La langue catalane
et son histoire


1 Le catalan parmi les langues romanes

En tant que langue issue du latin, le catalan est une langue romane au même titre que l’espagnol, le portugais, l’italien, le français, etc. Le catalan est une langue qu'on considère, dans les classements traditionnels, comme ayant des traits caractéristiques communs à la fois aux langues ibéro-romanes (espagnol, portugais, andalou, etc.) et aux langues gallo-romanes (dialectes français, occitans et rhétiques). 

1.1 Le catalan parmi les langues ibéro-romanes septentrionales

Jusqu'au Moyen Âge, le catalan et l'occitan (en France) ne faisaient qu'une seule et même langue: ce sont des destins politiques différents et deux rattachement à des blocs dominants opposés qui les ont fait évoluer chacune de leur côté. En 1934, les intellectuels catalans ont fini par proclamer solennellement que le catalan (groupe ibéro-roman) était distinct de l'occitan (groupe gallo-roman).

Aujourd'hui, la plupart des linguistes considèrent que le catalan constitue un groupe distinct parmi les langues ibéro-romanes septentrionales au même titre que le portugais, l'espagnol et le catalan. Pour d'autres linguistes, le catalan continuerait d'être classé parmi les langues gallo-romanes méridionales, à l'instar de l'occitan. Quoi qu'il en soit, dans le cadre de cette présentation, le catalan et ses variantes sont considérés comme des langues ibéro-septentrionales.

1.2 Les «pays catalans»

L'aire linguistique catalane comprend une partie sud de la France (région de Perpignan), la principauté d'Andorre, la Catalogne (Barcelona), le Pays valencien (Valencia) et les îles Baléares (Palma), sans oublier la ville d'Alghero (44 000 habitants) en Sardaigne, où réside une petite communauté de quelque 28 500 personnes parlant le catalan.

L'aire linguistique du catalan — Països Catalans — s'étend sur moins de 60 000 km² (près de deux fois la Belgique) et est répartie dans quatre États différents: la France, Andorre, l'Espagne et l'Italie.

En France, l'aire catalane comprend une partie du département des Pyrénées-Orientales (dans le Languedoc-Roussillon), appelée aussi la «Catalogne du Nord», alors qu'en Italie le catalan est parlé dans la ville d'Alghero dans l'île de la Sardaigne.

En Espagne, le catalan est parlé en Catalogne (appelée la «Catalogne du Sud» ou «el Principat»), au Pays valencien (País Valencià ou officiellement «Comunitat Valenciana»), aux îles Baléares (illes Balears), dans une étroite bande d'environ 14 km à l'est de l'Aragon (appelée «frange de l'Est» ou Franja de Ponent; en aragonais: Francha de Lebán), ainsi que dans une partie de la région de Carxe dans le territoire autonome de Murcie.

La principauté d'Andorre (Principat d'Andorra) est le seul État indépendant sont la langue officielle est le catalan.

1.3 Les variétés dialectales

Selon qu’on se trouve à Barcelone, Valence, Perpignan (France), Majorque (Baléares) ou Lleida (Lérida), le catalan présente des variétés dialectales qui se révèlent peu importantes au plan de la phonétique et du lexique. Ces variétés n'affectent guère la langue écrite qui, pour sa part, conserve son unité fondamentale. Ainsi, on peut dire qu'il existe aujourd'hui une seule langue écrite correspondant aux normes de l'Institut d'Estudis Catalans pour l'ensemble des «pays catalans». 

