Des Amérindiens et des mots

Octobre 1997

Les Amérindiens occupent une place primordiale dans notre histoire; des rapports cordiaux entre Donnacona et Jacques Cartier à la crise d'Oka, les autochtones ont toujours été présents, d'une façon ou d'une autre, dans notre univers géographique, politique et culturel. Conséquemment, un certain nombre de mots empruntés aux langues de ces derniers font maintenant partie du français québécois: achigan, atoca, babiche, carcajou, caribou, maskinongé, ouaouaron et poulamon. Ces quelques mots sont toujours usuels, parce qu'ils renvoient à des réalités qui sont encore actuelles.

Ce qui est moins connu, c'est que le nombre d'amérindianismes (emprunts à une langue autochtone) a déjà été plus élevé dans le français d'ici. En effet, plusieurs emprunts utilisés par nos ancêtres ont peu à peu cessé d'être employés, souvent parce que les réalités qu'ils désignaient sont devenues désuètes: micoine (parfois micouenne) «grande cuiller de bois», ouragan «grand vase en bois ou en grès, ou plat en écorce de bouleau», macak «sorte de panier en écorce de bouleau» (lorsque les Amérindiens avaient du sucre d'érable ou des fruits sauvages à offrir aux Français, ils vendaient ces denrées dans des macaks), machicoté «jupe ou jupon», nagane «planchette servant à porter un bébé sur son dos», sacacoua ou sassaquoi «cri de guerre, hurlement; tapage», etc.

Malgré leur importance dans l'histoire du Québec, les Iroquois et les Hurons dont les langues sont étroitement apparentées (le huron est aujourd'hui éteint) ont laissé peu de mots dans le français d'ici, notamment atoca, ouaouaron et ondatra, ce dernier étant un mot huron ayant acquis le statut de nom scientifique pour désigner le rat musqué. Tous les autres exemples cités dans cette chronique proviennent de langues que l'on appelle algonquiennes, c'est-à-dire apparentées à l'algonquin (principalement l'abénaquis, le cri, le micmac, le montagnais et l'ojibwé). En effet, les langues algonquiennes sont les plus répandues au Canada et c'est avec des locuteurs de ces langues, surtout des Algonquins et des Montagnais, que les Français du Québec ont eu le plus de contacts.

Quant aux mots sentis comme typiquement indiens par tous les amateurs de romans historiques et de westerns, comme mocassin, tipi (tepee), toboggan, tomahawk, squaw et wigwam, ils sont effectivement d'origine amérindienne, mais ils sont entrés dans notre langue par l'intermédiaire de l'anglais; dans certains cas, la littérature française, depuis longtemps friande de l'exotisme américain, a contribué à faire pénétrer dans l'usage québécois ces mots reformés par l'anglais. Par exemple, dans Atala (1801), Chateaubriand désigne par mocassine (dont la graphie rappelle la prononciation anglaise), ce que nos ancêtres appelaient soulier sauvage (parfois plus spécifiquement soulier de boeuf, souliers de chevreuil et soulier mou); cette forme féminine se retrouve par la suite sous la plume de quelques écrivains québécois à qui l'oeuvre de Chateaubriand n'était sûrement pas inconnue.

Pour finir, rappelons que, pour un groupe de locuteurs français au moins, l'usage des amérindianismes a toujours été plus important que dans le reste de la population: il s'agit des coureurs de bois et des voyageurs. En effet, les contacts entre les autochtones et les Français de la vallée laurentienne ont sensiblement diminué après le 17e siècle, sans toutefois cesser complètement; pour s'en convaincre, il suffit de lire, par exemple, les mémoires de Louis Fréchette, où l'auteur raconte des anecdotes entourant les séjours d'Amérindiens dans la région de Lévis au milieu du 19e siècle. Par contre, ceux qui s'occupaient de la traite des fourrures et de l'exploration du continent ont continué de fréquenter assidûment les Amérindiens jusqu'au 20e siècle. Ce qui fait que le parler des voyageurs a accueilli plus de mots indiens que le parler des habitants. Cet aspect de la question fait actuellement l'objet de recherches.

© Robert Vézina, TLFQ, Université Laval

Pour l'histoire de mocassin et de ses synonymes, voir le mémoire de maîtrise de Louis Mercier).