la plupart des journaux, les affiches, et jusqu'aux enseignes des marchands
français sont en anglais. Les entreprises
commerciales sont presque toutes en leurs mains. C'est véritablement
la classe dirigeante au Canada. |
Pour ce qui est de la ville de Québec, Tocqueville écrivait encore: «Toute la
population ouvrière de Québec est française. On n'entend parler que du français
dans les rues. Cependant, toutes les enseignes sont anglaises.»
Alexis de Tocqueville remarqua aussi que les membres du clergé parlaient ce qui
lui paraissait comme un français très correct:
|
Tous les
ecclésiastiques que nous avons vus sont instruits, polis, bien élevés.
Ils parlent le français avec pureté. En général, ils sont plus
distingués que la plupart de nos curés de France. |
Tocqueville rapporte aussi ce témoignage d'un anglophone:
|
Ce qui maintient
surtout votre langue ici, c'est le clergé. Le clergé forme la seule
classe éclairée et intellectuelle qui
ait besoin de parler français et qui le parle avec pureté |
Malgré la sympathie qu'il affichait à l'endroit des Canadiens,
de Tocqueville croyait qu'ils étaient voués inéluctablement à
devenir minoritaires dans une Amérique du Nord massivement anglaise. «Ce sera une goutte d'eau dans l'océan»,
prédisait-il au sujet des Canadiens
français. Rappelons aussi que l'analphabétisme des Canadiens caractérise cette
période. Les projets de créations d'écoles publiques, généralement teintées de
visées assimilatrices, se heurtèrent à une vive opposition de la part du clergé catholique.
7.3 L'évolution du français de France
Il ne faut pas oublier que, si le français du Canada se
différenciait, c'est surtout parce que le français de France avait évolué
considérablement entre 1760 et 1810. Or, ces changements n'ont pas été connus au
Canada avant le milieu du XIXe
siècle. En voici quelques exemples:
- la prononciation ouè [wè] passa à oua [wa]:
pwère devint pware (poire); ainsi que pour les mots du même type (poisson,
boisson, voir, croire, etc.);
- la prononciation [è] passa à [wa]: dret devint drwat (droit),
ainsi que pour adret (adroit), etret (étroit), endret
(endroit), neyer (noyer), etc.):
- la prononciation en [eu] devint [ü]: hureux devint heureux,
ucharistie devint eucharistie, etc.
- la prononciation [é] passa à [è]: pére >
père, mére > mère, frére > frère, lumiére
> lumière, biére > bière, etc.
- la prononciation [ar] passa à [èr]: parte
> perte, sarviette > serviette, etc.
Ces changements dans la langue française ne furent pas les
seuls et ils ont creusé un écart considérable entre le français canadien et le
français européen. Par le fait même, les voyageurs étrangers percevront ces
différences comme «archaïques», «provinciales», «populaires», voire «paysannes».
Autrement dit, si le parler des Canadiens n'avait pas beaucoup changé depuis la
fin du Régime français, celui des
Français de la région parisienne avait été considérablement modifié, surtout
après la révolution de 1789 et encore plus sous la Restauration (1814-1830). Les
prononciations qui avaient cours sous l'Ancien Régime ne réussirent à se
maintenir que dans certaines provinces de France et certaines classes sociales
populaires de Paris, mais aussi dans la plupart des colonies antillaises
(Martinique et Guadeloupe) et celles de l'océan Indien (La Réunion, Maurice et
Seychelles).
De plus, le vocabulaire français avait subi en France de
grands bouleversements en raison des nouvelles réalités politiques et sociales.
Tout le vocabulaire politique administratif s'est modifié avec la disparition des
mots relatifs à l'Ancien Régime et la création de mots nouveaux ou employés avec
un genre nouveau. Mais le français européen ne fut pas envahi par des mots «populaires».
Après tout, c'est la bourgeoisie qui dirigeait les assemblées délibérantes, qui
orientait les débats, qui alimentait les idées révolutionnaires et qui
contrôlait le pouvoir dont le peuple était écarté. Ces divers changements n'ont été
connus au Canada que tardivement.

À partir de 1763, la Nouvelle-France n'est plus française, mais en 1783 la
Nouvelle-Angleterre ne sera plus anglaise. L'Europe parlait français, mais l'anglais allait devenir la langue dominante de l'Amérique du Nord. Près d'une décennie avant Lord Durham
(1839-1840), le Français Alexis de Tocqueville (1805-1859) et beaucoup d'autres étaient convaincus de la disparition prochaine des
Canadiens français. Néanmoins, contre toute attente, les
Canadiens du Bas-Canada survécurent. Ce fut l'histoire du siècle et
demi suivant.
Dernière mise à jour:
21 janvier, 2012

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(2) Le
régime britannique (1760-1840)
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