On distingue deux grands groupes dialectaux: le catalan oriental et le catalan occidental. Dans le groupe du catalan occidental, on compte trois grandes variétés: le catalan occidental du Nord, le catalan méridional (valencien septentrional) et le valencien.  Quant au groupe du catalan oriental, il compte quatre variétés: le catalan du Nord (roussillonnais en France), le catalan central (régions de Gérone et de Barcelone), les dialectes baléarais et l'alghérois (parler d'Alghero ou d'Alguer en catalan). Chacun des ces sous-groupes est fragmenté encore en quelques variantes dialectales:

Groupe occidental

(1) catalan occidental du Nord

- dialecte de Ribagorza (prov. de Huesca)
- dialecte de Pallars ou pallarais (prov. de Lérida)
- léridan (prov. de Lérida)

(2) catalan méridional (valencien septentrional)

- dialecte de Tortosa ou tortosine (prov. de Tarragona)
- dialecte de Matarraña  (prov. de Teruel) 
- valencien de Maestrazgo (prov. de Castellón)

(3) valencien

- valencien de la Plana (prov. de Castellón)
- valencien central ou apitxat
- valencien méridional
- valencien alicantin
- majorquin de Tarbena et de la vallée de la Gallinera

Groupe oriental

(1) catalan septentrional

- dialecte de Capcir ou capcirois
- dialecte de Rosellón ou rosellonais

(2) catalan central

- dialecte de la Costa Brava ou salat
- dialecte de Barcelone ou barcelonais
- dialecte de Tarragone ou tarragonais
- xipelle

(3) catalan baléarais

- majorquin ou dialecte de Majorque
- minorquin ou dialecte de Minorque
- ibizois ou dialecte d'Ibiza

(4) alghérois

On peut prendre comme référence la terminologie catalane en cliquant ICI, s.v.p.

1.4 Les locuteurs du catalan

Le catalan, toutes variétés confondues, est parlé par plus de six millions de locuteurs.

Région

Population totale

Pourcentage

Locuteurs

Catalogne

6,8 millions

60 %

4 080 000

Pays valencien

3,7 millions

40 %

1 480 000

Baléares

800 000

73 %

584 000

Aragon (Franja de Ponent)

1,2 million

3,3 %

40 000

Murcie (Carxe)

1,3 million

0,04 %

500

Andorre

65 970

34,4 %

22 628

Languedoc-Roussillon (France)

2,3 millions

 

140 000

Alguer (Sardaigne)

1,6 million

1,8 %

30 000

Total

17 765 970

 

6,3 millions

Cependant, le nombre des locuteurs demeure très approximatif, car beaucoup de personnes affirment comprendre la langue sans la parler de façon habituelle.  En Catalogne du Nord (France) dont la population était de 410 000 habitants (en 2005), des données fournies par une enquête révèlent que 34 % des personnes interrogées (environ 140 000 personnes) ont déclaré savoir parler le catalan, ce qui correspondrait à quelque 140 000 catalanophones. Mais 17 % des personnes interrogées ont affirmé le parler «bien» et 16 % ont dit éprouver des difficultés à le parler en raison de leur manque de maîtrise.

Le catalan est une langue officielle dans la principauté d'Andorre, en Catalogne, au Pays valencien et aux îles Baléares. Il n'a aucun statut dans les autres régions.  Soulignons qu'on compte des locuteurs du catalan dans des pays comme l'Allemagne, l'Argentine, la Belgique, le Brésil, le canada, le Chili, la Colombie, Cuba, les États-Unis, l'Italie, le Mexique, l'Uruguay, le Venezuela, etc.

2 La langue catalane elle-même

L’une des caractéristiques les plus importantes du catalan réside dans l’emploi de la consonne palatale initiale notée [ll] dans le système graphique: la lluna (la lune), la llengua (la langue), la lliço (la leçon), la llet (le lait), un llibre (un livre), Lleida (Lérida), etc.

On peut noter aussi comme second trait caractéristique la désanalisation des voyelles finales. Là où le français, par exemple, termine ses mots en [voyelle + n], le catalan ne garde que la voyelle accentuée. Ainsi, le latin vinum a donné en français le vin, en catalan el vi; bonum (lat.) a donné bon en français mais bo en catalan. De même pour les mots catalan & català, Perpignan & Perpinyà, la main & la mà, le jardin & el jardi, etc. Soulignons aussi la présence de nombreuses diphtongues, écrites -ou, -au et -eu.

2.1 L'orthographe

C’est Pompeu Fabra qui, en 1918, a mené une réforme de l’orthographe catalane. Il a publié en 1932 son dictionnaire général du catalan. Cependant, il n’a pu en arriver à doter la langue d’un système graphique parfaitement phonétique. Cela tient à la nature de la langue dont le nombre de phonèmes dépasse le nombre de signes de l'alphabet. 

Depuis 1975, des travaux de normalisation de l'usage du catalan ont été entrepris sous l'impulsion, d'une part, de la Direcció General de Política Lingüística, un organisme qui dépend directement, du Departament de Cultura de la Generalitat de Calaunya et, d'autre part, de la Secció Filològica de l'Institut d'Estudis Catalans (IEC), une institution indépendante mais reconnue officiellement comme référence en ce qui a trait à la normalisation du catalan. D'ailleurs, la Secció Filològica est aujourd'hui responsable de la mise à jour de l'orthographe catalane. 

En plus du [l] palatal représenté par le graphème [ll] (la lluna, la llengua, etc.), il existe d'autres exemples caractéristiques de l'orthographe catalane, notamment le [n] palatal représenté en français par le graphème [gn] et que les Catalans écrivent [ny], comme dans les mots disseny (dessin), juny (juin), alemany (allemand) ou Carlemany (Charlemagne). Citons également le graphème [ig] servant à noter les consonnes fricatives [tch] et [dj], comme dans le nom de famille qui est un peu, en Catalogne, l'équivalent du «Dupont français», c’est-à-dire Puig prononcé [poutch]. Le catalan, à l’exemple du français, utilise le graphème [ç] (lliço, Renaixença), lequel a la même sonorité qu’en français [ss].

Une autre caractéristique concerne le timbre des voyelles. Ainsi, en position faible, c’est-à-dire non accentuée, les voyelles [a] et [e] prennent une valeur neutre assez proche du «e muet français»: le mot catala se prononce à peu près comme [kete/la], la dernière syllabe étant tonique (donc plus accentuée). Au pluriel ainsi qu’en fin de mot, le [a] non tonique s'écrit [e] sans que la prononciation n'en soit affectée: l'aventura devient les aventures; la llengua devient les llengües.

Il en est ainsi pour la voyelle [o]. En position tonique, ce graphème est toujours prononcé [o] (comme pot en français) ou [ò] (comme port en français). Cependant, en position non tonique (ou atone), le graphème [o] se prononce [ou] (comme bout en français), sans que cela n'apparaisse dans l'orthographe: obert (ouvert) est prononcé [oubertt]; tornavis (tournevis), [tournebiss]; els numeros (les nombres), [els noumerouss].

2.2 Le vocabulaire

En raison de son aire linguistique située entre les langues d’oïl (nord de la France) et l’Espagne, le vocabulaire catalan est souvent constitué de termes plus proches du français et de l’occitan (soit le gallo-roman) que de l'espagnol et du portugais (soit l'ibéro-roman), et ce, qu'il s'agisse de noms ou d'adjectifs. En ce sens, le catalan est un intermédiaire entre l'ibéro-roman et le gallo-roman:

Catalan

Occitan / Français

Espagnol / Portugais

cadira

cadieira / chaise

silla / cadeira

taula

taula / table

mesa / mesa

finestra

fenèstra / fenêtre

ventana / janela

ocell

aucel / oiseau

pájaro / ave

formatge

formatge / fromage

queso / queijo

poma

poma / pomme

manzana / maçã

petit

pichon / petit

pequeño / pequeno

forquilla

forqueta / fourchette

tenedor  / garfo

Il en est ainsi avec certains mots-outils (conjonctions, prépositions, adverbes): cat. malgrat, fr. malgré, esp. a pesar de; cat. encara, fr. encore; esp. aun/todavia; cat. doncs, fr. donc; esp. pues/luego; cat. vers, fr. vers, esp. hacia. Évidemment, on pourrait trouver des exemples où le catalan est plus près de l’espagnol que du français. Par exemple, merci se dit mercé en occitan, mais gracias en esp. et gràcies en catalan; bonjour se dit bonjorn en occitan, mais buenos días en esp. et bon dia en catalan. Quoi qu'il en soit, ces exemples montrent que le catalan conserve des caractéristiques propres tant aux langues gallo-romanes qu'aux langues ibéro-romanes.

Pour ce qui est de l'occitan présenté ici, il s'agit de l'occitan central, c'est-à-dire du languedocien. En provençal, on dirait plutôt cadièra (chaise), aucèu (oiseau), fromatge/brossa/pichot (fromage), les autres mots étant identiques. En gascon, il faudrait dire hinestra (fenêtre), aucèth (oiseau), hormatge (fromage), petit (petit) et horquèta (fourchette), le reste étant identique.

Et pour finir:

En français:   Parlez-vous français?
En occitan:    Parlatz francés?
En catalan:    Parles francès?
En espagnol: ¿Habla usted francés?
En portugais: Você fala francês?

3  Histoire du catalan

Rappelons que le catalan fait partie des langues romanes et appartient à la famille indo-européenne. À l’instar des autres langues romanes, telles que l’espagnol, le portugais, le français, l’italien, le sarde, le ladin, etc., le catalan est issu du latin. On peut consulter, d'une part, un tableau montrant une typologie historique des langues romanes, d'autre part, une carte des langues romanes.

3.1 Les peuples d’origine

Dès l’époque néolithique, un peuple dont on sait peu de choses, les Ibères, s’était installé en Europe occidentale vers le VIe millénaire. Puis, vers 3000 avant notre ère, les Ibères gagnèrent  la péninsule Ibérique et s'y installèrent. Leur langue, qui n’était pas pas une langue indo-européenne, est attestée dans des inscriptions qui n’ont pas encore été déchiffrées. 

Au IIe millénaire, les côtes méditerranéennes furent occupées par les Phéniciens et les Grecs. On croit aussi que les Ligures ont peut-être également occupé la péninsule avant l’arrivée des Celtes.

Vers l’an 1000, des vagues d’immigrants venus de la Germanie et de la Gaule, les Celtes, arrivèrent par le nord et s’établirent dans la vallée de l’Èbre, à l’ouest de la région occupée par les Aquitains et plus ou moins dans la Catalogne actuelle. Les Celtes et les Ibères ont coexisté, puis se sont mélangés en formant le fond celtibère de la population de la péninsule. Les Celtibères parlaient une langue celtique de type archaïque, relativement différente du gaulois parlé au nord de la péninsule. Ils ont laissé des traces dans de nombreux noms de lieux comme Berdún, Salardú, Navardún ou Conimbriga (au Portugal). Au cours du Ve siècle, les Carthaginois venus de l’Afrique du Nord étendirent leur domination sur la partie sud de la péninsule, mais ils furent suivis rapidement par les Romains.

3.2 La romanisation des langues celtibères

Ce fut les armées des frères Scipion qui commencèrent la conquête romaine en 218 avant notre ère, soit au cours de la seconde guerre punique contre les Carthaginois. Mais les Romains n’écrasèrent les Carthaginois qu’en 201 et prirent près de deux siècles à imposer la «pax romana» en Hispania. La romanisation fut assez rapide au sud (en 169 avant notre ère), en Hispania citerior (en deça de l’Èbre ou Rio Ebro). Les habitants abandonnèrent vite leur langue pour parler le latin. Dans le Nord, ce que les Romains appelaient alors l’Hispania ulterior (Galice, Pays basque et Catalogne), c'est-à-dire l’Espagne lointaine, la résistance fut farouche, car les Romains ne «pacifièrent» cette région qu’en 19 avant notre ère.

SOURCE: http://www.terraeantiqvae.com/celtiberos%20meseta.htm

Par la suite, toute la péninsule Ibérique se latinisa, à l’exception du Pays basque où les habitants continuèrent à parler leur langue, malgré les pressions exercées par les Romains. L’Hispania fut réorganisée et divisées en trois provinces: la Bétique (ou Baetica) au sud, la Lusitanie (Lusitania) à l’ouest et la Tarraconaise (Tarraconensis) dans le reste de la péninsule. 

Mapa de Hispania

Source: http://www.colorado.edu/spanish/span3200/fall01/hisrom.htm

Étant donné que l’Hispania était située à l’extrémité de l’Empire romain, donc plus isolée, le latin parlé dans ces provinces demeura généralement plus archaïsant et moins ouvert aux innovations linguistiques venues de Rome. D’ailleurs, beaucoup de formes latines anciennes furent conservées plus tard en castillan et en portugais. Par exemple, le vieux mot latin mensa («table») a donné mesa en castillan et en portugais, mais il a été abandonné en Catalogne, en Gaule et en Italie pour un nouveau mot, tabula, devenu taula en catalan, table en français et tavola en italien. On pourrait multiplier les exemples de ce genre, lesquels témoigneraient, comparativement au reste du monde romanisé, de l’évolution différente du latin dans l’ancienne Hispania

De plus, l’évolution du latin accusa une différence supplémentaire entre les parlers du Nord (au nord de l’Èbre) et ceux du Sud; certaines populations du Nord se latinisèrent parfois très tardivement, jusqu’à la fin du IIIe siècle. Mais les populations firent plus que se latiniser, car vers le IIe siècle de notre ère, elles se christianisèrent également.

3.3 Les invasions germaniques

Ces différences linguistiques propres à l’Hispania s’accentuèrent avec les invasions germaniques qui commencèrent en 409 avec les Vandales, puis avec les Alains et les Suèves. En 412, les Wisigoths, devenus alliés des Romains, refoulèrent les Vandales en Bétique, les Alains en Lusitanie et les Suèves dans l’actuelle Galice. Au milieu du Ve siècle, les Wisigoths occupaient déjà toute la péninsule Ibérique ainsi que le sud-ouest de la France, soit de Gibraltar jusqu’au sud de la Loire, avec Toulouse comme capitale. À la fin du Ve siècle, l'Empire romain d'Occident se trouvait morcelé en une dizaine de royaumes germaniques (voir la carte historique) : les Ostrogoths étant installés en Italie, en Sardaigne et dans l'actuelle Yougoslavie, les Wisigoths occupaient l'Espagne et le sud de la France, les Francs avaient pris le nord de la France et de la Germanie, les Angles et les Saxons avaient traversé en Grande-Bretagne, les Burgondes avaient envahi le centre-est de la France (Bourgogne, Savoie, Suisse romande actuelle), les Alamans étaient refoulés en Helvétie, les Suèves en Galice, alors que les Vandales avaient conquis les côtes du nord de l'Afrique et s’étaient rendus maîtres de la mer par l'occupation des Baléares, de la Corse et de la Sardaigne. 

Dans la péninsule Ibérique, l’unification du territoire wisigoth fut assurée lorsque la capitale devint Tolède, beaucoup plus au sud. Ce sont les Wisigoths qui donnèrent son nom actuel à la Catalogne: Gotholonia (ou Gotolonia). Les Wisigoths, comme plusieurs peuples germaniques, ne purent imposer leur langue et adoptèrent plutôt celle du vaincu, une langue qui n’était plus le latin d’origine, car il s’était déjà transformé. Les Wisigoths se convertirent au catholicisme en 589 et se mélangèrent aux Ibéro-Romains, créant ainsi une sorte de fusion entre les envahisseurs et les peuples conquis. Mais le règne des Wisigoths ne dura qu’un peu plus d’un siècle.

3.4 La période arabe

Débarquant à Gibraltar en 711, les Arabes conquirent presque toute la péninsule en moins de sept années, incluant les îles Baléares. La Catalogne fut acquise en 712, le royaume de Valence en 714, les Baléares en 903. Les chrétiens d’Espagne se réfugièrent dans les royaumes indépendants au nord (Asturies, Léon, Pyrénées), tandis que la religion et la civilisation musulmane s’implantaient rapidement dans le reste de la péninsule.

À partir du XIe siècle, l’arabe devint la langue de culture de la plus grande partie du pays et influença considérablement le castillan. Le lexique de cette langue s’imprégna d’arabismes d’une manière impressionnante. Leur nombre s’élèverait à environ 4000 mots, sans compter les 1500 toponymes qu’on trouve encore en Espagne. Le catalan, pour sa part, à l'exemple du français, de l'occitan et de l'italien, subit beaucoup moins l'influence de la langue arabe.

3.5 La naissance des langues occitanes

Après l’arrivée des Arabes, le processus de fragmentation du latin s’accéléra davantage en raison notamment du morcellement des nouveaux conquérants en une vingtaine de petits royaumes indépendants. Seules deux régions échappèrent à la domination musulmane: la région des Pyrénées et le nord-ouest (Asturies et Léon) de l’Espagne. Ce qui restait du latin populaire dans l’ouest de l’Europe se transforma en diverses langues qu’on peut regrouper en trois grandes catégories: les langues d’oïl au nord de la France, les langues d’oc au sud de la France et au nord de l’Espagne, les langues castillanes au sud.

Dans la péninsule Ibérique, la Catalogne fut l’un des premiers territoires à avoir été libéré des Arabes. En effet, c’est Charlemagne qui, vers 800, avait chassé les envahisseurs des terres au sud des Pyrénées. Au Xe siècle, les comtes catalans se rendirent indépendants et résistèrent avec succès à la poussée des Arabes. En 1137, Raimond Bérenger IV de Barcelone épousa Pétronille d'Aragon et réunit le royaume de Catalogne et celui d’Aragon. Le catalan devint, conjointement à l'aragonais, la langue officielle du royaume d'Aragon.

À partir de 1212, la Reconquête (appelée Reconquista) prit de l’expansion et les terres progressivement abandonnées par les musulmans furent colonisés par les gens venus du Nord. Les langues d’oc (ou langues occitanes) donnèrent naissance au gascon, au languedocien, au béarnais, etc., ainsi qu'au catalan qui leur est très apparenté. Vers le XIe siècle, on peut dire que, grosso modo, le centre de la péninsule Ibérique était castillanisé, l’est et le nord était catalanisé, sauf au Pays basque où la langue basque s’était maintenue contre vents et marées. Quant au nord-ouest, il s’était «galicianisé» et donnera plus tard naissance au portugais. En outre, certains idiomes issus du latin se sont développés dans les zones intermédiaires tels que le léonais, une sorte de «dialecte de transition» entre le galicien et le castillan, et l’aragonais, qui se situerait entre le castillan et le catalan. Jusqu’au milieu du Xe siècle, le castillan n’était pas une langue plus importante que les autres, c’était un obscur dialecte parlé dans le centre et le nord de la péninsule.

À la fin de la Reconquête espagnole, le paysage politique se présentait ainsi:

- au nord: la principauté d'Andorre, avec la langue catalane;
- au nord: le royaume de Navarre, avec la langue basque;
- au nord-est: le royaume d’Aragon (Catalogne, Valence, Baléares), de langue catalane;
- à l’ouest: le royaume du Portugal, avec la langue portugaise;
- le reste du pays: le royaume de Castille (Léon, Asturies, Cordoue, Estrémadure, Galice, Cadix, Séville), avec la langue castillane.

Rappelons qu’en 1512 le royaume de Navarre disparaîtra, annexé par Ferdinand d’Aragon au royaume de Castille et que la Basse-Navarre au nord sera intégrée à la France lorsque Henri IV (1572-1610) deviendra à la fois roi de France et de Navarre (celle du Nord).

3.6 L’âge d’or du catalan

ramber~iii.gif (13084 octets) Depuis leur domaine originel des deux côté des Pyrénées, les Catalans s’étendirent vers le sud. Un puissant comté de Barcelone s'épanouit, notamment sous Ramond Bérenger III dit le Grand (1096-1131), qui reçut en héritage la Cerdagne française (1117) et étendit sa domination jusque dans le midi de la France. Son règne permit à l'unification catalane d'accomplir des progrès importants.

La Catalogne acquit aussi le statut de comté au sein du royaume d’Aragon tout en conservant une grande autonomie politique. Le catalan devint la langue co-officielle, avec l'aragonais, de la monarchie arago-catalane ainsi que dans tout leur empire méditerranéen, qui comprenait la Catalogne (Catalunya Nova), le pays de Valence (Païs Valenciana), les îles Baléares (Majorque, Ibiza et Menorca), la Sardaigne (ville d’Alguero), la Sicile et la Corse. 

La Sardaigne avait été cédée par le pape Boniface VIII à Jacques II de Catalogne et d’Aragon, puis elle fut incorporée au royaume en 1323 et repeuplée de catalanophones dès 1372. Les Catalans conservèrent leurs comtés septentrionaux au nord des Pyrénées jusqu’en 1659, alors que le Roussillon fut annexé par la France, tandis que la principauté d’Andorre était toujours restée la copropriété des comptes d’Urgel (Catalogne) et des comtes de Foix (France).

Durant tout le Moyen Âge, le catalan resta la langue véhiculaire des habitants du royaume d’Aragon, du nord des Pyrénées en passant par la Catalogne (devenue la Generalitat de Catalunya), le Pays valencien, les îles Baléares et la Sardaigne. Cette époque fut pour les Catalans une période de grand épanouissement économique, littéraire et artistique.

3.7 Le déclin du catalan

En 1469, Ferdinand d’Aragon épousa Isabelle de Castille et leurs deux royaumes s’unirent. La dynastie catalane d’Aragon s’éteignit en 1516. Les Catalans supportèrent mal la nouvelle autorité castillane. Ce fut le début de la rude concurrence du catalan avec le castillan.  L’Espagne unifiée imposa la castillanisation du royaume, bien que le catalan continuât de bénéficier de son statut de langue officielle dans les anciens comtés de la Catalogne. Néanmoins, s'amorça alors un long déclin de la langue catalane. Lors du traité des Pyrénées, les Catalans perdirent en 1659 la Catalogne du Nord au profit du royaume de France. Les catalanophones de France résistèrent aux nouvelles autorités et continuèrent à utiliser leur langue. Mais, dès 1682, la francisation commença jusqu’à ce que le catalan soit tout simplement interdit par Louis XIV en 1700 dans l’Administration et dans tous les actes officiels. 

Au sud des Pyrénées, après la guerre de Succession d’Espagne (1705-1715), Philippe V (dynastie des Bourbons), occupa Barcelone, fit appliquer les lois castillanes et abolit toutes les institutions gouvernementales qui existaient en Catalogne (dont la Generalitat). Le castillan devint la seule langue officielle de l’Administration publique, alors que le catalan restait la langue de la majorité des habitants de cette région. Par la suite, la castillanisation gagna du terrain en Catalogne, au Pays valencien, en Aragon et même aux îles Baléares. En Sardaigne, le catalan demeura la langue dominante malgré la castillanisation de l’aristocratie locale jusqu’en 1720, alors que l’île fut incorporée au royaume d’Italie, ce qui entraîna la quasi-disparition du catalan. En somme, la petite principauté d’Andorre resta le seul territoire où le catalan s’est maintenu en tant que langue officielle.

Au cours du XIXe siècle, le catalan connut une certaine renaissance — la Renaixença. Celle-ci fut assez forte en Catalogne et aux îles Baléares, mais relativement faible au Pays valencien et en Aragon, et inexistante en France et en Italie (Sardaigne). La langue catalane redevint une langue de culture et une langue scientifique, mais ne regagna pas son statut de langue officielle. Les campagnes de promotion du catalan permirent la création en 1907 de l’Institut d’Estudis Catalans, qui élabora la codification de la langue, publia des grammaires et des dictionnaires. La proclamation de la Seconde République espagnole en 1931 permit de restaurer la Generalitat de Catalunya avec des compétences considérables et de récupérer le statut du catalan comme langue officielle (perdu au XVIIIe siècle). La Generalitat entreprit de restaurer l’usage du catalan dans l’enseignement, les médias, l’édition, etc.

Cependant, la guerre civile espagnole (1936-1039) et la victoire du général Franco mirent fin à l’autonomie accordée. En effet, Francisco Franco étouffa toute velléité d’opposition et interdit brutalement l’usage public du catalan dans toute l’Espagne, et ce, jusqu’en 1975, l’année de sa mort. Ainsi, le catalan fut proscrit durant quarante longues années dans tous les domaines de la vie publique. Aucun livre en catalan ne fut imprimé, la langue ne fut plus enseignée et les Catalans furent souvent discriminés. De nombreux nationalistes catalans — dont Jordi Pujol, le futur président de la Catalogne — furent emprisonnés durant des années.

Après la mort de Franco, la démocratie espagnole fut rétablie. La nouvelle Constitution de 1978 permit la restauration de la Generalitat de Catalunya. Pendant ce temps, en France, l’enseignement du catalan était autorisé après 1951, suite à l’adoption de la loi Deixonne.

4 L’Espagne démocratique et les Communautés autonomes

Depuis 1978, l'Espagne n'est plus un État unitaire comme la France ou la Norvège. L'État espagnol a délégué une partie de ses pouvoirs à des gouvernements locaux: les Communautés autonomes. L'Espagne compte aujourd’hui 17 Communautés autonomes réparties dans autant de régions dont les plus importantes sont les suivantes:

1) Andalousie (Andalucía): castillan
2) Aragon (Aragón): castillan et aragonais
3) Canaries (Canarias): castillan
4) Cantabrie (Cantabria): castillan
5) Vieille-Castille (Castilla y La Macha): castillan
6) Castille-et-Léon (Castilla y León): castillan et asturien
7) Catalogne (Cataluña / Catalunya): castillan et catalan (+ aranais pour le val d'Aran)
8) Communauté de Madrid (Comunidad de Madrid): castillan
9) Communauté forale de Navarre (Comunidad Foral de Navarra): castillan et basque
10) Communauté valencienne (Comunidad Valenciana): castillan et catalan (valencien)
11) Estrémadure (Estremadura): castillan
12) Galice (Galicia): castillan et galicien
13) Îles Baléares (Islas Baleares): castillan et catalan
14) La Rioja: castillan
15) Pays basque (Pais Vasco / Euskadi): castillan et basque
16) Principauté des Asturies (Principado de Asturias): castillan et asturien
17) Région de Murcie (Region de Murcia): castillan

Chacune des Communautés autonomes s'est vu accorder un statut d'autonomie propre, une sorte de constitution interne élaborée par une assemblée d'élus locaux (députés et sénateurs) mais adoptée par les Cortès Generales (Parlement et Sénat espagnols).

Les Communautés autonomes assument maintenant des compétences exclusives dans de nombreux domaines: les institutions gouvernementales locales (parlement, gouvernement, administration, écoles), l'aménagement du territoire et la protection de l'environnement, les chemins de fer et les routes (qui ne traversent qu'un seul territoire d'une Communauté autonome), l'agriculture et l'exploitation forestière, la chasse et la pêche, le développement économique, la culture, l'enseignement et l'emploi des langues, la santé et l'assistance sociale, le tourisme et le loisir, la police. Les Communautés autonomes disposent ainsi de larges pouvoirs qui leur permettent de se gouverner localement, mais les municipalités ne sont pas assujetties aux gouvernements communautaires; elles demeurent complètement autonomes dans leurs champs de compétence.

De toutes les Communautés autonomes, ce sont surtout la Catalogne, le Pays valencien, les îles Baléares, la Galice et le Pays basque qui se distinguent au plan linguistique; il faudrait mentionner aussi le basque en Navarre, l'aragonais en Aragon, l'asturien dans les Asturies, l'aranais au val d'Aran (sous la juridiction de la Catalogne).

Il reste maintenant à voir comment les communautés de langue catalane s’y sont prises pour restaurer et promouvoir l’une des langues co-officielles. À ce sujet, il suffit de cliquer sur Andorre, Catalogne, Pays valencien ou Îles Baléares.

Dernière révision en date du 23 nov. 2008

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